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Musiques - Page 4

  • Siqian Li : "'Voyage among Fragments' est un album sur la transformation, la mémoire et le dialogue entre différents mondes"

    Bla Bla Blog avait eu un coup de cœur pour la pianiste Siqian Li, auteure d’un premier album, Voyage among Fragments. Un opus éclectique, allant du classique au contemporain, en passant par la chanson française. Voilà un choix qui nous a intrigué et nous a donné envie de rencontrer Siqian Li. Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

    Bla Bla Blog – Bonjour, Siqian Li. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ? D’où venez-vous et quel est votre parcours ?
    Siqian Li – Je viens de Chongqing, une magnifique ville montagneuse dans le sud-ouest de la Chine. C’est là que mon parcours musical a débuté. Depuis, ce parcours m'a mené vers plusieurs pays et vers des univers artistiques très différents, de ma formation initiale en Chine à mes études aux États-Unis et au Royaume-Uni. Chaque lieu m'a façonné. Rétrospectivement, mon chemin n'a jamais ressemblé à une ligne droite, mais plutôt à une succession de rencontres, de lieux et de découvertes qui ont progressivement contribué à faire de moi la musicienne que je suis aujourd'hui.

    BBB – Vous proposez un album très international et où les artistes français ont une place de choix. On pense d’abord à Maurice Ravel, bien sûr. J’ai l’impression que le grand public redécouvre ce compositeur depuis quelques années. Ravel n’apparaît-il pas plus moderne qu’on ne le croit ?
    SL – Oui, je suis d'accord. Je pense que Ravel peut paraître bien plus moderne qu'on ne l'imagine au premier abord. On l'associe souvent à l'élégance, au raffinement et à la richesse des couleurs, ce qui est tout à fait vrai, mais il y a aussi, sous cette apparence, une précision extraordinaire et une sorte d'ambiguïté émotionnelle qui résonne profondément avec notre époque. Sa musique n'est jamais sentimentale de façon facile ; elle est maîtrisée, limpide et souvent légèrement troublante, même lorsqu'elle est belle. C'est en partie pour cela qu'il résonne encore si fortement aujourd'hui. Dans une œuvre comme La Valse, par exemple. On perçoit non seulement de la brillance et de la sophistication, mais aussi de l'instabilité, de la tension et une transformation, ce qui la rend très proche de notre temps.

    BBB – Dans votre album, il y a aussi, ce qui est plus étonnant, Charles Trénet. Pourquoi avez-vous choisi ces standards populaires de la chanson française ?
    SL – Ce qui m'a d'abord séduit, c'est la fascination que j'ai ressentie en découvrant ces arrangements. Weissenberg s'empare des chansons de Trénet et les métamorphose avec une imagination, un esprit et une virtuosité pianistique exceptionnels, tout en préservant leur fraîcheur et leur spontanéité. J'ai été immédiatement conquise. Les choisir pour l'album était aussi une manière délibérée de m'éloigner d'une conception figée de ce que devrait être un album de musique classique. Je souhaitais que le répertoire soit vivant, surprenant, plein de caractère et immédiatement captivant.

    BBB –  On sait que les pianistes raffolent du répertoire romantique du XIXe siècle (Chopin, Brahms ou Schumann). Or, vous n’avez pas fait ce choix. Vous semblez même préférer des adaptations au piano. Pouvez-vous nous expliquer vos choix dans le programme de cet album ?
    SL – J'éprouve un profond amour et un grand respect pour le grand répertoire pianistique du XIXe siècle, mais je ne ressentais pas le besoin, pour mon premier album, de m'inscrire directement dans un espace déjà si richement et magnifiquement documenté. Plutôt que de me demander ce qu'un premier album est censé contenir, je voulais me demander quel répertoire résonnait le plus fidèlement avec ma voix artistique à ce moment précis. Les transcriptions sont devenues centrales pour cette raison : pour les meilleures, ce ne sont pas de simples versions secondaires mais des réinterprétations qui donnent une seconde vie à une musique familière et révèlent de nouvelles couleurs, textures et perspectives. Cela me semblait profondément en phase avec l'esprit de Voyage among Fragments, un album sur la transformation, la mémoire et le dialogue entre différents mondes. Le programme s'est donc développé à partir de cette idée : non pas d'un désir d'éviter la tradition, mais d'une volonté de l'aborder d'une manière plus personnelle et vivante.

    De plus en plus de musiciens chinois ne sont plus perçus uniquement sous l'angle de la virtuosité

    BBB – La musique du XXe siècle est présente avec notamment la Rhapsody in Blue de George Gershwin. Elle est moins jouée pour piano seul que pour orchestre. Quelles ont été les difficultés dans l’interprétation de cette œuvre ?
    SL – J'ai interprété les deux versions, celle pour piano solo est en réalité plus exigeante à certains égards car il faut maîtriser tout l'univers sonore de l'orchestre de jazz : on est responsable non seulement de la virtuosité, mais aussi de la couleur, du rythme et de la vitalité même de la pièce. Techniquement, cela demande donc une maîtrise et une imagination considérables. Mais c'est aussi ce qui la rend si agréable à jouer. Précisément parce que tout repose entre vos mains. On éprouve une immense liberté : on peut modeler le tempo, le swing et les contrastes de manière très directe, presque comme si l'on devenait à la fois pianiste et orchestre.

    BBB – Vous nous faites découvrir des compositeurs peu connus. Je pense à Franz von Vecsey, Nicolas Dalayrac mais aussi à votre compatriote Wang-hua Chu. Pourquoi avoir choisi de les inclure dans votre programme ? Ont-ils un point commun ?
    SL – Bien qu'issus d'univers très différents, chacun apporte une voix singulière, intime et légèrement décalée, ce qui était essentiel pour moi. Je souhaitais que le programme comprenne non seulement des morceaux incontournables, mais aussi des œuvres susceptibles de surprendre l'auditeur et d'ouvrir un nouvel espace émotionnel. Dalayrac apporte simplicité et tendresse, Vecsey une élégance douce-amère, et Wang-hua Chu est en lien direct avec mes propres racines musicales. Ce qu'ils partagent n'est donc pas un style, mais une certaine sincérité et une individualité – chacun contribuant à l'histoire de l'album par une fragmentation unique.

    BBB – Vous êtes originaires de Chine où semble se dessiner l’avenir de la musique classique et contemporaine. On pense à Lang Lang ou Yuja Wang. Qu’en pensez-vous ? Et d’abord, dites-nous quel est le secret de ce pays qui parvient à former des musiciens et musiciennes aussi talentueux et talentueuses ?
    SL – C'est une question complexe, et je pense qu'il n'existe pas de "secret" unique. La Chine possède une culture très forte de la discipline, du dévouement et du respect pour les études sérieuses, ce qui crée un environnement où les jeunes musiciens peuvent acquérir très tôt des bases techniques exceptionnelles. Mais la technique seule ne suffit jamais. Ce qui compte tout autant, c'est la manière dont ces bases s'ouvrent ensuite à l'imagination, à l'individualité et à une expression artistique plus profonde. Ce qui est passionnant aujourd'hui, c'est que de plus en plus de musiciens chinois ne sont plus perçus uniquement sous l'angle de la virtuosité, mais comme des artistes dotés de personnalités et de perspectives bien distinctes. Pour moi, c'est là l'évolution la plus importante : non pas former d'excellents pianistes, mais des musiciens capables d'apporter une contribution personnelle au dialogue musical mondial.

    BBB – Quels sont vos projets ? Un futur album ? Des concerts ?
    SL – J'espère bien sûr continuer à enregistrer des albums, lorsque l'idée aura eu le temps de mûrir et qu'elle me semblera artistiquement convaincante. Pour moi, l'enregistrement doit naître d'un concept intérieur clair et non pas simplement devenir un nouveau projet. Parallèlement, j'aimerais explorer davantage de collaborations en musique de chambre et de projets interculturels ou intergenres, où différents langages artistiques peuvent véritablement se rencontrer. Les concerts resteront, bien sûr, essentiels, mais je suis particulièrement enthousiaste à l'idée de concevoir des programmes et des collaborations qui ouvrent de nouveaux espaces de dialogue et d'imagination.

    BBB – Bla Bla Blog aime connaître les goûts des personnes qu’il rencontre. Pouvez-vous nous parler de vos derniers coups de cœur en matière de musiques (bien sûr !), mais aussi de livres, d’expositions, de films ou de séries ?
    SL – Hormis la musique classique, mes écoutes oscillent entre des univers très différents (jazz, R&B, pop, etc.), même si je me rends compte que mes goûts musicaux sont sans doute assez classiques. Je reviens toujours avec grand plaisir vers des artistes comme Art Tatum, Herbie Hancock, Eugen Cicero, Keith Jarrett et Joan Baez, entre autres. Plus récemment, j'ai également été très attirée par le violoncelliste Abel Selaocoe, dont la musique est d'une telle intensité, d'une telle liberté et d'une telle authenticité ! En dehors de la musique, je m'intéresse profondément à l'art de la céramique, non seulement en tant que consommatrice, mais aussi en tant que créatrice, une pratique parallèle importante pour moi. Côté lecture, je termine actuellement Nightingale [de Kristin Hannah] et je suis généralement attirée par les romans historiques ainsi que par les écrits plus philosophiques, comme Découvrir un sens à sa vie de Viktor Frankl. En art visuel, j'apprécie particulièrement les installations de la Bourse de Commerce – Collection Pinault à Paris ; ce type d'art contemporain immersif et atmosphérique me touche profondément. Et au cinéma ou en série, j'ai tendance à privilégier les drames historiques et les thrillers psychologiques.

    BBB – Merci. 

    Traductions : MHC et BC
    Demain, retrouvez sur ce site l’interview originale en anglais de Siqian Li.

    Siqian Li, Voyage among Fragments, Sagitta Musica. 2026
    https://www.siqian-li.com
    https://www.facebook.com/siqianpianist 
    https://www.instagram.com/siqianpianist
    https://www.youtube.com/@siqianpianist

    Voir aussi : "Notre cœur fait Boum!"
    "Qu’elles caractères…"

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  • Élévations et émancipations

    Le Duo Alma, c’est Clara Danchin et Anna Jbanova, la première au violon et la seconde au piano.  Les musiciennes proposent chez Indésens l’album Élévation entièrement consacré à trois compositrices, Amy Marcy Beach, Marguerite Canal, dont il a déjà été question sur Bla Bla Blog, et Irena Poldowski.

    Des quasi-inconnues, donc, et que le Duo Alma propose de redécouvrir. Voilà qui est une nouvelle preuve que le répertoire classique entend bien se dépoussiérer et se renouveler en sortant de l’ombre des compositrices oubliées.

    Nous voilà partis donc entre l’Amérique et l’Europe avec, pour commencer, la new-yorkaise Amy Marcy Beach (1867-1944). Concertiste brillante, célèbre jusqu’en Europe, la compositrice s’est longtemps plainte, à juste titre, de ne pas avoir été considérée à son juste niveau. "Je n'ai jamais eu vraiment le droit de signer mes compositions à mon nom donc je me devais de les signer au nom de mon mari", avoua-t-elle ainsi. Une faute, ici, réparée. Le Duo Alma propose dans leur album sa Sonate pour violon op. 34, écrite en 1899. Il est rare d’avoir des œuvres de musique classique venues des jeunes États-Unis ; ça l’est d’autant plus venant d’une compositrice telle qu’Amy Beach. Née Cheney. Sa sonate montre clairement son influence européenne, celle du postromantisme (un Allegro moderato se déployant avec mélancolie et un Largo con dolore paradoxalement rassurant). Le Scherzo: Presto laisse deviner une compositrice plus légère qu’il n’y paraît, non sans un esprit français à la Satie. Quant à l’Allegro con fuoco, il se déploie avec générosité et mélancolie, marquant du même coup l’ambition d’une compositrice généreuse et passionnée.

    Des quasi-inconnues

    La deuxième compositrice qui a les honneurs de l’album est Marguerite Canal (1890-1978). Elle s’est d’abord faite connaître comme pédagogue et chef d’orchestre puisqu’elle a été la première  femme à diriger un orchestre à la fin de la Première Guerre Mondiale, en l’occurrence l’orchestre de l’Union des Femmes Professeurs et Compositeurs de Musique. Le Duo Alma propose trois courtes pièces, un Lied, l’Idylle op. 20 et la mélodie Élévation qui donne son nom à l’opus. Marguerite Canal s’inscrit dans le courant néoromantique avec ces mélodies dans la droite lignée de Gabriel Fauré. Clara Danchin et Anna Jbanova s’en emparent avec délicatesse et justesse, rendant justice à une musicienne attachante et pleinement ancrée dans le XIXe siècle.    

    Dernière compositrice de cet enregistrement, Irina Poldowski (1879-1938) ne dira sans doute rien à l’auditeur ou l’auditrice. Son pedigree est pourtant fameux puisqu’elle est la dernière fille du compositeur polonais Henryk Wieniawski. Sa Sonate pour violon et piano laisse deviner une écorchée vive (Andante languido) et une artiste entre tradition et modernité, à l’instar du Finale, plein de passion et de fureurs. Ainsi, le Scherzo:Vivace, plein d’allants mais aussi de pièges, est abordé avec maîtrise par les musiciennes du Duo Alma. Le livret nous apprend que la mort du premier enfant d’Irina Poldowski lui laissa des cicatrices ouvertes tout au long de sa vie. Douloureux est d’ailleurs l’adjectif qui sied le mieux à cette compositrice que l’on se met d’emblée à aimer. Rien que pour ça, on peut remercier le Duo Alma. 

    Duo Alma, Élévation, Beach-Canal-Poldowski, Indésens Calliope, 2025 
    https://indesenscalliope.com/boutique/duo-alma
    https://www.duo-alma.com
    https://www.anna-jbanova.com/duo-alma
    https://www.instagram.com/claradanchin

    Voir aussi : "Petit ange parti trop tôt"
    http://www.bla-bla-blog.com/archive/2026/02/16/marion-frere-originelles-6582725.html

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  • 20, 21

    C’est vers la Région Centre Val de Loire qu’il faut tourner les yeux et les oreilles pour découvrir la pianiste ukrainienne Svetlana Andreeva, lauréate de la 16e édition du Concours international de piano d'Orléans 2024. Elle a par la suite effectuée une tournée en 2025 dans cette Région – Orléans, Montargis, Blois, Tours, Vierzon pour ne citer que quelques villes. Mysteria était le nom de cette tournée. C’est aussi celui de son premier album (chez b.records), tout entier consacré aux compositeurs du XXe et XXIe siècle. L’opus a été enregistré au Conservatoire de Chinon, avec le soutien de l'association Maison Henri Dutilleux - Geneviève Joy, Rencontres et création musicale.

    Mystérieux Leoš Janáček (1854-1928) qui commence ce programme avec sa suite Dans les brumes. Le cycle du compositeur tchèque peut être qualifié de néoromantique. Il se pare d’accents folkloriques et d’innovations musicales contemporaines. Janáček, de par sa singularité, est considéré depuis une soixantaine d’années comme une figure majeure de la musique contemporaines. Pas étonnant que Svetlana Andreeva l’ait inclus dans son programme. Les quatre mouvements du cycle semblent se répondre dans une synergie aussi séduisante que dépaysante (l’Andante qui ouvre la pièce). Le compositeur de tchèque se joue du rythme, sans jamais laisser de côté la mélodie (le délicat Andantino). Les notes semblent s’échapper d’elles-même. La pianiste les dompte, les ramène sans cesse sur le droit chemin, avec un mélange de douceur et d’assurance (Molto Adagio). Il y a une profonde mélancolie dans cette œuvre de 1912, à la fois moderne en dépit de son âge et attachante – comme du reste l’homme qui l’a écrite.

    Dans ce programme, on passe presque naturellement à Alexandre Scriabine (1871-1915). Il est présent avec la  Sonate pour piano n°7 op. 64, singulièrement intitulée Messe blanche. Elle a été écrite en 1912, dans les dernières années du compositeur. Mysteria, le titre de l’album de Svetlana Andreeva sied à merveille au musicien russe, personnalité exceptionnelle et fantasque autant qu'artiste prolifique. Il a écrit cette Messe blanche comme une pièce mystique et a-religieuse. Elle est composée d’un seul mouvement, l’Allegro, déroulant sous une forme atonale les tourments intérieurs d’un homme et un artiste considéré aujourd'hui comme un jalon majeur de la musique du XXe siècle. Sa Messe noire, la Sonate pour piano n°9 op. 68 vient lui répondre. En un seul mouvement également, elle sonne différemment : d’une noirceur mystérieuse, elle semble ramper, insidieuse, tel un mal couvant sous les cendres. La pianiste ukrainienne sait donner sa place aux silences et aux inquiétantes respirations.

    Nous sommes réellement en plein mysticisme dans ce passionnant opus

    Nous sommes réellement en plein mysticisme dans ce passionnant opus. Il faut rappeler que le mystère était, au Moyen Âge, un théâtre religieux destiné aux fidèles. Et c’est ainsi que Svetlana Andreeva a conçu son album : comme une authentique œuvre théâtrale. Il est de nouveau question de mysticisme avec l’œuvre d’un compositeur bien vivant, Thierry Escaich (né en 1965). Le compositeur français a écrit Les litanies de l’ombre en 1991. La pianiste fait un grand bond dans l’histoire tout en restant cohérente dans son choix. Ni laïque ni complètement religieuse, cette pièce est marquante dans la carrière de Thierry Escaich. L’architecture robuste de ces Litanies, influencées par le répertoire grégorien, laisse toute sa place aux rythmes et aux élans. Tourmentée et à l’écriture moderne et désarçonnante, l’œuvre est aussi profondément mystique, comme si le bien et le mal s’affrontaient dans un combat eschatologique.    

    Il n’est pas très étonnant que Svetlana Andreeva ait choisi de proposer la suite Masques de Karol Szymanowski (1882-1937). Le compositeur polonais l’a écrite entre 1915-1916 pendant son séjour en Ukraine où il est né. Les trois pièces de Szymanowski, Schéhérazade, Tantris le bouffon et Sérénade de Don Juan laissent à entendre l’influence de Debussy, mais aussi de Stravinski dans son approche moderne des grands mythes. Svetlana Andreeva se fait délicate et lumineuse dans ces pièces oniriques et mystérieuses justement ! Comme Janáček, le néoromantisme se fait moderne et contemporain, sans jamais trahir le goût pour le folklore et la culture de ses pays – la Pologne et l’Ukraine.

    Place, pour terminer, à la plus jeune compositrice de ce programme (et la seule femme aussi), à savoir Aigerim Seilova. Née en 1987, la musicienne kazakh peut se targuer de bien belles récompenses. Svetlana Andreeva joue Blackout, une pièce pour piano et électronique. Une alliance détonante et d’une folle modernité, par deux artistes expatriées et vivant toutes les deux en Allemagne. La pianiste ukrainienne dialogue avec les sons et les boucles d’une pièce intériorisée et nerveuse. Le mystère est là, total et séduisant, déstabilisant et culotté. Hyper-moderne aussi. Svetlana Andreeva passe de l’ombre à la lumière. Chouette !

    Mysteria, Svetlana Andreeva (piano), b•records, 2025
    https://www.b-records.fr/disques/mysteria
    https://svetlana-andreeva.com
    https://svetlana-andreeva.com

    Voir aussi : "Point de bascule"

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  • Cow-boy chamanique

    Étrange aventure musicale que nous propose Child Of Ayin. Elle commence avec le nom même de l’album, Top of the Sinaï. Où sommes-nous ? Au Moyen-Orient ou aux États-Unis ? Ou bien en France, puisque derrière le Child of Ayin se cache Jonathan Sellem, un artiste franco-américain nourri à la pop, au blues et à la country ?  

    Top of the Sinaï, c’est une traversée inspirée et inspirante, comme si un chaman avait ressuscité dans le grand ouest américain. Chaque morceau de l’opus, inspiré par la médiumnité et la numérologie (l’une des passions du musicien), est associé à un chiffre de 1 à 12. Puisque nous parlions d’influences, Hell Is Where The Angels Grow, avec ses voix féminines habitées, ressemble à la bande-son d’un western spaghetti. Évidemment, l’esprit d’Ennio Moriconne n’est pas loin.

    Pour Break The Curse, plus sauvage, le blues-rock nous entraîne toute bride abattue dans un ouest américain fantasmé, avec pour seul horizon la liberté contre la vacuité et l’épuisement (Burn out). La liberté mais aussi la soif de s’ouvrir intérieurement et au monde. "Le moment est venu pour moi de vivre pleinement, de vivre pleinement et de m'élever", dit-il en substance dans l’introspectif et éloquent Rise ("The time has come for, me to switch sides, and rise"). Dans cette revisite de l’âme et de la musique américaine, Child of Ayin assume tout, y compris le rock, y compris l’esprit cow-boy, y compris l’esprit american way of life, le tout avec un accent guerrier assumé et qu’on aura le droit de critiquer ("Walking walking like a hero, proud Amerca grow and grow bless the flag and the holy Lord, All America", Capitaliska).

    Médiumnité

    Qu’on se le dise, en dépit de ces paroles rageuses, le Franco-américain reste, à l’instar du regretté John Lennon, un rêveur (Dreamer like me) qui ne demande qu’à sortir de la misère de ce monde. Et on est bien obligés, cette fois, d’aller dans son sens, surtout avec un titre folk-blues enlevé. Et lorsqu’il chante, sur un rythme country, "écoutez-moi tous ! J'ai un remède : je peux faire sourire les gens grâce à la musique et à la poésie. Tout ce que vous avez à faire, c'est appeler mon nom !" (Call My Name), on a envie de le suivre à coup sûr. Qui a dit que la country en pouvait pas être fédératrice ?

    Cow-boy solitaire, affamé de grands espaces, Child of Ayin est tout autant un être inspiré, se voulant un chaman de notre époque (Make Me Sun), rêvant d’un nouveau monde, d’un nouvel ordre (sic) et d’une religion unissant chacun et chacune. C’est ce qu’il chante dans New World Under, un titre rock sacrément bien écrit et non sans visions prophétiques ou psychédéliques, comme on voudra ("I see thirteen crystal skulls, staring at the sun and the moon is looking back with a blood shot in the eye").

    Étonnant artiste et singulier premier album que celui-là. Child iof Ayin s’appuie sur des paroles riches et imagées, à l’instar de celles d’Eternal Child, puisant ses influences dans les traditions indiennes. Un grand écart quand on pense au guerrier et yankee Capitaliska. Et si, finalement, le musicien n’était ni méchant ni bon mais juste un poète mal dans son époque (Midnight) et qui trouvait dans la musique une fuite salvatrice ?    

    Parlons, enfin, de Mary, l’un des meilleurs morceaux de l’album, est une jolie déclaration d’amour folk pour cette Mary, "tombée du ciel" ("Swirl and spin Mary came down / fall from heaven, into my arms").

    Un sacré voyage.

    Child of Ayin, Top of the Sinaï, JJS Records, 2025
    https://www.childofayin.com
    https://www.facebook.com/childofayin
    https://www.instagram.com/childofayin
    https://linktr.ee

    Voir aussi : "Devenir Andrea Ponti"

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  • L’autre Reine des Neiges

    Le compositeur et chef d’orchestre Christophe Sturzenegger propose en ce début d’année un album à la fois néoclassique dans la forme, très visuel mais aussi d’une autre époque. À la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, il propose chez Klarthe deux œuvres singulières et donnant le sourire autant au des étoiles dans les yeux : Le Colibri et La Reine des Neiges dans deux versions.

    Le Colibri a été écrit par Christophe Sturzenegger et Elisa Shiva Dusapin pour la scène, devenu livre primé, BD puis, ici, musique. L’album de Klarthe en propose une version de concert, n’enlevant en rien l’aspect onirique de cette œuvre d’une vingtaine de minutes. Colibri est l’histoire initiatique de deux adolescentes, Lotte et Célestin, en train de sortir de l’enfance, non sans douleurs ni deuils.    

    Christophe Sturzenegger a mis en musique ce texte en choisissant le relief, la couleur et une facture néoclassique, donnant à l’ensemble la forme d’une pastorale made in  Switzerland et de notre époque pour ne rien arranger (Célestin). L’auditeur ou l’auditrice reconnaîtra dans Célin un patchwork d’œuvres bien connues, que ce soit de Charlie Chaplin ou d’Howard Shore (Le Seigneur des Anneaux). Hommage et revisite assumée et orchestrée avec gourmandise par l’Orchestre de la Suisse romande dirigée par son compositeur himself. Voilà qui donne d’emblée à cet album une facture immédiatement familière.

    Le compositeur suisse porte son regard vers le répertoire classique et ses brillants aînés, comme le prouve le Fugato, en forme d’hommage à Bach mais aussi au répertoire romantique ou postromantique. Le nom de Prokofiev vient indéniablement en tête dans ce même Fugato. La noirceur du court Lento, expressif, suivi d’une petite suite (Lotte 1, 2 et 3), touchantes et brèves déambulations, vient appuyer le récit faussement léger léger du Colibri, avant un Final aux accents oniriques et printaniers.   

    Une facture immédiatement familière

    Le Colibri fait figure d’apéritif avant la pièce maîtresse de l’enregistrement, en l’occurrence deux  versions de La reine des neiges. Christophe Sturzenegger l’a écrite avec Jean Mompart. Précisons que l’opus a connu le succès deux ans avant la sortie du classique en dessin animé de Disney. Rappelons à ce sujet que La Reine des Neiges a d’abord été un conte d’Andersen racontant l’aventure de Gerda, une enfant courageuse partie libérer son amie Kay, prisonnière de la redoutable Reine des Neiges.

    Christophe Sturzenegger a écrit la musique de cette histoire. La facture allie néoclassicisme, néoromantique et contemporain, non sans des rappels d’airs et de rythmes folkloriques. La Reine des Neiges ne s’interdit pas des mouvements brefs. Ainsi, le joueur et étrange Troll fait 26 secondes, telle une apparition fantastique venue surprendre l’auditeur ou l’auditrice. Un troll qui revient plus loin dans une facture plus contemporaine – mais tout aussi brève.

    Tout aussi court, le mystérieux et mélancolique passage Kay et Gerda est contrebalancé par le naturalisme des Rives glacées ou dans le Vol de corneilles dans lequel Christophe Sturzenegger semble faire surgir le très beau paysage de sa Suisse natale. On est décidément loin de cette Reine des Neiges fantasmée de Disney !

    Qui dit musique de scène dit expressivité, ce que Le Prince Intelligent ne manque pas. Quel caractère ! On entre aussi bien dans la Taverne des Brigands que dans le somptueux palais de la Reine des Neiges, après un court Voyage en forme de libération. L’oeuvre se termine par ces instants mélodieux de Retrouvailles puis un Final qui est un retour au pays – suisse, où la nostalgie de cette aventure n’est pas absente.    

    Le second enregistrement de cette Reine des Neiges est la version racontée, évidemment sur la musique de Christophe Sturzenegger. Une manière de redécouvrir, grâce au texte de Jean Mompart, la version d’Andersen.  

    Musiques de scène – Christophe Sturzenegger, Le Colibri – La Reine des Neiges,
    Orchestre de la Suisse Romande dirigée par Christophe Sturzenegger, Klarthe, 2025

    https://klarthe.com/index.php/fr/musiques-de-scene-christophe-sturzenegger-detail
    https://christophesturzenegger.com
    https://www.facebook.com/christophe.sturzenegger
    https://www.instagram.com/christophe_sturzenegger

    Voir aussi : "Point de bascule"

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  • Qu’elles caractères…

    Pour la deuxième fois, la violoniste et compositrice Élise Bertrand se produisait ce dimanche à Gien, cette fois en duo avec la harpiste Maëlle Martin. Bla Bla Blog avait déjà été impressionné par son premier album, Lettera Amorosa, sorti il y a deux ans. Un sacré coup de maître pour une musicienne ambitieuse – et qui n’a pas peur de l’être. Un deuxième opus est déjà sorti, mais nous en parlerons plus tard.

    En attendant, sur les bords de Loire, Élise Bertrand et Maëlle Martin avaient concocté pour le public des Rencontres Musicales de Gien un programme spécial à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Si les compositeurs étaient majoritaires au cours de ce concert, ce sont bien les femmes qui étaient au centre des pièces jouées pour violon et harpe – souvent, du reste des adaptations. Didon de Purcell, Juliette, l’héroïne de Shakespeare adaptée pour le Bel Canto par Bellini, la nymphe Chloris, Carmen et Thaïs. Bref, des héroïnes entrées dans la légende et dans la mémoire collective, et ici mises en musique par deux artistes passionnées et engagées.

    Le concert a commencé avec un "tube" de Purcell, l’air d’adieu de Didon et Énée. Le violon d'Élise Bertrand incarnait la plainte bouleversante de la reine phénicienne, la harpe venant accompagner avec grâce ce lamento.

    Marguerite au Rouet n’est certes pas le lied le plus célèbre de Schubert. L’héroïne en question, l’innocente et romantique Marguerite, est amoureuse de Faust. Amour impossible et fatal que le compositeur romantique exprime avec élégance et sensibilité. La harpe de Maëlle Martin venait ressasser les regrets de la jeune Marguerite, en osmose avec le violon ultra-sensible d’Élise Bertrand.

    Romantisme encore avec Reynaldo Hahn, de plus en plus présent dans le répertoire classique. C’est le À Chloris qui a été proposé à l’Auditorium de Gien, un opus que nous avions écouté dans une version singulière du groupe Venerem. Deux autres compositeurs de la fin XIX et début XXe siècle ont également eu les honneurs des deux artistes : la courte berceuse Nana, "un hommage aux femmes qui donnent la vie", a précisé Élise Bertrand avec tendresse. Manuel de Falla est l’auteur de cet extrait de sa Suite Populaire Espagnole. Une pièce tendre, aux accents méditerranéens et non sans mélancolie. Un joyau. Les musiciennes n’ont pas oublié Thaïs, l’héroïne de l’opéra de Massenet.

    Un vent de fraîcheur, d’audace et de modernité 

    En cette journée consacré aux droits des femmes, les musiciennes ont proposé des œuvres de deux compositrices redécouvertes récemment, l’artiste "de caractère" Henriette Renié, avec l’Andante religioso et le Scherzo Fantaisie, deux pièces écrites pour harpe et violon au début du XXe siècle. La facture néo-romantique comme les talents de pédagogue d’ Henriette Renié ont fait son succès avant qu’elle ne tombe dans l’oubli. Même parcours pour Cécile Chaminade qui, en dépit de son œuvre pléthorique, n’a été redécouverte que ces dernières années. Elle était présente avec l’Andantino, op.31, une pièce pour violon et piano adaptée pour violon et harpe.

    La troisième compositrice mise à l’honneur a été Élise Bertrand elle-même ! Elle a interprété au violon, accompagnée bien sûr par son acolyte Maëlle Martin, sa pièce Je vous salue Henri, Pierre et Nous vos couleurs. Soufflait dans la salle de l'Auditorium un vent de fraîcheur, d’audace et de modernité. Cet hommage aux peinture d’Henri Matisse et Pierre Bonnard, commandé par la Fondation Maeght, faisait se rencontrer l’audace de la musique contemporaine et les couleurs debussyennes.

    Des variations sur l’opéra Carmen sont venues conclure le concert. Pablo de Saraste est l’auteur de cette Fantaisie toute en virtuosité. Plusieurs tubes classiques en quelques minutes, suivis, en bis, d’un autre succès, Plaisir d’amour, une romance ancienne, composée en 1784 par Jean-Paul-Égide Martini, un des nombreux artistes protégés par Marie-Antoinette. Le public ne pouvait pas ne pas avoir en tête les paroles de ce succès populaire ("Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, chagrin d'amour dure toute la vie…").

    Un concert rafraîchissant placé sous le signe des femmes, mais aussi de l’amour, servi par des artistes au sacré caractère et que l’on n’a pas fini d’entendre parler. Et pas qu’à Gien. 

    Élise Bertrand / Maëlle Martin, Femmes de caractère
    Concert le 8 mars 2026, Gien, Auditorium
    https://www.rencontresmusicalesdegien.fr
    https://elise-bertrand.fr/concerts
    https://www.instagram.com/maelle.mrtn

    Voir aussi : "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"
    "Irrévérence et vénération"

    Photo © Julien Hanck

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  • Notre cœur fait Boum!

    Une découverte peut en cacher d’autres. Il y a d’abord la pianiste chinoise, Siqian Li qui sort en ce moment son premier album solo, Voyage among Fragments (Sagitta Musica). Découvertes aussi de compositeurs et d’œuvres rares adaptées pour piano dans un programme à la fois rare et audacieux.

    On ne sera pas si surpris que cela de trouver Maurice Ravel et sa Valse. Or, elle est proposée ici dans une version pour piano, adaptée par Alexander Korsantia. Une vraie claque ! Siqian Li s’empare avec un mélange de virtuosité, de grâce et d’élégance de ce morceau écrit après la première guerre mondiale. Moins hommage à la valse viennoise que vision sombre d’une Europe anéantie sous les bombes, cette œuvre frappe par sa modernité comme par son extrême noirceur, comme si des danseurs et danseuses valsaient au-dessus d’un abîme.

    Toujours aussi aventureuse, la pianiste chinoise propose une majestueuse Romance de Nicolas Dalayrac (1753-1809), un compositeur français méconnu qui devrait pourtant être célébré car il a participé à l’élaboration en France du droit d’auteur… Mais passons. Sa Romance, extraite de son opéra-comique Nina ou la Folle par amour, a été adaptée par le pianiste polonais Ignaz Friedman (1882-1948). Il en a fait un morceau néoromantique (l’œuvre originale date pourtant de 1786). Siqian Li caresse les touches pour proposer cette pièce délicate que l’on découvre avec plaisir.

    Cela fait depuis longtemps que le classique sort des sentiers battus et se frotte au répertoire populaire pour lui donner un autre éclat. La preuve avec ces adaptations par Alexis Weissenberg (1929-2012) de standards de Charles Trenet. La pianiste chinoise affirme aussi son sens du swing… autant que son amour pour le répertoire français. L’auditeur ou l’auditrice découvrira sans doute le délicat et nostalgique Coin de rue, le fringant et jazzy Vous oubliez votre cheval ou le nostalgique En avril à Paris. On fond carrément pour la transcription du célèbre Boum!, plus jazz que jamais et que Siqian Li prend un réel plaisir à proposer. Vous qui passez sans me voir, autre standard de Trenet, devient, sous les doigts de la pianiste, une pièce néoromantique, voire onirique. Avec pudeur, la musicienne fait passer les tourments d’un homme seul qui voit passer un amour disparu. Il semble entendre la voix du Fou Chantant : "Vous qui passez sans me voir / Sans même me dire bonsoir / Donnez-moi un peu d'espoir ce soir…" Ménilmontant vient conclure ces adaptations au piano de Trenet comme s’il s’agissait d’une miniature colorée et enlevée. 

    Le sens du swing

    Franz von Vecsey (1893-1935) était un compositeur hongrois. Sa Valse triste, nous rappelle le livret de l’album, est un joyau du répertoire pour violon. Or, c’est au piano que Siqian Li propose cette pièce, dans une adaptation de György Cziffra. L’interprète nous fait pénétrer dans cet univers romantique, plein de nostalgie et de grâce.  

    Nous parlions de répertoire populaire avec Trenet. Siqian Li propose un autre tube, cette fois d’un compatriote, Wang-hua Chu. Jasmine Flower Fantasia est une magnifique découverte. Ce morceau aux ornementations orientales et au délicat naturalisme n’est pas dénué de couleurs debussyennes. Onirique, néoromantique mais aussi intimement chinois, cette fantaisie musicale a le parfum (de jasmin) de ces découvertes inoubliables.

    Plus classique, la Rhapsody in Blue de George Gershwin est proposée par Siqian Li dans une version pour piano seul. On ne soulignera jamais assez les qualités de virtuosité qu’il faut pour s’attaquer à ce classique qui a su marier aussi bien classique et jazz. La pianiste chinoise s’y ballade avec la même aisance que sa compatriote Yuja Wang que nous avions chroniqué il y a peu pour un concert filmé. Les versions pour piano solo de la Rhapsody in Blue sont suffisamment rares pour ne pas goûter cette version jamais écrasante, alliant expressivité, sens du swing, encore, et moments de grâce.

    Charles Gounod vient conclure ce programme avec sa Méditation sur le premier Prélude de J.S. Bach, extrait du Clavier bien tempéré. Un retour au classique, avec une pièce devenue culte. Siqian Li propose une pièce aérienne, laissant de côté la virtuosité. Il est vrai que c’est aussi la voix de Gounod qui se fait entendre. Et aussi celle d’une pianiste qui a frappé fort dans un premier album à la fois personnel et intelligent.

    Siqian Li, Voyage among Fragments, Sagitta Musica. 2026
    https://www.siqian-li.com
    https://www.facebook.com/siqianpianist
    https://www.instagram.com/siqianpianist
    https://www.youtube.com/@siqianpianist

    Voir aussi : "Yuja Wang, de main de maîtresse"
    "Une route de la soie"
    "Hanni Liang et les voix (féminines) du piano"

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  • Petit ange parti trop tôt

    Pergolesi – ou Pergolèse, en français – est une figure à part dans l’histoire de la musique. Véritable étoile filante (1710-1736), décédé à l’âge de 26 ans, il est pourtant considéré comme une figure majeure du répertoire baroque. Il a laissé une œuvre remarquable et plus importante qu'on ne le croit. Elle est souvent résumée à son Stabat mater, certainement son chef d’œuvre. On retient aussi de lui l’opéra La serva padrona et de nombreuses pièces religieuses, dont des messes, des cantates ou des motets, dont les Salve Regina en la mineur et en fa mineur. On ne peut que regretter sa mort précoce et rêver à ce qu’il aurait pu produire les années suivantes.

    Christian Mendoze, à la direction de l’ensemble Musica Antiqua Mediterranea, est accompagné de la soprano Elena Bertuzzi et de la contralto Marie Pons pour le Stabat mater (Indésens), très certainement ce qui se fait de mieux en matière de musique religieuse et de baroque. L’enregistrement vient d'une captation à la Chapelle Saint-Julien des Salinelles en octobre 2024.

    L’écriture tardive du Stabat mater a contribué à écrire la légende de Pergolèse, à l’instar du Requiem de Mozart plus de 50 ans plus tard. Il a écrit cet hymne religieux à la Vierge Marie quelques semaines avant sa mort, alors qu’il est atteint d’une phtisie pulmonaire, hélas courante à l’époque. On peut qualifier ce Stabat mater d’œuvre "douloureuse" (Stabat mater dolorosa), sans doute représentative, hélas, de l’état santé du compositeur à l’époque. Ne pense-t-il pas à lui-même lorsqu’il s'attaque au O Quam tristis et afflicta, chant de regret d’une vie qui s’éteint ? Or, ce Stabat mater vient d’une commande, très certainement du mécène de Pergolèse, le duc de Maddaloni. Ajoutons que c’est dans un monastère que le compositeur créa cette séquence religieuse. On ne pouvait rêver endroit plus inspirant pour un tel hommage. 

    Consolation et compassion

    Œuvre religieuse, oui. Mais le Stabat mater parvient à émouvoir même les non-croyants. L’écoute du Quae moerebat et dolebat exprime les sanglots d’une mère au pied de son fils supplicié. "Quel est l’homme qui ne pleurerait s’il voyait la Mère du Christ dans un si grand supplice ?", plaint le texte latin (Quis est homo, qui non fleret, Matrem Christi si videret in tanto supplicio ?).

    L’expressivité baroque sied à merveille cette œuvre pathétique. Christian Mendoze dirige l’ensemble Musica Antiqua Mediterranea et les deux solistes pour appuyer comme il faut sur l’aspect théâtral (le Vidit suum dulcem naturum insiste sur la solitude de la douleur).

    Il y a derrière ce Stabat mater bouleversant une lumière apaisante, celle de la consolation et de la compassion (Eia Mater, fons amoris, Me sentire vim doloris fac, ut tecum lugeam, "Ô Mère, source d'amour, fais-moi sentir la force de ta douleur que je pleure avec toi"). On peut être moins sensible aux élans baroques du Fac, ut ardeat cor meum, nerveux et aux ornements qui ont fait de Pergolèse un maître baroque reconnu très tôt. On en oublierait presque que cette œuvre est avant tout religieuse (Sancta Mater, istud agas), tant la musique comme l’accent bouleversant viennent nous happer presque charnellement. Le Sabat mater a des accents de tragédie (Fac ut portem Christi mortem) voire de déclaration enflammée (Inflammatus et acentus), et ce jusqu’au poignant Quando corpus morietur. N’est-ce pas Pergolèse qui se parlait à lui-même, à quelques jours de sa mort ("À l'heure où mon corps va mourir, fais que soit donnée à mon âme la gloire du paradis") ? Le Amen vibrant et implacable vient conclure avec génie cette œuvre incroyable.

    L’ensemble Musica Antiqua Mediterranea vient compléter cet album avec deux Salve Regina, le premier en la mineur et le second en fa majeur. Le premier a pour soliste la soprano Elena Bertuzzi, le second la contralto Marie Pons. L’auditeur ou l’auditrice découvrira sans doute ces œuvres qui sont des prières à la Vierge Marie. Nous sommes encore là en plein baroque. L’accent est mis sur l’expressivité et sur la richesse d’ornementation, ce qu’offre à la perfection Christian Mendoze et son orchestre. Dans le Salve regina en la mineur, Elena Bertuzzi se fond avec bonheur dans ce court opus lyrique à souhait, jusqu’à la bouleversante supplique à la miséricorde (O clemens).

    Dans le Salve Regina en fa mineur, Marie Pons met de côté la luxuriance baroque (si l’on oublie le bref et majestueux Eja ergo, advocata nostra) au profit d’une interprétation poignante où la douleur semble ne jamais s’arrêter (Ad te clamamus). Musique religieuse, le Salve Regina l’est (Et Jesum), mais elle sait aussi parler aux cœurs quelles que soient les croyances de chacun et chacune (O clemens).

    Giovanni Battista Pergolesi, Stabat mater, Musica Antiqua Mediterranea, Christian Mendoze (direction), Elena Bertuzzi (soprano), Marie Pons (contralto), Indésens Calioppe, 2025
    https://indesenscalliope.co
    https://www.musicaantiquaprovence.com
    https://www.youtube.com/channel/UC_yyjoHJKAu2KWGFVik_muA

    Voir aussi : "Shakespearien Monteverdi" 
    "‘Faire peau à peau avec ce bijou de musique’" 

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