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Spécial Musique contemporaine

  • Une autre prière pour Maria

    Oublions un instant Mahler pour mieux y revenir, grâce à ce singulier Chant de la terre pour Mahler, créée en résidence à la Fondation Royaumont et enregistré en live en novembre 2024.

    Jocelyn Miennel et Olivier Cadiot sont aux commandes de cet hommage d’aujourd’hui à une des plus bouleversantes œuvres qui soient. Revenons pour commencer à la suite romantique de six lieder. Composées entre 1908 et 1909, Les Chants de la terre de Gustav Mahler adaptent en musique des poèmes chinois qui sont devenus célèbres par la grâce du compositeur allemand qui traversait une période difficile à l’époque (mort de sa fille Maria de quatre ans, graves problèmes de santé et démission forcée de son poste de directeur de l'Opéra de la Cour de Vienne).

    Ce Chant de la terre pour Mahler (b.records) est composé de six parties, comme les lieder d’origine. Comment rendre actuel une œuvre vieille de plus d’un siècle et d’une autre époque, néo-romantique ? Surtout ne pas trahir l’essence des Chants de la terre. La Chanson à boire de la douleur de la Terre, d’après le poème de Li Bai, devient Douleur ("La terre est morte et je suis encore vivant"). Un mouvement faisant se rencontrer tonalités classiques, chants d’enfants, jazz (Adieu), vagues électroniques, boucles répétitives à la Steve Reich mais aussi esprit pop. Sans oublier les mots qui sont ceux d’Olivier Cadiot, ceux précisément de son livre Pour Malher (éditions P.O.L.). Le deuil est au centre de ce nouveau Chants de la terre, les créateurs considérant avec justesse que l’œuvre de Mahler est l’une des plus humanistes et des plus poignantes ("Je prends congé intérieurement de cette enfant adorée").

    Le deuxième lied du chant de la terre était inspiré du poème de Qian Qi, Le Solitaire en automne. La seconde partie de l’opus d'Olivier Cadiot et Jocelyn Mienniel  est sobrement intitulé Automne. Les mots d’Olivier Cadiot résonnent comme un chant chinois, bientôt rejoints par la voix de la mezzo-soprano Marielou Jacquard puis du récitant Jean-Christophe Quenon, sans doute plus néo-romantique que jamais.

    Réécriture

    On peut bien parler ici de "réécriture", comme le dit Fiona Monbet, ce qui ne veut pas dire que ces Chants de la terre tournent le dos au passé. Bien au contraire, grâce à cette composition faisant la part belle aux découpages et montages musicaux. La beauté surgit comme par magie, à l’instar de Jeunesse où la musique et le chant laissent largement leur place à la voix grave et habitée de Jean-Christophe Quenon. C’est là qu’il faut parler du texte d’Olivier Cadiot. L’écrivain s’est mis dans la tête de Gustav Mahler en jouant avec trois langues – allemand, anglais, français – et quelques échos d’idéogrammes. La musique est tout aussi complexe, alternant musique traditionnelle, orchestre classique, électronique, voix d’enfants et d’adultes. Cela donne paradoxalement une grande cohérence dans cette œuvre dirigée par Fiona Monbet. L’opus sombre par essence a des éclats lumineux que retranscrivent les créateurs (Beauté), ce qui n’enlève pas la douleur du récitant : "Moi, avec l’idéal, je prends des gants. Il me faut réapprendre à marcher et à me tenir debout".

    La douleur est-elle effaçable ? "Le courant m’emporte. Y a-t-il une pensée possible ?"… C’est ça, vraiment, la mort ?" Dans la quatrième partie Printemps, le beau cache mal la douleur, l’inquiétude ni la confusion des sentiments. Étonnant mouvement où le jazz se mêle au classique et aux formes les plus audacieuses du contemporain. Ce chant semble funèbre, hanté par des voix tour à tour angéliques et ectoplasmiques.

    C’est d’ailleurs le compositeur lui-même qui vient faire ses adieux à son "enfant adorée", dans une dernière partie (Adieu). Cet au revoir devient un long chant glacial rempli de mélancolie et de regret. L’innommable se fait musique mais derrière le départ définitif et injuste, il y a cette fragile lueur d’espoir : "Fais-moi un signe de bonheur. Que ma pensée lui fasse une vie plus belle". Gustav Mahler devient bien plus proche de nous, contemporains et contemporaines du XXIe siècle.

    Paul Lannes a illustré ce très bel album proposé par le label b•records, devenu maître dans l’enregistrement live. Une œuvre essentielle de notre époque. 

    Olivier Cadiot, Jocelyn Mienniel et Gustav Mahler, Le Chant de la terre – Pour Mahler, b•records, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/lechantdelaterre-pourmahler
    https://www.facebook.com/jocemiennielmusic/?locale=fr_FR
    https://www.instagram.com/jocelyn_mienniel
    https://www.marieloujacquard.com
    https://www.facebook.com/fiona.monbet

    Voir aussi : "Fiona Monbet a plus d’une corde à son archet"
    "Chants d’amour, chants mystiques"

  • Où vient l’apaisement

    Quatre pièces orchestrales forment l’armature du dernier album consacré à Philippe Chamouard. Si cohérence il y a, elle est dans les voyages, déjà au cœur du bien-nommé Escales que nous avions chroniqué.

    L’Esprit de la nuit, nous explique le compositeur, a été inspiré par le philosophe confucéen Meng Tzu (372-289 av. JC). L’œuvre a été écrite en 1999 et révisée en 2024. Le premier mouvement est sombre et dominé par les percussions. Il y est question d’une nature soumise à rude épreuve. À cette partie chaotique, succède un mouvement tout aussi inquiétant. L’écriture personnelle de Philippe Chamouard prend ici tout son sens. Il fait se rencontrer des sonorités à la Stravinski et des influences orchestrales de John Adams et je ne sais quoi de naturalisme dans ces cordes inquiétantes et profondément humaines.

    Le contemporain se pare de néoromantisme à l’ouverture du troisième mouvement, Philippe Chamouard s’étant toujours refusé d’être enfermé dans une école, qu’elle soit tonale ou non. L’auditeur ou l’auditrice trouve un certain apaisement dans cette partie qui mène, dit le livret, "vers le chemin de la droiture", après les erreurs humaines contre la nature et la forêt. Ici, c’est Gustav Mahler qui semble avoir guidé la main du compositeur.

    "Vers le chemin de la droiture"

    Après la Chine, c’est le Japon que nous guide le Nuremberg Philharmonic Orchestra dirigé par Léo Warynski. Le Pavillon d’Or , inspiré du roman de Mishima, a été créé en 2013. Il n’a pas pris une ride. La faute à une écriture délicate mixant classicisme et musique traditionnelle nipponne, avec Mieko Miyazaki au koto. Philipe Chamouard nous parle ici de la culture japonaise, mais aussi de la tragédie qui a conduit à l’incendie du monuments sacré en 1950… par un moine bonze. Mishima en a fait un roman culte, Le Pavillon d'Or. C’est un monument méditatif qui nous est proposé dans cette pièce pleine de gravité. Derrière le calme et la paix, la menace est là, guidée par le koto à la fois sobre et majestueux.

    Mandala date de 2014 et nous propose, comme pour L’Esprit de la nuit, une méditation philosophique, cette fois d’inspiration bouddhiste. La facture est classique, solide, harmonique et tout aussi méditative que l’œuvre précédente.

    Habanera, écrite en 2024, sonne comme un hommage à Carmen. Il s’agit pourtant d’une pièce orchestrale, écrite, dit le compositeur, à l’occasion d’un voyage en Argentine. Il y a bien une nostalgie dans cette œuvre dansante écrite, au départ, pour le piano. Philippe Chamouard. Cette dernière pièce orchestrale conclue un beau et varié voyage musical dans lequel l’écriture du compositeur français frappe par sa diversité et sa liberté. 

    Philippe Chamouard, Quatre pièces pour orchestre,
    Nuremberg Philharmonic Orchestra dirigé par Léo Warynski, Indésens Calliope Records, 2026

    http://philippechamouard.fr
    https://indesenscalliope.com

    Voir aussi : "Escale contemporaine avec Philippe Chamouard"

  • Américains !

    De Bernard Herrmann, qui ouvre l’album Souvenirs de voyage (Indésens), on retient d’abord le compositeur des films d’Hitchcock (Les Oiseaux, Vertigo). Mais il est aussi l’auteur de l’œuvre éponyme qu’a choisi Philippe Berrod pour ce périple musical au XXe siècle. Il est accompagné d’Eric Aubier à la trompette, du pianiste Laurent Wagschal (que Bla Bla Blog connaît bien), de Nicolas Prost au saxophone et du Quatuor AtMusica (Eiichi Chijiwa, Damien Vergez, Nicolas Peyrat et Delphine Biron). Le clarinettiste – ici également à l’orchestration – nous fait découvrir un Bernard Herrmann (1911-1975) singulier, tendre, néoromantique, ravelien même. Le voyage en question choisit l’apaisement, la contemplation mais aussi la tendresse (mouvement Lento).

    Ce Quintette pour clarinette a été écrit en 1967 à une époque professionnelle et personnelle particulière. Le livre du CD nous parle de la période faste artistiquement grâce à son travail avec Hitchcock. Le compositeur a cependant besoin de renouveau, le compositeur et le cinéaste s'étant finalement brouillés. Herrmann venait d’enregistrer son opéra Wuthering Heighs. À cette grande fierté, s’ajoutait une relation heureuse avec Norma Shepherd. N’est-ce pas aussi pour elle qu’il compose ces Souvenirs de voyage ? On est en droit de le penser à l’écoute de l’Andante, une vraie déclaration amoureuse (le mouvement précise d’ailleurs : Canto Amoroso), comme une lune de miel que l’on voudrait ne jamais voir se terminer. Oublions le Herrmann sombre de Psychiose ou des Oiseaux, pour ne pas dire angoissant, qui devient ici un compositeur sensible et mélancolique (Andantino). Inutile d’ajouter qu’une telle œuvre mérite de figurer dans le répertoire de la musique du XXe siècle.

    West Side Story et la bande portoricaine des Sharks n’est pas si loin que cela

    Autre figure de la musique américaine comme du cinéma, Leonard Bernstein (1918-1990) est proposé dans une œuvre de musique de chambre, à savoir la Sonate pour clarinette et piano. L’auteur de la BO de West Side Story est une légende du XXe siècle, populaire, archi-récompensé, admiré mais aussi capable d’écrire des pièces exigeantes. Cette sonate date des années 1941-1942. Il s’agit d’une œuvre de jeunesse donc, la première a avoir été publiée. Elle vient faire le lien entre le classicisme et le contemporain, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Le premier mouvement Graziozo peut déstabiliser par son expressionnisme mais aussi sa rutilance. On y devine un jeune compositeur joueur et passionné. Le livret y voit, non sans justesse, l’influence du formidable Paul Hindemith mais aussi d’Aaron Copland, qui apparaît d’ailleurs plus tard dans l’album. Quelque part, pour reprendre le titre de l’opus, nous sommes aussi dans un voyage, ce que confirme l’Andantino Vivace a leggerio, porté par la clarinette nostalgique de Philippe Berrod. Le dernier mouvement propose une partie dansante. Il faut dire que Bernstein, en vacances en Floride, était baigné par l’ambiance et les rythmes cubains. Finalement, West Side Story et la bande portoricaine des Sharks n’est pas si loin que cela !

    Nous parlions d’Aaron Copland (1900-1990). Il vient clore cet album américain avec Quiet City, puissante et majestueuse œuvre écrite en 1919. elle était destinée à la pièce de théâtre du même nom. Néoclassique dans sa forme, Quiet City suit les pensées du personnage principal qui a choisi d’abandonner sa religion juive pour la réussite et pour un riche mariage. La pièce a été écrite pour trompette, cor anglais et cordes. Elle a été adaptée ici par Christopher Brellochs pour trompette, saxophone alto, piano et, bien sûr, clarinette. Ce qui dénature pas l’œuvre originale, loin s’en faut. Une vraie réussite pour ce grand et beau voyage musical américain.

    Philippe Berrod, Souvenirs de voyage, Indésens Calioppe, 2026
    https://indesenscalliope.com/boutique/souvenirs-de-voyage
    https://www.facebook.com/p/Philippe-Berrod-100081193783241
    https://atmusica.org

    Voir aussi : "Sur de bons rails"
    "Au cœur de l’Europe"

  • Variations scandinaves

    Lorsque l’on parle variations et piano, un compositeur et une œuvre vient immédiatement en tête : Bach et ses Variations Goldberg. Un thème et trente variations écrits en 1740, devenus célèbres lorsqu’un certain Glenn Gould choisit de les interpréter en 1955 puis en 1981, donnant à cette œuvre longtemps restée discrète un opus fondamental dans le répertoire de Bach.

    Le compositeur et pianiste Håkon Skogstad nous vient de Norvège et lorgne largement du côté de ces Goldberg Variations. Il s’est fait remarqué et a été récompensé pour son travail sur la musique de tango. Le voici avec un opus plus intime et qu’il présente ainsi : "24 Variations for Piano est, dans une large mesure, le reflet de qui je suis en tant que pianiste et compositeur — façonné par les influences qui m’ont construit. Je pense que l’œuvre peut être appréciée par petites touches, mais je crois aussi qu’elle révèle quelque chose de particulièrement spécial à ceux qui prennent le temps de l’écouter du début à la fin."

    On oublie bien vite les Variations Goldberg, tant cet opus a sa propre identité. La ligne mélodique du thème principal est d’une grande simplicité, toute en concentration, voire en hésitations. Le compositeur scandinave choisi non sans audace d’inclure la toute première variation en la mineur dans le premier morceau (Main Theme and Variation N°1 in A minor).

    La grande difficulté du genre est de décliner un air en des variations aussi différentes que possibles, et aux durées souvent courtes (ainsi, la joueuse Variation N°17 en la bémol majeur dépasse à peine les 50 secondes). Håkon Skogstad se plie à l’exercice sans faillir et en variant les tonalités mineures et majeures. La maîtrise est là (Variation N°2 en do dièse mineur ou la néo-romantique Variation N°5 en ré bémol mineur). Mais sans poésie, quel serait l’intérêt ? Voilà le pianiste et compositeur debussyen dans sa Variation N°3 en si majeur, avant de revenir vers ses premières amours, le tango (Variation N°4 en mi mineur), un genre cher à son cœur et qui l’a fait connaître. 

    Des variations aussi différentes que possibles

    On parlait d’intimisme et de simplicité en parlant du thème. Håkon Skogstad aime la pureté comme le prouve la sixième Variation (en sol dièse), mélancolique et nostalgique.

    Il y a du jazz dans la Variation en si bémol majeur, et même du Gershwin : du rythme, du swing, bref de la joie de vivre. C’est ce que l’on aime dans cet opus : une cohérence et en même temps une variété qui fait que l’auditeur ou l’auditrice pourra écouter ensemble ou séparément chaque morceau, selon son humeur. À la tristesse infinie de la huitième variation (sol mineur) viendra répondre l’étrange Variation N°9, entre onirisme et vitalité toute stravinskienne. Il y a parfois de la légèreté (la jazzy Variation N°15 en ré mineur), vite contrebalancée par la funèbre seizième Variation en fa dièse mineur).

    Grâce à Håkon Skogstad le contemporain devient immédiatement proche, presque un ami (Variation N°10 en mi bémol majeur). Le compositeur norvégien revient vers le tango avec la Variation N°11, un nuevo tango sombre, bien différent du mouvement suivant, plus classique, aux couleurs qu’Erik Satie n’aurait pas renié (Variation N° 12 en mi majeur).

    Saluons les palettes de couleurs, justement, que parvient à tisser Håkon Skogstad (Variation N°13 en fa mineur). L’auditeur ou l’auditrice se laissera séduire par la délicate quatorzième Variation (en mi bémol mineur), néoromantique dans l’âme et à l’esprit tango. Néoromantique comme l’est la Variation N°18 en do mineur, épurée et bouleversante.

    Håkon Skogstad a grandement été nourri par le répertoire pour piano des XIXe et XXe siècle, que ce soit Debussy, nous le disions (Variation N°19 en sol bémol majeur), mais aussi le répertoire russe dans ses expressions exacerbées (Les N°22 et 23). Sans oublier un esprit pop (l’orientale Variation N°20 en fa majeur) ou la musique traditionnelle norvégienne. Le compositeur précise que pour la vingt-et-unième Variation, il s’est inspiré d’un air folklorique norvégien.

    La vingt-quatrième et dernière Variation conclut en douceur un album néoclassique aux multiples couleurs musicales. Une jolie réussite.

    Håkon Skogstad, 24 variations pour piano, Øra Fonogram, 2026
    https://www.orafonogram.no/hkon-skogstad
    https://www.hmskogstad.net
    https://www.facebook.com/skogstadpianist
    https://www.instagram.com/hakonskogstad

    Voir aussi : "Au cœur de l’Europe"
    "Éternelle et musicale Norvège"
    "Les Variations ”Gouldberg”"

  • Au cœur de l’Europe

    L’enchantement dont il est question nous vient du hautboïste Philippe Tondre et de la pianiste Danae Dörken. Dans un enregistrement de Klarthe, le duo nous propose un programme venu de compositeurs de l’Europe de l’Est. Voilà pour l’explication du titre.

    Les deux noms les plus connus sont le Hongrois Antal Doráti (1906-1988) et le Tchèque Bohuslav Martinů (1890-1959). Philippe Tondre présente ainsi cet album : "Avec Eastern Enchantment, j'achève une trilogie discographique qui m'a conduit à travers les grandes traditions musicales allemande et française, et qui me mène aujourd'hui au cœur du répertoire slave et hongrois. Cet album n'est pas une simple continuité, c'est une déclaration de passion, d'intensité et de cette profondeur saisissante qui caractérise la musique de cette région."

    De Dorati, on retient surtout sa carrière de chef d’orchestre. Pour autant, il a aussi composé, des œuvres qui sont par ailleurs de plus en plus jouées. Parmi ces pièces, il y a ce Duo Concertante pour hautbois et piano, assez tardif dans sa carrière (1983).

    Philippe Tondre et Danae Dörken prennent à bras le corps cette pièce de musique de chambre plongeant dans l’âme slave. Cette expression un peu bateau illustre en tout cas la densité, les excès, la passion et les hauts et bas des deux mouvements. Les rythmes alternent, se répondent, faisant appel tour à tour à la déclaration amoureuse, aux tourments intérieurs, à l’apaisement ou à la nostalgie. Au hautbois intense et expressif du franco-britannique Philippe Tondre vient répondre le piano joueur et complice de sa pianiste germano-grecque Danae Dörken. Le Molto Vivace a je ne sais quoi d’oriental dans ses accents, des accents même rieurs par moment. Le hautbois donne à ce morceau contemporain une immédiate sympathie, en particulier dans la partie lente. Le folklore et le moderne se répondent dans une belle symbiose.

    Découverte tragique

    Pavel Hass (1899-1944) est une vraie découverte. Une découverte en réalité tragique car ce compositeur tchèque et juif, élève de Leoš Janáček, a été déporté pendant la seconde guerre mondiale, puis déplacé dans le sinistre camp-ghetto de Theresienstadt, avant d’être assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz en décembre 1941. Il avait 45 ans. Philippe Tondre et Danae Dörken proposent sa Suita pour hautbois et piano opus 17, composée entre 1939 et 1941. Des années sombres évidemment, comme le sont les trois mouvements Furioso, Con fuoco et Moderato. Les deux instrumentistes donnent à entendre un compositeur remarquable, relativement peu joué et poignant dans son expressivité. L’auditeur ou l’auditrice trouvera cependant un peu d’élan de vie, cette vie qui ne demande qu’à s’épanouir dans les ténèbres. Il faut toute la finesse et la subtilité de Philippe Tondre et Danae Dörken pour apporter de la couleur et de la lumière dans cette pièce comme hors du monde (Moderato).

    Autre découverte, autre Tchèque, le compositeur Klement Slavický (1910-1999). On peut remercier Philippe Tondre et Danae Dörken de nous proposer sa Suita pour Hautbois et Piano. Composée entre 1956 et 1960, elle illustre le chemin artistique d’un musicien s’emparant du folklore de son pays pour le faire entrer dans la modernité. Il y a cette Pastorale mystérieuse dans laquelle semblent planer des ombres bienfaisantes. Il y a ensuite ce Scherzo, rythmé et dansant, à la fois diabolique et entêtant. Il y a aussi ce mouvement Triste (Molto Tranquillo), servi par le hautbois dont Philippe Tondre tire mille couleurs, des plus pures aux plus inquiétantes. Saluons aussi la pianiste Danae Dörken capable d’accompagner sans s’effacer, d’imposer sans écraser et de faire surgir des accents inédits au détour d’une mesure, d’une note. La Suita de Slavický se termine avec une singulière Bacchanale Rustico. Enlevée, pour ne pas dire échevelée, elle offre à l’auditeur ou l’auditrice une page lumineuse et joyeuse. Cela sonne comme une fête païenne et slave, nourrie par le folklore morave cher au cœur au compositeur tchèque.

    L’enregistrement se termine avec le Quatuor pour hautbois, violon, violoncelle et piano H. 315 de Bohuslav Martinů. L’influence du compositeur tchèque a été considérable. Influencé par la musique française du XXe siècle – Ravel, Dukas mais aussi Debussy – il a su faire son chemin grâce à l’apport du folklore de son pays. L’harmonie est là, à l’exemple de ce quatuor que proposent Philippe Tondre et Danae Dörken, accompagnés par la violoniste Sarah Christian et le violoncelliste Maximilian Horning. Martinů est un compositeur très apprécié dans le milieu classique et contemporain. On le comprend aisément à l’écoute de cette pièce de musique de chambre écrite en 1947. Un enchantement venu, là encore, du l’est de l’Europe. 

    Eastern Enchantment, Philippe Tondre (hautbois), Danae Dörken (piano),
    Sarah Christian (violon) et Maximilian Horning (violoncelle), Klarthe, 2026

    https://www.klarthe.com/index.php/fr/eastern-enchantment-detail
    https://www.philippetondre.com
    https://danae-doerken.com

    Voir aussi : "À la recherche de Philippe Malhaire"

  • Sur de bons rails

    Les deux compositeurs à l’honneur dans le dernier album du Quatuor Zaïde chez NoMadMusic sont Steve Reich (né en 1936) et son cadet Bryce Dessner, né quarante ans plus tard. Deux générations différentes donc, deux Américains aussi, et qui partagent un ADN commun.

    Le Quatuor Zaïde, à savoir les violonistes Charlotte Maclet et Leslie Boulin Raulet, l’altiste Céline Tison et la violoncelliste Juliette Salmona s’attaquent d’abord au chef d’œuvre de Reich, Different Trains. Sorti en 1988, son succès a été immédiat, autant auprès de la critique que du public. Le maître de la musique répétitive américaine dépoussiérait un milieu avec l’art de mêler audace et accessibilité au grand public. Steve Reich entendait renouer avec l’harmonie en la poussant dans ses derniers retranchements, grâce à des boucles musicales que les artistes électroniques ne cessent aujourd’hui d’utiliser.

    Different Trains puise également ses références dans le répertoire classique. Une pièce en trois mouvements sobrement intitulées America - Before the War, Europe - During the War et After the War. Comme le livret de l’album de NoMadMusic le rapporte, le compositeur contemporain, de confession juive, interroge son identité, le hasard de sa naissance (que serait-il devenu, lui, l’enfant juive né en 1936, s’il était né en Europe ?) et sa relation personnelle avec les trains. Le petit New-Yorkais a en effet beaucoup voyagé en train du domicile paternel au domicile maternel, et inversement, après le divorce de ses parents.

    Une version tendue, extraordinairement moderne, en dépit de son âge

    Different Trains est une œuvre inoubliable et bouleversante que l’on découvre ou redécouvre grâce au Quatuor Zaïde. Des voix enregistrées, celles de survivants et survivantes de la Shoah, croisent les cordes mais aussi des sifflements de train. Cela donne une version tendue, extraordinairement moderne, en dépit de son âge – presque quarante ans.

    La présence de Bryce Dessner est une évidence, tant lui et Reich semblent appartenir à la même famille. Mais qui est, au juste Dessner ? Surprise : ce musicien est l’un des principaux membres du groupe de rock The National. Il est également compositeur de plusieurs BO (The Revenant, Les Deux Papes ou Train Dreams).  Voilà qui prouve qu’aux États-Unis, les compositeurs classiques et contemporains n’ont pas peur des passerelles avec d’autres genres musicaux. Et ça, Bla Bla Blog valide à 200 % ! Bryce Dessner a composé en 2021 le ballet Impermanence. Le Quatuor Zaïde a choisi de proposer Pulsing, tiré de cette œuvre de 2021, inspirée de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

    Dans Pulsing, le compositeur nord-américain fait se rencontrer les boucles mélodiques répétitives "reichiennes" et l’influence folk et pop, à travers cette musique de chambre qui fait de l’urgence et de la tension les moteurs principaux. On ne pourra que saluer la grande technicité, l’énergie et la symbiose des quatre musiciennes pour cette interprétation majeure. À ne pas rater !

    Quatuor Zaïde, Reich, Different Trains & Dessner, Pulsing, NoMadMusic, 2026
    https://www.nomadmusic.fr/fr/album/reich-%C2%B7-dessner
    https://www.quatuorzaide.com/fr
    https://www.facebook.com/quatuor.zaide
    https://stevereich.com
    https://brycedessner.com

    Voir aussi : "Monographie à plusieurs"
    "Élise Bertrand : 'Il ne faut pas cesser d’être curieux’"

  • Chants d’amour, chants mystiques

    Alex Nante est au centre de l’album Souffles I – Anima (b.records) proposé par l’Ensemble Écoute dirigé par Fernando Palomeque, avec l’incroyable et envoûtante soprano Clara Barbier-Serrano.

    C’est du reste le mot "envoûtant" qui caractérise le mieux cet opus enregistré en juillet 2025 à la Fondation Singer-Polignac. Pour les 10 ans de l’ensemble Écoute, le compositeur Alex Nante a été mis à l’honneur. À cette occasion, l’auditeur ou l’auditrice fera très certainement la rencontre de ce compositeur argentin né en 1992.

    La première œuvre de l’album, Anima, a été créée l’an dernier à l’occasion de ce live. La première partie, Ave Shakti. s’ouvre sur un chant lumineux, amoureux et presque religieux dans son essence. Il est porté, comme d’ailleurs les autres mouvements, par la voix cristalline de Clara Barbier-Serrano. L’Ave est suivi par le court et mystérieux Parvati, me entrego. Anima se dévoile comme une œuvre méditative (Interludio místico - Corazón del silencio) mais non sans moments plus sombres (La realidad de Maya). L’opus d’Alex Nante séduit par sa profondeur mais aussi sa gravité (La luz de Sophia). L’ensemble dirigé par Fernando Palomeque interprète sans ostentation les huit parties courtes (la plus longue ne dépasse pas les trois minutes trente). Les chants écrits par Alex Nante pour une femme désirée, Pavarti, sont des chants d’amour et mystiques (Pavarti libérame) prenant la forme de prières et d’invites à l’élévation de l’esprit (Anima eterna, Pavari, brillas).

    Alex Nante démontre ici son envergure de compositeur

    La deuxième pièce date de 2019. Las Noches de las Piedras – "Les noces de pierres" – est une courte pièce en quatre mouvements pour flûte, clarinette, piano, violon, violoncelle et vibraphone. Une vraie musique de chambre donc, au service de chants funèbres. Il semble que les fantômes planent au-dessus de cette œuvre onirique (Lulinoso, potente). Elle se fait carrément inquiétante dans le mouvement Come un sogno, rubato, irregolare, avant le tout aussi étrange Flessibile, poco rapsodico.

    En 2020, le compositeur argentin écrivait ses Huit Scènes (Ocho Escenas). Huit pièces donc, de durée variable, de quelques dizaines de secondes à plus de six minutes). L’Ensemble Écoute propose de la découvrir ou redécouvrir dans cet enregistrement live. Alex Nante démontre ici son envergure de compositeur capable d’éclats lumineux et musicaux (Luminoso, flessibile), mais aussi de moments recueillis (Devoto), de pages sombres (le long et pathétique Austero, profondo), de jouer des rythmes (Energico, vigoroso), y compris des rythmes anciens, telle cette gigue géniale (Giga mistica). L’auditeur ou l’auditrice sera tout autant fasciné par le mouvement poignant Austero, come un canto degli antenati, dans lequel l’ensemble dirigé par Fernando Palomeque impose les silences, les pauses et les suspensions. La partie Sognando, poco rubato est tout aussi recueillie et inondée de mystère. La "scène" Quasi patetico, teatrale termine cette pièce passionnante en lorgnant du côté de la Seconde École de Vienne, avec expressionnisme et, justement, théâtralité. Un pied dans le XXe siècle, un autre dans le XXIe siècle, donc.

    La quatrième œuvre d’Alex Nante, A Subtele Chain, est particulièrement importante pour le compositeur. Écrite en 2023, elle a été révisée en 2025. On est heureux de revoir Clara Barbier-Serrano dans les quatre mouvements, Brahma, Music I, Nature, Music II et l’onirique Hymn/The Bell. La soprano sert avec brillance l’univers magique du compositeur argentin. Sa voix plane avec un tel bonheur qu’elle semble irréelle. Alex Nante peut se targuer d’avoir été servi par des interprètes brillants. Lumineux et indispensable.

    L’album de b•records est illustré par l’artiste Sophie Eun Sun Huh.

    Alex Nante, Souffles I – Anima, Ensemble Écoute dirigé par Fernando Palomeque,
    avec Clara Barbier-Serrano (soprano),  b•records, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/souffles-i---anima
    https://www.instagram.com/p/DUslklzE5BF
    https://alexnante.com/fr
    https://www.facebook.com/ensemblecoute
    https://clarabarbierserrano.com

    Voir aussi : "Trip en Écosse"
    "Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière"
    "20, 21"

  • À la recherche de Philippe Malhaire

    Quatre œuvres composent cet album consacré à Philippe Malhaire, avec la pianiste Fanny Prandi en véritable maître de cérémonie. Du haut de ses quelque 40 ans, le compositeur peut se targuer d’une œuvre déjà prolifique. Dans l’album Clartés obscures, les éditions Klarthe ont choisi de proposer des pièces pour musique de chambre, à savoir sa Suite mineure pour piano, Une Petite Plaisanterie pour voix et piano, la singulière Cathédrale, incroyable œuvre pour piano à quatre mains et une Suite pour violon et piano.

    Dès les premières notes de sa Suite mineure, datée 2023, l’auditeur ou l’auditrice devine qu’il va entrer dans un univers singulier, une Confusion des Temps comme le titre la première partie. Compositeur contemporain, Philippe Malhaire refuse l’aplomb musical. Il va mezza-voce dans un paysage quelque part entre Debussy, Satie (Le Parfum de la fée ou l’oriental Rindu). Satie fait d’ailleurs partie de son panthéon. Voilà qui prouve l’esprit d’indépendance du compositeur.

    Écouter cette Suite c’est se balader dans une période indistincte, entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle. Alfred Schnittke, trop oublié, fait également partie de ses musiciens fétiches. Sauf que nous sommes bel et bien après 2020. Fanny Prandi interprète avec tact La Milady, une pièce empreinte d’une grande nostalgie – et modernité. On peut parler d’une forme de romantisme, mais ce serait un romantisme nourri des désastres du XXe siècle et des angoisses de ce millénaire commençant. La nudité de l’énigmatique et inquiet Orgueil du Scorpion frappe comme une évidence. Fin d’un Homme est plus que crépusculaire ; c’est une marche funèbre. Le piano se fait écrasant et désespéré. Il remplit l’espace et donne à entendre un compositeur décidément à découvrir. La Suite mineure se termine avec L’Ombre souveraine, une dernière partie moins spectaculaire, contrairement à ce que dit le titre, qu’épurée et finalement noble et d’une grande dignité.

    Satie… Tiens, hasard ?

    La Petite Plaisanterie a été écrite en 2024 pour mezzo-soprano et piano. Cette mélodie déploie sa complainte, un texte extrait d’une nouvelle éponyme de Tchekhov traduit du russe par le compositeur himself. Récit d’une déclaration d’amour sous la neige. Souvenirs, souvenirs… Philippe Malhaire s’empare ici d’un genre assez rare : celui de la mélodie qui a pourtant eu son moment de gloire dans le répertoire de musique française de la fin XIXe et du début du XXe siècle. Cette adaptation sobre d’un texte littéraire rappelle un exercice similaire du siècle dernier : le Socrate, d’après Platon (Le Banquet, Phèdre, Phédon) par... Satie ! Tiens, hasard ?

    Composée en 2020, Cathédrale se présente comme un ensemble de 7 préludes pour piano à quatre mains. Voilà qui ne peut que séduire. L’auditeur ou l’auditrice se laisseront happer par une construction sonore imposante – une cathédrale musicale, donc. On pense à Volée, qui ouvre l’opus. Philippe Malhaire semble poser ses yeux en hauteur, avec respect (Statuaire, Nef, le coloré et impressionnant Abside). Il met en musique, comme rarement avant lui, ces constructions humaines honorant (le recueilli Prière) autant que défiant le Dieu qu’elles sont sensées représenter. Le livret de l’album insiste à juste titre sur les influences de la polyphonie médiévale (Tombeau de Machaut), preuve que le compositeur contemporain entend bien tracer son chemin vers le modernisme sans jamais abandonner en cours de route ses aînés. Cathédrale, derrière sa nudité apparente, brille de mille éclats. A-t-on déjà entendu mis en musique, à l’instar de Vitraux, la lumière de ces lieux majestueux ?

    On parlait de Satie. L’influence du compositeur français est au centre de la Suite pour violon et piano. Aucun doute à l’écoute de ces titres éloquents : Humoresque, Malinconia, Trance, Invenzione et Catarsi. Comme pour les autres pièces de l’album, Philippe Malhaire choisit la concision pour ces mouvements faussement futiles (Humoresque). On dirait que tout l’esprit de l’auteur des Gymnopédies est là : irrévérencieux, libre (Trance), attachant mais aussi hypersensible, voire tragique (Malinconia), entre classicisme et modernité, à l’instar du formidable Invenzione, dans lequel Jean-Sébastien Bach aurait été téléporté dans une autre dimension. Malin, séduisant et aussi diablement audacieux. 

    Philippe Malhaire, Clartés obscures, Fanny Prandi (piano), Camille Bauer (mezzo-soprano), Sylvain Combaluzier (piano) et Stéphanie Moraly (violon), Klarthe, 2026
    https://www.klarthe.com/index.php/fr/clartes-obscures-philippe-malhaire-detail
    https://www.philippe-malhaire.com
    https://www.facebook.com/philippe.malhaire.9
    https://www.instagram.com/fannyprandi

    Voir aussi : "L’autre Reine des Neiges"
    "Romance en musique"