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  • Harpe en majesté

    Place à l’un des plus beaux instruments qui soient, la harpe, que nous avions déjà mis à l’honneur avec Anaëlle Tourret. Intéressons-nous cette fois à Mélanie Laurent – qui n’a rien à voir avec l’actrice.  

    La jeune harpiste nous offre une déambulation à travers son album Pastel (Indésens). Voyage tout d’abord en Amérique avec The Colorado Trail de Marcel Grandjany (1891-1975). Le compositeur est né en France et naturalisé et décédé aux États-Unis, d’où ce titre somptueux, sentant à la fois les grands espaces, cette intériorité méditative et cette facture très musique française. Le livret de l’album nous rappelle que ce Colorado Trail est au départ une chanson de cowboy pleine de mélancolie. Elle raconte l’histoire d’une jeune fille de 16 ans reposant près de la piste du Colorado. Marcel Grandjany en fait une pièce mêlant tristesse, mélancolie et puissance de la nature. Il est présent dans l’enregistrement avec sa Rhapsodie pour harpe (1921), une pièce très jouée pour cet instrument. C’est un Marcel Grandjany qui a encore la tête en France et en Europe avec un morceau s’inspirant d’un chant grégorien qu’il a dédié à Henriette Renié, sa professeure, et que l’on retrouve plus tard.

    Marcel Tournier (1879-1951), lui, nous invite au Japon dans ses Pastels du Vieux Japon, op. 47. De nouveau un compositeur du XXe siècle, harpiste et compositeur français également. Que Gabriel Fauré se soit intéressé à lui n’est pas étonnant. Mélanie Laurent a choisi une suite orientalisante en forme de peintures musicales que l’on dirait impressionnistes au vu des titres : "Berceuse du vent dans les Cerisiers", "Le Koto chante pour l'Absente" et "Le danseur au Sabre". La harpiste caresse les cordes dans ces miniatures que l’on dirait venues tout droit du Pays du Soleil Levant (l’éloquent "Danseur au Sabre"). Marcel Tournier propose ici un passionnant pont entre Orient et Occident. On parle bien de passion car son amour pour le Japon est indissociable de celui pour Yoshie Abe, une de ses élèves à qui il dédie cette œuvre. Elle est d’autant plus triste et nostalgique que le compositeur français l’a écrite en pleine Occupation pour s’évader autant que pour retrouver en esprit la jeune femme restée dans son pays, lui aussi en guerre.

    Des possibilités sonores quasi infinies

    On est heureux de retrouver Cecile Chaminade (1857-1944) dont nous avions parlé sur Bla Bla Blog. Mélanie Laurent propose sa Valse d’automne, transcrite pour la harpe par l’interprète elle-même. Cecile Chaminade, que Georges Bizet surnommait "mon petit Mozart", a eu une carrière riche et comme compositrice (plus de 400 œuvres) et comme interprète. Elle a été saluée par la critique et aimée par son public, avant ses soucis de santé et une mort triste en 1944. Elle a longtemps été oubliée, avant qu’on ne la découvre depuis quelques années, dans ce mouvement de redécouverte de compositrices souvent reléguées injustement au second plan. Proposer cette féerique valse permet à Mélanie Laurent de souligner que le répertoire pour harpe est relativement peu  important. Cela dit, les pièces de musique de chambre frappent souvent par leur excellente beauté, grâce à un instrument aux possibilités sonores quasi infinies. Preuve supplémentaire avec la pièce Près du Ruisseau, op. 9, de Mel Bonis (1858-1937), de nouveau une transcription pour harpe par Mélanie Laurent. Mel Bonis est une compositrice moins connue, malgré sa production importante. Elle est présente dans l’enregistrement de Mélanie Laurent avec une jolie pièce onirique. Le livret rappelle que le morceau a été composé en 1894, une date qui a son importance chez les harpistes car elle marque l’invention de la harpe chromatique, sans pédales.

    Germaine Tailleferre (1892-1983) était membre du Groupe des Six, avec Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud et Francis Poulenc – elle est la seule femme. On a peine à croire que l’union de ces artistes va remuer le petit monde musical. Créé en pleine première guerre mondiale, le Groupe des Six fait souffler un vent de modernité et de fraîcheur insouciante. De la fraîcheur, il y en a certes dans la Sonate pour harpe de Germaine. On est dans un néo-classicisme typique de la musique française de cette période, harmonique, joueuse (Allegretto), immédiatement attachante (Lento) et aussi naturaliste, avec ces pluies de notes cristallines (Perpetuum mobile). Cette sonate est une œuvre importante pour cet instrument, "la plus moderne de ce programme".

    Tout aussi naturaliste, Le Jardin mouillé de Jacques de la Presle (1868-1969) propose une pièce lumineuse, servie par une Mélanie Laurent impeccable dans ces ruisseaux de notes et faisant découvrir un compositeur rare qui citait des vers d’Henri de Régnier en exergue de sa partition : "Il pleut, et les yeux clos, j’écoute / De toute sa pluie à la fois / Le jardin mouillé qui s’égoutte / Dan,s l’ombre que j’ai faite  en moi".

    Henriette Renié (1875-1956), figure importante de la harpe, fait le choix de la méditation Contemplation, un morceau inhabituellement peu virtuose ("Andante religioso", comme elle le notait). On est heureux de la présence de Debussy avec ces Danses Sacrées et Profanes. Elles sont présentes ici dans une version pour quatuor à cordes. Citons les violonistes Manon Galy et Sarah Jegou-Sageman, Élodie Laurent à l’alto et Maxime Quennesson au violoncelle. On n’insistera jamais assez la modernité de Debussy comme l’attachement que l’on a inévitablement dès sa première écoute. Mélanie Laurent fait plus que maîtriser son sujet. Elle propose une version lumineuse et aux mille nuances de ces deux pièces d’un raffinement extrême. À l’écoute de la Danse profane, Debussy nous paraît proche et semble nous parler.    

    Autre figure majeure de la musique, Maurice Ravel est présent avec le monument qu’est l’Introduction et Allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes. Toute l’essence de Ravel est là : poésie, modernité, subtilité des dialogues entre instruments et légèreté qui n’est absolument pas de la facilité. Bien au contraire. .

    Ce très beau programme dédié à la harpe se termine avec Marcel Tournier et sa pièce L’Éternel rêveur. Mélanie Laurent la dédie à son père, décédé peu de jours avant l’enregistrement de l’album. Il s’agit d’une courte pièce infiniment mélancolique, l’une des dernières du compositeur. Elle vient clore à point nommé ce très bel opus de Mélanie Laurent. 

    Mélanie Laurent, Pastel, Chaminade – Debussy – Ravel, Indésens Calioppe, 2025
    https://indesenscalliope.com/boutique/pastel
    https://melanie-laurent-harpiste.com
    https://www.facebook.com/melanie.laurent.3726
    https://www.instagram.com/melanie_laurent_harpiste
    https://www.youtube.com/channel/UCjaneaX0NKjqnfvX-wL67yg

    Voir aussi : "Anaëlle Tourret : ‘Il me tient toujours à cœur de proposer des horizons nouveaux’"
    "Perspectives de la harpe"
    "De la Tchéquie à Vienne avec Vanhal"

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  • Parveen Savart : "Une modestie bouleversante"

    Nous avions parlé il y a quelques jours de Parveen Savart qui sort en ce moment son premier album de mélodies françaises, J’aurai ta cendre. Il est paru sur Initiale, le le label du Conservatoire de Paris. Un bel aboutissement pour la soprano qui s’ait vue récompensée pour ce projet. Voilà qui a titillé notre curiosité et nous donné envie d’en savoir plus sur Parveen Savart. Elle a bien voulu répondre à nos questions.

    Bla Bla Blog – Bonjour, Parveen Savart. Vous sortez en ce moment votre premier album, J’aurai ta cendre. Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter et nous présenter ce projet venu du Conservatoire National de Paris ? 
    Parveen Savart – Bonjour, tout à fait, je suis une jeune soprano dramatique colorature, diplômée du CNSM depuis 2023. J’ai fait mes premiers pas de chanteuse au sein de la Maîtrise de Radio France, puis au Jeune Chœur de Paris (DSJC) avant d’intégrer le conservatoire. Chaque année, le label Initiale du CNSMDP propose un appel à candidature pour permettre à quatre élèves d’enregistrer un album. J’ai eu l’immense chance d’être sélectionnée parmi les différents projets et de pouvoir choisir l’équipe d’instrumentistes qui m’accompagnerait en studio à l’été 2024, après presque un an de travail et de préparation sur le programme. J’aurai ta Cendre, est un disque de mélodies françaises du début du XXe siècle mais également inscrit dans notre époque avec de la création contemporaine et quatre pièces pour violoncelle, voix et piano du compositeur Arthur Lavandier sur des poèmes de Pierre Peuchmaurd. La thématique globale de ce programme tourne autour de la douceur, sensuelle et mélancolique du monde, pouvant se teinter de passages plus sombres mais également de grands élans de vie et d’amour. 

    BBB – Il y a ce titre, "J’aurai ta cendre", bien mystérieux. Pourquoi l’avoir choisi ?
    PS – J’adore ce titre. Je trouve qu’il représente très bien l’atmosphère du disque. C’est un extrait de l’un des poèmes de Pierre Peuchmaurd, Le Nord est là, tiré du recueil Scintillants squelettes de rosée. Il s’agit pour être plus précise, de la dernière phrase du poème, la conclusion. On peut l’interpréter de différentes manières, mais pour moi il s’agit presque d’une promesse faite à l’autre de le garder en soi pour toujours et même après la mort. Comme une volonté d’imprégnation, c’en est presque délirant. Il y a dans la poésie surréaliste de Pierre Peuchmaurd de la beauté et de l’organique dans le morbide. 

    BBB – Vous vous êtes lancée un projet musical audacieux autour de mélodies françaises des XIXe et XXe siècles. Pourquoi ce choix ?
    PS – C’est vrai que c’était un challenge à bien des niveaux ! La mélodie française nécessite une grande exigence technique et d’interprétation. J’ai souhaité, pour un premier disque, faire découvrir ma personnalité artistique et vocale dans ma langue maternelle, le français. Depuis le début de mon parcours musical, j’ai toujours été très sensible à l’interprétation de la musique de chambre, le travail en duo avec un ou une pianiste et la création d’un langage commun. Ce que j’aime particulièrement chez les compositeurs de cette période, c’est cette nouvelle richesse harmonique qui m’est absolument délicieuse. Tout devient très imagé, presque cinématique. Et puis le rapport au texte a une forme de liberté qui me permet d’explorer ma théâtralité. Vous remarquerez qu’une grande partie du programme est écrite dans une tessiture vocale assez médium ou comporte des nuances très piano. C’est la direction que j’ai choisie pour être au plus près du texte et de sa clarté.  

    De la création "sur-mesure"

    BBB – Vous avez aussi inclus des compositions plus contemporaines. Je pense à Arthur Lavandier. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix et sur votre collaboration avec ce compositeur ?
    PS – Pour tout vous dire, c’est ma collaboration avec Arthur Lavandier qui a été à l’origine de ce disque. Ces quatre pièces sont une commande que je lui ai passée pendant ma dernière année de master au CNSM, car je souhaitais inclure de la création "sur-mesure" pour mon récital de fin d’étude. Nous avons eu un coup de cœur commun pour les poèmes de Pierre Peuchmaurd et les avons sélectionnés ensemble. Ceux dont les mots et les images nous semblaient être les plus musicaux. Ce n’est qu’après les avoir interprétés sur scène que j’ai vu l’appel à projet du label INITIALE, et que j’ai composé la suite du programme autour de ce cycle. Arthur Lavandier est un compositeur que je connaissais depuis plusieurs années grâce à mes différentes collaborations avec l’Ensemble de musique contemporaine Le Balcon (dirigé par Maxime Pascal), dont il est un des membres fondateurs. Sa musique est pour moi dans la continuité de Debussy, Messiaen, ou Gérard Grisey, de part sa recherche harmonique, sa mise en valeur du texte et sa théâtralité. C’est un compositeur qui connaît très bien la voix et qui s’est adapté avec beaucoup de justesse à mon instrument. 

    BBB – A côté de Debussy, Ravel et Poulenc, il y a des compositeurs que le grand public connaît très peu . Je pense à Joseph-Guy Ropartz, Déodat de Sévérac, "le musicien paysan", Louis Aubert ou André Caplet. En quoi sont-ils essentiels pour vous ? 
    PS – Lorsqu’on a le luxe d’enregistrer un programme d’une heure, je considère que l’on se doit de faire un travail de recherche pour explorer toute la palette musicale existante. J’avais la volonté de mettre à l’honneur aussi des compositeurs moins "stars" car il y a une modestie bouleversante chez certains. J’ai choisi certaines pièces que j’avais déjà interprétées et découvertes dans les classes du conservatoire, mais j’ai aussi passé beaucoup de temps le nez dans la bibliothèque de mes professeurs de musique de chambre Anne Le Bozec et Susan Manoff, à chercher des perles rares et à faire des tests vocaux. Ce qui m’importait le plus dans le choix final d’une pièce, c’était qu’elle corresponde à l’univers poétique de Peuchmaurd. Le texte avait le dernier mot. J’ai même fait transposer une pièce originellement écrite pour baryton Ceux qui parmi les morts d’amour de Joseph-Guy Ropartz, car en plus d’être magnifique, elle correspondait parfaitement à ma recherche esthétique.  

    BBB – Une seule compositrice est présente dans l’album, Nadia Boulanger. J’imagine que c’est un regret.
    PS – Oui malheureusement je commençais à manquer de temps d’enregistrement pour inclure d’autres pièces de compositrices. Le choix à été très difficile à faire car je suis très sensible à beaucoup de répertoires et j’aurais voulu pouvoir tout chanter. Lorsque j’interprète le programme du disque en concert, je rajoute pour le bis une pièce de Cécile Chaminade Au pays bleu.  Je me dis que cela serait une bonne thématique pour un prochain disque. Réunir mes compositrices et écrivaines favorites, cette fois sans contrainte de langue ou de style car je suis aussi une grande fan d’Alma Malher et Clara Schumann ou de la poésie de Ricarda Huch mise en musique par Viktor Ullmann.

    BBB – Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets, que ce soit à la scène ou en studio ?
    PS – Autour du disque ont été tournés deux très beaux clips réalisés avec beaucoup d’onirisme par Zacharie Ellia qui sortiront tous les deux courant décembre pour accompagner les fêtes. Vous pourrez voir en image Le Nord est là d’Arthur Lavandier et Fleurs de Poulenc. J’aurai aussi la joie de retrouver le rôle de Micaëla dans Carmen de Bizet avec la metteuse en scène Sandrine Anglade et sa compagnie au Théâtre le Beffroi de Montrouge au mois de Janvier. Entre mars et mai 2026, je chanterai dans la création du compositeur Marko Nikodijevic I Didn't Know Where To Put All My Tears à l’Opéra de Nancy puis de Rennes, mis en scène par Silvia Costa et dirigé par Alphonse Cemin. 

    BBB – Bla Bla Blog aime être touche à tout. Pouvez-vous nous parler de vos derniers coups de cœur au cinéma, à la télévision, dans les galeries et bien sûr en musique ? 
    PS – Mon dernier coup de cœur est très récent. Je l’ai eu au théâtre du Châtelet en allant voir La Cage aux Folles. Je ne connaissais pas l’histoire, hormis la fameuse scène de la biscotte, et j’ai énormément ri. La musique de Jerry Herman, la mise en scène d’Olivier Py, les costumes, les danseurs tout était joyeux. J’en ai pris plein les yeux. Mais celui qui m’a le plus touchée dans son jeu et par la maîtrise de sa voix, c’est Laurent Laffitte dans le premier rôle de Zaza, drag queen meneuse de revue. Ne l’ayant vu qu’au cinéma, je l’ai trouvé incroyablement convainquant et juste. Je reviens également d’un voyage dans le nord de l’Inde, au Rajasthan, qui pour moi est une galerie à ciel ouvert, peu importe la ville. J’ai découvert des monuments à l’architectures grandiose et ciselée comme de la dentelle, que ce soit les temples ou les palais, tout est bardé de couleurs. Coup de cœur pour Jodhpur, son fort et sa vieille ville bleue. Découverte récente également du musée de Pont-Aven en Bretagne , avec son exposition "Sorcières 1860-1920" et sa collection permanente qui comporte beaucoup de travaux de Gauguin sous la neige bretonne et toute l’Ecole de Pont-Aven. 

    BBB – Merci, Parveen.
    PS – Merci à vous !

    Parveen Savart, J’aurai ta cendre, Mélodies françaises d’hier à aujourd’hui,
    Frédéric Rubay (piano), Maya Devane (violoncelle) et Anna Giorgi (piano), Initiale, 2025
    https://www.conservatoiredeparis.fr/fr/medias/publication/jaurai-ta-cendre
    https://parveen-savart.com
    https://www.youtube.com/@parveenette
    https://www.instagram.com/parveensavart

    Voir aussi : "En sortant de l’école"

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  • En sortant de l’école

    Derrière le titre J’aurai ta cendre, le premier album de la soprano Parveen Savart (Initiale, le label du Conservatoire de Paris), se cache un programme de mélodies françaises de la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Une sacrée entrée en matière pour la chanteuse qui s’offre pour son démarrage en studio un délicat écrin composé de chansons rares et qui font partie du panthéon personnel de Parveen Savart. Précisons que l’enregistrement est le résultat d’un appel à projets du label Initiale, qu’a donc remporté la chanteuse dans le cadre de son mémoire de Master. Pour l’opus, elle est accompagnée de Frédéric Rubay et d’Anna Giorgi au piano et de Maya Devane au violoncelle.

    Un  mot encore sur le titre. J’aurai ta cendre reprend la dernière phrase d’un des poèmes de Pierre Peuchmaurd (1948-2009), un auteur adapté en musique par le compositeur Arthur Lavandier (né en 1987).

    On peut être reconnaissant à Parveen Savart de nous proposer un éventail varié et sensible de compositeurs passionnants et parfois peu connus, à l’instar de Maurice Delage (1879-1961). "Madras", l’un de ses Quatre Poèmes hindous, illustre son goût pour l’ailleurs et pour sa musique orientalisante, un attrait largement partagé à l’époque – nous sommes en 1912. Maurice Delage ouvre et conclue l’album. Choix intelligent pour mettre en avant un compositeur rare épousant à la fois le néoromantisme français, l’exotisme mais aussi la modernité. 

    Parveen Savart sait allier tension et délicatesse

    On ne sera pas surpris de retrouver des compositeurs célèbres, à l’instar de Claude Debussy, quoique dans des morceaux méconnus (Ariettes oubliées, "C’est l’extase langoureuse", "L’ombre des arbres", "Spleen", l’onirique Apparition), Nadia Boulanger (Versailles), Francis Poulenc (Métamorphoses, "C’est ainsi que tu es", le faussement badin Banalités et l’extrait des Fiançailles pour rire, "L’adieu en barque"), Maurice Ravel (l’onctueux et sucré Shéhérazade, "L’indifférent"). Parlons aussi de Louis Aubert (l’un des Six Poèmes arabes) et André Caplet (une des Cinq Ballades françaises).

    Parveen Savart sait allier tension et délicatesse dans le poignante mélodie de Joseph-Guy Ropartz (1864-1955), Ceux qui, parmi les morts d'amour, adaptation sombre d’un hommage à "Ceux qui, parmi les morts d'amour, / Ont péri par le suicide… / La fleur des damnés de l'amour".

    Nous parlions d’Arthur Lavandier, présent dans quatre œuvres. Aux sombres et expressifs La nuit revient, Le nord est là et Sur la plage vient répondre le singulier, poétique et naturaliste Grand oiseau métronome qui vient en résonnance à cette étrange chanson Les Hiboux de Déodat de Séverac, chantre d’une musique plongeant ses influences dans le folklore régional. Ses Hiboux illustrent l’attachement du "musicien paysan" à la nature et à la campagne.

    Nadia Boulanger est la seule compositrice de l'opus. Parveen Savart a choisi une de ses mélodies, Versailles, écrite sur un poème d'Albert Samain. Elle y insuffle une douce nostalgie et une pudique mélancolie : "Ô Versailles, par cette après-midi fanée, / Pourquoi ton souvenir m’obsède-t-il ainsi ?

    On est enfin ravis de trouver Louis Aubert, compositeur aussi rare qu’important dans un délicat Poème arabe ("le mirage"). Simplicité poétique et expressivité se combinent dans une œuvre romantique et contemplative pleurant un mirage amoureux et vain.  

    De sacrées belles découvertes, et d’une chanteuse à surveiller et de compositeurs à découvrir. Bientôt, Bla Bla Blog proposera une interview exclusive de Parveen Savart,

    Parveen Savart, J’aurai ta cendre, Mélodies françaises d’hier à aujourd’hui,
    Frédéric Rubay (piano), Maya Devane (violoncelle) et Anna Giorgi (piano), Initiale, 2025

    https://www.conservatoiredeparis.fr/fr/medias/publication/jaurai-ta-cendre 
    https://parveen-savart.com

    Voir aussi : "Une pépite nommée Jaëll"

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  • Plus d’air, plus d’espaces

    Quatre compositeurs majeurs de la musique française constituent le cœur de cet enregistrement du Quatuor Dutilleux : Henri Dutilleux – bien sûr – mais aussi Jean-Philippe Rameau, Maurice Ravel et Claude Debussy. Quatre figures majeures, donc, auxquels s’ajoute une petite nouvelle, Claire-Marie Sinnhuber, que nous découvrons donc.

    On ne le dira jamais assez. On entre dans la musique de Rameau avec je ne sais quoi de méfiance pour une musique passant vite comme datée et on en ressort fatalement envoûté. Le Quatuor Dutilleux propose ici une œuvre qui n’est pas forcément la plus connue. Sa Suite à 4, quatre mouvements de moins de 12 minutes en tout, n’était au départ pas pour quatuor mais pour clavecin seul. C’est un gros travail de transcription de Thomas Duran – également au violoncelle – qui permet de recréer une pièce aérée, ample et colorée, véritable invitation aux Turcs, muses et cyclopes. Irrésistible comme Rameau.

    Autre époque, autre univers avec Ainsi la Nuit d’Henri Dutilleux, une œuvre majeure de la musique contemporaine et du répertoire français. Le quatuor a été composé sur plusieurs années, dans la première moitié des seventies. Deux Nocturnes, quatre Parenthèses et un final Temps suspendu constituent cette pièce incroyable de modernité, tout autant que de retour au répertoire contemporain du début du XXe siècle – le livret parle de Bartok. On pourrait tout aussi bien citer Webern (Nocturne 1). Le Quatuor Dutilleux ne pouvaient pas faire l’impasse sur le compositeur français disparu il y a 12 ans. Précisons aussi que le titre de l’album, Miroir d’espace, reprend le sous-titre du mouvement Parenthèse 1 d’Ainsi la Nuit. Disons aussi que cette suite pourrait illustrer un tableau de Soulages. À la monochromie noire des peintures de ce dernier répondraient des sonorités et des rythmes alternant obscurités (les Litanies 1 et 2 des Parenthèses 2 et 3) et éclats (Parenthèse 1 / Miroir d’espace).

    Dans l’espace sonore proposé par Dutilleux – le compositeur et l’ensemble, donc – alternent esprits inquiétants (Litanies) et voyages dans l’au-delà. Le compositeur français l’avait dédié en 1977 à la mémoire de l'amateur d'art américain Ernest Sussman, ami du compositeur. C’est du reste bien une prière que l’auditeur ou l’auditrice a l’impression d’écouter dans la Litanie 2 (Parenthèse 3), avec ce mouvement Constellations (Parenthèse 4), une musique des sphères mystérieuse. Suit un bref Nocturne – le second –, feu follet en forme d’apparition furtive. Temps suspendu vient clore Ainsi la Nuit, porté un ensemble qui a fait d’Henri Dutilleux leur figure de référence. Autant dire que  Guillaume Chilemme (violon), Matthieu Handtschoewercker (violon), David Gaillard (alto) et Thomas Duran (violoncelle) ne pouvaient que bien servir le maître.

    Ce désir de tendre attachement

    Retour au classicisme avec Maurice Ravel et son Quatuor à cordes en fa majeur qu’il avait dédié à Claude Debussy. Il est vrai qu’il y a de l’onirisme, pour ne pas de l’impressionnisme, dans cette œuvre qui avait été demandée par Gabriel Fauré en 1902.

    Maurice Ravel a 27 ans et créé là sa première pièce pour musique de chambre. On aime Ravel pour ce mélange de modernité et de classicisme. Ses compositions semble être d’une grande simplicité (Allegro moderato). Cela ne les rend, comme ici, que plus colorées et harmoniques. Le deuxième mouvement (Assez vite. Très rythmé) nous entraîne dans un univers lui aussi merveilleux, mais aussi joyeux et insouciant. Il y a souvent dans la musique de Ravel, non pas de l’archaïsme, mais un retour aux sources. Le compositeur, et avec lui, ici, l’ensemble Dutilleux, évoquent ce désir de tendre attachement. Nous sommes en terrain connu et conquis.

    Voilà qui rend Ravel si prodigieusement actuel, y compris dans ses rythmiques et ses danses espagnoles – espagnoles, comme ses origines. On fond à l’écoute du mélodieux et bouleversant troisième mouvement Très lent. Les cordes du Quatuor Dutilleux viennent nourrir une partie à la tristesse ineffable. Voilà qui tranche avec le nerveux troisième mouvement (Vif et agité). Ravel conclut en beauté cet hommage à Debussy que l’on trouve plus tard dans l’album du Quatuor Dutilleux.

    Beaucoup découvriront Claire-Marie Sinnhuber, présente dans ce programme avec sa pièce Flos Fracta. Littéralement "Fleur brisée", cette création prouve que le Quatuor Dutilleux nage comme un poisson dans l’eau dans la création contemporaine. La musique de chambre se trouve bousculée ici, grâce à une œuvre puisant son inspiration dans la nature, l’environnement fragile, les oiseaux, les arbres et, bien sûr, le floral. Claire-Marie Sinnhuber lorgne aussi du côté d’Olivier Messiaen et de ses Chants d’oiseaux. Elle fait de Flos Fracta une vraie pièce naturaliste. C’est simple : grâce au quatuor français, on entend même la pluie perler sur les feuilles.

    Debussy est présent dans l'enregistrement pour clore cet album de musique française. Il s’agit ici du célèbre Clair de lune, extrait de la Suite Bergamesque, dans une version pour quatre instruments adaptée par David Gaillard. Une rareté qui rend d'autant plus indispensable l'écoute de ce Clair de lune. Quelle magnifique initiative ! Une belle curiosité, immanquable.

    Quatuor Dutilleux, Miroirs d’espace, Indesens Calliope Records, 2025
    https://indesenscalliope.com/boutique/miroirs-despace
    https://quatuordutilleux.com

    Voir aussi : "Premiers feux d’artifices romantiques pour Katok"
    "… Un autre renouveau des Saisons"

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  • Philippe Guilhon Herbert : "Ravel est au plus près de mon parcours de musicien"

    Philippe Guilhon Herbert sort cette année un album Ravel. La commémoration du compositeur français, dont nous fêtons les 150 ans, est l’occasion pour le pianiste de proposer un enregistrement des plus singuliers. Nous avons voulu en savoir plus. 

    Bla Bla Blog – Bonjour, Philippe. Dans votre actualité musicale, il y a un album Ravel, un compositeur dont nous fêtons les 150 ans de la naissance. Que représente Maurice Ravel pour vous et, surtout, quelle place tient-il dans votre panthéon musical ?
    Philippe Guilhon Herbert  –  Bonjour et merci de notre entretien. 
    Durant ma prime jeunesse, Maurice Ravel m'a été moins familier que Claude Debussy, dont j'avais très tôt étudié de nombreuses pièces, comme ses Préludes et Images. A l'âge de 15 ans, j’ai travaillé Une barque sur l’océan, découvrant ainsi  l’extraordinaire raffinement et la fluide virtuosité de Ravel, dont les œuvres ne m’ont depuis plus quitté ; Gaspard de la Nuit, Valses nobles et sentimentales, mais aussi son sublime Trio, qui allient à son génie harmonique et mélodique un sens du rythme unique. Aux côtés de Beethoven, Schubert et Chopin, Ravel est au plus près de mon parcours de musicien.

    BBB – Ravel a été et est toujours archi-joué. Dans votre dernier album (Piano Works, Indésens Calliope), vous avez fait un choix singulier : celui de proposer des pièces jouées non pas sur un mais sur trois pianos. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?
    PGH –  L’enregistrement s'est déroulé en trois lieux distincts : le temple luthérien Saint Marcel à Paris (Sonatine)  le studio de Meudon (Ondine)  ainsi qu’une salle de concert à Bangkok (Valses nobles et sentimentales, Pavane…), avec trois dispositifs de micros, harmonisés grâce au mastering de S. Bouvet, ingénieur du son. Ce Steinway D et ces deux Fazioli proposent une large gamme de timbres et de résonnances, offrant une grande variété de nuances et un vaste éventail de sonorités.

    Bla Bla Blog – Beaucoup d’auditeurs et d’auditrices ne connaissent pas ces Valses nobles et sentimentales de Ravel. Pourquoi avoir choisi de les proposer ? 
    PGH – Il est vrai que La Valse est plus connue que ses Valses nobles et sentimentales ; toutefois  ce recueil est sublime de subtilité, de grâce, mais aussi d’énergie rythmique et de contrastes. Il offre une large variété de registres, de couleurs et climats, de dynamiques, jusqu’à sa dernière valse qui, extatique, voit le temps musical se gondoler, se suspendre puis s’assoupir.

    Ravel. Stravinsky et Debussy sont des "phares"

    Bla Bla Blog – Pourquoi n’avoir proposé que deux parties pour Ma mère L’Oye ?
    PGH – Il s'agit de la version originale, pour piano à 4 mains, dont seules ces deux pièces peuvent être jouées par un seul interprète.

    Bla Bla Blog – Vous vous intéressez aux créations contemporaines. Finalement, Maurice Ravel était-il plus moderne qu’on ne veut bien le dire ? 
    PGH – Ravel. Stravinsky et Debussy sont des "phares" qui ont éclairé tout le 20ème siècle musical. Leur génie visionnaire inspire toujours la création contemporaine, sans aucun doute.

    Bla Bla Blog – Pouvez-vous nous parler de vos projets pour la fin de cette année et pour 2026 ? De nouveaux enregistrements ? Des tournées ? 
    PGH – J’ai enregistré début Juillet un double programme Beethoven & Schubert ; j’espère que le label Indésens Calliope, selon son calendrier, le publiera en 2026. Je souhaite enregistrer un second volume Beethoven prochaInement ; quant aux concerts, attendu que je réside en Asie depuis quelques années mais souhaiterais à présent revenir vivre à Paris une grande partie de l’année, il s’agit pour moi d’organiser ici un 3come back".  

    Bla Bla Blog – Nous aimons bien interroger nos invités sur leurs coups de cœur ? Quels sont les vôtres en matière de musique, au sens large, comme en matière de cinéma, de télévision, d’expositions ou de lectures ? 
    PGH – Je suis passionné par le talent et la beauté artistique sous de nombreuses formes (les grands acteurs-trices, réalisateurs-trices, différents genres musicaux, les arts plasiques…) mais si je dois retenir une figure majeure de mon intérêt et de mon étude constante, il s’agit de l’œuvre de Schopenhauer. 

    Bla Bla Blog – Merci, Philippe.
    PGH – merci à vous.

    Maurice Ravel, Piano Works, Philippe Guilhon Herbert, Indésens Calliope Records, 2025
    https://indesenscalliope.co
    https://www.facebook.com/pghpianist

    Voir aussi : "Ravel nu"

    Photo : Avec l'aimable autorisation de l'artiste

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  • Ravel nu

    Les enregistrements de la musique de Ravel sont particulièrement importants en cette année qui marque les 150 ans de sa naissance. De tous les compositeurs français du XXe siècle, il est sans doute celui qui a marqué le plus profondément la mémoire collective et l’admiration des amoureux et amoureuses de la musique classique.

    Voilà une preuve supplémentaire avec ce programme pour pianos – au pluriel car Philippe Guilhon Herbert a enregistré cet album sur pas moins de trois instruments distincts, aux sonorités et touchés sensiblement différents. Piano Works (Indésens Calliope) propose un choix d’œuvres, alternant des "tubes" (Pavane pour une infante défunte, Ma mère L’Oye) et des moins connues (ses Valses nobles et sentimentales et le court Prélude en la mineur, M.65).

    Mais commençons par le commencement, avec la magnétique Pavane pour une infante défunte. Chant de deuil, ce morceau prend, sous les doigts de Philippe Guilhon Herbert l’aspect d’une consolation et d’un au revoir à peine triste. Au pire, mélancolique, dans toute sa nudité.

    Gaspard de la nuit est d’abord une œuvre pour piano de 1908, avant d’avoir été transcrite pour orchestre plus de 80 ans plus tard. On est, avec Philippe Guilhon Herbert, dans l’essence de cette pièce à la fois rêveuse et fantasmagorique. On peut parler de néoromantisme mais aussi d’impressionnisme dans la partie Ondine, illustrant le conte d'Aloysius Bertrand mettant en scène une nymphe des eaux tentant de séduire un homme. Ravel en fait une pièce onirique. Le pianiste s’approprie l'œuvre avec la même délicatesse que la Sonatine, chaque note sonnant avec une grande précision. Le mouvement Modéré est joué avec lenteur, ce que la pianiste Marguerite Long préconisait d’ailleurs. Bien vu. Le Mouvement de Menuet entend moderniser une danse archaïque, non sans nostalgie, donnant à cette partie une atmosphère souriante et presque naïve. Le mouvement Animé qui vient clore la Sonatine a cet aspect pétillant et rythmé, sans esbroufe pourtant, ce qui rend cette œuvre composée entre 1903 et 1905 si attachante. 

    Ce Tombereau de Couperin recycle la douleur en de somptueuses nappes harmoniques et mélancoliques

    Le tombeau de Couperin est plus connu. Il a été composé en pleine première guerre mondiale, après la participation de Ravel à la terrible Bataille de Verdun qui le laissera blessé. Démobilisé en 1917, le compositeur écrit cette suite en six pièces (il y en a la moitié dans l’enregistrement de Philippe Guilhon Herbert) après l’avoir mûrie depuis 1914. La mort de sa mère en 1917, qui le laisse inconsolable, fait de ce Tombeau de Couperin, une œuvre très personnelle. Si Ravel s’inscrit dans la tradition française de François Couperin, le Tombeau a été écrit en hommage à des artistes et anciens camarades de tranchées de Ravel : le musicien Jacques Charlot pour le Prélude, le peintre Gabriel Deluc pour le Forlane et Jean Dreyfus pour le Menuet (ce dernier est de la famille du compositeur et musicologue Roland-Manuel). Faussement léger (Prélude), ce Tombereau de Couperin recycle la douleur en de somptueuses nappes harmoniques et mélancoliques. Le mouvement Forlane, une ancienne danse italienne, est ici singulièrement proposée dans un rythme plus que lent, funèbre. Cette partie s’étire avec douleur mais aussi pudeur. Philippe Guilhon Herbert n’en rajoute pas dans ce mouvement moderne, en dépit de son ancrage dans la tradition du XVIIe siècle. Tradition également avec le Menuet que Ravel épure et transforme en chant d’adieu.  

    Dans l’opus, Philippe Guilhon Herbert a choisi de proposer les Valses nobles et sentimentales, écrites en 1911. le compositeur comme le pianiste proposent là une palette de ces huit valses si différentes. Il y a la brillance de la première ("Modéré – très franc"), la moderne et expressive deuxième ("Assez lent"), la coquette "Modéré", la fantasmagorique "Assez animé", l’intimiste "Presque lent", le très court mouvement "Vif" (pas tant que cela, cependant), le mélancolique "Moins vif" (un petit joyau) et l’Épilogue "Lent". Cette dernière partie est la plus longue de la suite de valses. Des Valses nobles et sentimentales qui ont été décriées à leur sortie en 1911, en raison de leur modernité.

    Ma mère L’Oye ne pouvait pas ne pas apparaître dans ce programme. Philippe Guilhon Herbert a sélectionné seulement deux pièces, la Pavane de la Belle au bois dormant et Le jardin féérique. Le mystère et la grâce de Ravel sont là, dans leur beauté et leur finesse, avec en plus l’onirique et merveilleux Jardin féerique. Les doigts de Philippe Guilhon Herbert ne jouent pas. Ils effleurent les touches, comme pour ne cas casser l’harmonie de ce joyau, jusqu’au rideau final.

    Bientôt, sur Bla Bla Blog, le musicien répondra en exclusivité aux questions de Bla Bla Blog.

    Maurice Ravel, Piano Works, Philippe Guilhon Herbert, Indésens Calliope Records, 2025
    https://indesenscalliope.com
    https://www.facebook.com/pghpianist

    Voir aussi : "Qui n’aime pas Ravel ?"
    "Le retour de Claire Désert chez Maurice Ravel"

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  • Une route de la soie

    Intitulée The Silk Roads ("Les routes de la soie"), cette incroyable programmation, issue d’un enregistrement au centre de Création et de Formation "La Cure" à Lasselle-en-Cévennes entre 2023 et 2024, propose un voyage musical à travers les siècles, entre Chine, Moyen-Orient et Europe.

    Figure, pour commencer, la pièce la plus ancienne, Yuqiao Wenda. Ce Dialogue entre le pêcheur et le bûcheron a été compilé en 1560 par Xiao Luan. Le morceau illustre la philosophie bouddhiste sur l’immanence du monde et l’appel à la sagesse de l’homme humble, bienveillant et droit. Cette version a été arrangée par Zao Songguang et Dai Xiaolian en 2006. Une lecture moderne donc d’un morceau traditionnel mais qui en garde toute sa simplicité méditative. Dépaysement assuré pour cette première étape des Routes de la soie proposées par Indésens.

    C’est assez naturellement qu’on en vient à Oriental Puzzle, une création contemporaine du jeune compositeur chinois Sheng Song, largement mis à l’honneur du reste dans cet opus. À l’alto, Riuxin Niu s’empare avec une grande maîtrise d’une pièce puisant ses influences dans la musique traditionnelle et l’opéra chinois, comme dans l’écriture musicale occidentale. Cela donne un morceau à la fois hétéroclite – un puzzle, donc – et cohérent. Loin de tourner le dos à la musique traditionnelle, Sheng Song assume tout de ses influences, que ce soit avec Nay Improvisation, que Sheng Song propose dans deux versions ou dans les somptueuses variations sur Yangguan, un classique du répertoire chinois et adaptation du poème Adieu à Yuan Er en mission pour Anxi : "Je vous exhorte à vider une dernière coupe de vin / Au-delà de Yangguan, il n’y aura plus d’amis", dit la poétesse avec un mélange de résignation, de pudeur et de douleur cachée. L'un des plus beaux morceaux de l'album.

    Plus étonnant encore, Esquisses et Cariccios, toujours de Sheng Song, propose de se diriger vers l’Orient, un Orient mêlant traditions dans ses thèmes (Le Nil, Palmier-dattier, Le Livre des Morts, La Plume de Maât) et le modernisme grâce à sa facture musicale.      

    L’Orient est de nouveau présent, cette fois avec Shadi Hanna qui propose de faire un pont entre traditions méditerranéennes et innovation occidentale. On s’arrêtera avec plaisir sur l’envoûtant Sama’i Nahawand qui semble paradoxalement très familier à nos oreilles, avec son dialogue entre mandoline et instruments à cordes. Shadi hanna propose une autre pièce, Qanum Improvisation, dont les textures musicales font se rejoindre Orient et Asie.

    Le compositeur phare de cette Route de la Soie artistique est Maurice Ravel himself

    Ruixin Niu met à l’honneur un compositeur important du XXe siècle, Gamal Abdel-Rahim (1924-1988), un passeur de la musique égyptienne dans la modernité, avec sa Petite Suite, traditionnelle dans son essence et contemporaine dans sa manière de se jouer des sonorités et des rythmes. On pourrait dire autant de sa dépaysante Mandolin Improvisation.

    Vincent Beer-Demander parle de sa courte pièce Le Poudin Mange des Bambous comme d’une "miniature musicale qui évoque l’empire du Soleil Levant". Il est vrai que cette fantaisie s’empare avec bonheur des rythmes et des sons de la musique chinoise.

    Le compositeur phare de cette Route de la Soie artistique est Maurice Ravel himself, avec une orchestration extrême-orientalisante d’extraits des Contes de Ma Mère L’Oye (Pavane, Laideronnette). Ruixin Niu est à l’œuvre dans cette version plus envoûtante que jamais et qui donne au compositeur français un lustre des plus chinois. Une sacrée redécouverte ! 

    Place de nouveau avec la jeune génération avec deux morceaux de la compositrice française Florentine Mulsant. L’altiste chinoise Ruixin Niu et Pierre-Henri Xuereb, à qui a été dédié ce morceau, jouent son Chant pour viole d’amour et alto, op. 117. Chant d’amour certes, mais aussi étrange voyage comme si la compositrice nous prenait par la main pour un voyage à deux dans un havre de paix. Elle propose elle aussi des improvisations (Percussions Improvisation), nous menant cette fois en Extrême Orient, dans un morceau appelant à la méditation.

    Le traditionnel, le classique le contemporain ont largement leur place dans cet opus. Mais le baroque aussi, avec Ludovico Berreta, compositeur vénitien du XVIIe siècle dont on a découvert récemment un Canzon à quattro. Cette pièce est enregistrée ici pour la première fois. Il est singulier de voir Sheng Song reprendre à son compte cette merveille baroque pour en faire une chanson actuelle, s’inspirant et rendant hommage au XVIIe siècle italien, tout en y insufflant des éléments chinois.

    Au final, pour ce dernier morceau, comme d’ailleurs pour l’album toute entier, rarement modernisme, classique et traditionnel n’ont fait aussi bon ménage. On le doit en premier lieu à la locomotive de ce projet, la formidable altiste Ruixin Niu. 

    The Silk Roads, Ravel, Sheng Song, Abdel-Rahim, Mulsant, Ruixin Niu (alto), Indesens Records
    https://indesenscalliope.com/boutique/the-silk-roads

    Voir aussi : "Si la musique m’était contée"

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  • Qui n’aime pas Ravel ?

    Comment ne pas aimer Ravel ? Popularisé grâce au célébrissime Boléro, aimé des amateurs classiques et respecté pour sa grande modernité, Maurice Ravel avance toujours avec délicatesse et sans esbroufe.

    Le Quintette Moraguès, avec Claire Désert au piano, propose chez Indésens un enregistrement de quelques-uns des chefs d’œuvre de Ravel (1875-1937) : Le Tombeau de Couperin, Pavane pour une infante défunte et Ma Mère L’Oye. Le Quintette pour piano et vents d’André Clapet (1878-1925), un de ses contemporains français, vient compléter l’album.

    C’est Le tombeau de Couperin qui ouvre le bal. Un tombeau des plus somptueux et apaisant, contrairement à ce que ne le laisserait penser le titre. Il y a de la virtuosité dans ces arabesques musicales (Prélude) mais aussi de la couleur, ponctuées par le piano tout en finesse et en discrétion de Claire Désert. Ravel a mis trois ans, de 1914 à 1917, pour accoucher du Tombeau de Couperin. À l’époque, la première guerre mondiale éclate et Ravel s’engage en dépit de sa santé fragile. Il connaît Verdun, a de graves soucis de santé et est finalement démobilisé en 1917, année où il termine cette pièce d’une grâce et d’une insouciance singulières étant données les circonstances tragiques. Ravel choisit de l’ancrer dans le classicisme, avec cet hommage à François Couperin (1668-1733) – on pense au Menuet et au Rigoton – sans pour autant tourner le dos au modernisme.

    Dans les premières années du XXe siècle, Stravinsky a secoué le milieu de la musique avec L'Oiseau de feu, Petrouchka et Le Sacre du printemps. Pas de provocation chez Ravel, dont on a pu railler parfois – et à tort ! – la modération, sinon la tiédeur. Or, c’est bien encore de modernisme dont il s’agit mais de modernisme assagi ! Que l’on s’en rende compte avec le Forlane, un rythme de tango pour cette danse italienne à deux temps, vive et animée, et que l’on a pu juger licencieuse au XVIIe siècle.     

    C’est bien de modernisme dont il s’agit mais de modernisme assagi !

    L’auditeur retrouvera avec plaisir l’autre joyau qu’est La Pavane pour une infante défunte. Ravel revient là aussi vers une danse ancienne, faussement simple et à la ligne mélodique incroyable qui a fait son succès. Cette pavane est restituée avec le Quintette Moraguès et Claire Désert dans toute sa mélancolie. Imparable.

    Troisième œuvre majeure de Ravel, Ma Mère L’Oye met en musique quelques-uns des contes de Charles Perrault (La Belle au bois dormant, Le Petit Poucet), de Madame Leprince de Beaumont (La Belle et la Bête) et de Marie-Catherine d'Aulnoy (le personnage de Laideronnette dans Le Serpentin Vert). On est ici dans un univers onirique. Aussi envoûtante que les contes écrits, la suite de Ravel insuffle de la modernité tout en restant d’un beau classicisme, porté par un Quintette Moragès inspiré et une Claire Désert impeccable et semblant avoir toujours travaillé avec le prestigieux ensemble porté par Pascal Moraguès. On goûtera avec délice, toujours dans ces "contes musicaux", le mouvement du Jardin féerique, à la grande lenteur mélancolique, comme un dernier adieu.

    Cet album Ravel se termine avec un compositeur et une pièce méconnus. André Caplet et Maurice Ravel se connaissaient d’autant plus que le premier gagna devant le second un prestigieux Prix de Rome, en 1901. La proximité artistique des deux artistes est évidente à l’écoute du Quintette pour piano et vent de Caplet. Nous sommes au cœur de cette musique française harmonique (Allegro con brio) et néoromantique (le bouleversant Adagio), lorgnant par ailleurs vers des rythmes et influences anciennes (Scherzo – Très vif), André Caplet reste pourtant dans son époque (le Final, allegro con fuoco), à l’instar de son homologue Maurice Ravel. Plus modernes qu’il n’y paraît.

    Ravel et Clapet, Quintette Moraguès & Claire Désert, Indésens Calliope Records, 2025
    https://indesenscalliope.com/boutique/ravel-et-caplet
    https://www.quintettemoragues.com
    https://www.clairedesert.com

    Voir aussi : "Cécile Chaminade et ses amies"

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