Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Musiques - Page 3

  • Monographie à plusieurs

    Partons à la découverte d’un compositeur d’aujourd’hui, en l’occurrence Laurent Lefrançois. Nord Sud, proposé par Indésens, propose un parcours d’un univers musical, à la fois moderne et solidement appuyé sur des références qui se nomment Schumann, Bach, Scarlatti… ou Léo Ferré. Voilà qui ne fera pas fuir les curieux et curieuses de création contemporain.

    Nord Sud est le nom de la pièce onirique qui ouvre l’album éponyme. Ce poème symphonique est d’une belle densité, puisant ses influences aussi bien chez Debussy, Ravel ou Satie que dans le jazz ou le répertoire contemporain. Cela donne un paysage sonore vif et vivifiant aux multiples facettes. Alerte par moment, léger dans d’autres, avec des éclats de lumières et des instants sombres, il semble que Laurent Lefrançois traverse un pays du nord au sud, justement, et accepte de se perdre. Tel a été d’ailleurs l’objectif de Laurent Lefrançois pour cet opus crée en 2022 en Australie : "Il s’agissait pour moi de relier les musiciens par-delà la distance". Le Quatuor Parisii sert parfaitement, et avec gourmandise même, cette ambition.  

    Le compositeur normand, né en 1974, est présent comme comme adaptateur de pièces classiques. Commençons par l’Opus 70 de Robert Schumann, avec en particulier cet Adagio aux couleurs chaudes et vibrantes. Le Romantisme prend un nouveau lustre avec cette version pour clarinette, alto et piano – au départ écrit pour cor et piano par le compositeur allemand.  Patrick Messina (clarinette), Marie Fraschini (alto) et Fabrizio Chiovetta (piano) s’acquittent avec délicatesse et tendresse de cette pièce pour lui donner une nouvelle facture romantique.

    L’auteur de Jolie Môme aurait adoré !

    Autre arrangement, celui de la Sonate K466 en fa mineur de Domenico Scarlatti, écrite à l’origine pour violon et violoncelle. Laurent Lefrançois a choisi de la proposer pour flûte (Magali Mosnier) et clarinette (Paul Meyer). Le duo final est bien différent de la pièce d’origine, comme le reconnaît le compositeur et adaptateur français, mais elle acquiert aussi un magnétisme indubitable.

    L’auditeur ou l’auditrice s’arrêtera sûrement sur le choix le plus audacieux de l’album, mais tellement bienvenu ! Il s’agit d’une version pour musique de chambre du Temps du tango de Léo Ferré. L’auteur de Jolie Môme aurait adoré ! Certes, les mots du poète sont absents ; par contre, le chanteur est présent et son génie de mélodiste éclate grâce à cette version, se terminant par les dernières mesures sur ondes Martenot, comme dans le titre original d’ailleurs.

    On oublie souvent Buxtehude et son influence capitale sur le répertoire classique, et en particulier sur Bach. Laurent Lefrançois lui rend hommage dans Sample Bux, une pièce pour accordéon (avec Pascal Contet) et clarinette (de nouveau, Paul Meyer). On est dans une pièce se jouant de beaucoup de styles, que ce soit le baroque, le classique, le contemporain, jusqu’à la pop. "J’ai extrait des ‘séquences’ que j’ai reliées entre elles et ‘samplées’ à la manière d’un DJ", explique Laurent Lefrançois dans le livret.

    Jean-Sébastien avait fait 400 kilomètres à pied pour rencontrer Buxtehude, le plus grand organiste de l’époque. On sait l’influence qu’eut ce dernier sur celui qui allait dominer pour longtemps la musique. Il paraissait logique que Bach soit présent, via ici des extraits du Clavier bien tempéré, la Prélude et l’envoûtante Fugue en sol mineur BWV 863, complétées par un Interlude et un Postlude composé par Laurent Lefrançois, complétant et enrichissant plus que n’écrasant son brillant aîné. Le principal apport de cette section est l’instrumentation pour musique de chambre, grâce au quatuor formé d’une flûte (Magali Mosnier), d’un cor anglais (Laurent Deckler), d’une clarinette basse (Renaud Guy-Rousseau) et d'un basson (avec la formidable Lola Descours, dont nous avions déjà parlé sur Bla Bla Blog).

    Retour à une composition originale de Laurent Lefrançois avec son Sextuor Mode. Retour aussi et surtout à une pièce contemporaine d’une belle vivacité, comme une mécanique bien huilée. Cet opus date de plus de vingt ans, déjà. C’était l’œuvre d’un musicien dont l’ambition et le talent étaient déjà évidents. Voilà qui clôt à merveille ce que le compositeur nomme une "Monographie à plusieurs". Bien vu.   

    Laurent Lefrançois, Nord-Sud, Indésens Calliope, 2026
    https://www.facebook.com/lefrancoiscompo/?locale=fr_FR
    https://indesenscalliope.com/boutique/nord-sud

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"
    "Basson, toi mon ami"

  • Romance en musique

    Il y a du Prokofiev chez ce gars là. Je parle de Nathan Henninger dont il avait déjà été question sur Bla Bla Blog. Le compositeur canadien propose, après le remarqué Five Scenes For Orchestra, son nouvel album Romanza qu’il orchestre lui-même avec le Budapest Scoring Orchestra.

    La majeure partie de l’opus est consacrée au mouvement justement appelé Romanza. Ce poème symphonique pour cordes, percussion et piano déploie sur près de vingt minutes ses vagues mélodieuses, néoromantiques et romanesques, car il y a bien du romanesque dans cette ambitieuse pièce. Preuve que la musique d’aujourd’hui n’est plus fâché avec le néoclassicisme.

    Le compositeur canadien propose un moment contemplatif qui n’est pas sans rappeler, disions-nous en préambule de cette chronique, la facture à la fois lyrique, moderne et intensément romantique. "Romanza est une méditation sur l’amour au sens le plus large – une force qui nous soutien, nous unit et perdure, même face à la perte", précise le compositeur canadien. 

    Assurément, un cœur bat dans cet ensemble

    Le Budapest Scoring Orchestra n’est pas en reste dans sa manière de jouer ce poème symphonique avec un mélange de précision, de concentration et de profond recueillement. Assurément, un cœur bat dans cet ensemble. Chaque instrument, chaque mesure, chaque note prennent vie dans le grand flot de cette romance. Une vraie et belle histoire d’amour.

    Pour l’enregistrement, Nathan Henninger complète cet opus par des extraits de son opus Romanza. Après le thème du poème symphonique (Theme), l’auditeur ou l’auditrice trouvera des pièces relativement courtes, d’une minute trente à un peu moins de quatre minutes. Le compositeur et l’orchestre s’appuient sur les séquences de Romanza tour à tour denses (Playfully), intenses et passionnées (Warmly, with Energy), oniriques (le Misterioso rachmaninovien) ou plus calmes, à l’instar de la pièce plus longue, Gently, qui vient clôturer en douceur l’album.  

    Nous avions déjà parlé de la conception de l’album physique des Five Scenes For Orchestra. Ici encore, l’illustrateur Torsten Wolber a été sollicité pour illustrer cet opus grâce à l’une de ses peintures, renvoyant à la mythologie et aux créatures fantastiques, fascinantes et envoûtantes que sont les sirènes. Une bonne raison de préférer la version physique aux versions dématérialisées.

    Nathan Henninger, Romanza pour cordes, percussion et piano, *
    Budapest Scoring Orchestra, dirigé par Nathan Henninger, NCH Records, 2026

    https://nathanhenninger.com
    https://www.facebook.com/nathanhenningercomposer
    https://www.instagram.com/nathanhenningercomposer
    https://www.instagram.com/torstenwolber
    https://www.budapestscoring.com

    Voir aussi : "Musique des sphères avec Nathan Henninger"

  • Disque amoureux de Chopin

    Le pianiste suisse Pascal Godart nous propose un album Indésens qui peut s’écouter soit comme une piqûre de rappel romantique, soit comme une découverte en douceur de l’univers de Frédéric Chopin.

    Ne le cachons pas. Il est courant que l’œuvre du compositeur polonais passe systématiquement par des intégrales, que ce soit ses Nocturnes, ses Études, ses Concertos pour piano ou ses Mazurkas, à l’exemple du très beau double album proposé par Irina Chukovskaya et que Bla Bla Blog vient de chroniquer.

    Bref, avec Chopin, c’est tout ou rien. On peut être reconnaissant à Pascal Godart de nous offrir un enregistrement relativement court – moins d’une heure – regroupant un choix de pièces représentatives du compositeur romantique, avec un focus sur ses Ballades. Pas d’overdose donc, encore moins de best of mais un "disque amoureux", comme il y a des "dictionnaires amoureux". Au programme, les quatre Ballades (bon, on est d’accord, on peut parler "d’intégrale", même si elle se limite à quatre pièces…), la Berceuse opus 57 et trois Nocturnes, l’Opus 9 n°2, l’Opus 27 n°2 et l’Opus 72 n°1.

    Au sujet de son intégrale des Mazurkas, Irina Chukovskaya parlait de sa connaissance d’une œuvre qu’elle jouait depuis des années. Pascal Godart, lui, va mezzo voce, avouant que Chopin est un compositeur qui l’a longtemps intimidé, qu’il a beaucoup étudié mais qu’il a peu joué au public.

    Voilà sans doute la magie de cet album qui nous rend Chopin dans toute son intimité, à commence par sa Berceuse apaisante sans tomber dans le piège de la mièvrerie. Les lignes mélodiques sont irrésistibles et le jeu de Pascal Godart donne à entendre un Romantique qui s’est démarqué par sa discrétion mais aussi son modernisme.

    Chopin dans toute son intimité

    Nous l’avons dit, les Ballades constituent le gros morceau de ce programme. Il s’agit de pièces souvent longues, si on les compare par exemple aux Mazurkas. Introspectives et mélancoliques (la première Ballade op. 23), ce sont des mécaniques d’horlogerie demandant à la fois une grande technique et un solide tempérament, alliés bien entendu à de l’intelligence. Pascal Godart ne manque d’aucune de ces qualités. Il voyage de concert avec Chopin – et avec nous, tant qu’à faire.

    La deuxième Ballade op. 38 commence comme une méditation philosophique, presque une prière. Chopin avait dédiée cette pièce, écrite entre 1836 et 1839, à Robert Schumann. On est là au coeur du Romantisme, avec ces décrochages enfiévrés. Ajoutons aussi qu’à cette époque, Chopin vit une histoire d’amour devenue légendaire avec George Sand. Il est vrai qu’il y a quelque chose de la passion dans cette Ballade épique.

    Poétique, la Ballade n°3 séduit par sa fraîcheur mais aussi sa grande simplicité. Pas d’élans tapageurs ici mais une déambulation dans la campagne berrichonne où Chopin vient régulièrement auprès de George Sand. La Ballade n°4 op. 52, composée en 1842, est considérée comme un must de la musique chopinienne comme du genre romantique. Sombre mais aussi recueilli, elle se déploie grâce à des lignes mélodiques complexes. On peut presque parler d’architecture musicale complexe. À l’instar de Pascal Godart, il faut de la technique et de l’intelligence pour s’approprier ce morceau mêlant recueillement, expressivité et sens de l’épique.

    Les Ballades de Chopin sont complétées par quatre autres pièces, à commencer par la célèbre Nocturne op. 9 n°2. Impossible de laisser l’auditeur ou l’auditrice sur la touche, grâce à cette mélodie devenue un vrai tube de la musique classique. Pascal Godart a choisi deux autres Nocturnes, l’opus 27 n°2, délicate et mélancolique, ainsi que l’Opus 72 n°1, plus courte, écrite et jouée comme une déclaration d’amour.

    Frédéric Chopin, Ballades – Berceuse – Nocturnes,
    Pascal Godart (piano), Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin
    https://pascalgodart.ch

    Voir aussi : "Danses avec Chopin"

  • Danses avec Chopin

    Quand on pense à Frédéric Chopin, les premières œuvres qui viennent à l’esprit sont ses Nocturnes, ses Études ou ses Valses, moins sans doute ses Mazurkas. Il a pourtant composées pas moins de 57 de ces danses traditionnelles de son pays, la Pologne. La pianiste Irina Chukovskaya en propose une intégrale dans un très beau double album d’Indésens.

    Comment transformer des pièces musicales populaires, qui ont d’abord vocation à être dansées, en chefs-d’œuvre de la musique de chambre romantique ? Voilà le pari réussi de Chopin pendant presque 25 ans. 12 de ces mazurkas ont par ailleurs été publiées et jouées après sa mort.

    Chopin a fait de ces morceaux autant de joyaux intemporels que de rappels émus de son pays. Irina Chukovskaya s’approprie avec élégance ces pièces souvent courtes – certaines dépassent à peine la minute. L’esprit de Chopin est là, enlevé, fin mais aussi empreint d’une profonde nostalgie. Compositeur romantique, il ne s’épanche que rarement, préférant jouer de la fausse insouciance (Mazurka en si bémol dans le premier CD). L’amour se fait joueur (la Mazurka en sol majeur ou la Mazurka op. 41 n°2) ou joyeux (Mazurka op. 50 n°1), voire lumineux (Mazurka op. 59 n°3). Il s’agit de danses traditionnelles polonaises, comme le rappellent à chaque fois les rythmes des morceaux (Mazurka WN 24 en do majeur, Mazurka WN 26 en sol majeur, Mazurka en do majeur dans le premier CD ou encore la Mazurka op. 59 n°2).

    Elles se transforment, grâce au compositeur et à son interprète, en pièces de musique de chambre à la mélancolie profonde (Mazurka WN 14 en la mineur, la Mazurka WN 45 en la bémol majeur, l’Opus 7 n°2 ou les Mazurkas op. 63 sur le second CD) ou, au contraire, à la légèreté qui fait plaisir à entendre (les Opus 7 n°1 et n°4, les deux premières Mazurkas op. 33 ou la Mazurka WN 60 en la mineur). Le romantisme ne fait jamais défaut, que ce soit la Mazurka WN 25 en fa majeur, à la fois majestueuse et mélancolique. Du grand art.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un ou une proche (Mazurka WN 41 en si bémol majeur). La simplicité des mélodies, toute en nuances, en suspensions, en fausses hésitations, fait de ces mazurkas des illustrations de son attachement à la Pologne. De vraies pièces spontanées.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un proche

    La pianiste parle, dans le livret "du timbre purement pianistique, transparent, sans nuances orchestrales". On pense aux Opus 6, dont la facture romantique n’est pas trahie par Irina Chukovskaya, loin de là ! L’essence de cette école dont Chopin a été l’un des grands champions est également présente dans les Mazurkas Opus 17 ou Opus 24.

    Romantisme, oui ; mais aussi modernité dans cette approche très libre de la composition et l’utilisation des silences. Voilà qui fait de Chopin un compositeur plus qu’actuel : hors du temps, toujours aimé, toujours écouté, toujours analysé et toujours surprenant. On pense d’emblée à la Mazurka op. 17 n°4, l’une des plus longues du double album. Chopin prend tout autant son temps dans les quatre Mazurkas opus 30 qui ferment la première partie du double album. On sera tout aussi bien séduit par la pétillante Mazurka en ré majeur (Opus 33 n°3), par la tendre et poignante Mazurka en si mineur (Opus 33 n°4) ou par ces pensées mélancoliques distillées par la Mazurka Dpop. 42A en la mineur.

    Saluons enfin la prise de son impeccable qui vient récompenser le jeu tout en nuances et en précisions d’Irina Chukovskaya qui précise qu’elle a étudié ces pièces toute sa vie. Elle en saisit toute la diversité mais aussi toute la profondeur.

    Répétons qu’il s’agit à l’origine de danses polonaises, si bien que la nostalgie n’est pas absente dans ces pièces poétiques qu’il faut prendre le temps d’écouter pour bien s’en imprégner (Opus 50 n°3), ne serait-ce que pour mieux se laisser surprendre (on pense à la courte Mazurka op. 56 n°2). Un vrai "miracle vivant", comme le dit justement Irina Chukovskaya. Validé !

    Très bientôt, je vous proposerai d'un autre album Chopin.

    Frédéric Chopin, Mazurkas, Irina Chukovskaya (piano),
    Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin-complete-mazurkas
    https://irinachukovskaya.com/en

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"
    "Lacunes comblées par Fleur Strijbos"

     
     
     
     
     
    Voir cette publication sur Instagram
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

    Une publication partagée par Indesens Calliope Records (@indesenscallioperecordlabel)

  • Courage, chantons et rapons

    Une fois n’est pas coutume, Bla Bla Blog fait un petit détour par le rap.

    Focus donc sur Kent-Zo. Cet artiste prolifique, propose avec Courage un nouveau titre. Le rappeur se définit comme "lyriciste". Voilà qui situe l’artiste proposant avec Courage, son dernier single : "Courage à toi qui te lèves avec l'envie / De tout recommencer sans douter / Que la vie t'appelle à vivre de belles / Et grandes aventures."

    Altruiste, généreux et positif : voilà des messages qui méritent que l’on s’attarde sur Kent-Zo. À découvrir ou redécouvrir. 

    Kent-Zo, Courage, 2026
    https://www.instagram.com/kent.zo.officiel
    https://www.facebook.com/p/Kent-Zo-100063616980223/?locale=fr_FR

    Voir aussi : "Sônge d’une nuit d’électro"
    "À hauteur de Lhomé"

  • Moderne et pas fini

    Moderne, David Delabrosse l’est. C’est d’ailleurs ce que dit le titre de son dernier album et du premier morceau de l’opus. "Ces mots modernes, ceux qui claquent", il les chante, de sa voix fragile, non sans ironie mais sans tourner le dos au passé.  

    Dans un Équilibre délicat, en featuring avec Denis Piednoir, le chanteur aux vingt ans de carrière propose justement un opus très actuel, riche des interrogations d’un homme d’aujourd’ui ("Footing ou yoga ?", "Hammam ou sauna ?", "Tu dors nu ou en pyjama ?"). Mine de rien, cela donne un album à la fois attachant et personnel, à l’image de cet autre extrait, On a beau se connaître, dans lequel David Delabrosse s’interroge sur son couple, ses failles, et ses erreurs ("On a beau se connaître on se trompe parfois / On a beau s’aimer on se prend plus dans les bras").

    Intéressons-nous à Une grande lignée. Dans une facture alliant chanson française et électro-pop, le chanteur se retourne vers ses origines, non sans humour ("Valéry Giscard d’Estaing serait-il… mon grand-père ?") : la génétique, la prédestination, le poids du passé familial. En quinqua assumé, doué de "l’âge de raison", "plus zen" (l’excellent En cinquantaine) et surtout faisant le point, le musicien refuse pourtant de sacrifier le passé à la modernité ("Ne pas fouiller dans le passé / Sous peine d’y retrouver / Encore un plus grand merdier", Les bouts de cervelle).

    C’est ce que l’on aime chez David Delabrosse : un artiste sans cesse tiraillé entre passé et modernité, prudent lorsqu’il s’agit de remuer les failles du passé, conscient aussi que l’on "vit nos vies comme des fantômes / Traversant les jours et les heures… Moi j’aimerais bien changer de film" (Comme des fantômes). Dans ce morceau, l’adulte qu’est David Delabrosse s’adresse à son fils, son "ado", lui demandant de ne pas aller trop vite ni trop loin, de rester avec lui et sa mère.

    Et si cet album était une invite à rester enfant et ne pas grandir trop vite ?

    Et si cet album était une invite à rester enfant et ne pas grandir trop vite ? C’est en tout cas le thème de la très belle chanson Peter Pan, dans lequel David Delabrosse parle de sa différence, de l’enfance mais aussi du besoin d’aventures. La solution ? Une vie en l’air : sauter ("salto avant salto arrière"), être léger, voir le monde de là-haut, "sentir le vent dans ses veines". Bref, être dans les nuages. Cette Envie de changer, en duo de nouveau avec Denis Piednoir, David Delabrosse, exprime encore le besoin d’"aller vers l’inconnu", rembobiner le film et changer de point de vue.

    La vie en 2026, moderne, laisse un goût d’inachevé et aussi de nostalgie. C’est finalement un album très mélancolique que propose le chanteur (Ta story), mais généreux et altruiste ("Vas-y réagis / Faut pas rester comme ça blotti… T’es pas tout seul dans la vie").

    La générosité n’est pas non plus non dénuée d’humour ni une certaine philosophie de vie. Est-on foutu lorsque l’on a cinquante ans ? Peut-on encore "commencer le judo et gagner les JO", "Doit-on faire son testament… Mettre un sweat à capuche en s’exprimant en verlan ?" La réponse est évidente et David Delabrosse clame sans envie de ne pas se laisser aller. Oui, c’est un Super Quinqua ! On le croit sur paroles.   

    David Delabrosse, Les Mots Modernes, L'Hallali Production, 2026
    https://www.facebook.com/david.delabrosse
    https://www.instagram.com/daviddelabrosse
    https://bfan.link/equilibre-delicat

    Voir aussi : "Dure et douce Abyr"

  • Beethoven, première époque

    "Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Ce n’est pas moi qui le dis mais le Quatuor Dutilleux dans le sous-titre de leur premier volume Triptyque Beethoven (b.records).

    Enregistré en septembre dernier à l’Auditorium Saint-Pierre-des Cuisines de Toulouse, ce programme n’entend pas être une énième intégrale des seize quatuors du compositeur né à Bonn. Trop simple. Là où l’ensemble nous prend à contre-pied est qu’il a choisi les quatuors de trois périodes différentes, associées à chaque fois à des compositeurs et des œuvres contemporaines pour mieux en cerner les influences. Intelligent.

    Pour ce premier volet, la première période donc, c’est logiquement le Quatuor n°1 opus 18 qui est choisi. À l’époque, Beethoven avait reçu ce conseil du comte Waldstein, alors que le jeune compositeur se rendait à Vienne pour prendre des leçons auprès de Haydn : "Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Voilà qui nous éclaire à la fois sur cet étrange sous-titre de l'album b.records comme sur le choix des deux autres œuvres : l’Adagio et fugue en ut mineur KV 546 de Mozart et le Quatuor à cordes en fa majeur op. 77 n°2 de Joseph Haydn.

    Beethoven compose son premier quatuor en 1799. C’est une période charnière dans l’histoire européenne. Le Classicisme triomphe mais entame déjà son chant du cygne, bientôt relayé par le Romantisme que Beethoven va grandement faire naître. Mozart a disparu huit ans plus tôt. Son héritage est donc vivant et il n’est pas étonnant que son influence pèse sur Beethoven.

    L’Adagio et fugue a été composé deux ans avant la disparition de Mozart. Il vit une période difficile et est certainement conscient de sa fin prochaine. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cet opus crépusculaire, nerveux et même obsédant. Dans cette œuvre tardive classique, le compositeur autrichien n’essaie même pas de l’enrober de sucre ou d’en faire une pièce faussement légère. Composée au départ pour deux pianos, cet Adagio n’en devient, pour cette version pour quatuor, que plus tourmentée. Nous n’oserons pas parler ici de pré-romantisme.

    Le plaisir se fait brut

    Haydn ne pouvait pas être absent de cette triptyque. Beethoven lui doit beaucoup. Le Quatuor en fa majeur, le deuxième Opus 77, est une œuvre tardive de cet autre compositeur viennois. Il a été écrit sept ans avant sa mort en 1809. Le Classicisme est là, à la fois assumé et brillant. L’Allegro moderato rutile, mais non sans ruptures ni hésitations. Le Quatuor Dutilleux s’en empare avec vigueur. Quant au Menuetto, il nous transporte en plein XVIIIe siècle. Derrière ce mouvement aux teintes archaïques – celles d’une danse paysanne – on sent poindre à la fois la joie et la nostalgie d’une époque disparue. Guillaume Chilemme, Mathieu Handtschoewercker (aux violons), David Gaillard (alto) et Thomas Duran (violoncelle) rendent compte avec subtilité de cette partie menuet très classique dans sa facture mais annonçant aussi le passage vers autre chose.

    Les mouvements lents – ici, un Andante – sont souvent des moments attendus dans des œuvres classiques. Elles font souvent l’essence d’une pièce. C’est le cas avec cet Andante passionnant. Haydn s’y livre avec sérénité et finesse, prouvant qu’à l’époque il est maître de son art. On comprend que Beethoven se soit pressé de le rencontrer pour travailler avec ce maître du Classicisme. Le quatuor d’Haydn se termine avec un Vivace vigoureux. Les cordes sont mises à rude épreuve dans ce finale d’une grande technicité, rugueux et où le plaisir se fait brut.

    Et la question se pose : qu’est-ce que le jeune Beethoven allait faire de ces influences, après ces deux génies que furent Mozart et Haydn ? Réponse avec son premier quatuor datant de 1799 et publié deux ans plus tard. Ce Beethoven est encore pleinement inscrit dans le courant classique et fortement influencé par l’écriture de Mozart (Allegro con brio). Suit l’Adagio affettuoso ed appassionato. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cette soudaine entrée dans un univers romantique. Le futur compositeur adulé s’écarte doucement de ses aînés pour se montrer sous un jour qui va bouleverser l’histoire de la musique. Les quatre amis du Quatuor Dutilleux interprètent ce mouvement avec un mélange de lyrisme et de recueillement. Le relativement court Scherzo, mais également le frais Allegro final n’oublient pas l’allant et la facture classique, comme si Beethoven montrait qu’il n’oubliait pas les leçons de Haydn, ni la postérité de Mozart.

    Le Beethoven de ce XIXe siècle commençant est en train de fourbir ses armes de romantique. C’est bien ce que nous montre l’excellent premier volume du Triptyque Beethoven.

    L’album de b•records est illustré par les artistes Julien Gobled et Chris Harnan.

    Triptyque Beethoven, vol. 1, Quatuor Dutilleux, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/triptyquebeethoven-vol1
    https://quatuordutilleux.com/triptyque-beethoven

    Voir aussi : "Chants d’amour, chants mystiques"

     
     
     
     
     
    Voir cette publication sur Instagram
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

    Une publication partagée par b•records (@b.records)

  • Lacunes comblées par Fleur Strijbos

    L’album Lacunes mérite d’être sous nos radars pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il donne à découvrir deux artistes belges talentueuses, la soprano belge Fleur Strijbos, actuellement en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, accompagnée de la pianiste Babette Craens. Ensuite pour la programmation choisie : de la musique romantique et contemporaine mais aussi et surtout des œuvres classiques belges. On est bien d’accord pour dire que le répertoire classique et contemporain de nos voisins et amis flamands et wallons est peu connu de ce côté-ci de la Meuse. Voilà une lacune en partie réparée.

    Fleur Strijbos ouvre largement sa programmation à la musique contemporaine, avec en premier lieu Anton Webern. Il y a ce lied expressionniste et sombre chant d’amour Heimgang in der Frühe. Wagner n’est pas loin dans cette mélodie allemande du XXe siècle tirée des 8 Frühe Lieder (1901). Elle propose d’autres mélodies extraites cette fois des Fünf Lieder, no. 3 (1908). Il y a le Himmelfahrt et le Nächtliche Scheu : "Timidement, du banc de nuages, / Le rayon de lumière jaillit / De la main pâle de la lune et se répand sur la campagne, / Apaisant toute ma flamme… / Entends-tu, ô cœur ? / Les vagues murmurent : / 'Embrasse-moi, embrasse-moi !' / Et de toute ma force timide, / Je t'embrasse, ma bien-aimée."

    Commence très vite le cœur de cet opus, à savoir le focus sur des compositeurs belges. Parlons, pour commencer, d’une découverte, celle de Piet Swerts (né en 1960). Ce compositeur belge que ses compatriotes ne pouvaient pas oublier est présent avec sa mélodie Si ta fraîcheur, extrait de son cycle Les roses. Il s’agit de l’adaptation musicale d’un poème traduit de Rainer Maria Rilke : "Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant, / Heureuse rose, / c’est qu’en toi-même, en dedans, / Pétale contre pétale, tu te reposes".

    Il est de nouveau question d’une rose dans le lied de Schumann, Meine Rose. De ce romantisme pur jus, Fleur Strijblos et Babette Craens en font une délicieuse sucrerie. Schumann fait sans nul doute partie du panthéon de la chanteuse si l’on en croit la programmation de ce premier album avec plusieurs extraits  du cycle Sechs Gedichte von N. Lenau und Requiem, op. 90 : "Meine Rose", donc, mais aussi "Einsamkeit", "Kommen und Scheiden", "Der Schwere Abend" et le "Requiem".

    Une lacune en partie réparée

    Arrêtons-nous un instant sur cette merveille qu’est Die Sennin, un autre lied de Schumann, lui aussi extrait des Sechs Gedichte und Requiem et qui se passe cette fois dans le… far west : "Belle cowgirl, chante encore une fois / Ta chanson dans la vallée, / Pour que les falaises s'éveillent à / Ta voix joyeuse." ("Schöne Sennin, noch einmal / Singe deinen Ruf ins Tal, / Dass die from Felsensprache / Deinem hellen Ruf erwache").

    Voilà qui est une transition parfaite vers un air américain, celui de Samuel Barber. L’esprit européen est là, néoromantique et touchant. La soprano propose également un autre compositeur américain, Aaron Copland et son Old Poem.

    Les compositeurs belges restent le fil conducteur du programme, que ce soit Alain Craens (1957), avec Droomballade, une page sombre et expressionniste. On découvrira sans doute également le compositeur belge August De Boeck (1865-1937) et ses deux pièces, Frissons de fleurs et Crépuscule, dans le plus pur style musique française et néoromantique. Un jeune compositeur est enfin mis à l’honneur, Noah Senden (Il pleure).

    Fleur Strijbos inclut une pièce de Richard Strauss. Compositeur génial, transition quasi parfaite entre le XIXe siècle romantique et le XXe siècle turbulent. Le Die Nacht op. 10, composé après la mort de son ami poète Ludwig Thuile, parle de la nature et de la nuit, miroirs des tourments d’une âme tourmentée par la mort inéluctable et par la nostalgie.

    Fleur Strijbos, Lacunes, avec Babette Craens (piano), Etcetera2026
    www.fleurstrijbos.com
    www.instagram.com/fleurstrijbos
    https://www.pietswerts.com

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"