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  • Douze hommes en colère moins un

    On est d’accord : le dernier film de Clint Eastwood, Juré n°2, avec Nicholas Hout et Toni Collette dans les rôles-titre, n’est pas le meilleur de sa filmographie. Ce n’est pas une raison pour faire la fine bouche devant ce film de procès.

    Justin Kemp, homme comblé, en couple avec Allyson, enceinte, est convoqué par le tribunal de Savannah en Géorgie pour faire partie d’un jury. Le jeune homme, futur papa, se plie sans enthousiasme à son devoir de citoyen. Le jury doit répondre à des chefs d’accusation contre un homme soupçonné d’avoir tué sa femme une nuit d’orage, après une dispute dans un bar. Lorsque le procès commence, Justin se rend compte qu’il y était présent et qu’il pourrait bien avoir tué accidentellement cette femme.

    Que faire ?

    Une solution convenable à un problème qui n’en a pas

    Le juré n°2 et ses remords est au centre de cette histoire de fait divers et de procès. Clint Eastwood lorgne bien entendu du côté d’un chef d’œuvre du cinéma, Douze hommes en colère. Un jury de citoyens et citoyennes ordinaires devant décider du sort d’un homme, avec un homme se levant seul pour émettre un avis différent des autres. 

    Mais là s’arrête la comparaison car là où Sidney Lumet choisissait un huis-clos étouffant pour décortiquer un crime avec un coupable a priori évident, l'auteur d'Impitoyable choisit de nous parler de morale, de remords, de choix impossibles à faire, avec un jeune homme des plus ordinaires sur le point d’être papa. Face à lui, Toni Collette joue à la perfection une procureure ambitieuse et tenace, persuadée, en tout cas au début, de la culpabilité du suspect qui va être jugé.

    Juré n°2 séduit par sa capacité à ne pas lâcher son sujet et à suivre un Justin paumé, tenant de trouver une solution convenable à un problème qui n’en a pas. Réussi donc, même si Clint Eastwood ne semble pas aller au bout de son sujet.

    Juré n°2, thriller et film de procès de Clint Eastwood,
    avec Nicholas Hoult, Toni Collette, Chris Messina,Amy Aquino,
    Zoey Deutch et Kiefer Sutherland, 2025, Netflix

    https://www.hbomax.com

    Voir aussi : "Ton univers impitoyable"

  • Lacunes comblées par Fleur Strijbos

    L’album Lacunes mérite d’être sous nos radars pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il donne à découvrir deux artistes belges talentueuses, la soprano belge Fleur Strijbos, actuellement en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, accompagnée de la pianiste Babette Craens. Ensuite pour la programmation choisie : de la musique romantique et contemporaine mais aussi et surtout des œuvres classiques belges. On est bien d’accord pour dire que le répertoire classique et contemporain de nos voisins et amis flamands et wallons est peu connu de ce côté-ci de la Meuse. Voilà une lacune en partie réparée.

    Fleur Strijbos ouvre largement sa programmation à la musique contemporaine, avec en premier lieu Anton Webern. Il y a ce lied expressionniste et sombre chant d’amour Heimgang in der Frühe. Wagner n’est pas loin dans cette mélodie allemande du XXe siècle tirée des 8 Frühe Lieder (1901). Elle propose d’autres mélodies extraites cette fois des Fünf Lieder, no. 3 (1908). Il y a le Himmelfahrt et le Nächtliche Scheu : "Timidement, du banc de nuages, / Le rayon de lumière jaillit / De la main pâle de la lune et se répand sur la campagne, / Apaisant toute ma flamme… / Entends-tu, ô cœur ? / Les vagues murmurent : / 'Embrasse-moi, embrasse-moi !' / Et de toute ma force timide, / Je t'embrasse, ma bien-aimée."

    Commence très vite le cœur de cet opus, à savoir le focus sur des compositeurs belges. Parlons, pour commencer, d’une découverte, celle de Piet Swerts (né en 1960). Ce compositeur belge que ses compatriotes ne pouvaient pas oublier est présent avec sa mélodie Si ta fraîcheur, extrait de son cycle Les roses. Il s’agit de l’adaptation musicale d’un poème traduit de Rainer Maria Rilke : "Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant, / Heureuse rose, / c’est qu’en toi-même, en dedans, / Pétale contre pétale, tu te reposes".

    Il est de nouveau question d’une rose dans le lied de Schumann, Meine Rose. De ce romantisme pur jus, Fleur Strijblos et Babette Craens en font une délicieuse sucrerie. Schumann fait sans nul doute partie du panthéon de la chanteuse si l’on en croit la programmation de ce premier album avec plusieurs extraits  du cycle Sechs Gedichte von N. Lenau und Requiem, op. 90 : "Meine Rose", donc, mais aussi "Einsamkeit", "Kommen und Scheiden", "Der Schwere Abend" et le "Requiem".

    Une lacune en partie réparée

    Arrêtons-nous un instant sur cette merveille qu’est Die Sennin, un autre lied de Schumann, lui aussi extrait des Sechs Gedichte und Requiem et qui se passe cette fois dans le… far west : "Belle cowgirl, chante encore une fois / Ta chanson dans la vallée, / Pour que les falaises s'éveillent à / Ta voix joyeuse." ("Schöne Sennin, noch einmal / Singe deinen Ruf ins Tal, / Dass die from Felsensprache / Deinem hellen Ruf erwache").

    Voilà qui est une transition parfaite vers un air américain, celui de Samuel Barber. L’esprit européen est là, néoromantique et touchant. La soprano propose également un autre compositeur américain, Aaron Copland et son Old Poem.

    Les compositeurs belges restent le fil conducteur du programme, que ce soit Alain Craens (1957), avec Droomballade, une page sombre et expressionniste. On découvrira sans doute également le compositeur belge August De Boeck (1865-1937) et ses deux pièces, Frissons de fleurs et Crépuscule, dans le plus pur style musique française et néoromantique. Un jeune compositeur est enfin mis à l’honneur, Noah Senden (Il pleure).

    Fleur Strijbos inclut une pièce de Richard Strauss. Compositeur génial, transition quasi parfaite entre le XIXe siècle romantique et le XXe siècle turbulent. Le Die Nacht op. 10, composé après la mort de son ami poète Ludwig Thuile, parle de la nature et de la nuit, miroirs des tourments d’une âme tourmentée par la mort inéluctable et par la nostalgie.

    Fleur Strijbos, Lacunes, avec Babette Craens (piano), Etcetera2026
    www.fleurstrijbos.com
    www.instagram.com/fleurstrijbos
    https://www.pietswerts.com

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"

  • Derrière les palmiers

    Les Cramés de la Bobine présentent à l'Alticiné de Montargis le film Derrière les palmiers. Il sera visible du 27 mai au 2 juin. Soirée débat le mardi 2 juin à 20H30.

    A Tanger, Mehdi voit sa relation avec Selma bouleversée lorsqu’il rencontre Marie, une riche Française dont les parents ont acheté une luxueuse villa dans la kasbah. Attiré par sa vie mondaine, il délaisse Selma, feignant d’ignorer que ses choix le rattraperont.

    Derrière les palmiers, drame franco marocain de Meryem Benm’Barek
    avec Sara Giraudeau , Driss Ramdi, Nadia Kounda, 100 mn, 2026

    Titre original : Behind the Palm Trees
    Scénario : Meryem Benm’Barek, Fyzal Boulifa
    https://www.cramesdelabobine.org/spip.php?article5223

    Voir aussi : "Une jeunesse indienne" 

  • O weh, ô douleurs !

    C’est comme un calembours qu'on peut lire le titre du dernier opus de l’Atelier de Musique. O Weh! serait-il une singulière immersion dans l’univers rock et urbain ? Que nenni ! Cet enregistrement live de b.records propose une programmation romantique de Gustav Mahler (1860-1911) et de son contemporain, certes moins connu, Max Reger (1873-1916). Il s’agit d’une captation de deux concerts à Deauville, respectivement les 27 avril 2024 et 26 avril 2025. Or, le O Weh!, comme le précise Pierre Dumpoussaud dans le livret de l’album, traduit la douleur du narrateur dans les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler.

    Le baryon français Stéphane Degout s’empare avec lyrisme et puissance des Lieder eines fahrenden Gesellen. Ces mélodies avaient une grande importance pour le compositeur viennois qui les travailla une quinzaine d’années avant de les jouer en 1885. À  l’époque, le romantisme règne en maître en Europe avant que la tornade contemporaine ne surgisse, à Vienne justement. En attendant, l’auditeur ou l’auditrice se laissera bercer par ces lieder qui nous parlent d’amour transi et de la nature reflétant les sentiments du héros pleurant sa bien-aimée dans "sa petite chambre sombre" (Wenn mein Schatz Hochzeit macht). Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler. Pour s’en convaincre, il faut s’arrêter sur le formidable Ging heut' morgen über's Feld, déambulation romantique sur la mélodie du premier mouvement de l’incroyable Première Symphonie de Mahler.

    L’Ensemble Ouranos et le Quatuor Hanson accompagnent avec magnétisme Stéphane Degout, parfaitement à l’aise dans cette œuvre prégnante et qui touche au cœur (Ich hab' ein glühend Messer). Nous sommes dans le romantisme dans ce qu’il a de plus brut. Le dernier lied, Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, s’appuie cette fois sur le troisième mouvement de la Première Symphonie de Mahler. Voilà qui rend cette longue mélodie (plus de sept minutes) aussi ample que puissante, y compris dans l’exacerbation des sentiments : "Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, / Die haben mich in die weite Welt geschickt. / Da mußt ich Abschied nehmen vom allerliebsten Platz! / O Augen blau, warum habt ihr mich angeblickt? / Nun hab' ich ewig Leid und Grämen!" ("Les deux yeux bleus de ma bien-aimée / M'ont envoyé dans le vaste monde. / Alors je dois dire adieu à cet endroit très cher. / Oh, yeux bleus ! Pourquoi m'avez-vous regardé ? / Maintenant j'ai un chagrin et une douleur éternels !").

     Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler

    Mort prématurément à l’âge de 43 ans, Max Reger n’a certainement pas eu la notoriété qu’il méritait, en dépit de sa grande production (plus de 500 œuvres) et de ses admirateurs (Honegger par exemple). Compositeur allemand romantique comme son homologue autrichien Mahler, il est présent ici avec la Suite romantique op. 125, dans la version réarrangée par Schönberg.

    Cette suite est composée de trois mouvements, Notturno, Scherzo et Finale. Le Romantisme de Reger devient, grâce à Schönberg, de l’expressionnisme, avec ses vagues bouleversantes (Notturno). On a trop dit que les premiers contemporains, dont Schönberg lui-même, avaient violemment étrillé leurs prédécesseurs classiques et romantiques. Or, c’est oublier cette adaptation vibrante et riante qui rend justice à Max Reger (Scherzo) et à cette œuvre tardive, composée quatre ans avant sa mort. D’ailleurs, il y a une dimension crépusculaire, en particulier dans le Finale, longue lamentation de plus de dix minutes pour laquelle Schönberg  vient apporter un lyrisme à la fois expressionniste et non sans retenues. Saluons l’interprétation de l’Ensemble Ouranos dirigé par Pierre Dumoussaud, aussi précis que subtil. Comme il le dit dans le livret, c’est passionnant de voir comment un compositeur aussi révolutionnaire que Schönberg s’empare de l’œuvre d’un compositeur traditionnel et romantique pour la relire et la réinventer. Voilà qui nous fait découvrir et en plus aimer Reger.

    La mezzo-soprano Aude Extrémo est au cœur de l’autre grande œuvre de cet opus, à savoir les fameux Kindertotenlieder op. 25,2 de Gustav Mahler. Littéralement "Chants sur la mort des enfants", ils ont été écrits par le poète Friedrich Rückert après la mort de deux de ses cinq enfants. Paradoxalement, Mahler a composé ce cycle de mélodies à partir de 1901, à une époque heureuse de sa vie. Quel incroyable contraste avec ces chants qui parlent de mort, de douleur et de malheur insupportable. Aude Extrémo s'affirme sans trembler, en dépit de l’ombre tutélaire de la grande Kathleen Ferrier. L’auditeur ou l’auditrice restera tétanisé par la manière dans la mezzo-soprano impose son timbre presque irréel (on pense au lied magnétique Wenn dein Mütterlein).

    Des rais lumineux percent dans ces chants funèbres (Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen) et tragique (In diesem Wetter, in diesem Braus), il n’en reste pas moins vrai que Mahler a offert dans ces lieder, réarrangés par Eberbard Kloke, un opus fondamental dans l’histoire du classique en général, et dans celui du romantisme tardif en particulier. Moderne quoi, yeah !

    Signalons enfin qu’Emmanuel Lantam a illustré cet album physique de b.records.

    O Weh!, L’Atelier de Musique, b•records, coll. Deauville, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/o-weh
    https://www.audeextremo.com
    https://www.facebook.com/p/St%C3%A9phane-Degout

    Voir aussi : "Élise Bertrand : "‘Il ne faut pas cesser d’être curieux’"
    "Point de bascule"

    "Chants d’amour, chants mystiques"

  • Les larmes ne se voient pas dans l'eau des piscines

    Remontons six ans en arrière, en 2020 plus précisément, année de la sortie de Celle qui pleurait sous l’eau (éd. Calmann-Lévy et au Livre de poche). Dans la véritable armée des auteurs français de polars, il y a Niko Tackian, pas forcément le plus connu mais indubitablement un romancier à découvrir et que l’on aime déjà.

    On suit le policier Tomar Khan, archétype du flic blasé et sanguin par nature. Dans le roman, ses défauts lui causent des bricoles, en l’occurrence, ici, une enquête de sa hiérarchie suite à un ancien meurtre. Pendant qu'il s'échine à se disculper, c’est sa collègue et amante Rhonda qui prend en main, avec pugnacité, une affaire de suicide. 

    Dans une piscine art-déco, une jeune femme est découverte noyée, victime a priori d’un suicide. Pratique et simple pour classer une enquête mais notre policière ne s’en laisse pas conter et s’intéresse à cette pauvre Clara.

    Pauvre Clara

    Souvent, les auteurs de polars ne savent paradoxalement pas faire dans l'efficacité : on a souvent droit à des pavés, des chapitres brefs mais nombreux et des fausses pistes jusqu’à la nausée. Rien de tel ici et voilà pourquoi Niko Tackian est à lire. Un roman d’un peu plus de 250 pages, une enquête au cordeau, certes complétée par une histoire bis autour de Tomar et d’un règlement de compte sur lui.

    L’auteur sait bien mener son histoire – ou ses histoires. Celle d’ailleurs de notre policier, harcelé par sa hiérarchie et en particulier l’ambitieuse, inquiétante et flamboyante substitute Ovidie Metzger, n’est pas la moins intéressante (que l’on pense aux scènes avec le dealer Momo et compagnie).

    Chez Tackian, pas de scénario alambiqué. Pas de scènes trash pour choquer un lectorat voyeur. Mais du réalisme et un auteur qui s’est solidement documenté, y compris sur les crimes sexistes. Car ce qui intéresse le plus Niko Tackian c’est de bâtir un roman de divertissement mai qui parle également de faits de société, ici les violences faites aux femmes.

    Une réussite sur toute la ligne. À découvrir, donc, pour les amateurs et amatrices de bons polars.

    Niko Tackian, Celle qui pleurait sous l’eau, éd. Calmann-Lévy, Le Livre de poche, 2020, 288 p.
    https://www.calmann-levy.fr/livre/celle-qui-pleurait-sous-leau-9782702166246
    https://www.livredepoche.com/livre/celle-qui-pleurait-sous-leau-9782253241683
    https://www.facebook.com/niko.tackian.auteur

    Voir aussi : "Naissance de Norek"