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  • O weh, ô douleurs !

    C’est comme un calembours qu'on peut lire le titre du dernier opus de l’Atelier de Musique. O Weh! serait-il une singulière immersion dans l’univers rock et urbain ? Que nenni ! Cet enregistrement live de b.records propose une programmation romantique de Gustav Mahler (1860-1911) et de son contemporain, certes moins connu, Max Reger (1873-1916). Il s’agit d’une captation de deux concerts à Deauville, respectivement les 27 avril 2024 et 26 avril 2025. Or, le O Weh!, comme le précise Pierre Dumpoussaud dans le livret de l’album, traduit la douleur du narrateur dans les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler.

    Le baryon français Stéphane Degout s’empare avec lyrisme et puissance des Lieder eines fahrenden Gesellen. Ces mélodies avaient une grande importance pour le compositeur viennois qui les travailla une quinzaine d’années avant de les jouer en 1885. À  l’époque, le romantisme règne en maître en Europe avant que la tornade contemporaine ne surgisse, à Vienne justement. En attendant, l’auditeur ou l’auditrice se laissera bercer par ces lieder qui nous parlent d’amour transi et de la nature reflétant les sentiments du héros pleurant sa bien-aimée dans "sa petite chambre sombre" (Wenn mein Schatz Hochzeit macht). Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler. Pour s’en convaincre, il faut s’arrêter sur le formidable Ging heut' morgen über's Feld, déambulation romantique sur la mélodie du premier mouvement de l’incroyable Première Symphonie de Mahler.

    L’Ensemble Ouranos et le Quatuor Hanson accompagnent avec magnétisme Stéphane Degout, parfaitement à l’aise dans cette œuvre prégnante et qui touche au cœur (Ich hab' ein glühend Messer). Nous sommes dans le romantisme dans ce qu’il a de plus brut. Le dernier lied, Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, s’appuie cette fois sur le troisième mouvement de la Première Symphonie de Mahler. Voilà qui rend cette longue mélodie (plus de sept minutes) aussi ample que puissante, y compris dans l’exacerbation des sentiments : "Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, / Die haben mich in die weite Welt geschickt. / Da mußt ich Abschied nehmen vom allerliebsten Platz! / O Augen blau, warum habt ihr mich angeblickt? / Nun hab' ich ewig Leid und Grämen!" ("Les deux yeux bleus de ma bien-aimée / M'ont envoyé dans le vaste monde. / Alors je dois dire adieu à cet endroit très cher. / Oh, yeux bleus ! Pourquoi m'avez-vous regardé ? / Maintenant j'ai un chagrin et une douleur éternels !").

     Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler

    Mort prématurément à l’âge de 43 ans, Max Reger n’a certainement pas eu la notoriété qu’il méritait, en dépit de sa grande production (plus de 500 œuvres) et de ses admirateurs (Honegger par exemple). Compositeur allemand romantique comme son homologue autrichien Mahler, il est présent ici avec la Suite romantique op. 125, dans la version réarrangée par Schönberg.

    Cette suite est composée de trois mouvements, Notturno, Scherzo et Finale. Le Romantisme de Reger devient, grâce à Schönberg, de l’expressionnisme, avec ses vagues bouleversantes (Notturno). On a trop dit que les premiers contemporains, dont Schönberg lui-même, avaient violemment étrillé leurs prédécesseurs classiques et romantiques. Or, c’est oublier cette adaptation vibrante et riante qui rend justice à Max Reger (Scherzo) et à cette œuvre tardive, composée quatre ans avant sa mort. D’ailleurs, il y a une dimension crépusculaire, en particulier dans le Finale, longue lamentation de plus de dix minutes pour laquelle Schönberg  vient apporter un lyrisme à la fois expressionniste et non sans retenues. Saluons l’interprétation de l’Ensemble Ouranos dirigé par Pierre Dumoussaud, aussi précis que subtil. Comme il le dit dans le livret, c’est passionnant de voir comment un compositeur aussi révolutionnaire que Schönberg s’empare de l’œuvre d’un compositeur traditionnel et romantique pour la relire et la réinventer. Voilà qui nous fait découvrir et en plus aimer Reger.

    La mezzo-soprano Aude Extrémo est au cœur de l’autre grande œuvre de cet opus, à savoir les fameux Kindertotenlieder op. 25,2 de Gustav Mahler. Littéralement "Chants sur la mort des enfants", ils ont été écrits par le poète Friedrich Rückert après la mort de deux de ses cinq enfants. Paradoxalement, Mahler a composé ce cycle de mélodies à partir de 1901, à une époque heureuse de sa vie. Quel incroyable contraste avec ces chants qui parlent de mort, de douleur et de malheur insupportable. Aude Extrémo s'affirme sans trembler, en dépit de l’ombre tutélaire de la grande Kathleen Ferrier. L’auditeur ou l’auditrice restera tétanisé par la manière dans la mezzo-soprano impose son timbre presque irréel (on pense au lied magnétique Wenn dein Mütterlein).

    Des rais lumineux percent dans ces chants funèbres (Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen) et tragique (In diesem Wetter, in diesem Braus), il n’en reste pas moins vrai que Mahler a offert dans ces lieder, réarrangés par Eberbard Kloke, un opus fondamental dans l’histoire du classique en général, et dans celui du romantisme tardif en particulier. Moderne quoi, yeah !

    Signalons enfin qu’Emmanuel Lantam a illustré cet album physique de b.records.

    O Weh!, L’Atelier de Musique, b•records, coll. Deauville, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/o-weh
    https://www.audeextremo.com
    https://www.facebook.com/p/St%C3%A9phane-Degout

    Voir aussi : "Élise Bertrand : "‘Il ne faut pas cesser d’être curieux’"
    "Point de bascule"

    "Chants d’amour, chants mystiques"

  • Les larmes ne se voient pas dans l'eau des piscines

    Remontons six ans en arrière, en 2020 plus précisément, année de la sortie de Celle qui pleurait sous l’eau (éd. Calmann-Lévy et au Livre de poche). Dans la véritable armée des auteurs français de polars, il y a Niko Tackian, pas forcément le plus connu mais indubitablement un romancier à découvrir et que l’on aime déjà.

    On suit le policier Tomar Khan, archétype du flic blasé et sanguin par nature. Dans le roman, ses défauts lui causent des bricoles, en l’occurrence, ici, une enquête de sa hiérarchie suite à un ancien meurtre. Pendant qu'il s'échine à se disculper, c’est sa collègue et amante Rhonda qui prend en main, avec pugnacité, une affaire de suicide. 

    Dans une piscine art-déco, une jeune femme est découverte noyée, victime a priori d’un suicide. Pratique et simple pour classer une enquête mais notre policière ne s’en laisse pas conter et s’intéresse à cette pauvre Clara.

    Pauvre Clara

    Souvent, les auteurs de polars ne savent paradoxalement pas faire dans l'efficacité : on a souvent droit à des pavés, des chapitres brefs mais nombreux et des fausses pistes jusqu’à la nausée. Rien de tel ici et voilà pourquoi Niko Tackian est à lire. Un roman d’un peu plus de 250 pages, une enquête au cordeau, certes complétée par une histoire bis autour de Tomar et d’un règlement de compte sur lui.

    L’auteur sait bien mener son histoire – ou ses histoires. Celle d’ailleurs de notre policier, harcelé par sa hiérarchie et en particulier l’ambitieuse, inquiétante et flamboyante substitute Ovidie Metzger, n’est pas la moins intéressante (que l’on pense aux scènes avec le dealer Momo et compagnie).

    Chez Tackian, pas de scénario alambiqué. Pas de scènes trash pour choquer un lectorat voyeur. Mais du réalisme et un auteur qui s’est solidement documenté, y compris sur les crimes sexistes. Car ce qui intéresse le plus Niko Tackian c’est de bâtir un roman de divertissement mai qui parle également de faits de société, ici les violences faites aux femmes.

    Une réussite sur toute la ligne. À découvrir, donc, pour les amateurs et amatrices de bons polars.

    Niko Tackian, Celle qui pleurait sous l’eau, éd. Calmann-Lévy, Le Livre de poche, 2020, 288 p.
    https://www.calmann-levy.fr/livre/celle-qui-pleurait-sous-leau-9782702166246
    https://www.livredepoche.com/livre/celle-qui-pleurait-sous-leau-9782253241683
    https://www.facebook.com/niko.tackian.auteur

    Voir aussi : "Naissance de Norek"