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violon

  • Honneur aux dames

    Il est probable que les noms de Mel Bonis, Amy Beach, Amanda Röntgen-Maier, Rebecca Clarke et Dora Pejačević ne diront rien à la plupart des auditeurs et auditrices. Clara Schumann, Nadia et Lili Boulanger un peu plus. Ces compositrices oubliées font l’objet d’un passionnant album de compilation, Ladies First (Indésens) interprété par deux autres femmes, la violoniste suisse Rachel Kolly et la pianiste indo-américaine Pallavi Mahidhara.

    Voilà qui est à la fois audacieux et pertinent, tant il est indispensable de sortir de l’enfer de l’oubli ces musiciennes – parce qu’elles étaient justement musiciennes - et pas musiciens.

    On tombe d’emblée sous le charme de la Sonate en si mineur d’Amanda Röntgen-Maier (1853-1894). Disparue prématurément à l’âge de 41 ans, cette violoniste et compositrice suédoise, reconnue à sa juste valeur, a du, comme beaucoup de femme de cette génération, mettre fin à sa carrière publique. La Sonate pour violon date de 1878. Elle a 25 ans et prouve la grande maîtrise d’une pièce tendue, solide et aux lignes mélodiques irrésistibles (Allegro). Le mouvement lent Andantino a cette facture néo-romantique surfant sur les influences de Robert Schumann, Félix Mendelssohn ou Brahms. Plus enlevé est l’Allegro molto vivace, et néanmoins emprunt de nostalgie.

    Mel Bonis (1858-1937) est une compositrice française, toujours très peu jouée et enregistrée. Elle a pourtant laissé un catalogue de près de 200 œuvres. Sa Pièce n° 2, avec ici l’Allegretto non troppo, Op. 84 est présentatrice des influences de la musique française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. L’influence de Gabriel Fauré et de Debussy est évidente dans cette pièce de 1910 néo-classique, saluée par Saint-Saens qui alla jusqu’à s’étonner… qu’une femme puisse écrire si bien. Le violon de Rachel Kolly et le piano de Pallavi Mahidhara font planer une lumière étrange sur court mouvement.

    On peut remercier Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara d’avoir pris leur "bâton de pèlerin"

    La notoriété de Clara Schumann (1819-1896) n’est plus à faire ; mais que ce fut long et dur, tant son mari Robert lui a fait de l’ombre. Ses Trois romances pour violon et piano op. 22 sont proposées. Le romantisme est roi dans cette œuvre datant de 1855.

    Amy Beach (1867-1944) a connu la gloire comme interprète dans son pays, les États-Unis, mais aussi en tournée en Europe. On la découvre ou redécouvre ici dans une Romance, son opus 23 dédiée à la violoniste Maud Powell. Nous sommes en 1893 et les artistes américaines sont encore très marqués par les influences du vieux continent. Très bientôt, ils ou elles parviendront à imposer leur propre langage. En attendant, nous voilà avec une romance à la facture néo-romantique, élégante et délicate, qui a fait le succès de la musicienne, et que Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara interprètent avec un plaisir visible.

    Dora Pejačević (1885-1923) est une vraie belle découverte. Cette compositrice croate a beau avoir appartenu à l’aristocratie austro-hongroise (elle était comtesse), elle est, à sa façon, une révolutionnaire – oubliée, hélas, en raison de son sexe. Elle a baigné dans un milieu intellectuel particulièrement revigorant – Ibsen, Thomas Mann, Rilke, Kierkegaard ou Nietzsche. Voilà qui forge un caractère, un tempérament et un langage ! Elle a aussi été une interprète ayant couru les salles de spectacle dans toute l’Europe. Sa Sonate pour violon n° 2 "Slavique", op. 42 date de 1919. Elle a en fait été écrite en 1917, en pleine première guerre mondiale, au cours de laquelle l’artiste s’est courageusement engagée comme ambulancière. Dora Pejačević n’entend pas se laisser enfermer dans un style. Le romantisme côtoie l’expressionnisme. Au rythme dansant de l’Allegro, qui n’est pas dénué de noirceur ni d’éclats de passion voire de colère, répond une sorte de chant funèbre qu’est l’Andantino, lancinant et implacable par moment, souvent bouleversant dans cette pièce qui nous parle surtout de la fin d’un monde et d’une époque. Rappelons que nous sommes à l’époque durant la Grande Guerre. Même le dernier mouvement Allegro molto vivace, vif et rythmé, ressemble à une danse macabre, d’une grande modernité – comme d’ailleurs l’ensemble de l’opus. Sacré pari et bonne idée pour Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara que d’avoir eu l’idée de proposer cette formidable musicienne qui mériterait d’être plus présente en concerte et en album.

    Nadia Boulanger (1887-1979) et sa sœur Lili Boulanger (1893-1918) n’ont pas été oubliées, tant ces deux femmes (la seconde est morte prématurément à l’age de 24 ans) sont des exceptions en musique classique. Elles ont été admirées, sont toujours jouées et ont eu une influence majeure dans la musique du XXe siècle. Rachel Kollu a adapté pour violon et piano la pièce Soleils couchants de Nadia Boulanger datant de 1905. Nous sommes en pleine Belle Époque. Le symbolisme et le néoromantisme imprègnent cette pièce mystérieuse. Il s’agit d’une mise en musique d’une pièce de Verlaine. On y devine des accents impressionnistes et debussyens, interprétés avec subtilité par  Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara.

    Toujours dans une veine néoromantique, l’auditeur ou l’auditrice se laissera bercer par sa Nocturne de 1911 et l’alerte Cortège de 1914, quelques années après sa mort qui a laissé inconsolable sa sœur Nadia.

    L’album se termine par une dernière découverte, en l’occurrence la compositrice anglaise Rebecca Clarke (1886-1979). La pièce Midsummer Moon date de 1926. Il faut saluer sa modernité, sans pour autant que le classicisme soit balayé. Une grande mélancolie règne sans cette œuvre. Rebecca Clarke était une altiste reconnue comme altiste géniale et a tourné en Europe et dans le monde. Voilà une artiste farouchement éprise de liberté, ce que l’on devine à l’écoute de ce morceau semblant faire la synthèse entre romantisme debussyen et expressionnisme. En trois mots : indépendance, audace et génie.

    On peut remercier Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara d’avoir pris leur "bâton de pèlerin" pour donner une chance à ces consœurs que l’on fini, comme elles par aimer.

    Elles méritent d’entrer dans le répertoire aussi naturellement qu’une mélodie de Fauré, une ballade de Brahms ou une suite de Debussy. 

    Ladies First, Bonis – Schumann – Beach – Boulanger,
    Rachel Kolly (violon) et Pallavi Mahidhara (piano), Indésens Calioppe, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/ladies-first
    http://rachelkolly.com
    https://www.facebook.com/rachelkolly
    https://www.pallavimahidhara.com
    https://www.facebook.com/pallavimahidharapianist

    Voir aussi : "Brahms doublement suisse (et même triplement)"

     
     
     
     
     
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  • Au cœur de l’Europe

    L’enchantement dont il est question nous vient du hautboïste Philippe Tondre et de la pianiste Danae Dörken. Dans un enregistrement de Klarthe, le duo nous propose un programme venu de compositeurs de l’Europe de l’Est. Voilà pour l’explication du titre.

    Les deux noms les plus connus sont le Hongrois Antal Doráti (1906-1988) et le Tchèque Bohuslav Martinů (1890-1959). Philippe Tondre présente ainsi cet album : "Avec Eastern Enchantment, j'achève une trilogie discographique qui m'a conduit à travers les grandes traditions musicales allemande et française, et qui me mène aujourd'hui au cœur du répertoire slave et hongrois. Cet album n'est pas une simple continuité, c'est une déclaration de passion, d'intensité et de cette profondeur saisissante qui caractérise la musique de cette région."

    De Dorati, on retient surtout sa carrière de chef d’orchestre. Pour autant, il a aussi composé, des œuvres qui sont par ailleurs de plus en plus jouées. Parmi ces pièces, il y a ce Duo Concertante pour hautbois et piano, assez tardif dans sa carrière (1983).

    Philippe Tondre et Danae Dörken prennent à bras le corps cette pièce de musique de chambre plongeant dans l’âme slave. Cette expression un peu bateau illustre en tout cas la densité, les excès, la passion et les hauts et bas des deux mouvements. Les rythmes alternent, se répondent, faisant appel tour à tour à la déclaration amoureuse, aux tourments intérieurs, à l’apaisement ou à la nostalgie. Au hautbois intense et expressif du franco-britannique Philippe Tondre vient répondre le piano joueur et complice de sa pianiste germano-grecque Danae Dörken. Le Molto Vivace a je ne sais quoi d’oriental dans ses accents, des accents même rieurs par moment. Le hautbois donne à ce morceau contemporain une immédiate sympathie, en particulier dans la partie lente. Le folklore et le moderne se répondent dans une belle symbiose.

    Découverte tragique

    Pavel Hass (1899-1944) est une vraie découverte. Une découverte en réalité tragique car ce compositeur tchèque et juif, élève de Leoš Janáček, a été déporté pendant la seconde guerre mondiale, puis déplacé dans le sinistre camp-ghetto de Theresienstadt, avant d’être assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz en décembre 1941. Il avait 45 ans. Philippe Tondre et Danae Dörken proposent sa Suita pour hautbois et piano opus 17, composée entre 1939 et 1941. Des années sombres évidemment, comme le sont les trois mouvements Furioso, Con fuoco et Moderato. Les deux instrumentistes donnent à entendre un compositeur remarquable, relativement peu joué et poignant dans son expressivité. L’auditeur ou l’auditrice trouvera cependant un peu d’élan de vie, cette vie qui ne demande qu’à s’épanouir dans les ténèbres. Il faut toute la finesse et la subtilité de Philippe Tondre et Danae Dörken pour apporter de la couleur et de la lumière dans cette pièce comme hors du monde (Moderato).

    Autre découverte, autre Tchèque, le compositeur Klement Slavický (1910-1999). On peut remercier Philippe Tondre et Danae Dörken de nous proposer sa Suita pour Hautbois et Piano. Composée entre 1956 et 1960, elle illustre le chemin artistique d’un musicien s’emparant du folklore de son pays pour le faire entrer dans la modernité. Il y a cette Pastorale mystérieuse dans laquelle semblent planer des ombres bienfaisantes. Il y a ensuite ce Scherzo, rythmé et dansant, à la fois diabolique et entêtant. Il y a aussi ce mouvement Triste (Molto Tranquillo), servi par le hautbois dont Philippe Tondre tire mille couleurs, des plus pures aux plus inquiétantes. Saluons aussi la pianiste Danae Dörken capable d’accompagner sans s’effacer, d’imposer sans écraser et de faire surgir des accents inédits au détour d’une mesure, d’une note. La Suita de Slavický se termine avec une singulière Bacchanale Rustico. Enlevée, pour ne pas dire échevelée, elle offre à l’auditeur ou l’auditrice une page lumineuse et joyeuse. Cela sonne comme une fête païenne et slave, nourrie par le folklore morave cher au cœur au compositeur tchèque.

    L’enregistrement se termine avec le Quatuor pour hautbois, violon, violoncelle et piano H. 315 de Bohuslav Martinů. L’influence du compositeur tchèque a été considérable. Influencé par la musique française du XXe siècle – Ravel, Dukas mais aussi Debussy – il a su faire son chemin grâce à l’apport du folklore de son pays. L’harmonie est là, à l’exemple de ce quatuor que proposent Philippe Tondre et Danae Dörken, accompagnés par la violoniste Sarah Christian et le violoncelliste Maximilian Horning. Martinů est un compositeur très apprécié dans le milieu classique et contemporain. On le comprend aisément à l’écoute de cette pièce de musique de chambre écrite en 1947. Un enchantement venu, là encore, du l’est de l’Europe. 

    Eastern Enchantment, Philippe Tondre (hautbois), Danae Dörken (piano),
    Sarah Christian (violon) et Maximilian Horning (violoncelle), Klarthe, 2026

    https://www.klarthe.com/index.php/fr/eastern-enchantment-detail
    https://www.philippetondre.com
    https://danae-doerken.com

    Voir aussi : "À la recherche de Philippe Malhaire"

  • À la recherche de Philippe Malhaire

    Quatre œuvres composent cet album consacré à Philippe Malhaire, avec la pianiste Fanny Prandi en véritable maître de cérémonie. Du haut de ses quelque 40 ans, le compositeur peut se targuer d’une œuvre déjà prolifique. Dans l’album Clartés obscures, les éditions Klarthe ont choisi de proposer des pièces pour musique de chambre, à savoir sa Suite mineure pour piano, Une Petite Plaisanterie pour voix et piano, la singulière Cathédrale, incroyable œuvre pour piano à quatre mains et une Suite pour violon et piano.

    Dès les premières notes de sa Suite mineure, datée 2023, l’auditeur ou l’auditrice devine qu’il va entrer dans un univers singulier, une Confusion des Temps comme le titre la première partie. Compositeur contemporain, Philippe Malhaire refuse l’aplomb musical. Il va mezza-voce dans un paysage quelque part entre Debussy, Satie (Le Parfum de la fée ou l’oriental Rindu). Satie fait d’ailleurs partie de son panthéon. Voilà qui prouve l’esprit d’indépendance du compositeur.

    Écouter cette Suite c’est se balader dans une période indistincte, entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle. Alfred Schnittke, trop oublié, fait également partie de ses musiciens fétiches. Sauf que nous sommes bel et bien après 2020. Fanny Prandi interprète avec tact La Milady, une pièce empreinte d’une grande nostalgie – et modernité. On peut parler d’une forme de romantisme, mais ce serait un romantisme nourri des désastres du XXe siècle et des angoisses de ce millénaire commençant. La nudité de l’énigmatique et inquiet Orgueil du Scorpion frappe comme une évidence. Fin d’un Homme est plus que crépusculaire ; c’est une marche funèbre. Le piano se fait écrasant et désespéré. Il remplit l’espace et donne à entendre un compositeur décidément à découvrir. La Suite mineure se termine avec L’Ombre souveraine, une dernière partie moins spectaculaire, contrairement à ce que dit le titre, qu’épurée et finalement noble et d’une grande dignité.

    Satie… Tiens, hasard ?

    La Petite Plaisanterie a été écrite en 2024 pour mezzo-soprano et piano. Cette mélodie déploie sa complainte, un texte extrait d’une nouvelle éponyme de Tchekhov traduit du russe par le compositeur himself. Récit d’une déclaration d’amour sous la neige. Souvenirs, souvenirs… Philippe Malhaire s’empare ici d’un genre assez rare : celui de la mélodie qui a pourtant eu son moment de gloire dans le répertoire de musique française de la fin XIXe et du début du XXe siècle. Cette adaptation sobre d’un texte littéraire rappelle un exercice similaire du siècle dernier : le Socrate, d’après Platon (Le Banquet, Phèdre, Phédon) par... Satie ! Tiens, hasard ?

    Composée en 2020, Cathédrale se présente comme un ensemble de 7 préludes pour piano à quatre mains. Voilà qui ne peut que séduire. L’auditeur ou l’auditrice se laisseront happer par une construction sonore imposante – une cathédrale musicale, donc. On pense à Volée, qui ouvre l’opus. Philippe Malhaire semble poser ses yeux en hauteur, avec respect (Statuaire, Nef, le coloré et impressionnant Abside). Il met en musique, comme rarement avant lui, ces constructions humaines honorant (le recueilli Prière) autant que défiant le Dieu qu’elles sont sensées représenter. Le livret de l’album insiste à juste titre sur les influences de la polyphonie médiévale (Tombeau de Machaut), preuve que le compositeur contemporain entend bien tracer son chemin vers le modernisme sans jamais abandonner en cours de route ses aînés. Cathédrale, derrière sa nudité apparente, brille de mille éclats. A-t-on déjà entendu mis en musique, à l’instar de Vitraux, la lumière de ces lieux majestueux ?

    On parlait de Satie. L’influence du compositeur français est au centre de la Suite pour violon et piano. Aucun doute à l’écoute de ces titres éloquents : Humoresque, Malinconia, Trance, Invenzione et Catarsi. Comme pour les autres pièces de l’album, Philippe Malhaire choisit la concision pour ces mouvements faussement futiles (Humoresque). On dirait que tout l’esprit de l’auteur des Gymnopédies est là : irrévérencieux, libre (Trance), attachant mais aussi hypersensible, voire tragique (Malinconia), entre classicisme et modernité, à l’instar du formidable Invenzione, dans lequel Jean-Sébastien Bach aurait été téléporté dans une autre dimension. Malin, séduisant et aussi diablement audacieux. 

    Philippe Malhaire, Clartés obscures, Fanny Prandi (piano), Camille Bauer (mezzo-soprano), Sylvain Combaluzier (piano) et Stéphanie Moraly (violon), Klarthe, 2026
    https://www.klarthe.com/index.php/fr/clartes-obscures-philippe-malhaire-detail
    https://www.philippe-malhaire.com
    https://www.facebook.com/philippe.malhaire.9
    https://www.instagram.com/fannyprandi

    Voir aussi : "L’autre Reine des Neiges"
    "Romance en musique"

  • Élise Bertrand : "Il ne faut pas cesser d’être curieux"

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    © ReneMayerCohen

    Bla Bla Blog avait parlé du dernier album d’Élise Bertrand, Talisman. Une nouvelle preuve du talent dingue de la compositrice et violoniste. Nous avons voulu la rencontrer et l’interroger. Voilà une occasion rare de mettre à l’honneur la musique contemporaine.

    Bla Bla Blog – Bonjour Élise. Vous faites partie des compositrices et des musiciennes très en vue. Comment décririez-vous votre parcours ? Et d’abord, la musique a-t-elle toujours été une évidence ?
    Élise Bertrand – À tout instant la musique a été une évidence, étant donné sa présence dans ma vie depuis toujours. Un piano à queue était installé à la maison, avec une famille qui avait instauré un climat musical et mélomane dans lequel j’ai baigné dès l’enfance. Mon apprentissage de la musique a commencé par le piano à 5 ans, puis le violon à 8 ans et enfin la composition, en autodidacte, par le biais de l’improvisation à 11 ans. Je ne me souviens pas d’avoir appris à lire et à écrire avant d’apprendre à lire la musique. C’est sûrement le cas, malgré tout, mais d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours joué et écouté de la musique, et c’est cela qui crée un vrai lien, intime avec cet art. Lorsque l’on est enfant, la notion de profession ne se situe évidemment pas au même niveau que lorsqu’on est jeune adulte, surtout dans une branche comme la musique. Je dirais que mon parcours s’est alors développé d’une façon très naturelle, et surtout, très diversifiée, par la pratique à la fois de deux instruments, mais aussi du chant, de la culture musicale etc… ce qui est une chance.
     
    BBB – Parmi vos professeurs, il y a eu Nicolas Bacri. Je crois qu’il a eu une grande importance dans votre carrière. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur lui. Que vous a-t-il apporté ?
    EB – J’ai rencontré Nicolas Bacri à l’âge de 14 ans, lorsque j’étais étudiante au CRR de Paris, en violon. Nous jouions en orchestre l’une de ses œuvres, et à la fin d’une des répétitions, je suis allée le voir simplement en expliquant que je composais depuis trois ans, toute seule, de mon côté. Il m’a prise très au sérieux malgré mon si jeune âge et m’a proposé de lui envoyer mes esquisses, ce que j’ai fait, sans pour autant m’attendre à une quelconque réponse de sa part. Mais moins d’un mois après, il m’avait répondu, intrigué et encourageant, en me proposant de travailler ensemble par sessions, lorsqu’il viendrait à Paris. C’est ce que nous avons fait pendant un peu moins de six ans. J’ai aussi été officiellement son élève au CRR de Paris où j’ai obtenu un DEM de composition musicale, avant d’entrer en cursus d’écriture supérieure au CNSM. Cette formation avec Nicolas a été un soutien très important. Je pouvais compter sur lui, son exigence, son intégrité, son soutien. Lorsque l’on a 14 ans, c’est très important. Il est l’un des premiers à avoir cru en moi, et cela aussi, donnait des ailes. Nous avons travaillé certaines fois très rapidement, certaines fois de manière beaucoup plus approfondie les pièces que je composais. Je lui montrais toutes mes pièces. La plupart du temps il ne proposait aucune modification, ou seulement de minimes détails. C’étaient en réalité la démarche de la forme et la pratique du contrepoint qui l’intéressaient davantage. Vers mes vingt ans, j’ai progressivement ressenti le besoin de prendre mon envol. Cela s’est fait naturellement, et entre temps d’autres personnalités ont été marquantes dans mon parcours, je pense notamment à Thierry Escaich qui était mon professeur de fugue au CNSM, ou à Guillaume Connesson dont la science de l’orchestration est inépuisable.

    BBB – Vous venez de sortir votre deuxième album, Talisman. Le nom d’un album n’est jamais choisi par hasard. Cela veut-il dire que ce nouvel opus, ce « talisman » tient place particulière pour vous ?
    EB – Toutes les pièces que l’on compose ont un sens particulier pour nous, selon le moment de notre vie où on les écrit, le destinataire de l’œuvre, l’instrument pour lequel l’on compose... Un attachement chaque fois différent s’opère. Du Poème pour piano au sextuor vocal Ce qui dure, mon talisman musical et intime s’est peu à peu créé. La sélection de pièces que j’ai souhaité mettre en perspective sous le prisme de l’élocution sonore – la parole des instruments, la parole des voix humaines – et de l’univers plus abstrait du langage, comprend mes deux cycles pour voix et piano : Trois mélodies sur des poèmes d’Eluard pour soprano et piano, Âme de Nuit pour mezzo-soprano et piano ainsi que Ce qui dure pour sextuor vocal a capella. En miroir, trois pièces instrumentales à dominante poétique que sont le Poème pour piano, la Sonate-Poème pour violon et piano et Psalmodie pour trio avec clarinette. Première œuvre de ma production alliant le violon et le piano, mes deux instruments, la Sonate-Poème révèle le plus intime de ma personnalité, comme une genèse à ma Sonate pour violon seul et ma pièce pour piano Dans les abysses de lumière. Ces deux dernières pièces, inséparables dans mon esprit et jumelles de chronologie, m’offrent un retour à l’intimité de l’écriture pour mes deux instruments de prédilection, compagnons de chaque jour. La maîtrise du violon et du piano m’a donné un accès immédiat à la réalisation instrumentale de mon imaginaire sonore. En m'incitant à composer ce qu'au violon comme au piano j'aurais plaisir à jouer, l'instrumentiste en moi venait compléter et façonner la partition au fur et à mesure de son écriture.

    "J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs !"

    BBB – Comment s’est porté votre choix des artistes qui vous accompagnent dans cet opus ? D’ailleurs, est-ce vous qui les avez approchés ?
    EB – Le choix des interprètes a été une évidence car pour plusieurs pièces, les musiciens du disque étaient également les dédicataires (Adèle Charvet pour Âme de Nuit, Raphaël Sévère et Nathanaël Gouin pour Psalmodie, Emmanuelle Demuyter pour les Mélodies, Les Métaboles et Léo Warynski pour Ce qui dure). Je souhaite leur exprimer toute ma gratitude pour leur confiance, leur travail, leur sensibilité…

    BBB – Avez-vous senti qu’ils étaient intimidés de jouer vos pièces devant vous et avec vous ?
    EB – Absolument pas et heureusement ! Il y a une relation de confiance et d’estime mutuelle qui a créé un climat à la fois sain et très agréable durant les répétitions et l’enregistrement. Pour plusieurs des pièces du disque, les musiciens avaient déjà chanté/joué en concert les partitions qu’ils allaient enregistrer pour mon disque, ce qui les aidait aussi à se sentir dans une plus grande intimité avec les pièces en question. La sensation de vécu, particulièrement pour la musique d’aujourd’hui, est extrêmement importante et permet de pouvoir mieux s’approprier la pièce.

    BBB – La poésie tient la première place dans cet album. Pouvez-vous dire comment vous avez choisi les textes que vous avez mis en musique ? Je pense en particulier à Claude Roy et Sully Prudhomme, deux auteurs pas forcément les plus connus.
    EB – J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs ! Explorer des répertoires méconnus est une passion depuis plusieurs années. Je dirais que c’est le même goût teinté de curiosité qui me pousse à découvrir des auteurs moins connus et à voir en eux le potentiel d’être mis en musique. Claude Roy entrait dans la thématique de la nuit pour le cycle Âme de Nuit, tandis que Ce qui dure est depuis longtemps l’un de mes poèmes favoris, alliant la simplicité du discours à la profondeur du sens donné à la vie qui s’écoule. Récemment, j’ai mis en musique la Prière d’Antonin Artaud pour soprano et orchestre (de nouveau avec Emmanuelle Demuyter). Cette fois-ci, le surréalisme du poète a été extrêmement inspirant pour moi, notamment du point de vue du climat général de la pièce et de l’orchestration. Cette poésie à la fois fervente, mystérieuse, dont la supplique s’adresse peut être à Dieu, invite le lecteur (et l’auditeur) dans une quête de sens. Nécessité vitale - presque une question de survie - dans des œuvres comme L’Ombilic des limbes ou Le Pèse Nerfs, l’écriture d’Artaud s’apparente à une tentative désespérée de se reconstruire intérieurement.

    BBB – Musicalement, on sent chez vous une grande audace et beaucoup d’influences se mêlant : le romantisme, la Seconde école de Vienne, la musique française du début du XXe siècle mais aussi la musique sacrée (on pense à Duruflé). Quels compositeurs ou compositrices et quelles œuvres vous inspirent ?
    EB – Je ne dirais pas qu’il y a une influence assumée de certains compositeurs en particulier pour ensuite composer… mais je crois cependant en l’impact sur notre esprit de certaines œuvres pour lesquelles on éprouve de la fascination. L’état euphorique et profondément bouleversé à la fois, une sorte d’état de transe - après avoir écouté pour la première fois la Walkyrie, Wocceck ou Le Roi Roger de Szymanowski, le 3e Quatuor de Schnittke, la Chaconne de Gubaïdulina, le Concerto pour orchestre de Bartok, La Vengeance de Médée de Barber, ou encore la suite Scythe de Prokofiev - provoque une montée d’adrénaline, une force puissante qui prépare à la fois l’esprit et le corps à composer, tel un besoin irrépressible. La plupart du temps, cependant, je compose en dehors de ces moments précis et recrée en moi, pour la pièce que j’écris, cet état très spécifique extrêmement porteur.
     
    BBB – Après la sortie de votre premier album, Bla Bla Blog avait parlé de vous comme d’une "ultra moderne romantique". Est-ce que ce qualificatif vous convient ?
    EB – Tout à fait ! Le romantisme n’est pour moi aucunement associé à une époque ou un langage en particulier. Il est un désir de rester fidèle à ce que l’on est, à ce que les êtres ont de plus cher, de plus profond et de sincère. En musique, cela se traduit selon moi au travers du lyrisme, de l’harmonie et de la ligne mélodique.

    BBB – Que pourriez-vous dire aux personnes hésitant à aller vers le répertoire contemporain que l’on dit souvent exigeant ?
    EB – Je crois que l’être humain n’est pas spontanément enclin à explorer l’inconnu et sa zone d’inconfort, quel que soit le domaine. C’est pourtant dans ces zones de frontière ou même au-delà des frontières de notre "territoire" de connaissance que l’on se rencontre soi-même, que l’on s’éprouve, par la tolérance, la curiosité, l’engagement. Pour aborder le répertoire contemporain d’un point de vue musical, il me semble pertinent d’écouter les grandes œuvres du début du XXe siècle et les différents chemins esthétiques qu’elles ont engendré. Les ramifications stylistiques au cours du XXe siècle sont si nombreuses et les évolutions des compositeurs tout au long de leur vie parfois très impressionnantes ! Je crois surtout qu’il ne faut pas cesser d’être curieux.

    BBB – Quels sont vos projets pour cette année et pour les années qui vont suivre ? Des concerts ? Des festivals ? Un autre album ?
    EB – Beaucoup de concerts et de commandes prévus pour la suite de 2026 et 2027, en effet! Dans l’actualité immédiate, nous enregistrons avec Gaspard Thomas notre premier disque de sonate qui sortira en février 2027 sur le label Évidence Classics.

    BBB – Sur Bla Bla Bog, nous aimons bien interroger nos invité·e·s sur leurs goûts. Quels sont vos plus gros coups de cœur, en matière de musique, bien sûr, mais aussi côté lecture, films, séries ou expositions ?
    EB – En matière de musique, j’en ai cité quelques uns plus haut dont la liste ne saurait jamais être exhaustive ! J’aime énormément lire et je citerais trois auteurs qui me touchent particulièrement, Gabriel Garcia Marquez, Hermann Hesse et Romain Gary dont je lis actuellement Les Enchanteurs. Chacun à leur manière, ils accèdent par une sensibilité à fleur de peau à la fantaisie, tantôt sombre, rêveuse ou ironique, mais chaque fois avec une imagination hors norme. Côté septième art, je suis très sensible aux films historiques ; ils nous plongent dans la réalité avec un grand sens artistique. Je pense notamment aux films Apocalypse now, Mission, Invincible ou bien La Liste de Schindler. Les films futuristes-dystopiques tels que Blade Runner en sont le versant opposé. C’est quelque chose que j’aime aussi beaucoup découvrir. Quant aux expositions, j’ai si peu de temps que j’ai une préférence pour ce qui m’inspire le plus en composition, donc l’art contemporain, bien sûr ! Chaque fois que j’ai quelques jours dans une nouvelle ville, j’essaie de prendre le temps d’aller au musée d’art contemporain ou moderne. Je garde notamment un souvenir émerveillé de l’exposition Anselm Kiefer/Paul Célan au Grand Palais en 2022.

    BBB – Merci, Élise. 

    Élise Bertrand, Talisman, NoMadMusic, 2026
    https://www.nomadmusic.fr/fr/album/talisman
    https://elise-bertrand.fr
    https://www.facebook.com/elise.bertrand.35
    https://www.instagram.com/elise.musician

    Voir aussi : "Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière"
    "Qu’elles caractères…"

    "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"

  • Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière

    La musique contemporaine est toujours une aventure autant qu’une parenthèse enchantée. À cet égard, Élise Bertrand ne pouvait choisir meilleur titre que Talisman pour son deuxième album. Voilà un coup d’éclat autant qu’une confirmation après son premier opus, Lettera Amorosa. Nous avions aussi parlé de son récent concert à Gien (Loiret).

    Accompagnée de ses ami⸱e⸱s – Adèle Charvet, Emmanuelle Demuyter, Raphaël Sévère, Nathanaël Gouin, le groupe Les Métaboles et Léo Warynski – la compositrice et violoniste (mais aussi pianiste) propose une sélection de ses pièces de musique de chambre. Pour certaines, la musicienne se met elle-même à l’archer et au clavier.

    L’opus 17, Dans les abysses de lumière, avec Nathanaël Gouin au piano, résonne comme un chant à la fois funèbre et plein d’espoir. Pudeur, intimité et inquiétude se croisent, non sans des éclats de lumière et des silences éloquents. À l’audace d’écriture d’Élise Bertrand vient répondre le jeu précis et expressif au piano de Nathanaël Gouin. Oui, semble nous dire la compositrice, on peut encore proposer des pièces exigeantes comme celle-ci.

    Talisman offre une large place à la poésie. Il y a, pour commencer, l’opus 12, Âme de nuit. Dans l’esprit musique française du XXe siècle, la mezzo-soprano Adèle Charvet, accompagnée de Nathanaël Gouin au piano, propose trois adaptations de poèmes de Maurice Maeterlinck (1862-1949), Claude Roy (1915-1987) et Victor Hugo (1802-1885). Les espoirs vains, les attentes déçues et les absences constituent le cœur d’Âme chaude, un poème de Maeterlinck tiré des Serres chaudes. La littérature française, la tradition de la mélodie française et la musique contemporaine se rejoignent dans cette première partie d’Âme de nuit. La voix d’Adèle Charvet plane avec onirisme mais aussi une pudique douleur. On peut remercier Élise Bertrand d’avoir su débusquer La Nuit, un extrait des Poésies de Claude Roy, journaliste et écrivain devenu rare. Et l’on constate les parentés entre Maeterlinck et Roy, le dernier se montrant plus parnassien qu’on ne le pensait de prime abord : "Après l’aube la nuit tisseuse de chansons / s’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses / et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons / veille sur le repos des étoiles confuses."

    La nuit, le silence, la méditation, le sommeil et la nature source de méditation. On retrouve ces thèmes dans Nuits de juin de Victor Hugo ("L’été, lorsque le jour a fui, de fleurs couverte / La plaine verse au loin un parfum enivrant ; / Les yeux fermés, l’oreille aux rumeurs entrouverte, / On ne dort qu’à demi d’un sommeil transparent...") Troisième auteur, troisième poésie, troisième époque mais la même cohérence et intelligence de composition.

    Talisman offre une large place à la poésie

    Élise Bertrand, au violon, vient accompagner Nathanaël Gouin pour sa Sonate-Poème, opus 11. Trois mouvements, Aria-Allegro, Nocturne et Finale, constituent cette pièce écrite comme un chant de vie et de mort. Le violon vient pleurer l’absence, la douleur mais aussi l’impérieux désir de danser au-dessus du vide (Aria-Allegro). Le violon se fait onirique dans le Nocturne. Il semble même flotter tel un ectoplasme gémissant, avant un Finale explosif mettant la vie comme le grand vainqueur de ce poème musical.

    Poésie encore avec l’opus 5, l’œuvre la plus "ancienne" (pardon, "précoce") de la jeune compositrice. Elle a été créée le 29 mars 2019 lors de la demi-finale du 27e Concours International de Piano d’Épinal. Ce Poème est une œuvre pour piano au néoromantisme de notre époque (d'ailleurs, Bla Bla Blog avait malicieusement intitulé le premier article consacré à la musicienne : "Ultra moderne romantique"), tout en assumant ses liens de cœur avec la musique française du début du XXe siècle.

    Décidément, le deuxième album d’Élise Bertrand est placé sous le signe de la littérature et de la poésie. Une preuve supplémentaire avec ses Trois mélodies sur un thème d’Eluard, opus 9. Cette fois, Élise Bertrand est au piano, accompagnant Emmanuelle Demuyter. Dans Ta bouche aux lèvres d’or, le chant de la soprano, léger et mystérieux, revivifie la mélodie française que l’on pensait disparue depuis des décennies : "Souvenirs de bois vert, brouillard où je m'enfonce / J'ai refermé les yeux sur moi, je suis à toi". Élise Bertrand fait allier avec justesse néoromantisme et contemporain, en s’emparant de grands textes (J’ai fermé les yeux). Emmanuelle Demuyter est sa partenaire idéale : onirisme, détachement, pudeur. Sa voix en tension hypnotise littéralement (Ordre et désordre de l’amour).

    On a plaisir à écouter Élise Bertrand au violon interpréter la courte Sonate pour violon seul, opus 16, en trois mouvements et sans indication de tempo. La musicienne semble marcher sur les pas de ses aînés, ceux de la seconde école de Vienne (Schoenberg, Berg, Webern) : audace dans l’écriture, expressivité, rythmes hypnotiques (III) et tensions extrêmes. Une facture contemporaine qui fait le grand saut entre les premières années du XXe siècle et 2026.  

    La Psalmodie, opus 20 voit surgir la clarinette miraculeuse de Raphaël Sévère, en trio avec Élise Bertrand au violon et Nathanaël Gouin au piano. Cette pièce de chambre s’écoute comme une prière, sombre et pathétique. La magie opère dans ce morceau qui prend son temps, comme s’il s’agissait pour la compositrice d’une déambulation dans une lande inquiétante.

    Un dernier poème vient conclure l’album. Et, surprise, il s’agit de Sully Prudhomme (1839-1907). On l’a peut-être oublié mais il fut, en 1901, le premier lauréat du Prix Nobel de Littérature. Élise Bertrand a choisi d’adapter en musique le poème Ce qui dure (op. 31). Le groupe Les Métaboles, dirigé par Léo Warinski, l’interprète. Impossible de rester insensible à cette version pour six voix mixtes qui vient nous parler du temps qui passe et de la jeunesse disparue : "Nous ne voyons plus sans envie / Les yeux de vingt ans resplendir, / Et combien sont déjà sans vie / Des yeux qui nous ont vus grandir !" Moderne et épurée, mélodieuse et pudique, cette pièce s’écoute avec recueillement, telle une œuvre grégorienne… et laïque tout à la fois.

    Finalement, la plus grande audace d’Élise Bertrand n’est-elle pas à la fois la simplicité et l’art d’amener le contemporain là où on ne l’attendait pas ? 

    Élise Bertrand, Talisman, NoMadMusic, 2026
    https://www.nomadmusic.fr/fr/album/talisman
    https://elise-bertrand.fr
    https://www.facebook.com/elise.bertrand.35
    https://www.instagram.com/elise.musician

    Voir aussi : "Qu’elles caractères…"
    "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"

  • Élévations et émancipations

    Le Duo Alma, c’est Clara Danchin et Anna Jbanova, la première au violon et la seconde au piano.  Les musiciennes proposent chez Indésens l’album Élévation entièrement consacré à trois compositrices, Amy Marcy Beach, Marguerite Canal, dont il a déjà été question sur Bla Bla Blog, et Irena Poldowski.

    Des quasi-inconnues, donc, et que le Duo Alma propose de redécouvrir. Voilà qui est une nouvelle preuve que le répertoire classique entend bien se dépoussiérer et se renouveler en sortant de l’ombre des compositrices oubliées.

    Nous voilà partis donc entre l’Amérique et l’Europe avec, pour commencer, la new-yorkaise Amy Marcy Beach (1867-1944). Concertiste brillante, célèbre jusqu’en Europe, la compositrice s’est longtemps plainte, à juste titre, de ne pas avoir été considérée à son juste niveau. "Je n'ai jamais eu vraiment le droit de signer mes compositions à mon nom donc je me devais de les signer au nom de mon mari", avoua-t-elle ainsi. Une faute, ici, réparée. Le Duo Alma propose dans leur album sa Sonate pour violon op. 34, écrite en 1899. Il est rare d’avoir des œuvres de musique classique venues des jeunes États-Unis ; ça l’est d’autant plus venant d’une compositrice telle qu’Amy Beach. Née Cheney. Sa sonate montre clairement son influence européenne, celle du postromantisme (un Allegro moderato se déployant avec mélancolie et un Largo con dolore paradoxalement rassurant). Le Scherzo: Presto laisse deviner une compositrice plus légère qu’il n’y paraît, non sans un esprit français à la Satie. Quant à l’Allegro con fuoco, il se déploie avec générosité et mélancolie, marquant du même coup l’ambition d’une compositrice généreuse et passionnée.

    Des quasi-inconnues

    La deuxième compositrice qui a les honneurs de l’album est Marguerite Canal (1890-1978). Elle s’est d’abord faite connaître comme pédagogue et chef d’orchestre puisqu’elle a été la première  femme à diriger un orchestre à la fin de la Première Guerre Mondiale, en l’occurrence l’orchestre de l’Union des Femmes Professeurs et Compositeurs de Musique. Le Duo Alma propose trois courtes pièces, un Lied, l’Idylle op. 20 et la mélodie Élévation qui donne son nom à l’opus. Marguerite Canal s’inscrit dans le courant néoromantique avec ces mélodies dans la droite lignée de Gabriel Fauré. Clara Danchin et Anna Jbanova s’en emparent avec délicatesse et justesse, rendant justice à une musicienne attachante et pleinement ancrée dans le XIXe siècle.    

    Dernière compositrice de cet enregistrement, Irina Poldowski (1879-1938) ne dira sans doute rien à l’auditeur ou l’auditrice. Son pedigree est pourtant fameux puisqu’elle est la dernière fille du compositeur polonais Henryk Wieniawski. Sa Sonate pour violon et piano laisse deviner une écorchée vive (Andante languido) et une artiste entre tradition et modernité, à l’instar du Finale, plein de passion et de fureurs. Ainsi, le Scherzo:Vivace, plein d’allants mais aussi de pièges, est abordé avec maîtrise par les musiciennes du Duo Alma. Le livret nous apprend que la mort du premier enfant d’Irina Poldowski lui laissa des cicatrices ouvertes tout au long de sa vie. Douloureux est d’ailleurs l’adjectif qui sied le mieux à cette compositrice que l’on se met d’emblée à aimer. Rien que pour ça, on peut remercier le Duo Alma. 

    Duo Alma, Élévation, Beach-Canal-Poldowski, Indésens Calliope, 2025 
    https://indesenscalliope.com/boutique/duo-alma
    https://www.duo-alma.com
    https://www.anna-jbanova.com/duo-alma
    https://www.instagram.com/claradanchin

    Voir aussi : "Petit ange parti trop tôt"
    http://www.bla-bla-blog.com/archive/2026/02/16/marion-frere-originelles-6582725.html

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  • Qu’elles caractères…

    Pour la deuxième fois, la violoniste et compositrice Élise Bertrand se produisait ce dimanche à Gien, cette fois en duo avec la harpiste Maëlle Martin. Bla Bla Blog avait déjà été impressionné par son premier album, Lettera Amorosa, sorti il y a deux ans. Un sacré coup de maître pour une musicienne ambitieuse – et qui n’a pas peur de l’être. Un deuxième opus est déjà sorti, mais nous en parlerons plus tard.

    En attendant, sur les bords de Loire, Élise Bertrand et Maëlle Martin avaient concocté pour le public des Rencontres Musicales de Gien un programme spécial à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Si les compositeurs étaient majoritaires au cours de ce concert, ce sont bien les femmes qui étaient au centre des pièces jouées pour violon et harpe – souvent, du reste des adaptations. Didon de Purcell, Juliette, l’héroïne de Shakespeare adaptée pour le Bel Canto par Bellini, la nymphe Chloris, Carmen et Thaïs. Bref, des héroïnes entrées dans la légende et dans la mémoire collective, et ici mises en musique par deux artistes passionnées et engagées.

    Le concert a commencé avec un "tube" de Purcell, l’air d’adieu de Didon et Énée. Le violon d'Élise Bertrand incarnait la plainte bouleversante de la reine phénicienne, la harpe venant accompagner avec grâce ce lamento.

    Marguerite au Rouet n’est certes pas le lied le plus célèbre de Schubert. L’héroïne en question, l’innocente et romantique Marguerite, est amoureuse de Faust. Amour impossible et fatal que le compositeur romantique exprime avec élégance et sensibilité. La harpe de Maëlle Martin venait ressasser les regrets de la jeune Marguerite, en osmose avec le violon ultra-sensible d’Élise Bertrand.

    Romantisme encore avec Reynaldo Hahn, de plus en plus présent dans le répertoire classique. C’est le À Chloris qui a été proposé à l’Auditorium de Gien, un opus que nous avions écouté dans une version singulière du groupe Venerem. Deux autres compositeurs de la fin XIX et début XXe siècle ont également eu les honneurs des deux artistes : la courte berceuse Nana, "un hommage aux femmes qui donnent la vie", a précisé Élise Bertrand avec tendresse. Manuel de Falla est l’auteur de cet extrait de sa Suite Populaire Espagnole. Une pièce tendre, aux accents méditerranéens et non sans mélancolie. Un joyau. Les musiciennes n’ont pas oublié Thaïs, l’héroïne de l’opéra de Massenet.

    Un vent de fraîcheur, d’audace et de modernité 

    En cette journée consacré aux droits des femmes, les musiciennes ont proposé des œuvres de deux compositrices redécouvertes récemment, l’artiste "de caractère" Henriette Renié, avec l’Andante religioso et le Scherzo Fantaisie, deux pièces écrites pour harpe et violon au début du XXe siècle. La facture néo-romantique comme les talents de pédagogue d’ Henriette Renié ont fait son succès avant qu’elle ne tombe dans l’oubli. Même parcours pour Cécile Chaminade qui, en dépit de son œuvre pléthorique, n’a été redécouverte que ces dernières années. Elle était présente avec l’Andantino, op.31, une pièce pour violon et piano adaptée pour violon et harpe.

    La troisième compositrice mise à l’honneur a été Élise Bertrand elle-même ! Elle a interprété au violon, accompagnée bien sûr par son acolyte Maëlle Martin, sa pièce Je vous salue Henri, Pierre et Nous vos couleurs. Soufflait dans la salle de l'Auditorium un vent de fraîcheur, d’audace et de modernité. Cet hommage aux peinture d’Henri Matisse et Pierre Bonnard, commandé par la Fondation Maeght, faisait se rencontrer l’audace de la musique contemporaine et les couleurs debussyennes.

    Des variations sur l’opéra Carmen sont venues conclure le concert. Pablo de Saraste est l’auteur de cette Fantaisie toute en virtuosité. Plusieurs tubes classiques en quelques minutes, suivis, en bis, d’un autre succès, Plaisir d’amour, une romance ancienne, composée en 1784 par Jean-Paul-Égide Martini, un des nombreux artistes protégés par Marie-Antoinette. Le public ne pouvait pas ne pas avoir en tête les paroles de ce succès populaire ("Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, chagrin d'amour dure toute la vie…").

    Un concert rafraîchissant placé sous le signe des femmes, mais aussi de l’amour, servi par des artistes au sacré caractère et que l’on n’a pas fini d’entendre parler. Et pas qu’à Gien. 

    Élise Bertrand / Maëlle Martin, Femmes de caractère
    Concert le 8 mars 2026, Gien, Auditorium
    https://www.rencontresmusicalesdegien.fr
    https://elise-bertrand.fr/concerts
    https://www.instagram.com/maelle.mrtn

    Voir aussi : "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"
    "Irrévérence et vénération"

    Photo © Julien Hanck

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  • Souffles romantiques

    Théo Fouchenneret et sa bande continuent leur voyage dans cette collection Schumann proposée par b•records. Cinquième volume donc à la découverte de Robert Schumann (1810-1856), un des maîtres de la musique romantique. Cette fois, ce sont des œuvres pour cordes, vents et piano qui sont proposées dans une version publique enregistrée à Deauville les 6 et 7 août 2024.

    Le double album commence par la Fantasiestücke pour violoncelle et piano, op. 73. Si le compositeur parle de "Fantaisie" c’est en raison des sentiments traversés par cette pièce en trois mouvements : mélancolique (Zart mit Ausdruck), plus joyeuse et légère (Lebhaft, leicht) et carrément énergique, pour ne pas dire furieuse, dans la dernière partie (Rasch mit Feuer).  

    L’auditeur ou l’auditrice fondera à coup sûr sur les trois Romances op. 94 pour clarinette et piano. Elles ont été composées au départ pour hautbois. Écrites pour Clara Schumann à l’occasion du Noël 1849, elles sont une déclaration d’amour pour cette dernière. Florent Pujuila excelle dans ces magnifiques pièces aussi efficaces qu’irrésistibles, alternant tendresse, passion et ce je ne sais quoi de mélancolie. Que l’on pense à la délicate et mélodieuse Einfach, innig ou au plus triste Nicht schnell.

    Dans le premier CD, le programme se poursuit avec les Märchenbilder, op. 113. Ce sont quatre pièces musicales pour alto et piano écrites en 1851. Nous sommes au cœur du romantisme, avec un instrument, l’alto, mis à l’honneur dans la première moitié du XIXe siècle – merci, Paganini !

    Cette œuvre de Schumann est devenue un classique du répertoire. Encore une fois, Clara Schumann est une figure importante de cette œuvre puisqu’elle l’a créée en public, avec son mari à l’alto. Ici, c’est Théo Fouchenneret au piano et Lise Berthaud à l’alto qui interprètent ces Märchenbilder. On passe par toutes les humeurs dans ces courtes pièces écrites comme des contes de fées. Il y a de la nostalgie (Nicht schnell), de l’enthousiasme (le vif Lebhaft), de la tension (Rasch) et enfin de la douceur avec une tendre et mélancolique berceuse en ré majeur (Langsam, mit melancholischem Ausdruck).

    Ce sont de nouveau des "contes de fées" qui sont proposées avec les Märchenerzählungen, quatre pièces, cette fois pour trois instruments, l’alto (Lise Berthaud), la clarinette (Florent Pujuila) et le piano (Théo Fouchenneret, évidemment !). On ne peut qu’admirer la densité, la richesse et les lignes mélodiques de ces "récits légendaires" soufflant un romantisme touchant (Lebhaft, nicht zu schnell) ou au contraire brutal, voire sombre (Lebhaft und sehr markiert). Ici, le romantisme se pare de mystère, d’influences populaires (Schumann était très attaché aux traditions et à la culture germaniques) d’onirisme (Ruhiges Tempo, mit zartem Ausdruck), pour terminer sur un Lebhaft, sehr markiert, puissant et presque héroïque. Ces  Märchenerzählungen ont été écrits en 1853, une période difficile pour les Schumann, en particulier pour Robert qui va s’éteindre trois ans plus tard.

    On passe par toutes les humeurs

    Le CD n°2 commence par les Fantasiestücke op. 88, pour violon, violoncelle et piano. Les frères Fouchenneret, au piano et violon, sont rejoints par François Salque au violoncelle. Citons l’année de création de cette œuvre : 1842. Une année romantique, s’il en est, comme nous le disions sur ce site. Après une courte et élégante Romanze, douce déclaration d’amour sincère (Nicht schnell, mit innigem Ausdruck), le trio part dans une fantaisie enjouée avec l’Humoreske, Lebhaft, d’une passion presque "agressive", comme le dit Tristan Labouret dans le livret de présentation. Le Duett tranche littéralement. Le trio y propose d’amples moments de plénitudes et des conversations pudiques entre instruments. Il ne manque plus que les paroles ! La Fantasiestücke op. 88 se termine avec un Finale en forme de marche festive, comme le précise le compositeur (In Marsch-Tempo). Pas de préciosité ni de débordements chez Robert Schumann mais au contraire le choix d’exprimer la joie alors qu’il vit une année particulièrement.

    La suite du programme est à la fois plus séduisante et plus étonnante, avec ces Fünf Stücke im Volkston, op 102, Cinq pièces dans un style populaire. L’auditeur ou l’auditrice seront à coup sûr touchés par ces cinq courts morceaux très différents puisant leur inspiration dans la culture populaire. Il y a ce rythme frais et endiable du Mit Humor, la tendre déclaration de la deuxième pièce (Langsam) ou cet audacieux troisième morceaux, troublant dans son rythme (Nicht schnell, mit viel Ton zu spielen "Pas rapide, joué avec beaucoup de ton") comme dans ses variations hypersensibles, assez loin on doit le dire de l’aspect "folklorique" du titre. Robert Schulmann offre à la musique romantique un répertoire immédiatement attachant (Nicht zu rasch), jeune, robuste et même effrontée (Stark und markiert).

    Cet enregistrement public à Deauville se termine avec le Quatuor pour piano et cordes en do mineur WoO 32. Nous sommes en 1829 lorsque Robert Schumann le compose. Il n’a que 19 ans. Une œuvre de jeunesse donc, ce qui la rend particulièrement passionnante. 1829 : Schubert vient de mourir, laissant ses admirateurs esseulés et désespérés. Quelque part, le quatuor de Schumann vient répondre à ce deuil. Que l’on pense aux cordes vibrantes de chagrin du premier long mouvement Allegro molto affetuoso. Disons le aussi : le romantisme est déjà pleinement à l’œuvre, sans ménager silences éloquents ou au contraire moments d’envolées et de passions. Un mouvement menuet (Presto) succède, apportant légèreté et montrant du même coup que le XVIIIe siècle et son classicisme ne sont décidément pas loin. On sera sans doute plus sensibles, pour ne pas dire bouleversés par l’Andante et ses vagues mélodieuses. L’influence de Schubert est évidente à l’écoute en particulier de cette partie mêlant passion et douleur, par un jeune compositeur qui va bientôt éclabousser le monde de son génie. Le concert et le quatuor se terminent par un Allegro Giusto et Presto dans lequel le jeune compositeur allemand semble déjà prendre date pour la suite. On ne peut que remercier Pierre et Théo Fouchenneret, ainsi qu’Anna et Caroline Spyniewski de proposer et de faire découvrir cette pièce peu connue mais indispensable d’un jeune Schumann déjà mûr pour le grand saut… romantique. 

    Robert Schumann, Œuvres pour cordes vents et piano, Collection Schumann, b•records, 2025
    https://www.b-records.fr/disques/collection-schumann-vol-5-oeuvres-pour-vents-cordes-et-piano
    https://www.theofouchenneret.com
    https://pierrefouchenneret.com/quatuor-strada

    Voir aussi : "1842, année romantique"
    "Romantique et métaphysique Schumann"

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