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  • Où vient l’apaisement

    Quatre pièces orchestrales forment l’armature du dernier album consacré à Philippe Chamouard. Si cohérence il y a, elle est dans les voyages, déjà au cœur du bien-nommé Escales que nous avions chroniqué.

    L’Esprit de la nuit, nous explique le compositeur, a été inspiré par le philosophe confucéen Meng Tzu (372-289 av. JC). L’œuvre a été écrite en 1999 et révisée en 2024. Le premier mouvement est sombre et dominé par les percussions. Il y est question d’une nature soumise à rude épreuve. À cette partie chaotique, succède un mouvement tout aussi inquiétant. L’écriture personnelle de Philippe Chamouard prend ici tout son sens. Il fait se rencontrer des sonorités à la Stravinski et des influences orchestrales de John Adams et je ne sais quoi de naturalisme dans ces cordes inquiétantes et profondément humaines.

    Le contemporain se pare de néoromantisme à l’ouverture du troisième mouvement, Philippe Chamouard s’étant toujours refusé d’être enfermé dans une école, qu’elle soit tonale ou non. L’auditeur ou l’auditrice trouve un certain apaisement dans cette partie qui mène, dit le livret, "vers le chemin de la droiture", après les erreurs humaines contre la nature et la forêt. Ici, c’est Gustav Mahler qui semble avoir guidé la main du compositeur.

    "Vers le chemin de la droiture"

    Après la Chine, c’est le Japon que nous guide le Nuremberg Philharmonic Orchestra dirigé par Léo Warynski. Le Pavillon d’Or , inspiré du roman de Mishima, a été créé en 2013. Il n’a pas pris une ride. La faute à une écriture délicate mixant classicisme et musique traditionnelle nipponne, avec Mieko Miyazaki au koto. Philipe Chamouard nous parle ici de la culture japonaise, mais aussi de la tragédie qui a conduit à l’incendie du monuments sacré en 1950… par un moine bonze. Mishima en a fait un roman culte, Le Pavillon d'Or. C’est un monument méditatif qui nous est proposé dans cette pièce pleine de gravité. Derrière le calme et la paix, la menace est là, guidée par le koto à la fois sobre et majestueux.

    Mandala date de 2014 et nous propose, comme pour L’Esprit de la nuit, une méditation philosophique, cette fois d’inspiration bouddhiste. La facture est classique, solide, harmonique et tout aussi méditative que l’œuvre précédente.

    Habanera, écrite en 2024, sonne comme un hommage à Carmen. Il s’agit pourtant d’une pièce orchestrale, écrite, dit le compositeur, à l’occasion d’un voyage en Argentine. Il y a bien une nostalgie dans cette œuvre dansante écrite, au départ, pour le piano. Philippe Chamouard. Cette dernière pièce orchestrale conclue un beau et varié voyage musical dans lequel l’écriture du compositeur français frappe par sa diversité et sa liberté. 

    Philippe Chamouard, Quatre pièces pour orchestre,
    Nuremberg Philharmonic Orchestra dirigé par Léo Warynski, Indésens Calliope Records, 2026

    http://philippechamouard.fr
    https://indesenscalliope.com

    Voir aussi : "Escale contemporaine avec Philippe Chamouard"

  • En famille

    Il y a du Al Jarreau dans ce swing et cette bonne humeur qui saute aux oreilles dès les premières notes de Listen Up!, le deuxième album de Kamil Rustam (le morceau I Wanna Dance). Il faut dire que le Guitariste, compositeur et arrangeur français sait de qui tenir, lui qui a tourné depuis des décennies aux quatre coins du monde, aux côtés de pontes comme Stevie Wonder, Yaël Naïm, Serge Gainsbourg, Angélique Kidjo, Manu Katché ou Michel Jonasz (son album Uni vers l’uni).

    On n’est pas étonné que l’artiste ait été nommé élu "Meilleur musicien de studio" en 1986 et 1987. Son album est impeccablement conçu, faisant se rejoindre, funk, swing, jazz et soul, à l’image du formidable Summer Highways.

    Pour ce nouvel opus, Kamil Rustam est accompagné avec d'Eddie Brown, Billy Valentine, Amy Keys, Arnold McCuller, Patrice Rushen ou Pino Palladino. Des ami.e.s qui viennent parfaire le travail, telle une belle famille unie (We Were Family).

    Smile

    La guitare est l’autre grande reine de cet album. Normal si on pense au pedigree de l’auteur de Cosmopolitain, son premier opus instrumental. La guitare se fait pourtant subtil, à l’instar de Waroed Memories. Elle n’écrase rien, fait son bout de chemin et offre une formidable confession d’un artiste, les pieds sur deux continents. Le soul de Listen Up! est chanté dans le tendre Let’s Stay Together, avec Eddy Brown.

    Custom Made ajoute de la pop dans un album déjà riche et donnant le smile. Cette fois, c’est Kudisan Kay qui donne de la voix dans une énergie électrisante, avec toujours la guitare de Kamil Rustam à l’avenant. Kudisan Kay revient dans Peacefull Place, un titre mêlant soul et gospel. Un genre musical pas si fréquent que cela et qui a le mérite d’être brillamment mis en valeur.

    L’album se termine sur le mélancolique Relentless Passing Of Time, aux teintes pop-rock et jazz, et avec toujours cette guitare de Kamil Rustam qui n’a pas fini de faire les beaux jours de ce formidable instrument. Un album doux et cool à écouter.

    Kamil Rustam, Listen Up!, Can U Feel It Records, 2026
    https://kamilrustam.com
    https://www.facebook.com/KamilRustamOfficial
    https://www.instagram.com/kamil_rustam
    https://linktr.ee/kamilrustam

    Voir aussi : "Liat Lux"

  • Art express

    Raconter la grande histoire de l’art – pardon, des arts – en moins de 80 pages. Voilà la gageure des éditions Larousse. L’objectif ? Initier à ce sujet les plus jeunes – dès 8 ans, annonce le vénérable éditeur – afin de les faire entrer dans un monde extraordinaire, sans les rebuter. Voilà l'objet de leur ouvrage Si l'art m'était conté, sans la collection Secrets d'Histoire Junior.

    Des premières œuvres d’art préhistoriques au street art, en passant par la Renaissance, l’Impressionnisme, sans oublier la BD, la photographie ou le cinéma, les auteur·e·s de cet ouvrage méritent une médaille pour avoir su synthétiser plusieurs dizaines de milliers d’années de créations en quelques dizaines de pages.

    Chaque période est synthétisée en deux pages, même si certaines époques ont droit à un traitement de faveur, à l’exemple de la Grèce antique ("En Grèce antique" et "Les maîtres de la sculpture grecque") ou du Moyen Âge qui prend le temps de s’arrêter sur le roman et le gothique mais aussi sur les "Nouveautés du Moyen Âge".

    Les auteur·e·s de cet ouvrage méritent une médaille

    Quelques artistes ont droit à leur chapitre pour souligner leur génie et leur apport capital. C’est le cas de Léonard de Vinci, Claude Monet, Van Gogh – mais, curieusement, pas Picasso. Signe de notre époque où les grandes créatrices commencent à être "désinvisibiliser" – pardon pour le néologisme – deux pages sont consacrées à deux artistes féminines, Élisabeth Vigée-Lebrun et Rosa Bonheur.

    Les éditions Larousse proposent aussi des chapitres thématiques sur des genres importants : la nature morte, "la légèreté du XVIIIe siècle", la peinture d’Histtoire, l’autoportrait… mais aussi le cinéma et les dessins animés. Les plus jeunes apprécieront.

    Sur 80 pages, évidemment des impasses existent, mais certainement pas de quoi refroidir les enfants et leurs parents qui trouveront dans ce livre une jolie idée pour le prochain sapin de Noël.

    Si l'art m'était conté, éd. Larousse, coll. Secrets d'Histoire Junior, 2026, 80 p.
    https://www.editions-larousse.fr

    Voir aussi : "Le peintre qui aimait les femmes"
    "Chefs-d’œuvre à la loupe"

  • Américains !

    De Bernard Herrmann, qui ouvre l’album Souvenirs de voyage (Indésens), on retient d’abord le compositeur des films d’Hitchcock (Les Oiseaux, Vertigo). Mais il est aussi l’auteur de l’œuvre éponyme qu’a choisi Philippe Berrod pour ce périple musical au XXe siècle. Il est accompagné d’Eric Aubier à la trompette, du pianiste Laurent Wagschal (que Bla Bla Blog connaît bien), de Nicolas Prost au saxophone et du Quatuor AtMusica (Eiichi Chijiwa, Damien Vergez, Nicolas Peyrat et Delphine Biron). Le clarinettiste – ici également à l’orchestration – nous fait découvrir un Bernard Herrmann (1911-1975) singulier, tendre, néoromantique, ravelien même. Le voyage en question choisit l’apaisement, la contemplation mais aussi la tendresse (mouvement Lento).

    Ce Quintette pour clarinette a été écrit en 1967 à une époque professionnelle et personnelle particulière. Le livre du CD nous parle de la période faste artistiquement grâce à son travail avec Hitchcock. Le compositeur a cependant besoin de renouveau, le compositeur et le cinéaste s'étant finalement brouillés. Herrmann venait d’enregistrer son opéra Wuthering Heighs. À cette grande fierté, s’ajoutait une relation heureuse avec Norma Shepherd. N’est-ce pas aussi pour elle qu’il compose ces Souvenirs de voyage ? On est en droit de le penser à l’écoute de l’Andante, une vraie déclaration amoureuse (le mouvement précise d’ailleurs : Canto Amoroso), comme une lune de miel que l’on voudrait ne jamais voir se terminer. Oublions le Herrmann sombre de Psychiose ou des Oiseaux, pour ne pas dire angoissant, qui devient ici un compositeur sensible et mélancolique (Andantino). Inutile d’ajouter qu’une telle œuvre mérite de figurer dans le répertoire de la musique du XXe siècle.

    West Side Story et la bande portoricaine des Sharks n’est pas si loin que cela

    Autre figure de la musique américaine comme du cinéma, Leonard Bernstein (1918-1990) est proposé dans une œuvre de musique de chambre, à savoir la Sonate pour clarinette et piano. L’auteur de la BO de West Side Story est une légende du XXe siècle, populaire, archi-récompensé, admiré mais aussi capable d’écrire des pièces exigeantes. Cette sonate date des années 1941-1942. Il s’agit d’une œuvre de jeunesse donc, la première a avoir été publiée. Elle vient faire le lien entre le classicisme et le contemporain, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Le premier mouvement Graziozo peut déstabiliser par son expressionnisme mais aussi sa rutilance. On y devine un jeune compositeur joueur et passionné. Le livret y voit, non sans justesse, l’influence du formidable Paul Hindemith mais aussi d’Aaron Copland, qui apparaît d’ailleurs plus tard dans l’album. Quelque part, pour reprendre le titre de l’opus, nous sommes aussi dans un voyage, ce que confirme l’Andantino Vivace a leggerio, porté par la clarinette nostalgique de Philippe Berrod. Le dernier mouvement propose une partie dansante. Il faut dire que Bernstein, en vacances en Floride, était baigné par l’ambiance et les rythmes cubains. Finalement, West Side Story et la bande portoricaine des Sharks n’est pas si loin que cela !

    Nous parlions d’Aaron Copland (1900-1990). Il vient clore cet album américain avec Quiet City, puissante et majestueuse œuvre écrite en 1919. elle était destinée à la pièce de théâtre du même nom. Néoclassique dans sa forme, Quiet City suit les pensées du personnage principal qui a choisi d’abandonner sa religion juive pour la réussite et pour un riche mariage. La pièce a été écrite pour trompette, cor anglais et cordes. Elle a été adaptée ici par Christopher Brellochs pour trompette, saxophone alto, piano et, bien sûr, clarinette. Ce qui dénature pas l’œuvre originale, loin s’en faut. Une vraie réussite pour ce grand et beau voyage musical américain.

    Philippe Berrod, Souvenirs de voyage, Indésens Calioppe, 2026
    https://indesenscalliope.com/boutique/souvenirs-de-voyage
    https://www.facebook.com/p/Philippe-Berrod-100081193783241
    https://atmusica.org

    Voir aussi : "Sur de bons rails"
    "Au cœur de l’Europe"

  • Variations scandinaves

    Lorsque l’on parle variations et piano, un compositeur et une œuvre vient immédiatement en tête : Bach et ses Variations Goldberg. Un thème et trente variations écrits en 1740, devenus célèbres lorsqu’un certain Glenn Gould choisit de les interpréter en 1955 puis en 1981, donnant à cette œuvre longtemps restée discrète un opus fondamental dans le répertoire de Bach.

    Le compositeur et pianiste Håkon Skogstad nous vient de Norvège et lorgne largement du côté de ces Goldberg Variations. Il s’est fait remarqué et a été récompensé pour son travail sur la musique de tango. Le voici avec un opus plus intime et qu’il présente ainsi : "24 Variations for Piano est, dans une large mesure, le reflet de qui je suis en tant que pianiste et compositeur — façonné par les influences qui m’ont construit. Je pense que l’œuvre peut être appréciée par petites touches, mais je crois aussi qu’elle révèle quelque chose de particulièrement spécial à ceux qui prennent le temps de l’écouter du début à la fin."

    On oublie bien vite les Variations Goldberg, tant cet opus a sa propre identité. La ligne mélodique du thème principal est d’une grande simplicité, toute en concentration, voire en hésitations. Le compositeur scandinave choisi non sans audace d’inclure la toute première variation en la mineur dans le premier morceau (Main Theme and Variation N°1 in A minor).

    La grande difficulté du genre est de décliner un air en des variations aussi différentes que possibles, et aux durées souvent courtes (ainsi, la joueuse Variation N°17 en la bémol majeur dépasse à peine les 50 secondes). Håkon Skogstad se plie à l’exercice sans faillir et en variant les tonalités mineures et majeures. La maîtrise est là (Variation N°2 en do dièse mineur ou la néo-romantique Variation N°5 en ré bémol mineur). Mais sans poésie, quel serait l’intérêt ? Voilà le pianiste et compositeur debussyen dans sa Variation N°3 en si majeur, avant de revenir vers ses premières amours, le tango (Variation N°4 en mi mineur), un genre cher à son cœur et qui l’a fait connaître. 

    Des variations aussi différentes que possibles

    On parlait d’intimisme et de simplicité en parlant du thème. Håkon Skogstad aime la pureté comme le prouve la sixième Variation (en sol dièse), mélancolique et nostalgique.

    Il y a du jazz dans la Variation en si bémol majeur, et même du Gershwin : du rythme, du swing, bref de la joie de vivre. C’est ce que l’on aime dans cet opus : une cohérence et en même temps une variété qui fait que l’auditeur ou l’auditrice pourra écouter ensemble ou séparément chaque morceau, selon son humeur. À la tristesse infinie de la huitième variation (sol mineur) viendra répondre l’étrange Variation N°9, entre onirisme et vitalité toute stravinskienne. Il y a parfois de la légèreté (la jazzy Variation N°15 en ré mineur), vite contrebalancée par la funèbre seizième Variation en fa dièse mineur).

    Grâce à Håkon Skogstad le contemporain devient immédiatement proche, presque un ami (Variation N°10 en mi bémol majeur). Le compositeur norvégien revient vers le tango avec la Variation N°11, un nuevo tango sombre, bien différent du mouvement suivant, plus classique, aux couleurs qu’Erik Satie n’aurait pas renié (Variation N° 12 en mi majeur).

    Saluons les palettes de couleurs, justement, que parvient à tisser Håkon Skogstad (Variation N°13 en fa mineur). L’auditeur ou l’auditrice se laissera séduire par la délicate quatorzième Variation (en mi bémol mineur), néoromantique dans l’âme et à l’esprit tango. Néoromantique comme l’est la Variation N°18 en do mineur, épurée et bouleversante.

    Håkon Skogstad a grandement été nourri par le répertoire pour piano des XIXe et XXe siècle, que ce soit Debussy, nous le disions (Variation N°19 en sol bémol majeur), mais aussi le répertoire russe dans ses expressions exacerbées (Les N°22 et 23). Sans oublier un esprit pop (l’orientale Variation N°20 en fa majeur) ou la musique traditionnelle norvégienne. Le compositeur précise que pour la vingt-et-unième Variation, il s’est inspiré d’un air folklorique norvégien.

    La vingt-quatrième et dernière Variation conclut en douceur un album néoclassique aux multiples couleurs musicales. Une jolie réussite.

    Håkon Skogstad, 24 variations pour piano, Øra Fonogram, 2026
    https://www.orafonogram.no/hkon-skogstad
    https://www.hmskogstad.net
    https://www.facebook.com/skogstadpianist
    https://www.instagram.com/hakonskogstad

    Voir aussi : "Au cœur de l’Europe"
    "Éternelle et musicale Norvège"
    "Les Variations ”Gouldberg”"

  • Hybridations

    Étrange essai. Un essai mêlant allègrement la vulgarisation historique – ce qui n’est pas un gros mot, loin s’en faut –, mais aussi une réflexion contemporaine sur l’identité et une forme de tribune qui pourrait vite déstabiliser le lecteur ou la lectrice. Reconnaissons cependant à l’auteur, Nicolas Delange, une bonne connaissance historique alliée à un certain enthousiasme, le coach professionnel n’étant pas très loin derrière. Tel est l’objet du livre de Nicolas Delange, Découvrons-nous gaulois (autoédition).

    Au point de départ de son essai, découpé en six parties, il y a le constat que la civilisation gauloise est d’autant plus méconnue qu’elle a largement été critiquée par ses ennemis et envahisseurs, les Romains. Les Gaulois n’ayant laissé aucun texte original, c’est la voix de l’ennemi (et en premier lieu, Jules César, dans La Guerre des Gaules) qui a écrit sur eux. Pas très objectif tout ça. Nicolas Delange entend corriger – un peu – cette injustice. Voilà pour la première section historique, section dans laquelle l’auteur assume de prendre des libertés. Pour preuve, il "corrige" les dénominations des époques couramment admises –  "Moyen Âge", "Renaissance" et "Ancien Régime" – pour leur préférer les termes d’"Âge des Royaumes", "Âge des découvertes" et "Grandes Royautés" pour "Ancien Régime". Un choix qui peut piquer les yeux, mais passons.

    Finalement, en parlant de la Gaule pré-romaine, la section qui n’est pas la moins intéressante, c’est un peu – ou beaucoup – de la France dont parle Nicolas Delange, au risque de la fantasmer. Car, redisons-le, pour longtemps encore cette civilisation fascinante nous restera largement méconnue, d'où évidemment des interprétations;, pour ne pas dire des approximations lorsque l'on parle de cette civilisation importante. Cette Gaule mystérieuse et riche, aux paysages divers que l’on trouve encore aujourd’hui, a autant été victime de la jalousie et de la cupidité de son voisin transalpin (traumatisé également par le sac de Rome par Brennus en 390 avant notre ère) que jalousée. Nicolas Delange insiste sur l’importance de l’oralité chez les Gaulois, avec une place prépondérante donnée aux druides et l’absence volontaire de l’écrit. Résultat : les Gaulois sont restés muets sur leur propre histoire.

    "Nos ancêtres, les Gaulois"

    Il reste heureusement ces sources ennemies romaines, un ennemi au sujet duquel l’auteur ne se montre pas des plus tendre. La figure du Gaulois et de la Gauloise retrouve du panache sous la plume de Nicolas Delange : guerrier redoutable pouvant se battre nu pour effrayer ses ennemis, inventeurs géniaux (la cote de maille, la serpe, le tonneau, le briquet ou le fer à cheval), l’appétence pour la mode, un monde respectueux de la nature, bref un "génie gaulois" qui a pu surprendre et terroriser Jules César et ses prédécesseurs et successeurs. Certes, on est plus dans le registre de l'interprétation ou du fantasme que de l'analyse scientifique.

    Depuis le XIXe siècle, rappelle Nicolas Delange, le mythe français du Gaulois a largement été utilisé par les autorités françaises (le fameux "Nos ancêtres, les Gaulois"). Au XXe siècle, la figure d’Astérix a popularisé le Gaulois – certes, jusqu’à la caricature. Au point d'oublier tout de même que la France est largement le fruit de mélanges de populations et de cultures différentes, bref d'hybridations.

    Après trois parties placées sous le signe de l’Histoire et de la civilisation antique, voilà que le livre devient un essai sociologique et, à certains égards, politique et idéologique. Il interroge notre méconnaissance de la civilisation gauloise et invite à faire un peu plus de place à cette culture pour l’ériger en fondation. L’auteur parle, non sans raison, d’un "dénigrement", que les recherches archéologiques plus ou moins récentes ont toutefois permis de pondérer. D’essai historique, ce livre s’hybride en ouvrage engagé mais aussi en une réflexion sur ce que sont les "mythes" pour une nation. À quoi servent-ils ? Comment naissent-ils ? L’auteur trouve sept conditions pour avoir de tels mythes.

    Finalement, c’est bien de "roman national" dont il est question ici, avec les Gaulois en héros et fondateurs. Voilà qui fait de ce livre commençant comme un essai historique et qui se transforme en un plaidoyer dont on ressortira soit convaincu, soit indifférent, soit dubitatif, soit agacé, soit franchement réticent. Bref, tout sauf un livre tiède.

    Nicolas Delange, Découvrons-nous gaulois, 2026, 306 p.
    https://www.nicolasdelange.fr
    https://www.instagram.com/decouvronsnousgaulois 

    Voir aussi : "Plume à l’eau"

  • So romantic

    Les Amours du poète est la traduction française des Dichterliebe de Robert Schumann, au cœur d’un enregistrement Klarthe de Romain Guyot à la clarinette et de Chloe Mun au piano. Ces deux là font le choix du Romantisme, avec trois pièces du compositeur allemand : ces Dichterliebe, donc, mais aussi les Fantasiestücke  op.73 et les Trois Romances op. 94.

    Les  Fantasiestücke de 1849 ouvrent ce programme en trois mouvements. Le compositeur allemand est au faît de sa maîtrise. Il écrit d’ailleurs cette pièce en seulement deux jours, en février 1849, une année fastueuse s’il en est. Le Romantisme domine la scène musicale. Un Romantisme au cœur de cet opus, tout à, tour mélancolique (le mouvement Zart mit Ausdruck), léger et joueur (Lebhaft, leicht) et passionnée, pour ne pas dire exubérant (Rasch mit Feuer).    

    Cette même année 1849, Schumann donne naissance à ses Trois Romances pour hautbois et piano (Drei Romanzen, op. 94) que le compositeur offre, dit la petite histoire, à Clara Schumann en guise de cadeau de Noël. La clarinette de Romain Guyot étincelle dans cette pièce d’une jolie subtilité (Nicht schnell). Le sens mélodique de Robert Schumann est irrésistible (Einfach, innig). Au piano, Chloe Mun sait donner des teintes et des nuances avec un talent d’autant plus remarquable que ces trois romances donnent une grande importance à la clarinette. Le livret de l’album précise par ailleurs que le piano utilisé est un Becker 1900, celui-là même que Rachmaninov avait fait venir de Saint-Pétersbourg.

    Les fameux Amours du poète opus 48 sont de quelques années antérieures. Dichterliebe a été écrit comme un cycle de seize , d’après des poèmes de l'écrivain romantique allemand Heinrich Heine. Cette année-là, Robert Schumann se marie avec son grand et célèbre amour, la pianiste Clara Wieck, future Clara Schumann.

    Cadeau de Noël

    Bien qu’ils soient destinés à une voix masculine, ces lieder sont joués ici pour clarinette et piano. Les chants sont en général courts, voire très courts – de trente secondes à quatre minutes et demi. Des morceaux denses, donc, et d’une grande richesse où l’amour entre les deux tourtereaux semble être omniprésent (Im Wunderschönen Monat Mai). La clarinette de Romain Guyot apporte des nuances et des sensibilités touchantes (Ich will meine Seele tauchen ou le virevoltant Ein Jüngling liebt ein Mädchen). Le Romantisme se fait même naturaliste dans ce superbe "paysage musical" qu’est le lied Im Rhein, im heiligen Strome ("À Cologne, la ville sainte, / La cathédrale au front serein / Reflète sa gothique enceinte / Aux flots majestueux du Rhin") ou l’avant dernier lied Aus alten Märchen winkt es ("Les vieux contes charmant nos veilles / Parlent en langage ingénu, / D’un beau pays, plein de merveilles, / Qui reste à la terre inconnu"). Pour autant, le cœur des Dichterliebe est justement celui, amoureux, du musicien, parfois ostentatoire (Ich grolle nicht), parfois délicat (Und wüssten's die Blumen), parfois joyeux, par exemple dans cette noce improvisée (Das ist ein Flöten und Geigen, "De ma belle aujourd'hui c'est la noce") ou avec gravité, comme si le musicien pressentait la fin de son idylle (Ich hab' im Traum geweinet, "En pleurant j’ai rêvé, ma belle, / Que la mort éteignait tes jours"). Robert Schumann semble restituer tous les affects de cette période, y compris la nostalgie (Hör' ich das Liedchen klingen, "Quand j'entends cet air qu'autrefois").

    Le sens de la mélodie reste l’un talents géniaux de Schumann (Am leuchtenden Sommermorgen).  Romain Guyot et Chloe Mun – surnommée non sans affection "la nouvelle Clara" – dialoguent avec intelligence dans ces Amours du poète – ou plutôt du musicien. Il a fait de cette pièce en forme d’hommage et de présent à Clara Schumann une belle déclaration (Allnächtlich im Traume, "Chaque nuit je revois tes charmes / Dans un rêve où tu me souris; / Je tombe à genoux, et mes larmes / Vont arroser tes pieds chéris").

    Les Dichterliebe se termine avec le chant le plus long (quatre minutes trente). Die alten, bösen Lieder parle de la fin inéluctable de son amour ("Chants d’amour, tourments de mon âme, / Espoirs trompés, rêves en deuil, / La tombe est là qui vous réclame ; /– Que l’on m’apporte un grand cercueil !"). Pas de doute, nous voilà au cœur de ce grand Romantisme, si justement joué par le duo clarinette-piano. Les sentiments éclatent au grand jour, d’autant plus violents et passionnés qu’ils ont face à eux une mort que l’artiste doit affronter en la regardant bien en face : "Ce grand cercueil est nécessaire ; / Car, apprenez que sans retour / Dans sa nuit profonde il enserre / Et ma souffrance et mon amour !" Gloups. 

    Robert Schumann, Les amours du poète,
    Romain Guyot (clarinette) et Chloe Mun, piano, Klarthe, 2026

    https://www.klarthe.com
    https://www.chloemun.org
    https://www.instagram.com/chloejmun
    https://www.facebook.com/p/Romain-GUYOT

    Voir aussi : "Au cœur de l’Europe"

  • Liat Lux

    Comme l’indique le titre du dernier album de Liat Cohen, Valse (chez Indésens), la valse est à mise à l’honneur grâce à des adaptations délicieuses à la guitare.

    L’auditeur ou l’auditrice reconnaîtra sans nul doute le premier morceau, au point de le fredonner et de le garder en tête pour la journée, mais peu connaîtront son titre – Tico-Tico brasilerinho – et encore moins les noms de ses auteurs, Zequinha de Abreu (1880-1935) et Waldir Azevedo (1923-1980), tous deux réputés internationalement pour ce tube.

    Il n’en est pas de même pour le chef d’œuvre d’Ástor Piazzolla (1921-1992), Libertango. Cette danse hypnotisant, électrique mais aussi sombre, a donner au compositeur argentin une renommée exceptionnelle. On parle souvent, à juste titre de cette réinvention du tango argentin (tango nuevo) en parlant de ce morceau. Il faut aussi ajouter que Piazzolla a écrit Libertango en 1974 alors qu’il est en exil en Italie, en raison de la dictature dans son pays d’origine. Ce titre doit être entendu comme un hymne à la liberté, à la vie et à l’art, d’où son titre, Libertango. Piazzolla est également présent dans sa Primavera Portena Tango, extrait de ses Quatre saisons de Buenos Aires (Cuatro Estaciones Porteñas). Plus que jamais, le tango se trouve revigoré dans cette pièce faisant se mêler classique, traditionnel, contemporain et jazz.

    Liat Cohen choisit la simplicité dans ses interprétations, y compris dans le morceau La Negra d’Antonio Lauro, compositeur vénézuélien (1917-1986). Cette pièce délicate a été écrite en 1976 pour sa nièce Armita. On retrouve le même musicien dans deux Valses Venezolanos, les n°2 et 3, typiques de son pays et très populaires.

    Agustín Barrios Mangoré (1885-1944) est méconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Guitariste salvadorien, il a composé et enregistré des centaines de pièces pour guitares, dont sa magnifique Valse op. 8 n°4, élégante composition mêlant classique, romantisme et folklore et sa Primavera Valse entraînante et séduisante.

    D’Heitor Villa-Lobos (1887-1959), on retient surtout ses formidables Bachianas Brasileiras – notamment la cinquième. Or, si le compositeur brésilien est présent c’est pour un autre morceau, à savoir sa Valse-Chôro. Elle est extraite de sa Suite populaire brésilienne n°3. Composée pour la guitare solodu de son pays, cette œuvre importante fait se réconcilier la musique populaire de son  pays (les chôros) et le classique.

    Partons au Mexique, avec Manuel María Ponce (1882-1948), ayant beaucoup écrit pour la guitare. Liat Cohen propose une Valse de ce compositeur emblématique du Mexique.

    Retour ensuite en Europe avec le plus ancien des compositeurs de l’album, à savoir l’Espagnol Fernando Sor (1778-1839). Ses Valses n°1 et 4 sont d’une facture classique d’une belle élégance, nous dirions même toute mozartienne.

    Sonnerie pour les téléphones Nokia

    Grosse satisfaction de découvrir Francisco Tárrega (1852-1909), lui aussi espagnol et lui aussi en plein XIXe siècle. La guitariste nous propose sa Grande Valse, jouée avec amour et tendresse. Il faut ajouter que  ce compositeur est l’un des grands musiciens ayant contribué à faire entrer cet instrument populaire dans le répertoire classique. Mieux, Tárrega est devenu, malgré lui, un compositeur pop puisque l’un des thèmes de sa valse a été utilisé comme sonnerie... pour les téléphones Nokia ! Il faut absolument découvrir ce singulier morceau entré dans notre quotidien, alors que son auteur est quasi inconnu...

    Le nom de Tansman est cité en couverture de l’album, à l’égal de Piazzolla. C’est dire l’importance que lui porte Liat Cohen. Né en Pologne et naturalisé français, Alexandre Tansman a vite trouvé dans Paris sa patrie d’artiste, grâce à des soutiens comme Ravel, Bartók, Gershwin, Honegger, Prokofiev, Roussel, Schönberg ou Stravinsky, excusez du peu ! De confession juive, la seconde guerre mondiale le voit contraint à l’exil aux Etats-Unis, ce qui ne l’empêche, pas à l’instar de son compatriote Karol Szymanowski, d’allier classique et contemporain. Qui dit Polonais et valses dit forcément Chopin. Et pourtant, Tansman s’empare lui aussi de cette danse traditionnelle pour en faire, ici à la guitare, un genre d’une grande modernité (la courte Valse Caprice et la mystérieuse et envoûtante Valse Romantique).

    Au milieu de ce lot de compositeurs d’Amérique latine, il faut citer un Français, Roland Dyens (1955-2016). profondément influencé par la musique brésilienne et argentine. Son morceau le plus connu est le Tango en skaï. L’opus propose une autre pièce plus audacieuse, Fuocco, où le compositeur fait se rejoindre classique, contemporain et pop dans une virtuosité démentielle. Il faut aussi ajouter que Roland Dyens a été classé par le magazine Guitarist parmi les 100 meilleurs guitaristes mondiaux, tous styles confondus. On devine son importance pour Liat Cohen et son indispensable place dans l'opus.

    L’album se clôt avec un compositeur contemporain, Nikita Kochkine (né en 1956). Guitariste et compositeur renommé, il est l’auteur d’une pièce emblématique de son répertoire, Usher's Waltz, inspirée par la nouvelle d'Edgar Allan Poe, La Chute de la maison Usher. Liat Cohen l’a choisi pour terminer son opus sur une note moderne. Lumineux.

    Liat Cohen, Valse, Barrios – Piazzolla – Tansman, Indésens Calioppe, 2026
    https://www.liatcohen.com
    https://www.facebook.com/liatcohenguitar
    https://indesenscalliope.com/boutique/valse

    Voir aussi : "Glamour western"
    "Guitare et classique by Roxane Elfasci"