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Livres et littérature

  • La voix de Mademoiselle numéro 11

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    Nous avions parlé sur Bla Bla Blog, il y a quelques mois, du dernier roman de Kim Chi Pho, Le Clos des Diablotins

    Pour découvrir autrement ce formidable roman et entendre Mademoiselle Numéro 11 interprétée par Jean-Benjamin Jouteur, c'est ici : https://salondelautoedition.fr/2019/05/20/j-11-kim-chi-pho.

    Kim Chi Pho sera présente au Salon de l’autoédition à Lyon le 1er juin 2019

    Kim Chi Pho, Le Clos des Diablotins, Amazon, 2018, 273 p. 
    www.facebook.com/mademoisellenumero11
    https://salondelautoedition.fr

    Voir aussi : "À la recherche du diable perdu"

  • Rose était son nom

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    La biographie de Franck Bouysse nous apprend qu’avant de se consacrer à son cycle des saisons à la Manufacture des livres l’auteur corrézien a signé plusieurs polars. De là vient sans doute cet art du suspense et cette plongée dans la noirceur humaine si caractéristique de son dernier roman, Né d’aucune Femme.

    Dans une France rurale de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, Gabriel, un modeste prêtre, est réclamé pour se rendre dans un proche asile afin de bénir le corps d’une femme tout juste décédée. Elle se prénomme Rose. Peu de temps auparavant, au confessionnal, une femme lui a demandé de récupérer sur sa dépouille des cahiers. Lorsque le père revient à son presbytère en compagnie de son sacristain, il a entre les mains un témoignage écrit par une jeune paysanne relatant son histoire.

    Lorsqu’elle avait 14 ans, Rose a été vendue par son père à un notable pour devenir domestique. Battue, maltraitée, violée et séquestrée par ce "maître des forges", Rose n’a pas d’autre choix que d’ourdir une vengeance contre lui et sa mère. La jeune fille va payer chère sa révolte contre des notables tout puissants, ne trouvant son salut que dans les cahiers que découvre Gabriel quelques années plus tard.

    C'est à travers l’écriture que passera la rédemption de Rose

    Franck Bouysse relate dans un livre polyphonique la destinée incroyable d’une femme, en choisissant de faire parler son héroïne avec sa langue à elle, puisque c’est à travers l’écriture – une écriture âpre, organique et peu académique – que passera la rédemption de Rose : "Les mots, j'ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j'aime quand même, juste parce qu'ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m'emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu'ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve."

    L’auteur insère au milieu du récit de la paysanne devenue domestique, d’autres voix : celle du père, Onésime, étouffé par la culpabilité ("Onésime eut la certitude que la pire des choses n'était pas de mourir, mais de perdre toute raison de mourir"), celle de la mère désœuvrée ("Une mère, c'est fabriqué pour s'inquiéter, y a rien à faire contre"), celle d’Edmond en témoin impuissant et s’exprimant dans une sorte de chant funèbre ("Je sais pas où il l'a trouvée. / Elle a pas voulu me dire. / Ils vont lui mener la vie dure, lui et la reine mère, c'est sûr. / Il y a pas grand chose qui peut les arrêter, je suis bien placé pour le savoir. / Ici, le malheur, il est caché partout."), et bien entendu les propres phrases de Gabriel. Ils viennent clôturer ce roman où les mots de pardon, de bienveillance et d’humanité prennent tout leur sens : "Les âmes. Les Pères m'ont enseigné qu'elles ne se vernissent pas, qu'elles se traitent en profondeur, qu'il est bien plus charitable de pardonner l'homme ballotté par le malheur que de courtiser celui qui par naissance et fortune en est préservé. La vertu sans mérite n'est rien d'autre qu'un déguisement de carnaval."

    Né d’aucune Femme vient d'obtenir le Prix des libraires 2019.

    Franck Bouysse, Né d’aucune Femme, éd. La Manufacture des Livres, 2019, 334 p.
    https://www.lamanufacturedelivres.com/auteurs/fiche/1/franck-bouysse

    Voir aussi : "Pendant que j’écrivais, j’étais avec elle"

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  • Quelques pages de Tatiana de Rosnay sorties de l’exil

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    Il avait été question en début d’année d’un recueil de nouvelles en faveur des Restaurants du Cœur, auquel avait participé Tatiana de Rosnay. C’est d’un autre engagement de l’auteure franco-britannique dont il est question ici, cette fois pour l’Unicef.
    Pour la 3e année, le Livre de Poche s'engage en effet aux côtés d'Unicef au travers du recueil caritatif Exils. En France et dans le monde, des milliers d’enfants sont discriminés et ne peuvent accéder aux soins ou à l’école parce qu’ils sont migrants. Pour chaque livre acheté, 1,50 € sera reversé à l’Unicef qui aidera ces enfants réfugiés et migrants afin qu’ils puissent accéder à la scolarité.

    Parmi les auteurs de ces textes, des écrivains, des célébrités, M.A.G.I.C, un collectif de slameurs, et bien sûr Tatiana de Rosnay, qui nous intéresse et qui signe une nouvelle sur ce thème l’exil.

    Les mots qui sont ma Prison est un texte écrit à la première personne, en fait dix pages comme tirées d’un journal intime. De l’auteur imaginaire, on ne sait pas grand-chose, mise à part qu’il s’agit d’un garçon relatant le secret d’un "mur qui a poussé" autour de lui et d’une liberté qui, au fur et à mesure du temps s’effiloche.

    La surveillance est omniprésente et la seule camarade d’école qui veuille adresse la parole à ce "Petit Chose", une fillette nommée Ana, finit par ne pas lui adresser la parole. Mais il y a cette voisine, en face : le jeune auteur finit par entrer en contact avec elle.

    Les mots qui sont ma Prison est un texte à part dans la bibliographie de Tatiana de Rosnay : engagé, sombre et volontairement elliptique. Un manifeste en faveur de l’enfance, à lire pour une bonne cause.

    Tatiana de Rosnay, Les Mots qui sont ma Prison
    in Exils, Le Livre de Poche, Unicef, sortie le 9 mai 2019

    http://www.tatianaderosnay.com
    Unicef, recueil Exils

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre"
    "Tatiana de Rosnay engagée et attablée"

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  • Nous nous sommes tant aimés

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    Le titre du premier roman de Marie Rault, Une prodigieuse Histoire d’Amour (éd. Le Lys Bleu), a le mérite d’intriguer en raison de son apparente banalité. Il est en tout cas fidèle à l’intention de l’auteure qui déroule une love story s’étalant sur une dizaine d’années – si l’on oublie le dernier et singulier dernier chapitre.

    Léa, la narratrice, est une manageuse dans un palace parisien. Cette professionnelle aguerrie est aussi et surtout une femme aux fêlures secrètes, à la fois assoiffée d’idéal amoureux mais ne croyant pas aux contes de fée : "Quand avait-elle cessé d’être une jeune femme comme les autres ? D’où lui venait cette inaptitude à la vie ? Ou plutôt cette nécessité du trop-plein de vie ? Cette frénésie de l’exception, cette boulimie de la tachycardie, cette addiction à l’absolu."

    La brillante responsable est envoyée à Lisbonne pour convaincre l’auteur à succès Pierre Capucin de tourner adaptation d’un de ses romans dans l’hôtel où elle travaille. Elle rencontre par là-même son écrivain fétiche ("Ses livres étaient pour elle une bouffée d’oxygène, un repère, une fenêtre nécessaire vers ceux de son espèce"). Entre les deux, le courant passe immédiatement : "Léa avait reconnu Pierre comme un de son espèce."

    Dix ans de la vie amoureuse d’une jeune femme de la génération Y

    Marie Rault aurait pu bâtir une simple histoire de fan concrétisant le rêve absolu de connaître intimement l’objet de sa passion. Au lieu de cela, l’auteure choisit habilement et subtilement d’arpenter les souvenirs de cette femme grande voyageuse et grande amoureuse.

    De Paris à Lisbonne, en passant par Pondichéry ou Barcelone, les temps et les lieux s’entrecroisent dans un bloc espace-temps insécable : la famille, les amis, les amants, les secrets, les maladies, les séparations et la mort sont vus à travers le prisme de la relation passionnelle entre Léa et Pierre.

    Marie Rault a fait le choix de chapitres courts et elliptiques pour écrire en moins de 120 pages dix ans de la vie amoureuse d’une jeune femme de la génération Y.

    L’ écriture délicate, précise et sans ostentation prouve la naissance d’une prometteuse auteure qui sera absolument à suivre : "Au milieu de la foule, elle chérissait le secret qu’elle portait. Elle avait l’impression d’être devenue une ombre, un fantôme. Pas quelque chose d’effrayant et d’étrange, plutôt une âme drapée de soie."

    Marie Rault, Une prodigieuse Histoire d’Amour, éd. Le Lys Bleu, 2019, 119 p.
    https://cassenoisette383.wixsite.com/marierault

    Voir aussi : "À la recherche du diable perdu"

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  • T.A.M.A.R.A.

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    Tamara par Tatiana de Tatiana de Rosnay est atypique dans son œuvre à plus d’un titre. Tout d’abord, l’auteure de Sentinelle de la Pluie s’est associée pour l’occasion à Charlotte Jolly de Rosnay pour cet livre conçu à quatre mains, un livre qui plus est édité chez Michel Lafon – et non pas Héloïse d’Ormesson comme ses livres précédents. Autre particularité : c’est un essai que propose Tatiana de Rosnay. Pas franchement une nouveauté, après le brillant livre sur Daphne du Maurier, sorti il y a moins de cinq ans. Cette fois, c’est à Tamara de Lempicka (1899- 1980) que s’intéresse Tatiana de Rosnay.

    Quels points communs peuvent-ils exister l’auteure de Rebecca et la peintre emblématique des années folles ? Ces deux artistes, qui ont été toutes deux de grands voyageuses autant que des habituées des mondanités en Europe ou aux États-Unis, ont traversé le XXe siècle tourmenté sans jamais transiger sur leur liberté de femme. À leur façon – la Polonaise aristocrate devenue une immigrée en France après la Révolution russe et l’héritière britannique, fille d’un comédien victorien devenue une importante figure de la littérature anglaise – Daphne du Maurier et Tamara de Lempicka vivent de plein fouet les périodes tourmentées des deux guerres mondiales comme les grandes transformations sociales. L’une comme l’autre vont se battre pour leur émancipation.

    Tatiana de Rosnay propose un essai sensible sur celle qu’elle appelle fraternellement Tamara, et dont les lettres du prénom sont déclinés en six chapitres chronologiques : "T comme Talentueuse", "A comme Ambitieuse", "M comme Magnétique", "A comme Arrogante", "R comme Rebelle" et "A comme Artiste." Mais qui se cache derrière cette femme emblématique des années 20 et 30, dont les tableaux ont été redécouverts à la fin des années 70 ? Tatiana de Rosnay écrit ceci, sous forme d’adresse à cette peintre au parcours fulgurant : "Ton nom. Presque un nom de plume. Un nom de scène ? Un nom d’ensorceleuse. Un nom que tu écris fièrement en bas de tes œuvres. Qui se cache derrière l’image de perfection absolue que tu souhaites tant projeter ? "

    Une vraie vie romanesque

    Car il y a sans nul doute un mystère Tamara de Lempicka, dont la carrière ressemble à une comète brève mais éclatante. Après une enfance et une adolescence dorée entre Varsovie, la Côte d’Azur, Paris et Saint-Pétersbourg, la grande histoire oblige la jeune femme gâtée à venir se réfugier en France, avec sa fille Kizette et son mari. Ce mari, Tadeusz Lempicki, elle le traînera comme une âme en peine : l’ancien aristocrate habitué à la belle vie ne peut se faire à un train de vie modeste qui l’oblige à travailler. À l’inverse, Tamara de Lempicka trouve dans cet exil une nouvelle raison de vivre et des plaisirs qu’elle ne soupçonnait pas : l’art, les soirées littéraires, les fêtes démesurées et des relations sulfureuses, que ce soit avec des hommes ou des femmes. Une vraie vie romanesque, comme le souligne Tatiana de Rosnay. Mais c’est bien entendu la peinture qui est sa grande révélation.

    Celle qui possédait un réel talent avant son arrivée à Paris se lance dans la création, après une période de formation qui sera capitale dans l’élaboration de son style inimitable. En 1921, l’Académie Ranson, avec comme professeurs les Nabis Maurice Denis et Paul Sérusier, mais surtout la découverte d’autres artistes (Bronziono, Ingres, Albert Gleizes et surtout André Lhote) va lui permettre d’imaginer son propre chemin artistique.

    Dès 1922, Tamara de Lempicka peint ces portraits et ces scènes de groupes sensuelles, sophistiquées, mêlant réalisme, cubisme et influences renaissantes : Le Rythme (1924), Groupe de quatre nus (1925), Portait d’homme inachevé (1928), Mon portrait (1929), L’écharpe bleue (1930), Le Turban vert (1930), La jeune fille aux gants (1930), Adam et Ève (1931), sans oublier La Belle Rafaela de 1927.

    Une carrière fulgurante donc, faite de passions, de découvertes mais aussi d’excès, qu’un autre conflit, la seconde guerre mondiale, stoppe net. Avec son départ pour les Etats-Unis, Tamara de Lempicka disparaît des radars, jusqu’à sa redécouverte par le galeriste d’art Alain Blondel en 1972.

    Pour illustrer cet essai intime, Tatiana de Rosnay a fait le choix d’illustrations de la peintre mais aussi de photographies contemporaines de Charlotte Jolly de Rosnay. L’atmosphère des années folles est mise en scène à travers des clichés soignés, des portraits au noir et blanc somptueux mais aussi des gros plans collant au plus près du grain de pain des modèles. Cet essai sur Tamara de Lempicka se démarque des beaux livres habituels pour offrir l’éclairage sensible que voulait Tatiana de Rosnay.

    Tatiana de Rosnay et Charlotte Jolly de Rosnay, Tamara par Tatiana
    éd. Michel Lafon, 2018, 223 p.

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre"
    "Sur les pas de Daphnée du Maurier"
    "La naissance de la belle Rafaëla"

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  • Voilà l’homme

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    Comment qualifier le dernier livre de Nathalie Cougny, Paris-Rome ? Uchronie, roman d’amour ou conte philosophique ? Un peu de tout cela sans doute, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce roman – qui est complété par une nouvelle, Rencontre à risque.

    Paris-Rome suit Charlotte K., de nos jours (la précision est importante), dans un voyage qui doit mener la jeune et célèbre peintre parisienne à Rome pour une exposition à la Villa Borghèse. Dans le train qu’elle prend, un homme s’installe dans le même compartiment : il s’agit de Friedrich Nietzsche en personne. Il va lui aussi à Rome et sa rencontre avec la jeune femme est tout sauf un hasard. Entre les deux voyageurs – l’artiste mondialement admirée pour ses œuvres "lyriques" et le philosophe légendaire – une conversation s’engage, et la personne la plus fascinée n’est sans doute pas celle que l’on croit.

    Il fallait l’audace de Nathalie Cougny pour imaginer une telle rencontre, aussi inattendue que surréaliste. Le postulat que Nietzsche soit toujours vivant en 2019 n’est ni expliqué, ni développé : cet "éternel retour" est un fait, que le lecteur doit accepter dès les premières pages.

    La vraie surprise vient de la rencontre fortuite de Charlotte et de Friedrich, dans le huis-clos d’un train. Le roman se déroule pendant un voyage qui sera tout sauf un périple ordinaire. D’ailleurs, rien ne se passe comme prévu. Des menaces font craindre pour la sécurité des passagers, en particulier pour Nietzsche, et des manifestations perturbent le voyage. Des militaires se sont installés dans le train afin de protéger le philosophe aussi célèbre que controversé. Le périple et les conversations entre Charlotte et Friedrich se déroulent dans ce climat tendu. Tout peut basculer à chaque instant. Mais pourtant les deux célébrités conversent avec une courtoisie très XIXe siècle, tout en se mettant à nu pour la première et sans doute la dernière fois.

    Faire descendre Nietzsche de son piédestal, comme Zarathoustra

    Assez singulièrement, c’est sur le passé de la peintre que Nathalie Cougny s’intéresse : son enfance endeuillée par le décès de ses parents, sa découverte de l’art, ses succès, ses dépressions ou sa vie sentimentale. Nietzsche apparaît comme un homme presque ordinaire, débarrassé d’une forme de carcan que l’histoire et la légende lui ont laissée. "Ecce homo" : semble nous dire l’auteure, pour reprendre le titre d’un de ses livres. "Voilà donc cet homme", semble répondre en écho Charlotte K., devenue l'espace du voyage l’alter ego de Nietzsche.

    Charlotte, interlocutrice et égale du philosophe dans ce roman surprenant à plus d’un titre, porte une voix universelle à laquelle lui répond une autorité morale et intellectuelle, mais dont l’armure vient se fissurer au fur et à mesure que le dénouement approche. Voilà qui est paradoxal pour ce "philosophe au marteau" ! Nathalie Cougny, avec ce dialogue philosophique défiant la logique et le temps, vient faire parler l’auteur de Par-delà le Bien et le Mal de nous et de notre monde, sans pour autant en faire la star ou la légende vivante qu’il est devenu dans le monde parallèle de Paris-Rome. Nathalie Cougny choisit en effet assez audacieusement de faire descendre Nietzsche de son piédestal, comme Zarathoustra lorsqu'il quitte la montagne pour descendre parmi ses semblable.

    La nouvelle Rencontre à risque vient compléter ce conte moderne, comme si ce récit à la première personne était celui de Charlotte elle-même, dans une autre circonstance. Mais au contraire de Paris-Rome,l’auteure délaisse le dialogue enlevé pour un texte dense, âpre et sensuel sur un amour sans retour. Nathalie Cougny ausculte une relation empoisonnée entre une narratrice et un homme plus jeune qu’elle, avec acidité et sans concession, comme autant de coups de marteau adressés à cet homme.

    Nathalie Cougny, Paris-Rome, Et Nietzsche rencontre Charlotte
    suivi de Rencontre à risque
    éd. Publilivre, 2019, 234 p.

    https://www.nathaliecougny.fr

    Voir aussi : "Nathalie Cougny, en adoration" 
    "Mes hommes"
    "En corps troublé"

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  • Des expressions plein la musette

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    Il convient tout d’abord de signaler les noms des illustratrices et illustrateurs cités en page 121 de ce deuxième volume du Catalogue déjanté des expressions de la langue française (éd. d’Enfer). Caroline Bittner, Ciruela Barreto, Noélie Meckenstock, Noël Rasendrason et Émilie Bertolin donnent vie à ce drôle de livre imaginé par Jacques Seidmann.

    Après un premier tome consacré aux loisirs, à la santé, à la beauté et à l’amour, les Éditions d’Enfer proposent une liste de 50 nouvelles expressions populaires françaises illustrées, sur les thèmes de l’argent, de la société, de la survie et du travail – les uns n’allant pas sans les autres. Ces ouvrages conçus par Jacques Seidmann et le Collectif des Crayons ont été sélectionnés dans le cadre des Journées européennes de la francophonie qui se sont déroulées du 16 au 24 mars 2019.

    Une campagne de crowdfunding

    Véritable catalogue absurde fait de mots-valises, d’expressions prises au pied de la lettre et d’inventions lexicales aussi loufoques et surréalistes les unes que les autres, ce catalogue pas tout à fait comme les autres met en image la richesse de la langue française en imaginant de drôles d’objets : des chaussettes à mettre les pieds dans le plat, une cisaille à couper les ponts, des ciseaux à couper les cheveux en quatre ou un vernis à langue de bois.

    Les illustrations soignées, qui ne sont pas sans rappeler les créations absurdes de Topor, font de ce livre un vrai bel objet, imaginé par Jacques Seidmann, créateur de noms de marques depuis plus de de vingt ans. Il s’explique ainsi : "Quand on fait de la création de marque, on est obligé de triturer la langue, de trouver des formulations inédites. En jouant avec les mots, on acquiert de l’agilité et de la liberté. C’est un rapport au langage qui n’est pas très fréquent et qui m’a sûrement préparé à l’invention de ces objets loufoques."

    Une campagne de crowdfunding et la création des Éditions d’Enfer ont fait le reste. Ces deux premiers volumes offrent un regard à la fois amoureux, caustique et même dadaïste sur notre langue, bien loin de l’académisme de bon aloi. Mais ce deuxième volume peut aussi se lire comme un manifeste contre l’absurdité de la société de consommation. Un vrai ouvrage engagé, mine de rien.

    Catalogue déjanté des Expressions de la Langue française, tome 2
    Illustré par le Collectif des Crayons, Éditions d’Enfer, 2019, 123 p.
    http://cataloguedejante-desexpressionsfrancaises.fr

    Voir aussi : "Attache ta tuque ou le français dans tous ses États"

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  • Heureux comme Sade en Italie

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    Durant l’été 1775, le marquis de Sade est pris à la gorge par trois sérieuses affaires de mœurs à Arcueil, Marseille puis Lacoste. Malgré le soutien de sa famille, dont sa femme Renée-Pélagie de Montreuil, marquise de Sade, le futur auteur des Cent Vingt Journées de Sodome fuit incognito pour l’Italie, sous le pseudonyme du comte de Mazan. Après un passage à Turin, Parme et Bologne, il parvient à Florence le 3 août 1775. Il est à Rome en octobre 1775. Il y reste jusqu’à la fin de l’année, avant de se rendre à Naples pour un séjour de janvier à mai 1776. Durant l’été, il est de retour en France. Six mois plus tard, il est arrêté et incarcéré à Vincennes. C’est le début d’une longue période de captivité, mais aussi d’écriture forcenée, sombre et explosive.

    De son excursion en Italie, le marquis de Sade ramène un journal de voyage, en réalité un véritable work in progress que les éditions Flammarion présentent dans une édition établie et commentée par l’universitaire et spécialiste du siècle des Lumières, Michel Delon. Il signe également une préface éclairante de ce Voyage d’Italie, indispensable pour entrer dans un ouvrage à la fois documenté, inachevé et essentiel dans l’œuvre de Sade. Un entretien avec le collectionneur Pierre Leroy vient compléter cet ouvrage.

    Critique sur les traditions comme sur les mœurs des habitants

    Avec le recul le périple du marquis de Sade organisé dans l’urgence afin d’échapper à la justice française est l’une de ses périodes les plus enthousiasmantes. Son séjour dans la péninsule italienne lui permet de découvrir un pays passionnant, aux trésors antiques et artistiques inestimables, ce qui ne l’empêche pas de se montrer critique sur les traditions comme sur les mœurs des habitants : "Il faut convenir (…) qu’on trouve des vertus au travers de tous les vices dont je viens de caractériser cette nation. Le peuple, sans doute, est rustique grossier, superstitieux et brutal, mais il a de la franchise et même quelque fois de l’aménité…"

    Sade est un voyageur avide de documentations comme d’expériences. Il y rencontre plusieurs femmes, connaît des relations parfois sulfureuses et croise quelques aventuriers comme lui. Le marquis ramène d’Italie de multiples cahiers, dossiers, feuilles et notes qu’il ne mettra jamais en forme de son vivant mais dont il se servira pour ses livres futurs, dont L’Histoire de Juliette (1799). Le lecteur trouvera quelques pages pittoresques sur des monuments qu’il découvre à Florence, Rome ou Naples. Il est par contre beaucoup plus dissert et caustique lorsqu’il est question de folklores et de traditions. Plus surprenant, le marquis de Sade se montre offusqué lorsqu’il est question de crimes et de mœurs qu’il juge choquants : "Les murs épais et reculés des vastes palais de la noblesse recèlent, dit-on, bien des horreurs. Et combien de jeunes malheureuses, conduites furtivement et de nuit dans ces criminelles enceintes, y ont-elles laissé leur honneur et la santé !"

    Le lecteur sera surpris par ces lignes écrites dix ans avant Les Cent Vingt Journées de Sodome ; il le sera moins par cette forme de confession : "Cette manie bizarre de faire le mal pour le seul plaisir est une des passions de l’homme la moins comprise et par conséquent la moins analysée."

    C’est en Italie que Sade se laisse porter par ses rêveries les plus lumineuses – nous sommes en plein Siècle des Lumières. Il y connaît le plaisir de l’aventure et des découvertes, et se montre même philosophe éclairé. Michel Delon conclue ainsi : "Imagine-t-on Sade heureux ? En Italie, pourquoi pas ?"

    Sade, Voyage d’Italie, préface et commentaires de Michel Delon
    éd. Flammarion, 2019, 305 p.

    http://www.sade-ecrivain.com

    Voir aussi : "Sade, celui que l'on aime détester"

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  • Au cœur d’une femme

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    Paru chez Plon en 1998, avant de faire l’objet d’une réédition dix ans plus tard, Le Cœur d’une Autre est le troisième roman de Tatiana de Rosnay. Tout comme L’Appartement témoin, l’auteure s’intéresse à la quête d’un homme paumé, un anti-héros que le destin fait basculer dans une histoire hors-norme.

    Bruce Boutard est un antipathique et fieffé misanthrope, divorcé et à la vie sans aspérité autre que son fils Mathieu : "J'avais les habitudes lugubres d'une vieille fille ; ces vieilles filles velues à bouillottes qui se parlent seules à voix basse, qui portent des chaussettes de laine pour dormir et leur Damart même quand il fait chaud. Rien de tragique, pourrait-on dire. Rien d'extraordinaire. Cependant - hélas ! -, il s'avère que je suis un homme." Un être franchement antipathique que le lecteur va pourtant suivre avec passion.

    Suite à un malaise, Bruce apprend qu’il souffre d’une maladie du cœur et qu’il doit être greffé en urgence. Au bout d’une attente interminable, une bonne nouvelle arrive et Bruce reçoit un nouvel organe. De retour de l’hôpital, l’ancien homme acariâtre et misogyne se trouve changé, tant dans le caractère, que la sensibilité et les goûts. Un voyage en Italie avec son fils le convainc que son nouveau cœur l’a profondément transformé. Il parvient à connaître l’identité de la donneuse, décédée la veille de sa greffe. Elle se nommait Constance Delambre et semble maintenant revivre "à travers ce cœur transplanté." La vie du greffé est transformée à jamais. Bruce n’a désormais qu’une obsession : savoir qui est cette femme à qui appartenait son nouveau cœur, un cœur qui semble être possédé d’une mémoire.

    Une quête impossible

    C’est une quête de la vérité qui est au centre de l’histoire, une quête au départ impossible car, comme le rappelle l’auteure, le don d’organe est anonyme. Il fallait une astuce de romancière pour permettre à Bruce de se mettre en piste : la rencontre avec Joséphine – de nouveau une histoire de cœur – va s’avérer décisive.

    Comme pour L’Appartement témoin, c’est en Italie que se déroule l’enquête sur la piste de Constance, mais qui est aussi celle du peintre Paolo Ucello et d’un mystérieux tableau. C’est l’occasion pour Tatiana de Rosnay de proposer de belles pages sur l’artiste florentin, notamment cette description de La Bataille de San Romano : "C’était un grand tableau sombre aux teintes ocre et bistre, peint avec une vigueur candide et une rigueur des lignes qui me fascina. Intrigué par le tumulte discipliné de l’œuvre, la symétrie parfaite des lances et des plumes plantées dans les armets, il me semblait que je me trouvais transporté au milieu d’une bataille. J’entendais la clameur sourde d’une lutte, le choc de boucliers contre armures, les bruits métalliques des cuirasses, des épées, des glaives, les hennissements des chevaux enchevêtrés, harnachés de pourpre et d’or, dont deux gisaient au sol, l’un agonisant, l’autre figé par la mort… Derrière la violence de la bataille s’étirait un paysage tranquille; des vendangeurs travaillaient dans les vignes, et un chien poursuivait des lièvres à travers champs."

    Comme l’explique Tatiana de Rosnay dans la préface écrite en 2011 de ce roman, ce n’est pas un lieu qui déclenche l’intrigue mais "un cœur qui, en changeant de corps, va se remettre à palpiter dans une nouvelle poitrine, encore empreint d’émotions antérieures." La seconde préface de cette édition, de Joël de Rosnay, aborde le thème de la greffe sous le regard du scientifique : "Une greffe de cœur peut-elle changer la psychologie et le comportement d’une personne ?" se demande-t-il. Un début de réponse est donnée par l’épigénétique, poursuit-il : une discipline récente qui tendrait à montrer que la base du livre de sa fille Tatiana est loin d’être absurde.

    Le lecteur oublie rapidement les doutes sur les effets de ce nouvel organe et se laisse porter par cette histoire de "mémoire neuve" – pour reprendre un titre de Dominique A. Il suit les pas d’un Bruce transformé en vrai beau personnage romanesque, grâce à une mystérieuse donneuse qu’il n’aurait jamais dû connaître et qui lui a fait pourtant don du plus grand des cadeaux  : "Je lui dois la vie, et le goût de la vie. Comment lui dire merci, puisqu'elle n'est plus sur terre ?"

    Tatiana de Rosnay, Le Cœur d’une Autre
    éd. Le Livre de Poche, 1998, éd. Héloïse d’Ormesson, 2009, 282 p.

    http://www.tatianaderosnay.com

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre"
    "Premiers fantômes"

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  • Perdu au milieu des elfes

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    Elfes, licornes, hippogriffes, nains, centaures ou dragons : rien ne manque dans ce petit roman de fantasy qu’est La Constellation des Elfes, écrit et auto-édité par Christine Ringuet (Amazon).

    Dans le pays de Galiaé, un jeune homme, Kalen, recueille accidentellement une elfe et sa licorne. En quelques heures, sa vie ennuyeuse et pleine de frustration prend un tour féerique, dans tous les sens du terme. C’est aussi l’occasion pour lui de vivre sa va vie avec des créatures fantastiques et dans des pays pas moins imaginaires.

    On accroche ou pas à ce premier roman, relativement court pour un livre de fantasy (environ 200 pages). Les amateurs se laisseront conduire en douceur dans cette quête initiatique qui se laisse goûter sans honte.

    En début d’année, Christine Ringuet a publié son deuxième roman, Eléanor X (auto-édité lui aussi).

    Christine Ringuet, La Constellation des Elfes, Amazon, 2018, 205 p.
    https://www.facebook.com/christine.ringuet.7

    Voir aussi : "Taddeuz à l’école des sorciers"

    fantasy,elfe,centaure,christine ringuet,roman

  • Ça restera entre nous

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    Je vous avais parlé, il y a quelques mois, de Spirales, le roman hitchcockien de Tatiana de Rosnay sorti en 2004. À partir de cette semaine, Arte propose l’adaptation de ce thriller psychologique, feutré et cruel à souhait, sous le titre de Tout contre Elle.

    Hélène Dewallon (Astrid Whettnall), l’épouse enviée d’un notable et homme politique lyonnais quitte précipitamment l’appartement de son amant Sven après une rencontre amoureuse qui vient de se terminer dans le drame. Sven vient de mourir brutalement, terrassé par une attaque. Mais Hélène, dans sa fuite, a laissé ses papiers d’identité que récupère Alice Mercier (Sophie Quinton), la femme de ménage de Sven. Elle prend contact avec sa maîtresse pour les lui rendre. S’engage entre les deux femmes un jeu du chat et de la souris, sur fond de chantage, car Alice a des pièces compromettantes qui menacent de tout détruire dans la vie rangée et impeccable d’Hélène Dewallon. Voilà qui est d’autant plus fâcheux qu’Henri, son époux, se lance dans une ambitieuse campagne électorale.

    Relations empoisonnées, lutte des classes et un véritable supplice chinois

    Pour l’adaptation du roman de Tatiana de Rosnay, Gilles Tauran et Gabriel Le Bomin ont choisi de déplacer l’histoire de Paris à Lyon. On perd la ville familière de l’auteure franco-britannique au profit de lieux plus modernes, plus aseptisés et plus lumineux. Les personnages déambulent dans des maisons, des appartements ou des galeries moins claustrophobiques que dans le roman, à facture simonienne, mais tout aussi inquiétants. Couloirs, escaliers et jeux de miroirs concourent à accentuer le climat de malaise dans ce thriller psychologique.

    L’adaptation s’étend assez peu sur l’adultère d’Hélène. Je parlais dans ma chronique sur Spirales d’"accouplement sauvage" pour ce qui n’était qu’un one shot, un "moment d’égarement" dans un lieu sordide. Ici, la personnage principale est dans une relation adultère suivie, comme elle le confie à son amie Lucie (Aurélia Petit). Autre entorse au livre : il n’est plus question d’immigrés roumains ou d’un simple chantage financier mais de relations empoisonnées, de lutte des classes et d’un véritable supplice chinois entre une femme de la grande bourgeoisie et une modeste femme de ménage.

    Sophie Quinton est parfaite dans ce rôle de petite souris timide se transformant en véritable vampire mental. Impossible de ne pas parler non plus des deux piliers de ce film : Astrid Whettnall et le prodigieux Patrick Timsit jouent à merveille les notables bourgeois pris dans un drame prêt à tout faire exploser, y compris leur famille – l’autre thème cher à Tatiana de Rosnay. Celles et ceux qui auront lu Spirales découvriront une autre fin pour cette adaptation. Une raison de plus de découvrir Tout contre Elle film que propose Arte en replay jusqu’au 14 mai 2019.

    Tout contre Elle, thriller psychologique de Gabriel Le Bomin, avec Astrid Whettnall, Sophie Quinton, Patrick Timsit et Aurélia Petit
    Calt Production / Belga Productions / Noon / Arte, France, 2018, 88 mn

    Disponible en replay sur Arte du 9 avril 2019 au 14 mai 2019
    https://www.arte.tv/fr/videos/077293-000-A/tout-contre-elle

    Voir aussi : "Juste un moment d’égarement"

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  • La petite musique de l'amour selon Kuy Delair

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    Kuy Delair propose dans son roman La petite Musique de la Pierre (éd. Évidence) l'histoire d’une quête amoureuse qui est aussi le récit d'un parcours identitaire et une réflexion sur la liberté et le féminisme.

    Quynh est sculptrice, d’origine franco-vietnamienne, une "Eurasienne" comme elle le revendique. Cette artiste, qui a le sentiment d’appartenir non pas à deux cultures mais à un seul continent – l’Eurasie – propose dans les premières pages de son récit un singulier message sur le métissage, : "Le métissage était pour elle l’absence… Le vide vertigineux de l’inconcevable… Elle exécrait l’association des quidams qui mêlaient cuisine fusion et Eurasie… C’était à la mode d’être métisse, mais inconnu d’être eurasien… Les médias parlaient des mélanges, ce qui revenait à n’en parler d’aucuns…"

    Lorsque Quynh rencontre le saxophoniste Stéphane, elle sait d’emblée que leur couple sera placé sous le signe du yin et du yang : "Ils étaient le rouge et le noir, l’aube et le crépuscule du désir, un Ying et un yang débridés, lancés au galop dans l’étendue des affres brûlantes de la nuit." Les deux forment un couple hors-norme fait de peur de l’engagement, de fascination, d’attirance mais aussi de ratages, "une histoire de rencontre, une histoire de synchronicité ratée, une histoire ordinaire au final". Amour ou amitié passionnée ? "Ils bâtissaient l’édifice d’une amitié solide, un couple traditionnellement hors-norme, une impossibilité qui se construisait."

    Kuy Delair déroule son récit à la manière d’un torrent sauvage ("Ses désirs étaient aussi énigmatiques qu’une eau trouble, pure autrefois"). La pierre contre l’eau, la sculptrice contre le jazzman, la solidité et l’immobilité de la pierre que travaille la sculptrice contre l’aspect fuyant et le fluide de la passion amoureuse : le yin et le yang sont en jeu dans ce roman sur l’amour mais aussi sur la création : "Elle pouvait tailler la pierre, créer des ronds de bosse, polir sans relâche… La tyrannie de la matière ne lui permettait aucune indulgence… Le matériau savait, il dictait sa loi. La passionnée sculptrice se soumettait à ces aspérités contingentes, elle se faisait l’esclave de cet art ingrat…. La fluidité du chant lui semblait plus aérienne, plus inspirée."

    Quynh trouve dans le paganisme des réponses pour arriver à des rapports hommes-femmes apaisés

    Kuy Delair, d’une langue riche, subtile et sensuelle, et non sans ellipses, décline les mille et unes variations de la passion : l’attirance, la sidération de la rencontre, l’addiction, le vertige des étreintes (L’auteure sait décrire avec finesse ces moments : "Pris dans le trébuchement vertigineux de sa chute, il plongeait dans l’orgasme… Il embrassait la plénitude de l’extase… Il bandait de joie… Son érection ruisselait de bonheur"), les hésitations entre le désir de partir et celui de s’engager, mais aussi la jalousie. Son roman est un long et beau chant sur l’amour dont elle ne cesse de suivre les circonvolutions : "Elle aimait sans doute ces hommes non pas pour l’amour qu’ils auraient pu lui porter, mais pour l’amour qu’elle le leur portait… Amoureuse de l’amour, elle recherchait ses passions déchirantes, ces impossibles sentiments."

    Aux va-et-vient physiques viennent faire écho ceux de Stéphane puis de Quynh elle-même, incapables de d'engager mutuellement. Après avoir laissé son premier amant s’aventurer avec une autre femme, Amélia, l’Eurasienne est envoûtée par un autre homme, Glenn, un autre jazzman. Avec lui, la passion va être plus forte encore, plus profonde, mais pas moins compliquée. La confusion amoureuse – quand elle n’est pas sexuelle – guide le récit de Kuy Delair, tiraillée entre deux hommes et prise dans des courants contraires : "L’eurasiatique aux cheveux noir corbeau aurait aimé qu’ils soient là, tous les deux… Et elle ne les avait là, aucun des deux."

    L’histoire avec Glenn marque finalement le début d’une reconstruction sentimentale, même si elle passera par de nouveaux départs vers d’autres hommes, d’autres déceptions et d’autres engagements tenus ou non-tenus. La jeune femme veut devenir le pilote de son propre bateau : "Quynh vivait la vie comme un roman dans lequel tout était possible… Elle était la narratrice de son avenir et elle fluctuait au grès des événements tel un roseau qui fléchit, mais ne se rompt pas." Il est écrit plus loin : "Elle avait pris sa décision à contrecœur… Un matin, en se levant… Il fallait que cela cesse… que chacun reprenne le cours de sa vie. Elle ne pouvait plus osciller entre ces hommes comme tanguerait un navire fou sur les eaux."

    En remettant en perspective amour et passion ("Il y avait une tradition de la passion comme il y avait une tradition de la famille… L’amour était peut-être la possibilité de repenser les règles de la passion"), Kuy Delair parle aussi et surtout de liberté. Elle discourt sur le féminisme dans cette histoire sentimentale mais aussi sociale et engagée. Simone de Beauvoir est citée lors d’une scène au Parc Manceau ("La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux"), mais l’auteure fait également référence aux traditions mésopotamiennes. À l’instar de son personnage, l’auteure engagée et "néo-féministe" (l’expression est de Patrick Lesage, en préface) trouve dans le paganisme des réponses pour arriver à des rapports hommes-femmes apaisés, des organisations humaines et humanistes solides et des sociétés où la sexualité ne serait plus un problème : "Quynh rêvait de sociétés néo-matriarcales dans lesquelles hommes et femmes seraient des féministes et des humanistes convaincus… La sculptrice ne croyait pas au règne d’un sexe sur l’autre, d’une génération sur l’autre, d’une race sur l’autre… Son credo était la différence sans hiérarchie." Qui n’adhérerait pas à ce credo ?

    Kuy Delair, La petite Musique de la Pierre, Évidence Éditions, 2018, 152 p.
    http://www.kuydelair.com
    https://www.facebook.com/KuyDelairKDL
    www.evidence-editions.com

    Voir aussi : "Païenne à Paris"

    © Hubert Bourgeois 2009

    kuy delair,sculpture,jazz,amour,statue,féminisme

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  • Chères rouquines

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    Voilà un livre qui tombe à pic : alors qu’a lieu jusqu’au 13 mai prochain l’exposition "Roux" au Musée Jean-Jacques Henner (Paris 17e), Édith Pauly propose son essai Rousses ! Les flamboyantes à travers l’histoire Aux éditions Quai des Brunes (sic).

    C’est un euphémisme de dire que les femmes rousses ont inspiré esthétiquement les artistes autant qu’elles ont suscité toutes les passions mais aussi les idées reçues. L’auteure écrit ceci dans sa préface: "Le rouge, première couleur du prisme, est perçu de manière ambivalente selon les époques et les cultures. Il peut représenter le pouvoir, la vie, la chaleur, mais tout autant basculer de l’autre côté du miroir avec l’enfer, la traîtrise, la cruauté… Parfois même les deux représentations coexistent !"

    Les préjugés tout autant que les fantasmes alimentent l’iconographie pléthorique de ces femmes qui ont pu être reines, guerrières, modèles, artistes, actrices, mannequins ou simplement des figures anonymes. La relative rareté de leur caractéristique physique (1,5 % de la population mondiale), qui est le résultat de la mutation d’un gène il y a plusieurs milliers d’années seulement, expliquent en grande partie pourquoi les rousses ont pu susciter tour à tour fascination, méfiance, fascination, admiration ou adoration.

    Édith Pauly retrace, grâce à un ouvrage passionnant et richement documenté, l’histoire de ces chères rouquines, une histoire qui commence d’abord par ces figures légendaires, mythologiques ou sacrées qui ont fascinées les hommes en raison précisément de la couleur rouge de leur chevelure. La journaliste précise d’emblée que l’ambivalence est présente dès l’époque romaine avec le terme latin de rufus qui désigne aussi une injure courante qui signifie "grotesque", "risible" et difforme", au point que les roux ont pu être chassés de Rome pour expier les fautes de la Cité.

    Le roux et la rousse deviennent mal aimés, au point de servir de modèles pour des personnages abhorrés : Ève, Caïn, Lilith, Judith, Dalila et jusqu’aux sorcières à l’époque de l’Inquisition. Pour illustrer ces figures mythiques, Édith Pauly puise dans des sources de tous horizons, les rousses ayant inspiré de nombreux artistes, que ce soit Rubens (Samson et Dalila, 1610), Cranach L’Ancien (Salomé avec la tête de Jean-Baptiste, 1530), ou John Collier (Lilith, 1887).

    Fausses rousses

    En dehors de ces personnages légendaires, les femmes rousses ont marqué toutes les époques et frappé l’imagination de leur contemporain, nourrissant même malgré elles les préjugés sur cette fameuse couleur. Édith Paul s’intéresse à quelques figures historiques : Elizabeth Ier et Marie Stuart – la première ayant fait décapiter la seconde –, les guerrières berbères Kahena et Fatma Tazouguerth ou encore Roxelane, la concubine de Soliman le Magnifique. Ces rousses légendaires frappent par leur caractère de feu, à l’image de leur chevelure, mais aussi, pour certaines, par leur indépendance : "Souvent violentes, guerrières, sans scrupule, à tout le moins de fort tempérament, leur destin s’achève fréquemment en tragédie" : la reine bretonne Boadicée (ou Boudicca), la pirate Anne Bonny, Marion du Faouët ou, bien plus près de chez nous, l’espionne russe Anna Kushkenko.

    Édith Pauly consacre près de la moitié de son essai à l’influence de la rousseur sur l’esthétique. Et l’on découvre à quel point la caractéristique physique d’une chevelure a pu marquer l’histoire de l’art... La Vénus sortant des eaux de Botticelli était une rouquine. Au XIXe siècle, Manet demande à Victorine Meurent de poser pour elle pour Le déjeuner sur l’herbe puis pour Olympia. Autre maîtresse, autre rousse : Tulla Larsen pour qui Klimt aura une passion folle. L’inspiration pour ces femmes est telle que des mouvements picturaux entiers s’appuient sur et appuient sur cette couleur flamboyante : le préraphaélisme, le symbolisme ou l’art nouveau. Modigliani et sa compagne Jeanne Hébuterne, sa muse rouquine, vont révolutionner l’art pictural grâce à ces portraits reconnaissables entre tous et ces fameux cheveux.

    Le livre ne passe pas sous silence l’utilisation que la publicité, la bande dessine, le cinéma ou la télévision ont faites des rousses, avec là encore quelques figures devenues cultes : Maureen O’Hara, Maerlène Jobert, Isabelle Huppert, Agnès Moorehead, Fifi Brindacier, Barbarella ou Sophie Dahl, la mannequin ayant posé pour le parfum Opium®.

    Aujourd’hui, ces fascinantes et chères rouquines sont plus présentes que jamais. Autrefois méprisées ou moquées, elles seraient presque jalousées, voire enviées. Les fausses rousses ne manquent pas, écrit Édith Pauly, que ce soit Mylène Farmer, Kylie Minogue, Rachel McAdams ou… Axelle Red. La danseuse de stars Fauve Hautot, elle-même, s’est colorée les cheveux dès l’âge de 12 ans. La mode mais aussi les préjugés sont passés par là, est-il dit en conclusion : "Certaines ont envie de faire évoluer leurs rôles, comme peuvent l’être les blondes lassées des stéréotypes attachés à leur couleur. Pour d’autres, se teindre en rousse leur aurait donné un culot, une prestance qu’elles n’avaient pas auparavant. Du moins le pensaient-elles."

    Édith Pauly, Rousses ! Les flamboyantes à travers l’histoire,
    éd. Quai des Brunes, 2018, 128 p.

    Exposition "Roux ! De Jean-Jacques Henner à Sonia Rykiel"
    du 30 janvier au 13 mai 2019 au musée Jean-Jacques Henner, Paris 17e

    https://edithpauly.wixsite.com/edith-pauly
    https://www.editionsquaidesbrunes.fr/en/product/rousses

    Voir aussi : "Baigneuse sortant des eaux"

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  • Des nouvelles de Tatiana

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    Pour cette chronique, il ne sera pas question d’un mais de deux livres de Tatiana de Rosnay. Explication : Café Lowendal est la version enrichie d’Amsterdamnation (éd. Livre de Poche), deux recueils de nouvelles écrites entre 2009 et 2014. Par rapport à Amsterdamnation, Café Lowendal a été enrichi de quatre histoires : Un Bien fou, La Méthode « K », La Femme de la Chambre d’Amour et Café Lowendal, qui a donné son nom à la dernière version du recueil.

    Avec plus de 70 pages, Café Lowendal pourrait être qualifié de court roman, tant par sa longueur que par sa manière de laisser l’intrigue lentement infuser, en cinq chapitres aussi amers et addictifs que du café. Gabrielle Célas est une romancière qui voit débarquer dans sa vie Victoria. Elles ne se connaissent pas mais ont un point commun : un homme qu’elles ont aimé toutes les deux, Diego, mort accidentellement quelques années plus tôt. Au moment de leur rencontre, Victoria demande à Gabrielle des conseils au sujet d’un livre qu’elle s’apprête à écrire au sujet de leur amour commun. La romancière accepte, fascinée de pouvoir se replonger dans un passé encore frais. Mais en découvrant les brouillons et les notes plutôt médiocres de celle qui a partagé la vie de son ex, Gabrielle retrouve le goût de l’écriture et se décide elle aussi à s’inspirer de Diego pour son nouveau roman, qui va, contre toute attente, connaître un très grand succès. Un piège finit par se refermer sur elle.

    Cette première nouvelle porte en elle les gènes de Tatiana de Rosnay : l’importance des lieux – ce Café Lowendal, bien entendu, mais aussi la maison de village où Gabrielle Célas s’est isolée pour écrire son histoire –, les secrets indicibles et les morts toujours présents. L’auteure franco-britannique va jusqu’à inclure dans cette histoire de vengeance et de trahison un de ses personnages de roman, Nicolas Kolt, l’écrivain à succès d’À l’Encre russe (2013).

    Cette histoire sensible et romancée est somme toute moins personnelle qu'un texte singulier et biographique, traitant lui aussi de disparus et de lieux signifiants : La Tentation de Bel Ombre traite d’une aïeule, Amélie, une Rosnay installée à l’Île Maurice. L’obligation administrative de devoir "prouver" sa nationalité française oblige Tatiana de Rosnay à partir à la recherche de ses origines. Elle en vient à trouver la trace de cette Amélie, née en 1777 place des Vosges à Paris. La vie romancée de cette femme est décrite en quelques pages, avec son lot de questions et aussi la sensation que Tatiana de Rosnay pourrait bien en faire un roman dans les prochaines années, comme elle le dit elle-même dans les dernières lignes.

    Aussi amers et addictifs que du café

    Les recueils Café Lowendal, et dans une moindre mesure Amsterdamnation, proposent des histoires resserrées, pour ne pas dire minimalistes : le récit Amsterdamnation et cette escapade morne en Hollande qui vire au drame ordinaire, un autre séjour raté en vacances qui s’avérera beaucoup moins idyllique que prévu (Un Bien fou) ou cette histoire de drague sur fond de réseaux sociaux (Sur ton Mur).

    Ozalide est une histoire d’obsession d’une fan pour un écrivain, chez qui elle décroche un job de baby-sitter : un emploi rêvé qui lui permet d’ourdir un plan machiavélique et particulièrement décontenançant.

    Le lecteur s’arrêtera plus longuement sur ces histoires d’amour et de sexe qui font tout le sel des deux recueils sortis à un an d’intervalle. Il y a d’abord cette rencontre improbable, dans un lieu glauque, entre un veilleur de nuit et une femme de ménage, une rencontre soudainement éclairée par la grâce de la danse et de la musique (Dancing Queeen). On en viendrait d’ailleurs presque à rêver d’une adaptation ciné et télé. Tatiana de Rosnay nous étonne également avec La Méthode « K » : l’auteure de Boomerang propose une audacieuse nouvelle érotique mâtinée de science-fiction. Tout aussi inattendu est Constat d’adultère. Cette fois, la romancière se fait froide chroniqueuse en se mettant dans la peau d’une détective chargée de reportée fidèlement à un client, un romancier célèbre, la filature de sa femme adultère. Le constat d’adultère s’étale sur plus de quarante pages, quarante pages qui ne laissent planer aucun doute sur les secrets les plus inavouables de cette influente épouse : "Nous nous permettons de vous rappeler que certains textes provenant des SMS et des courriels sont dans un langage cru, voire ordurier, qui ne fait pas partie de notre vocabulaire habituel." Voilà qui a le mérite d’être clair.

    Café Lowendal se termine sur une nouvelle à la forte densité romanesque. La Femme de la Chambre d’Amour parle d’un lieu et surtout d’une rencontre sur fond de contrat littéraire. Mais l’intérêt de cette nouvelle réside d’abord dans la forme d’un récit construit comme une poupée russe. Pour résumer, Tatiana de Rosnay y raconte l’histoire de Roxane, minée par une séparation, parlant d’un client romancier ayant lui-même écrit sur cette femme de la Chambre d’Amour. Ces récits imbriquées apportent le lot de mystère et de romance dans un recueil aux mille nuances.

    Tatiana de Rosnay, Café Lowendal & autres Nouvelles, éd. Livre de Poche, 2014, 275 p.
    Tatiana de Rosnay, Amsterdamnation & autres Nouvelles, éd. Livre de Poche, 2013, 126 p.
    http://www.tatianaderosnay.com

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre"
    "Méfiez-vous des hommes"
    "Trahisons et cachotteries"
    "Sous l’eau"

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  • Brigitte Bellac, toujours debout

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    "On veut du cru, de la viande humaine, du sang, des larmes. On veut avoir vraiment mal, comme celui ou celle qui narre. Pareil" : ainsi commence Je -Nous (Éditions du bord du Lot), le récit de Brigitte Bellac, une figure oubliée du cinéma français. Le grand public l’a découverte à la fin des années 70 dans le film de Michel Lang, À nous les petites Anglaises.

    De cinéma, de théâtre et de télévision, il en est bien entendu question dans ce livre. Mais pas que. Car, comme l’indique l’auteure à l’ouverture de Je-Nous, son histoire est aussi celle d’une vie en forme de montagnes russes, d’arrêts nets en raison de graves problèmes de santé, de désillusions, mais aussi de courage et de résurrections, sans que jamais ces épreuves ne la mettent à terre.

    Le destin de Brigitte Bellac est celui d’une artiste au destin tout tracé : danse, comédie et écriture semblent être faites pour cette jeune fille, que, plus tard, les Cours Simon finissent de convaincre que les planches l’appellent. Les planches mais aussi le succès avec son tout premier film, À nous les petites Anglaises en 1975. L’actrice devient connue du jour au lendemain et peut d’autant plus rêver d’un destin artistique exceptionnel que ses qualités d’auteure et de chorégraphe commencent à être également reconnus, à l’exemple de L’Automate (1976) puis de Jacques a dit (1980).

    L’autobiographie de Brigitte Bellac a le premier mérite de nous plonger dans une époque révolue : celle de la télévision en noir et blanc, du théâtre bouillonnant alors que mai 68 n’est pas très loin dans les esprits, comme d'une France toujours corsetée par l’académisme, la morale et les rigidités sociales (il n’y a qu’à lire la scène éloquente à la bibliothèque du Musée Tavert-Delacour à Pontoise…).

    Quelques personnalités fortes et inoubliables

    Mais Je-Nous est aussi le récit d’une femme abîmée par une infirmité aux genoux qui se déclare très tôt. Elle découvre à cette occasion l’univers chirurgical et médical, avec son lot de docteurs Diafoirus mais aussi de médecins attentifs, compétents et humains : elle réserve pour les uns comme pour les autres ses piques comme ses remerciements. "Il sera dit cependant que je n’ai pas de chance avec mes genoux : car l’opération n’est pas réussie complètement… Il faut y « retourner »…" Le va-et-vient entre ces deux milieux si opposés – les arts et la médecine – donne à Je-Nous une singulière épaisseur humaine, mais sans que jamais Brigitte Bellac ne s’éloigne de ce qui est son rêve et sa passion : les arts.

    L’auteure croque quelques personnalités fortes et inoubliables : Marie-Hélène Breillat, la Claudine d’Édouard Molinaro, Laurent Gamelon, l’ami de toujours, le gentleman qu’a été Mort Schumann ou encore l’attachant Dominique Pinon, un cas unique puisqu’il a obtenu la même année à la fois un prix de comédie et un prix de tragédie aux Cours Simon.

    Toujours en mouvement, jamais à terre, Brigitte Bellac trace cahin-caha son destin dans le milieu âpre de la télévision et du spectacle, et ce en dépit de ses treize opérations aux genoux : "Une fois encore je vais avoir mal à crier et je ne crierai pas… Pourquoi ? Parce que ce n’est pas poli de crier. Une fois encore je vais avoir mal à crier et je ne crierai pas" écrit-elle dans les dernières pages de son témoignage, qui est un vrai hymne au courage et à la ténacité.

    En près de trente ans, Brigitte Bellac se bâtit une solide réputation de femme des arts et de scénariste, sans compter ses apparitions à l’écran ou sur scène : auteure de sketchs dans Le Grand Ring Dingue (1982) ou pour L’Oreille en Coin sur France Inter à la fin des années 80, comédienne dans un Maigret avec Pierre Richard ou dans Areu=MC2 avec Marc Moro (1982) et créatrice de la comédie de music-hall Diabolo’s en 1985. Brigitte Bellac livre également à ses lecteurs l’histoire hors du commun d’Échec à la Reine, une nouvelle sur une joueuse d’échecs, devenue roman (Le Fou de la Reine blanche, aux éditions du Bord du Lot, grâce à Marcel Gillet, son éditeur fétiche), puis scénario... avant que la réalité ne rattrape la fiction.

    En retrait du monde du spectacle et de la télévision, Brigitte Bellac poursuit son parcours d’artiste hors norme, grâce aux romans (La Pierresse, 2012) mais aussi au dessin et à la peinture. Toujours debout, jamais fatiguée d’avancer.

    Brigitte Bellac, Je-Nous, éd. Les Éditions du bord du Lot, 2019, 170 p.
    En signature le 17 mars à la Péniche Arche d’Espérance
    69, quai Auguste Roy, à Triel-sur-Seine, de 14H à 18H

    et le samedi 4 mai au Salon du Livre de Beauvais

    Voir aussi : "Le silence est un sport de combat"

     

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