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Livres et littérature

  • Ma chair et tendre

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    Vous êtes avertis que le dernier ouvrage de Stella Tanagra s’aventure dans un domaine très chaud et prend à bras le corps un sujet universel : le sexe.

    Dans son recueil Sexe primé (éd. Tabou), celle que je nommerais "la petite princesse de l’érotisme" allie l’audace à une écriture ample et travaillée. Là est sans doute la spécificité de Stella Tanagra, qui n’entend pas laisser un pouce de terrain à la vulgarité facile, à l’intrigue neuneu ou à l’écriture basse de plafond : "Nos ergonomies s’éprennent comme deux ventouses dont les succions nous lient ardemment si bien que l’enchevêtrement de nos êtres est semblable à une sangsue géante. Nos apparats à l’accoutumée flasques se transforment en membres qui se contractent et s’allongent" (Ces Messieurs me disent).

    Pour brouiller les pistes, l’auteure débute et termine Sexe primé avec deux textes poétiques et amoureux (Tout se promettre sans le dire et Les Jours qui suivent), des sortes de contre-feux pour un recueil âpre, envoûtant et souvent déstabilisant. La passion (La dérive amoureuse), le coup de foudre (Ma Chair et tendre), la rencontre fortuite (Scène de crime), le quotidien triste, cruel et trivial (Un gentil garçon), le désir qui n’a ni âge ni raison (Puppy Love), ou encore les expériences extrêmes (Peau percée) parlent du désir, du corps, des fantasmes mais aussi des perditions. Le sexe, au cœur de ces nouvelles, est habillé de préliminaires littéraires grâce à une langue baroque et poétique.

    Dans La dérive amoureuse, une étreinte est racontée par un narrateur, installé avec sa femme Océane au bord d’une piscine. L’érotisme du moment se confond avec celui des souvenirs et des dialogues, jusqu’à cette scène tragique, décrite avec un lyrisme tout baudelairien : "Son visage livide aux lèvres violacées m’indiquait un message fatidique, celui de la laisser rejoindre la noirceur de la fosse océane."

    La mort et la souffrance affleurent d’ailleurs régulièrement dans le recueil. Scène de crime, qui commence par une scène de drague classique, glisse vers un jeu pervers : "Ton engin est une arme de crime excessivement jouissive." Stella Tanagra prend le lecteur à rebrousse-poil dans le texte Sans sortir. Cette étonnante et glaçante nouvelle est construite autour des cinq sens ("Vision", "Mélodie", "Parfum", "Sensation", "Saveur"). La jeune narratrice décrit une série de fantasmes rassurants dans un univers post-apocalyptique où le sexe est devenu l’arme du malheur, de l’abomination et de la solitude.

    Il est encore question de fantasmes dans Écran total. Un geek se fait le parangon du sexe triste à l’époque des écrans d’ordinateur, smartphones et autres tablettes : "Trop amoureux des femmes pour être capable de me contenter d’une seule, toujours à chercher plus que ce que j’ai déjà, je te tiens donc responsable, toi et ton petit cul à tomber par terre, de ma mélancolie de ce soir." La masturbation ne représente qu’un pis-aller, dérisoire : "Ma vie sexuelle est une fatal error 404. Je me masturbe encore… Je suis un puceau qui a déjà tout vu mais qui n’a jamais rien fait."

    Il est vrai que "le fantasme est toujours plus ambitieux que le réel." Prenez l’exemple de la nouvelle Ma chair et tendre, qui donne son titre au recueil. Non sans référence à Alina Reyes (Le Boucher), l’auteure prend le partie d’érotiser des pièces de nourriture étalées dans un étal de boucherie. Une paupiette renvoie au bondage et une cliente devient l’objet de tous les fantasmes : "Toutes ses ficelles qui tracent les contours de son corps prononcent ses plantureuses rondeurs. Celles-ci se dévoilent à mesure que les filaments poursuivent les courbes de sa corpulence féminine… Saucissonnée dans ces fibres tendues de part en part de ses tissus organiques, je me gave de cette esthétique qui alimente ma déraison." Le péché de gourmandise devient dans la bouche de Stella Tanagra un moment de luxure délicieusement illicite : "La gloutonnerie est mon vice."

    Stella Tanagra reluit son érotisme d’une noirceur quasi omniprésente, en poussant loin l’audace. Aux descriptions bucoliques de Ces messieurs me disent répondent ces scènes sadiennes dans Les profondeurs ("J’étais dans l’antre des fantasmes") et plus encore dans Peau percée. Cette histoire à deux voix nous plonge dans une orgie racontée tour à tour par Tshuni (la "reine des bites") puis par son compagnon Luigi. Dans une langue ample et travaillée, la narratrice décrit un un gang bang fantasmagorique au cours de laquelle la jeune femme fait figure de déesse érotique autant que de défouloir collectif : "Mon corps s’écoule de tous ses avilissements, une liquéfaction libératrice sans doute et que reste-t-il ? Une peau neuve. Je me suis régénérée en emmagasinant les énergies de tous ceux qui ont fait de moi, la suite d’eux et de moi." L’auteure allie onirisme et crudité pour susciter chez le lecteur la même stupéfaction que le second narrateur : "Je croyais que les filles aimaient les contes de fées et les princes charmants. J’étais déboussolé, mes repères mis à mal."

    La violence se fait cruauté dans ce qui est la nouvelle la plus engagée, Un gentil garçon. L’auteure ouvre la chambre à coucher d’un couple ordinaire, avec un homme a priori au-dessus de tout soupçon mais qui se révèle un épouvantable pervers narcissique : "Il n’hésite pas à asséner des gifles soutenues sur les joues de Camille afin de libérer ses pulsions… Incapable de refréner ses élans passionnels, il aime la voir se mourir pour mieux la faire jouir."

    Sexe primé permet à Stella Tanagra de s’aventurer sur des chemins inattendus et aussi passionnants les uns que les autres. La petite princesse de l’érotisme fait trembler, l’air de rien, un genre littéraire parfois prisonnier d’archétypes. Ces 12 nouvelles délivrent au lecteur autant de coups de griffes revigorants, à l’instar celles qui ponctuent les étreintes des amants.

    Stella Tanagra, Sexe primé, éd. Tabou, 2017, 144 p.
    http://stellatanagra.com
    Pour adultes avertis

     

  • 500

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    Bla Bla Blog vient de publier sa 500ème chronique en moins de trois ans.

    C'est l'occasion de revenir sur  cette aventure éditoriale autant qu'humaine qui a entraîné le bloggeur vers des horizons passionnants. Bla Bla Blog s'est fixé dès le départ un seul principe : la curiosité. Sortir des sentiers battus n'empêche pas de parler de sujets plus classiques. Ni élitiste, ni mainstream, Bla Bla Blog peut aussi bien parler du formidable mais méconnu groupe Carré-Court  que revenir sur David Bowie. Et faire découvrir le travail d'artistes comme Fanny de la Roncière ou la "pétillante" Laura Lambrusco n'empêche pas de parler de Tintin ou de Star Wars.

    Dans les prochaines chroniques, il sera ainsi question de l'étonnante et sulfureuse Stella Tanagra mais aussi du groupe Edgär, d'Oren Lavie que le public français commence à découvrir, ou encore de la série Versailles (à paraître samedi prochain).

    Et Bla Bla Blog sera également partenaire du deuxième épisode de l'événement parisien In The Mood For Art, Panic room/Art, en septembre prochain.

  • Frontières

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    Un petit mot d’abord sur le titre du roman de Ragnar Jónasson, Mörk (éd. De La Martinière). En islandais, mörk désigne la frontière ou la marche frontalière. Il est vrai que l’intrigue de ce polar venu du nord se situe à Siglufjördur, à l’extrême nord de l’Islande. Dans ce village proche du cercle polaire, un meurtre impensable a lieu. Alors que le pays est à la frontière entre l’automne et l’hiver, l’inspecteur Herjólfur intervient aux abords d’une maison abandonnée. Un coup de feu retentit. Le policier est abattu.

    Son collègue Ari Thór (déjà apparu dans son précédent roman Snjór) est chargé de l’enquête dans ce coin reculé et, jusque-là, paisible. Secondé par l’inspecteur Tómas, le crime de l’inspecteur Herjólfur pourrait bien être le révélateur de lourds secrets : celui de cette maison bien entendu, mais aussi ceux du maire Gunnar Gunnarsson, de sa collaboratrice Elín et de quelques notables de la région.

    Entre chien et loup, Mörk déploie à partir d’une intrigue policière a priori classique un ensemble de tableaux tragiques, ponctués par des extraits d’un journal intime qui viendra éclairer les circonstances du drame. À la frontière du polar et du roman intime, le livre de Ragnar Jónasson, multi-récompensé, nous murmure à l’oreille des histoires de vies brisées, de mensonges destructeurs, de cachotteries cruelles et de soifs de rédemptions.

    Mörk prouve aussi que le polar venu du froid a encore beaucoup à nous raconter.

    Ragnar Jónasson, Mörk, éd. De La Martinière, 326 p., 2017

  • Incorrigible Marine

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    Rarement un parti politique n'aura été autant scruté que le Front National, a fortiori en cette période électorale. Marine Le Pen démasquée (éd. Livre de Poche), sorti en 2012, et résolument engagé, apporte un éclairage supplémentaire sur le parti d'extrême-droite français qui a su avec le temps devenir un acteur incontournable de la vie politique française.

    Le grand mérite de Caroline Fourest et Fiametta Venner est de répondre à cette question : après des décennies de gouvernance de Jean-Marie Le Pen, le Front National a-t-il changé avec la présidence de sa fille Marine Le Pen ? Le discours officiel de cette dernière laisse entendre que la "dédiabolisation" de son parti est une réalité et que le Front National est devenu un parti démocratique et "normalisé" à vocation populaire. Un parti devenu la troisième force politique française. Le FN martial, dangereux et arrogant serait-il une histoire ancienne, grâce à sa jeune dirigeante, a priori moins autoritaire et violente que son père ? Voire, répondent les deux journalistes : le Front national garde "le même logiciel", le "même code génétique" qu'il avait durant la présidence de Jean-Marie Le Pen. Il apparaît, au vu des témoignages et des faits collectés, que Marine Le Pen, sous couvert d'un discours laïc - qui d'ailleurs a fait bondir des historiques, Bruno Gollnish en tête, attachés à des valeurs chrétiennes, nationalistes, voire racistes - conserve la même volonté de continuer l'œuvre de son père.

    Montrer l'aspect clanique du parti d'extrême-droite n'est pas le moindre des mérites de cet essai. Car le Front National semble bien fonctionner en huis-clos où le népotisme et le favoritisme ne sont pas des vains mots. Les auteurs reviennent également longuement sur un aspect passé sous silence depuis l'arrivée de Marine Le Pen : le Front National aurait perdu ses éléments les plus sulfureux : nationalistes forcenés, nostalgiques de Vichy, skinheads, antisémites, révisionnistes de tout poil, voire païens néonazis. Erreur, répondent les journalistes ! Même si le "nouveau Front National" prend soin de ne plus apparaître sous ce visage, le parti d'extrême-droite n'a pas renié ces courants catholiques traditionnels, révisionnistes ou fascistes. Ils sont juste conviés à plus de discrétion. Au final, voilà un essai qui montre autant qu'il dénonce un parti d'extrême-droite dangereux et volontiers cynique : l'exemple du suicide d'une ancienne candidate FN - et escort-girl - est l'exemple sans doute le plus frappant.

    Caroline Fourest et Fiametta Venner, Marine Le Pen démasquée,
    Le Livre de Poche, 2012, 461 p.
    Site de Caroline Fourest

  • La vie sexuelle de Laura L.

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    Récit, roman, ou autofiction ? La catégorie du livre de Laura Lambrusco, Comment j’ai raté ma Vie sexuelle (éd. Act), importe sans doute moins que la facture décomplexée d’un ouvrage à la langue aussi verte qu’un gazon irlandais et aussi pétillant qu'un verre de lambrusco.

    En 14 chapitres, cette auteure qui n’a pas froid aux yeux dévoile tout de ses frasques amoureuses, de ses parties de jambes en l’air et de sa vie sociale régie par les petits boulots, les fins de mois difficiles et les amants et maîtresses de passage.

    A l’instar de Catherine Millet (La Vie sexuelle de Catherine M.), mais avec plus de légèreté et de verve, Laura L. ne cache rien du sexe dont elle a exploré les moindres recoins, dans toutes les positions et avec à peu près n’importe qui. Voilà qui fait d’elle quelqu’un de tout indiqué pour nous parler "sérieusement" du sujet le plus universel, le plus partagé mais aussi le plus caché : "La baise, l’amour, les pratiques bizarres, l’exclusivité sexuelle dans le couple, la bisexualité, l’homosexualité, la beauté, la branlette, l’enculage, le cocufiage, le mariage, les gosses, le boulot, les boîtes à partouze… et encore tout un tas de questions qui font chier, au fond, parce qu’elles dérangent l’ordre social plus que nous-mêmes."

    Et pour déranger, Laura L. en dérangera sans doute quelques-uns. D’abord par son style, un argot que la belle revendique : "L’argot, pour plein de choses, c’est mieux que le langage châtié, qui a parfois tendance à être un langage châtré." Cette langue assumée et travaillée à la Cavanna nous rend immédiatement familier cette bonne copine qui a décidé de ne rien cacher de ses fantasmes comme de ses coups d'un ou plusieurs soirs.

    L’auteure ne se contente pas de dresser un tableau de chasse de ses conquêtes masculines et féminines. Elle esquisse aussi quelques jolis portraits, tour à tout émouvants, singuliers ou pathétiques des hommes et des femmes qu’elle a croisés. Parmi ceux-ci, figure en première place Paulette, le rare personnage tragique de ce roman. Cette modeste caissière de supermarché est l’antithèse de Laura : quinquagénaire cataloguée comme "pas très jolie" mais au cœur d’or, fière et éprise d’idéal amoureux.

    Contrairement à Paulette, Laura s'écarte de ce destin tragique toute tracée. Elle n’est pas du bois dont on fait les femmes soumises, frustrées ou méprisantes pour ses contemporains. Elle aime le sexe, jusqu’à tenter les expériences les plus diverses : adultères en chaîne, lesbianisme, sodomie, escort-girl, boîtes de nuit ou strip-teases pour particuliers. Une vie sexuelle bien réussie en un sens… mais aussi ratée : en empruntant des chemins de traverse, notre Laura choisit en toute connaissance de cause la marginalité. Et même lorsqu’elle décide de suivre une "voie vertueuse", par exemple un modeste travail de secrétariat, "grâce à magnifique curriculum vitae, à peu près entièrement faux, mais qui reprenait point pour point ce qu’ils demandaient dans l’annonce", la belle expérimente une autre facette de la sexualité, glauque et scandaleuse, et qu’elle traite avec humour et férocité. Elle égratigne du même coup ces petits chefs qui pullulent en entreprise.

    Dans Comment j'ai raté ma Vie sexuelle, il est bien question de la "misère et grandeur" de cette vie faite de liberté mais aussi de solitude : Laura tire à boulet rouge sur la plupart des hommes qu’elle côtoie tout en se montrant en général bienveillante pour ses sœurs féminines, dont certaines ont d’ailleurs partagé un moment ou un autre son lit.

    Au final, Laura Lambrusco écrit dans les dernières lignes : "Voilà, vous savez tout et comment j’ai raté ma vie sexuelle. Et le reste aussi, ma vie professionnelle, affective, amoureuse, tout… Vous me trouvez pas humaine ? Très humaine ?" Cette ode à l’indépendance et à la liberté pourrait cependant se conclure par cette autre réflexion de notre bonne copine Laura, alors qu’elle vient d’abandonner son autoentreprise spécialisée dans le porno sur Internet au profit d'une carrière d’auteure : "Vous savez quoi ? Depuis, je suis heureuse et je me la coule douce." Une vie ratée ? Vraiment ?

    Laura Lambrusco, Comment j’ai raté ma Vie sexuelle, éd. Act, 2017, 126 p.
    http://www.editions-act.fr/lambrusco.html

  • Naija ou mutations en chaîne

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    Naija, c’est le Nigeria, un pays vers lequel nous mène Thierry Berlanda, dans son thriller du même nom.

    Mais auparavant, c'est en France que débute Naija, avec comme point de départ une enquête policière à la facture faussement classique, et menée par un duo improbable.

    Jacques Salmon et Justine Barcella sont deux agents de la cellule ultra-secrète Titan. Lui est un vieux briscard rompu aux missions de barbouzes. Elle est une redoutable militaire cachant derrière son physique de mannequin une détermination à toute épreuve et une passion pour l'action.

    Lorsque ces deux là se rencontrent et font équipe, c’est pour se lancer dans un dossier épineux et particulièrement sensible. Le président d’une multinationale spécialisée dans l’agroalimentaire a été retrouvé sauvagement agressé puis jeté dans une bétaillère au milieu d'animaux. Nos agents très spéciaux sont chargés de dénouer ce qui s'apparente à une agression spectaculaire destinée à faire un exemple aux yeux du monde. Qui en est l'instigateur ? Que cache cet homme d'entreprise ? Qui tire les ficelles ? Salmon et Justine suivent la piste de trois mystérieuses femmes noires. L'enquête mène les deux limiers jusqu'à Marseille, avant que leur attention ne se porte sur le Nigeria. La résolution de cette affaire pourrait venir d'Histal, une multinationale prospère et tentaculaire, et de ses responsables, dont l'intrigant Seymour Silverstone.

    Dire que le roman de Thierry Berlanda réserve son lot de surprise est un euphémisme. Véritable page-turner, de fausses pistes en rebondissements, Naija se joue du lecteur en faussant la grille de lecture d'un thriller diablement malin et comme en perpétuelle mutation.

    Dès le début du roman, Thierry Berlanda nous place en terrain familier : une enquête, un crime sordide, un duo d'enquêteurs opposés, cyniques et pugnaces, un journaliste curieux et des secrets inavouables. Les premiers chapitres de Naija s'inscrivent dans la droite lignée du polar français "chabrolien" : notables et industriels englués dans une affaire qui les dépassent, petites frappes ou d'escrocs sans foi ni loi et dialogues incisifs à la Michel Audiard.

    Bientôt, à l'image des agents de Titan, le lecteur voit l'enquête suivre une piste inattendue. Déracinée de France, c'est au Nigeria que l'affaire va se jouer. Naija qui s'annonçait comme un polar à la Fred Vargas, prend une l'ampleur inattendue. Cette fois, il n'est plus seulement question de coups tordus, de secrets de petits-bourgeois ou de malfrats maîtres-chanteurs mais de crimes organisés à l'échelle planétaire et de manipulations scientifiques ahurissantes. Salmon et Justine pénètrent dans un univers inédit, au risque d'y laisser leur peau, et sans doute plus encore.

    Le lecteur est happé par ce thriller aux dimensions atypiques. Thierry Berlanda s'offre le luxe de passer, dans la deuxième partie de son ouvrage, du roman noir traditionnel au livre d'espionnage à la James Bond, avec son lot de criminels et de génies du mal. Comment ne pas voir dans la redoutable île Banana Island le fameux domaine du Dr No, avec Jacques Salmon en James Bond dans une situation désespérée et Justine en Ursulla Andress – en moins écervelée et plus cabotine ?

    Polar, puis roman d'espionnage, Naija mue de nouveau en livre d'anticipation, sur fond de manipulations génétiques et de nanotechnologies. L'Île du Docteur Moreau est comme transposée sur le continent africain, dans un pays chaud, contrasté et étouffant où les technologies les plus avant-gardistes et le capitalisme le plus débridé côtoient la misère la plus sordide. L'auteur a depuis plusieurs pages abandonné ses dialogues imagés à la Audiard pour une écriture à l'américaine, nerveuse et efficace, au service d'un message alarmant.

    Finalement, c'est en philosophe que Thierry Berlanda dresse le tableau d'une humanité cynique menacée par des sciences débarrassées de toute éthique. Un danger immense et terrifiant nous menace, nous prévient en substance l'écrivain qui conclue Naija sur le sol européen. Le dénouement de ce roman aux multiples mutations permet à l'auteur, dans les dernières pages, de prendre une nouvelle fois le lecteur à contre-pied, qui aura été manipulé jusqu'au bout par ce thriller mené tambour battant.

    Thierry Berlanda, Naija, éd. du Rocher, 431 p., 2017

  • Fils brisés

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    L'écrivain, philosophe et universitaire Serge Doubrovsky vient de s'éteindre à Paris, le 23 mars 2017, à l'âge de 88 ans. Sa disparition ne fera sans doute pas la manchette des journaux, c'est pourtant un artiste exceptionnel - mais aussi controversé - qui mérite d'être honoré. 

    On doit à Serge Doubrovsky l'invention du concept d'auto-fiction, avec ses romans fracassants, La Dispersion (1969), Fils (1977), mais surtout Le Livre brisé (1989). le très stoïque Bernard Pivot avait, lors de son émission Apostrophe (13 octobre 1989), accusé l'écrivain d'avoir provoqué la mort de la propre compagne de Serge Doubrovsky.

    Bla Bla Blog avait chroniqué cet ouvrage il y a plusieurs mois. Retrouvez cette critique sur ce lien. Et Découvrez ou redécouvrez une œuvre exceptionnelle et, comme l'écrit Michel Contat dans Le Monde, "une des entreprises littéraires les plus passionnantes de son époque." Les auteurs d'auto-fiction perdent leur père spirituel.  

    "Un livre comme une vie se brise"

  • Mal aimés

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    Nous avions croisé Nathalie Cougny dans ses voyages, ses créations et ses réflexions autour de l'amour : les relations hommes femmes, la fidélité ou la drague sur Internet (Amour et Confusions..., Sex&love.com, aux éditions Sudarènes)... C'est également d'amour dont il est question dans son dernier livre, Dis, pourquoi tu m’fais du mal ? (éd. Sudarènes), ou plutôt de non-amour ou du "mal amour" infligé aux enfants. Ajoutons qu'il s'agit bien plus qu'un livre, puisque la démarche de l'auteure s'inscrit dans un combat et une sensibilisation contre la maltraitance infantile. Conférences et rencontres ont accompagné la publication de cet ouvrage et d'autres actions d'ampleur sont à venir.

    La sortie de son essai (le 2 mars dernier) coïncidait avec la présentation par le gouvernement du premier plan de lutte contre les violences faites aux enfants, une démarche honorable mais qui souffre dans notre pays d'une certaine idée de l’éducation : "une fessée n’a jamais fait de mal à personne", "qui aime bien châtie bien" ou "moi aussi j’ai reçu des corrections quand j’étais petit et ça ne m’a pas fait de mal."

    Nathalie Cougny brosse en quelques pages éloquentes une histoire de l'éducation violente, des préceptes terribles de l'Ancien Testament ("Lorsqu'un homme a un fils rebelle et révolté, qui n'écoute ni son père ni sa mère s'ils lui font la leçon, alors son père et sa mère s'empareront de lui et l'amèneront aux anciens de la ville, à la porte de sa localité... et tous les hommes de sa ville le lapideront et il mourra", Deutéronome) aux propos singulièrement apaisés d'un s. Paul que l'on imagine souvent beaucoup plus rugueux ("Enfants, obéissez en tout à vos parents, voilà ce que le Seigneur attend de vous. Parents, n'exaspérez pas vos enfants de peur qu'ils ne se découragent").

    La première grosse surprise de ce livre vient du rappel des travaux de Sigmund Freud. Le psychanalyste a pu observer au cours de ses études à la morgue de Paris des cadavres d’enfants qui avaient été "massacrés par leurs parents" : "Dans sa pratique de médecin, il observe puis raconte dans des publications scientifiques que ses patientes névrosées évoquent des violences sexuelles qu’elles ont subies, bien souvent de la part du père ou d’un autre parent proche…" Cette constatation sera accueillie par une désapprobation générale. On ne s’attaque pas impunément à un modèle familial multiséculaire. "La théorie dite de la « séduction » sera finalement abandonnée par le fondateur de la psychanalyse et par ses disciples, au profit de la désormais célèbre théorie de l’œdipe, beaucoup moins inconvenante puisqu’elle renvoie sur l’enfant l’initiative d’un rapport libidinal, voire prédateur, à ses parents."

    Voilà sans doute le cœur du problème : la violence domestique, et particulièrement celle infligée aux enfants, s'inscrit dans l'histoire sombre de nos mentalités. L'auteure rappelle qu'en 1991 le très officiel Ministère de l’Éducation Nationale a cru bon de rappeler l'interdiction des châtiments corporels à l'école élémentaire... qui étaient pourtant hors-la-loi depuis 1887, mais toujours pas interdits au sein des familles.

    Grâce aux nombreuses sources citées (études, rapports officiels, articles de presse ou interview), Nathalie Cougny trace un tableau saisissant de cette violence à géométrie variable, bien plus présente qu'on ne le croie, même si elle est bien souvent cachée au sein de la famille. Seulement 25 % d'actes délictueux arrivent sur les bureaux de la police et de la justice. L'auteure énumère tout au long de son essai des chiffres glaçants : 98 000 victimes de maltraitance dont 78 000 dans des situations à risque, 52 000 signalements transmis à la justice, plus de 250 homicides de nourrissons de moins de 1 an, 20% des appels au 119 concernent des agressions sexuelles, une fille sur huit et un garçon sur dix sont victimes d'abus sexuels avant l'âge de 18 ans, 180 à 200 bébés secoués chaque année et 4 millions de victimes d'incestes en 2015.

    En Europe, la France et la Grande-Bretagne se distinguent par une certaine frilosité à adopter des modèles éducatifs où la coercition représente l'alpha et l'oméga, bien loin en tout cas des pays nordiques, et en particulier de la Suède : "[En Suède, un mouvement dans les années 50] entraînait en 1958 l'interdiction des châtiments corporels à l'école. Puis en 1979, cette interdiction était étendue à tous les éducateurs, y compris aux parents.Plus aucun enfant n'est mort des suites de violence familiale (alors qu'il en meurt 2 par jour en France)." Ce qui a été considéré par un laxisme par certains commentateurs a eu des conséquences donnant à réfléchir : Le criminologue F. Estrada a étudié les tendances de la délinquance juvénile en Europe depuis 1945 : "Les études sur les rapports provenant du Danemark et de la Suède indiquent que les jeunes d'aujourd'hui sont plus disciplinés que les jeunes des années 1970. Le pourcentage de jeunes de 15 à 17 ans condamnés pour vol a diminué de 21 % entre 1975 et 1996, le pourcentage de jeunes qui consomment de l'alcool ou qui ont goûté à la drogue a également diminué régulièrement depuis 1971, les pourcentages de suicides et de condamnations pour viol chez les jeunes ont aussi diminué entre 1970 et 1996."

    Il serait bon, dit en substance Nathalie Cougny, que les citoyens et les décideurs usent de leur raison autant que de leur cœur pour prendre à bras le corps cette violence contre les enfants et les adolescents qui prend des aspects bien différents, des plus tristement ordinaires (la fessée, le harcèlement scolaire ou l’aliénation parentale) aux plus terribles (incestes, pédophilie ou prostitution).

    Comment agir contre cette violence ? Il est aussi difficile de lutter contre les mentalités que contre les préjugés. La thérapie contre la pédophilie est-elle possible ? Voilà ce qu'en dit Nathalie Cougny : "Comme pour l’ensemble des paraphilies, nous pensons que le dogme de l’invariabilité des attirances sexuelles n’est pas fondé. En effet, chez le sujet sain, les attirances sexuelles varient parfois considérablement au cours de l’existence. Si certaines préférences sexuelles restent inchangées tout au long de la vie, beaucoup d’autres évoluent de manière parfois radicale."

    Quant aux victimes, surmonter la violence subie pendant ses jeunes années est possible. Donner des mots aux maux, faire le lien entre ses symptômes et ses traumatismes, se faire accepter comme victime, affronter son ou ses agresseurs pour mieux sortir de cette victimisation : les personnes ayant subi des traumatismes et des abus doivent mener un combat ardu. Au bout du compte, la résilience est possible, comme la reconquête de sa liberté.

    Nathalie Cougny, Dis, pourquoi tu m’fais du mal ?
    Mettons fin aux maltraitances faites aux enfants, éd. Sudarènes
    , 2017, 202 p.
    www.nathaliecougny.fr

    "Mes hommes"
    "En corps troublé"
    "Homo erectus on line"
    Rencontre et signature à la librairie L'Oeil Écoute, Paris 6e

    le vendredi 7 avril de 18h30 à 20h30

     nathalie cougny,maltraitance,essai

  • Retenez-moi ou le Valet de pique va faire un malheur

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    Dans Le Valet de pique, le dernier roman de Joyce Carol Oates, l’écrivain Andrew J. Rush a deux visages. Pour tous, il est l’écrivain de polars à succès admiré qui ont fait de lui le "Stephen King du gentleman." C’est un homme de lettres qui a choisi de se consacrer à l’écriture dans sa vaste maison de Mill Brook House, loin des tumultes et des champs de sirène de New York. Mari exemplaire et notable considéré à Harbourton, modeste village dans le New Jersey, il ne manque pas de s’investir dans la vie locale comme dans des œuvres caritatives. Voilà pour le côté pile. Côté face, Andrew J. Rush cache un secret. Il a choisi d’écrire sous le pseudonyme du Valet de pique des thrillers sordides et violents. Personne ne connaît cette identité, pas même sa femme dévouée Irina, et encore moins leurs enfants.

    Sorti du néant, ce Valet de pique s’avère être un personnage encombrant mais également très utile ("Le Valet de pique avait une solution toute prête à tous les problèmes."). Lorsqu’une mystérieuse C.W. Haider intente un procès à l’écrivain irréprochable pour plagiat, Andrew J. Rush choisit de garder le secret à ses proches et de se défendre devant un tribunal : "Je suis une personne que les autres respectent, admirent, aiment. Je ne suis pas un vulgaire malfaiteur. Je ne suis pas un plagiaire. Vous ne me traînerez pas dans la boue !" L’accusatrice devient une ennemie mortelle. Le Valet de pique prend le dessus et entreprend de la débusquer et de la mettre hors d'état de nuire.

    Le dernier ouvrage de Joyce Carol Oates est un délicieux roman vénéneux, tranchant mais aussi teinté d'humour noir. L’auteure de Blonde fait de ce thriller une fiction kafkaïenne – kafkaïenne comme le procès surréaliste qui est imposée au narrateur au début du livre.

    L'affaire de plagiat ouvre une boîte de pandore terrible, libérant pulsions, fantômes du passé... et Valet de pique. Les secrets, les mensonges et la part d’ombre : voilà ce qui intéresse Joyce Carole Oates. Elle se montre féroce dans sa peinture d’un milieu américain cultivé, à travers le personnage de l'écrivain doué, modeste et bienveillant ("Tout le monde aime Andy Rush") et aspirant à une vie confortable. Le "monsieur Bien-sous-tous rapports" laisse au fil des pages son alter ego, le Valet de pique, s'imposer et devenir à la fois son adversaire et complice : "Admets-le, Andy Rush : tu es jaloux du Valet de pique. Et excité, et un peu effrayé." Joyce Carol Oates est habile et incisive lorsqu'elle entre dans l'intimité d'une famille bâtie sur les cachotteries, les dissimulations et les mensonges. Le faux-semblant et le trompe-l’œil deviennent la règle. Ainsi, Irina, la "chère femme", épouse dévouée, aimante et se pliant aux quatre volontés de son mari, s'avère être une femme blessée et frustrée par une carrière littéraire qui lui était promise et que son mari, moins doué qu'elle au départ, a comme vampirisée. Par ailleurs, ne trompe-t-elle pas son écrivain de mari, comme il le pense ? "Admets-le, Andy. Tu es fichtrement jaloux. Jaloux du Valet de pique, et de la femme. Et de cet Asiatique, Machin-Chose..." Lorsque la vérité éclate les dégâts sont considérables.

    Thriller impitoyable autant que fable moderne, Le Valet de pique peut également se lire comme un vibrant hommage à quelques grands noms de la littérature américaine, et en premier lieu à Stephen King, le "rival" imaginaire de Rush. Le dernier livre paru sous le pseudonyme du Valet de pique se nomme Fléau, en référence à l'ouvrage du même nom écrit par l'auteur de Shining. Shining est d'ailleurs mentionné par l'auteure géniale et facétieuse : elle imagine que ce classique de la littérature fantastique (1977) a connu une version antérieure (Glowering, 1974), écrite par cette mystérieuse C.W. Haider. Joyce Carol Oates brouille les cartes, se joue du lecteur, autant qu'elle adresse des clins d’œil appuyés à ses homologues : "Votre adversaire a également tenté de poursuivre, au fil des ans, John Updike et John Grisham, Norman Mailer et Dean Koontz, Peter Straub, James Patterson… et Dan Brown !"

    Outre la littérature fantastique (Edgar Allan Poe, Mary Shelley, Bram Stoker et bien entendu Stephe King), Le Valet de pique n'oublie pas de faire référence au polar américain (Michael Connelly, James Ellroy et Mary Higgins Clark), un genre dont Joyce Carol Oates est familière puisqu'elle a écrit elle-même plusieurs romans policiers sous des pseudonymes, comme son personnage noir, Andrew J. Rush.

    Joyce Carol Oates, Le Valet de Pique, éd. Philippe Rey, 2017, 224 p.

  • Ça va être ta fête

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    À l’occasion de la Journée de la femme le 8 mars, paraît en librairie Ça va être ta fête ! de Cécile Delacroix, un livre de 40 courtes nouvelles de la vie de famille, de couples, de femmes célibataires. Une plongée dans la vie de femmes, en proie aux aléas de la vie, qui font souvent montre de beaucoup d’imagination pour en sortir.

    Avec une tendresse grinçante, l'auteure dresse le portrait de femmes, jeunes ou moins jeunes, en prise avec un quotidien qu’elles tentent désespérément de maîtriser ou d’infléchir. Une grande bouffée de rire en ces temps où la place des femmes est constamment discutée par des hommes bien intentionnés.

    De la Saint-Roméo à la Saint-Aimé, en passant par la Saint-Vincent-de-Paul, Cécile Delacroix revisite les saints pour mieux égratigner les humains ; les hommes de préférence, tour à tour lâches, escrocs, machos mais tendres aussi. En une quarantaine de courtes chroniques de la vie ordinaire, toujours drôles, souvent désopilantes, parfois même dramatiques, elle nous emmène dans la vie de femmes aimantes, amantes, soumises ou révoltées, qui nous touchent parce qu’elles nous ressemblent.

    La rupture à la Saint-Sylvestre, les déboires d’une actrice à la Saint-Oscar, la retraite tant attendue de Martine à la Sainte-Félicité, le week-end en amoureux d’amants adultères à la Saint-Fidèle, les gaffes de Sophie à la Sainte-Prudence... Cécile Delacroix s’empare de l’éphéméride pour revisiter avec humour les aléas de la vie, de l’amour, de l’amitié.

    Cécile Delacroix, Ça va être ta fête !, éd. Le Texte Vivant, 180 p.

  • Et au milieu coule le Rhin

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    Fleuve européen stratégique, frontière naturelle et inspirateur de contes et légendes, peu de cours d’eau se prêtent aussi bien à des histoires merveilleuses que le Rhin. Sylvain Tesson en fait le sujet de deux nouvelles dans le recueil Chronique des Bords du Rhin (éd. Le Verger).

    L’auteur du Prix Médicis 2011 Dans les Forêts de Sibérie et du plus récent Sur les chemins noirs (Gallimard), propose deux pérégrinations plus dépaysantes et aventureuses que ne le laisse à penser cette chronique (ou ces chroniques ?) sur un fleuve relativement mal connu dans notre pays.

    Le premier de ces voyages, Journal d’une Fée du Rhin, s'inspire des légendes rhénanes. L’auteur donne la parole à une narratrice, une figure mythologique de ces contrées : "Je suis fille d’ici. Je suis née de la respiration du Rhin. Un feu follet qui caracolait sur la berge du vieux fleuve féconda un soir d’été une nuée blanche qui en ouatait la surface. J’ai jailli de cette noce célébrée par l’air et l’eau." La fée du Rhin parle du fleuve dont elle est l’une des gardiennes. Le lecteur est invité à laisser de côté sa raison et de retrouver son âme d’enfant crédule. Oui, les fées existent, semble nous dire Sylvain Tesson, qui use d’une langue onirique, chantante et fragile comme du cristal. Cette première nouvelle n’est pas simplement un morceau de prose poétique. Elle nous parle aussi de notre époque : des transformations du Rhin, de la modernité dévastatrice et de ses habitants intrusifs, voire criminels. Malgré cela, la fée veille sur les lieux et les hommes "en prêtresse heureuse de ce temple végétal."

    La deuxième nouvelle, Où est-elle ?, fait du Rhin le décor d’un conte tour à tour romantique, mystérieux, tragique puis grotesque. Le narrateur accepte à contrecœur d’accompagner sa petite amie en Alsace pour un périple en amoureux. Cette Lorelei fantasque, "aux yeux un peu violets", fille d’un montreur d’ours transdniestrien et d’une obscure chanteuse d’opéra tcherkesse, conduit son amant sur les rives du Rhin. Mais au cours de la promenade, la jeune femme s’évanouit. Son ami, incrédule, part à sa recherche. Bientôt, une battue est organisée : où est-elle ? Et surtout qui est-elle ? Sylvain Tesson se fait conteur féroce, dans une histoire sur la folie digne d’Edgar Allan Poe.

    La Chronique des Bords du Rhin se referme après un moment rare de dépaysement autour du Rhin que nous pensions - à tort - connaître.

    Sylvain Tesson, Chronique des Bords du Rhin, éd. Le Verger, coll. Sentinelles, 2017, 37 p.

  • Voir peut-il rendre fou ?

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    Depuis 1987, Aurélie Dubois a entamé un parcours artistique où elle explore le dessin, la photographie, la vidéo et les installations.

    Dès le départ, son travail revêtit en toile de fond l’idée d’une garde, une garde artistique. Cette idée de l’artiste de garde, définie par le psychanalyste et écrivain Daniel Androvski en 2008, habite ses créations, en résistance à l’idée qu’une oeuvre d’art serait faite pour décorer plutôt que pour donner du sens ou révéler la nature des choses.

    "Nous pouvons considérer le corps comme une partition qui dès la naissance s’exprime par des cris ; Aurélie Dubois affirme par son oeuvre que ces cris s’écrivent même si ce qui se crie ne s’écrit pas. Au pire, ça se dessine, notamment sous la forme du sexe, de la tension, du râle et de certains hurlements" analyse Daniel Androvski.

    L’exposition présentée en mars prochain à Paris, est une rétrospective de ses œuvres passées et plus récentes. L’accent est mis sur le dessin, un étage entier de l’exposition lui est consacré. C’est aussi l’occasion de découvrir ses vidéos, telles que The Corridors, court métrage sélectionné pour le festival Coté Court en 2015, Traverse Vidéo en 2016 ainsi que son dernier court métrage expérimental Amour écrit en fer.

    Le commissariat de l’exposition est confié à Paul Ardenne, écrivain et curateur indépendant. "Aurélie Dubois est une artiste multidisciplinaire. Elle cherche, avec constance, à faire se rencontrer la création et la théorie dans ses oeuvres. Ses principales interrogations plastiques sont la sexualité et les rapports femme-homme, l’indétermination, la folie, la marginalité, l’étrange. Aurélie Dubois renouvelle l’image érotique pour éveiller notre imaginaire" explique Paul Ardenne.

    La rencontre entre ces différentes oeuvres permettra de prendre la pleine mesure de la philosophie d’Aurélie Dubois, son appel à la résistance et à la vigilance, face aux dérapages de notre société contemporaine et à ses tabous. "Rester en alerte, sur le qui-vive" !

    "Je considère être une Artiste de Garde. Je suis là, tout le temps. D’être en alerte me place dans la résistance aux idées reçues et aux convenances liées au corps et à ses sexualités. Je considère que mon travail de création est lié à la trahison de l’imaginaire sexué. Pourquoi résistante? Parce qu’il me semble nécessaire de démonter les systèmes conventionnels liés aux corps, l’érotisme bas de gamme, la pornographie liée au business. Par définition je suis en guerre. Ma démarche d’artiste vient donc trahir notre mensonge. Mais quel ce mensonge? Me direz-vous? C’est ce que nous faisons et que nous ne disons pas."

    Aurélie Dubois, "Voir peut-il rendre fou ?"
    Exposition du 16 au 26 mars 2017 au 24Beaubourg
    24, rue Beaubourg 75003 Paris
    www.aurelie-dubois.com
    "Aurélie Dubois unmakes sex"

  • Qu’avez-vous réellement vu ce soir-là ?

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    Vous connaissez sans doute cette scène finale de La Dame de Shanghai d’Orson Welles. Dans un épisode culte, l’acteur et metteur en scène se trouve avec Rita Hayworth dans une salle remplie de centaines de miroirs. Alors que les personnages se cherchent s’évitent, se toisent ou s'affrontent, les reflets se répondent à l’infini, rendant impossible la distinction de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas.

    Le roman d'E.O. Chirovici, Jeux de Miroirs (éd. Les Escales) est lui aussi une brillante parabole sur le thème de l’illusion, de la vérité et de la réalité, dans un thriller extrêmement brillant.

    Peter Katz, agent littéraire new-yorkais reçoit par courrier le manuscrit d’un certain Richard Flynn qui raconte son témoignage sur un fait divers survenu en 1987, 30 ans plus tôt, dans le campus de Princeton. Cette année-là, un soir de décembre, l’illustre professeur de psychologue Joseph Wieder est assassiné. Flynn, un des principaux témoins, avec son amie de l'époque Laura Baines, souhaite apporter la solution à ce crime resté sans solution. Mais le manuscrit est incomplet et s’achève avant la fin. Peter Katz, sentant le futur best-seller, essaie de contacter l’auteur, en vain car Richard Flynn vient de décéder un peu plus tôt. L’agent charge donc un journaliste, John Keller, d’enquêter sur ce crime et d’écrire la fin de l’histoire. Ce nouveau narrateur part à la recherche des témoins de cette époque et les interroge opiniâtrement, avant de laisser la main à un quatrième personnage, Roy Freeman, un policier à la retraite qui a travaillé sur ce dossier des années plus tôt.

    Le jeu de miroirs de ce polar américain, malin et qui se lit d’une traite, réside d’abord dans la manière dont les quatre narrateurs appréhendent un fait divers. La recherche de la vérité prend les allures d’un jeu de puzzle complexe. L’auteur place les dialogues, les témoignages et les interprétations au centre de ce roman policier, dans la veine des grands classiques d’Agatha Christie ou de Georges Simenon. Pas d’experts scientifiques chers à NCIS, pas de bains de sang, pas d’enquêteur blasé ou torturé, pas de courses au sensationnel : Chirovici fait dialoguer ses personnages, à la recherche de faits, d’indices discordants ou de phrases qui peuvent être lourdes de conséquences. Les témoins sont invités à se ressouvenir de ce qu’ils faisaient cette année 1987, à Princeton, et surtout ce qu’ils ont vu le soir du meurtre.

    Le bloggeur ne dévoilera évidemment pas la conclusion de cette enquête passionnante à quatre voix.

    Jeux de Miroirs est sans nul doute le grand thriller de ce début d’année et marque l’éclosion d’un auteur à suivre absolument.

    E.O. Chirovici, Jeux de Miroirs, éd. Les Escales, 315 p.

  • Tout ce que tu as toujours voulu savoir sur les extraterrestres...

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    andré brach,aurélien debat,extraterrestre,orléans,loiretC’est un ouvrage diablement malin que nous propose André Brack, exobiologiste au CNRS et auteur de plusieurs ouvrages pour adultes sur la vie extraterrestre. Ce sujet, dont il est spécialiste, le chercheur a choisi de le vulgariser à destination des enfants. Découvrir la Vie extraterrestre (éd. Le Pommier), illustré par Aurélien Débat, est un attrayant et passionnant voyage dans l’espace et dans l’histoire de la vie.

    Nicolas et Julie se disputent au sujet de l’existence ou non des petits hommes verts. Leur maman décide de les emmener à Orléans assister à une conférence du professeur André Carb. Les lecteurs attentifs remarqueront que ce nom est, à une lettre près, l’anagramme d’André Brack qui a fondé en 2011 le Réseau européen d’exobiologie à… Orléans.

    Voilà donc nos deux bambins initiés grâce à un cours particulier aux mystères de l’espace, de la vie et de l’exobiologie : sur quelles planètes peut-on trouver la vie ? Qu’a-ton trouvé sur la planète Mars ? Quels sont les éléments indispensables à la vie ? La terre a-t-elle été visitée par des aliens ? S’ils existent, à quoi ressembleraient-ils ? Comment communiquer avec eux ?  Que recherchent les exobiologistes dans les laboratoires ? Ce sont autant de questions auxquelles répond le professeur Carb, avec précision, concision, mais aussi bienveillance.

    Découvrir la Vie extraterrestre se termine par quelques pages d’annexes constituées d’informations, de définitions, d’une bibliographie sommaire et de jeux pour en savoir plus sur les extraterrestres.

    André Brack, Découvrir la Vie extraterrestre, illustré par Aurélien Débat, éd. Le Pommier, coll. Les Minipommes, 2016, 61 p.
    Public visé : enfants de 9 à 12 ans (cycle 3 et début collège)
    www.aureliendebat.fr

  • Le vieil homme et la mort

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    jérôme paillatLes premières lignes l’annoncent sèchement et sans échappatoire possible : Christophe va mourir.

    De ce personnage central, que le lecteur suppose adolescent, Jérôme Paillat, l’auteur de la nouvelle Christophe est mort (éd. Edilivre), ne dit que l’essentiel : un simple prénom, quelques membres de sa famille, dont des parents déboussolés. Pour le reste, on n’en saura pas plus : ni lieu précis, ni dates, ni souvenirs évoqués, ni même explications médicales de ce qui va emporter le jeune homme.

    Ce qui intéresse Jérôme Paillat est le présent et l’inéluctable que chacun redoute, tout en espérant qu’il n’arrivera jamais : "Il allait pourtant mieux. Il fallait reprendre espoir. Les médecins, le prêtre, la famille, les amis, tous disaient la même chose : Christophe va bientôt guérir." Le jeunesse du personnage principal rend d’autant plus cruelle cette épée de Damoclès : Christophe est bien trop jeune pour mourir ("Mais si tout le monde meurt, mois je sais que c’est bientôt"), et bien trop jeune aussi pour regarder la mort en face, seul.

    Seul ? Non. Peu après l’annonce, un vieil homme apparaît mystérieusement. Qui est-il ? Fantôme, rêve éveillé, ange ou incarnation de la mort ? L’auteur ne le dit pas. Entre ces deux personnages, Christophe condamné et un vieil homme venu de l‘au-delà, un dialogue commence. L’étranger invite l’adolescent désœuvré à un cheminement stoïque vers sa mort.

    Pour raconter cette histoire simple mais tragique, Jérôme Paillat use d’une langue simple et sans pathos. Il accompagne son récit de fulgurances fantastiques, rendues d’autant plus frappantes que les parenthèses religieuses (l’homélie du prêtre par exemple) paraissent vaines, sinon dérisoires. Cela ne veut pas dire que l’au-delà ou la notion religieuse soient niés – le prénom du personnage principal nous le rappelle. Carole Galisson dit ainsi dans la préface de cette nouvelle : "Ce qu’il vit n’est pas la fin de quelque chose mais le départ vers un ailleurs plus serein."

    Jérôme Paillat, Christophe est mort, éd. Edilivre, 2016, 39 p.


     
    Pour illustrer cet article, Bla Bla Blog a choisi Dénoués de Marie Baraton, dont il sera question dans une prochaine rubrique.