Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Musiques

  • Courage, chantons et rapons

    Une fois n’est pas coutume, Bla Bla Blog fait un petit détour par le rap.

    Focus donc sur Kent-Zo. Cet artiste prolifique, propose avec Courage un nouveau titre. Le rappeur se définit comme "lyriciste". Voilà qui situe l’artiste proposant avec Courage, son dernier single : "Courage à toi qui te lèves avec l'envie / De tout recommencer sans douter / Que la vie t'appelle à vivre de belles / Et grandes aventures."

    Altruiste, généreux et positif : voilà des messages qui méritent que l’on s’attarde sur Kent-Zo. À découvrir ou redécouvrir. 

    Kent-Zo, Courage, 2026
    https://www.instagram.com/kent.zo.officiel
    https://www.facebook.com/p/Kent-Zo-100063616980223/?locale=fr_FR

    Voir aussi : "Sônge d’une nuit d’électro"
    "À hauteur de Lhomé"

  • Moderne et pas fini

    Moderne, David Delabrosse l’est. C’est d’ailleurs ce que dit le titre de son dernier album et du premier morceau de l’opus. "Ces mots modernes, ceux qui claquent", il les chante, de sa voix fragile, non sans ironie mais sans tourner le dos au passé.  

    Dans un Équilibre délicat, en featuring avec Denis Piednoir, le chanteur aux vingt ans de carrière propose justement un opus très actuel, riche des interrogations d’un homme d’aujourd’ui ("Footing ou yoga ?", "Hammam ou sauna ?", "Tu dors nu ou en pyjama ?"). Mine de rien, cela donne un album à la fois attachant et personnel, à l’image de cet autre extrait, On a beau se connaître, dans lequel David Delabrosse s’interroge sur son couple, ses failles, et ses erreurs ("On a beau se connaître on se trompe parfois / On a beau s’aimer on se prend plus dans les bras").

    Intéressons-nous à Une grande lignée. Dans une facture alliant chanson française et électro-pop, le chanteur se retourne vers ses origines, non sans humour ("Valéry Giscard d’Estaing serait-il… mon grand-père ?") : la génétique, la prédestination, le poids du passé familial. En quinqua assumé, doué de "l’âge de raison", "plus zen" (l’excellent En cinquantaine) et surtout faisant le point, le musicien refuse pourtant de sacrifier le passé à la modernité ("Ne pas fouiller dans le passé / Sous peine d’y retrouver / Encore un plus grand merdier", Les bouts de cervelle).

    C’est ce que l’on aime chez David Delabrosse : un artiste sans cesse tiraillé entre passé et modernité, prudent lorsqu’il s’agit de remuer les failles du passé, conscient aussi que l’on "vit nos vies comme des fantômes / Traversant les jours et les heures… Moi j’aimerais bien changer de film" (Comme des fantômes). Dans ce morceau, l’adulte qu’est David Delabrosse s’adresse à son fils, son "ado", lui demandant de ne pas aller trop vite ni trop loin, de rester avec lui et sa mère.

    Et si cet album était une invite à rester enfant et ne pas grandir trop vite ?

    Et si cet album était une invite à rester enfant et ne pas grandir trop vite ? C’est en tout cas le thème de la très belle chanson Peter Pan, dans lequel David Delabrosse parle de sa différence, de l’enfance mais aussi du besoin d’aventures. La solution ? Une vie en l’air : sauter ("salto avant salto arrière"), être léger, voir le monde de là-haut, "sentir le vent dans ses veines". Bref, être dans les nuages. Cette Envie de changer, en duo de nouveau avec Denis Piednoir, David Delabrosse, exprime encore le besoin d’"aller vers l’inconnu", rembobiner le film et changer de point de vue.

    La vie en 2026, moderne, laisse un goût d’inachevé et aussi de nostalgie. C’est finalement un album très mélancolique que propose le chanteur (Ta story), mais généreux et altruiste ("Vas-y réagis / Faut pas rester comme ça blotti… T’es pas tout seul dans la vie").

    La générosité n’est pas non plus non dénuée d’humour ni une certaine philosophie de vie. Est-on foutu lorsque l’on a cinquante ans ? Peut-on encore "commencer le judo et gagner les JO", "Doit-on faire son testament… Mettre un sweat à capuche en s’exprimant en verlan ?" La réponse est évidente et David Delabrosse clame sans envie de ne pas se laisser aller. Oui, c’est un Super Quinqua ! On le croit sur paroles.   

    David Delabrosse, Les Mots Modernes, L'Hallali Production, 2026
    https://www.facebook.com/david.delabrosse
    https://www.instagram.com/daviddelabrosse
    https://bfan.link/equilibre-delicat

    Voir aussi : "Dure et douce Abyr"

  • Beethoven, première époque

    "Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Ce n’est pas moi qui le dis mais le Quatuor Dutilleux dans le sous-titre de leur premier volume Triptyque Beethoven (b.records).

    Enregistré en septembre dernier à l’Auditorium Saint-Pierre-des Cuisines de Toulouse, ce programme n’entend pas être une énième intégrale des seize quatuors du compositeur né à Bonn. Trop simple. Là où l’ensemble nous prend à contre-pied est qu’il a choisi les quatuors de trois périodes différentes, associées à chaque fois à des compositeurs et des œuvres contemporaines pour mieux en cerner les influences. Intelligent.

    Pour ce premier volet, la première période donc, c’est logiquement le Quatuor n°1 opus 18 qui est choisi. À l’époque, Beethoven avait reçu ce conseil du comte Waldstein, alors que le jeune compositeur se rendait à Vienne pour prendre des leçons auprès de Haydn : "Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Voilà qui nous éclaire à la fois sur cet étrange sous-titre de l'album b.records comme sur le choix des deux autres œuvres : l’Adagio et fugue en ut mineur KV 546 de Mozart et le Quatuor à cordes en fa majeur op. 77 n°2 de Joseph Haydn.

    Beethoven compose son premier quatuor en 1799. C’est une période charnière dans l’histoire européenne. Le Classicisme triomphe mais entame déjà son chant du cygne, bientôt relayé par le Romantisme que Beethoven va grandement faire naître. Mozart a disparu huit ans plus tôt. Son héritage est donc vivant et il n’est pas étonnant que son influence pèse sur Beethoven.

    L’Adagio et fugue a été composé deux ans avant la disparition de Mozart. Il vit une période difficile et est certainement conscient de sa fin prochaine. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cet opus crépusculaire, nerveux et même obsédant. Dans cette œuvre tardive classique, le compositeur autrichien n’essaie même pas de l’enrober de sucre ou d’en faire une pièce faussement légère. Composée au départ pour deux pianos, cet Adagio n’en devient, pour cette version pour quatuor, que plus tourmentée. Nous n’oserons pas parler ici de pré-romantisme.

    Le plaisir se fait brut

    Haydn ne pouvait pas être absent de cette triptyque. Beethoven lui doit beaucoup. Le Quatuor en fa majeur, le deuxième Opus 77, est une œuvre tardive de cet autre compositeur viennois. Il a été écrit sept ans avant sa mort en 1809. Le Classicisme est là, à la fois assumé et brillant. L’Allegro moderato rutile, mais non sans ruptures ni hésitations. Le Quatuor Dutilleux s’en empare avec vigueur. Quant au Menuetto, il nous transporte en plein XVIIIe siècle. Derrière ce mouvement aux teintes archaïques – celles d’une danse paysanne – on sent poindre à la fois la joie et la nostalgie d’une époque disparue. Guillaume Chilemme, Mathieu Handtschoewercker (aux violons), David Gaillard (alto) et Thomas Duran (violoncelle) rendent compte avec subtilité de cette partie menuet très classique dans sa facture mais annonçant aussi le passage vers autre chose.

    Les mouvements lents – ici, un Andante – sont souvent des moments attendus dans des œuvres classiques. Elles font souvent l’essence d’une pièce. C’est le cas avec cet Andante passionnant. Haydn s’y livre avec sérénité et finesse, prouvant qu’à l’époque il est maître de son art. On comprend que Beethoven se soit pressé de le rencontrer pour travailler avec ce maître du Classicisme. Le quatuor d’Haydn se termine avec un Vivace vigoureux. Les cordes sont mises à rude épreuve dans ce finale d’une grande technicité, rugueux et où le plaisir se fait brut.

    Et la question se pose : qu’est-ce que le jeune Beethoven allait faire de ces influences, après ces deux génies que furent Mozart et Haydn ? Réponse avec son premier quatuor datant de 1799 et publié deux ans plus tard. Ce Beethoven est encore pleinement inscrit dans le courant classique et fortement influencé par l’écriture de Mozart (Allegro con brio). Suit l’Adagio affettuoso ed appassionato. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cette soudaine entrée dans un univers romantique. Le futur compositeur adulé s’écarte doucement de ses aînés pour se montrer sous un jour qui va bouleverser l’histoire de la musique. Les quatre amis du Quatuor Dutilleux interprètent ce mouvement avec un mélange de lyrisme et de recueillement. Le relativement court Scherzo, mais également le frais Allegro final n’oublient pas l’allant et la facture classique, comme si Beethoven montrait qu’il n’oubliait pas les leçons de Haydn, ni la postérité de Mozart.

    Le Beethoven de ce XIXe siècle commençant est en train de fourbir ses armes de romantique. C’est bien ce que nous montre l’excellent premier volume du Triptyque Beethoven.

    L’album de b•records est illustré par les artistes Julien Gobled et Chris Harnan.

    Triptyque Beethoven, vol. 1, Quatuor Dutilleux, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/triptyquebeethoven-vol1
    https://quatuordutilleux.com/triptyque-beethoven

    Voir aussi : "Chants d’amour, chants mystiques"

     
     
     
     
     
    Voir cette publication sur Instagram
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     

    Une publication partagée par b•records (@b.records)

  • Lacunes comblées par Fleur Strijbos

    L’album Lacunes mérite d’être sous nos radars pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il donne à découvrir deux artistes belges talentueuses, la soprano belge Fleur Strijbos, actuellement en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, accompagnée de la pianiste Babette Craens. Ensuite pour la programmation choisie : de la musique romantique et contemporaine mais aussi et surtout des œuvres classiques belges. On est bien d’accord pour dire que le répertoire classique et contemporain de nos voisins et amis flamands et wallons est peu connu de ce côté-ci de la Meuse. Voilà une lacune en partie réparée.

    Fleur Strijbos ouvre largement sa programmation à la musique contemporaine, avec en premier lieu Anton Webern. Il y a ce lied expressionniste et sombre chant d’amour Heimgang in der Frühe. Wagner n’est pas loin dans cette mélodie allemande du XXe siècle tirée des 8 Frühe Lieder (1901). Elle propose d’autres mélodies extraites cette fois des Fünf Lieder, no. 3 (1908). Il y a le Himmelfahrt et le Nächtliche Scheu : "Timidement, du banc de nuages, / Le rayon de lumière jaillit / De la main pâle de la lune et se répand sur la campagne, / Apaisant toute ma flamme… / Entends-tu, ô cœur ? / Les vagues murmurent : / 'Embrasse-moi, embrasse-moi !' / Et de toute ma force timide, / Je t'embrasse, ma bien-aimée."

    Commence très vite le cœur de cet opus, à savoir le focus sur des compositeurs belges. Parlons, pour commencer, d’une découverte, celle de Piet Swerts (né en 1960). Ce compositeur belge que ses compatriotes ne pouvaient pas oublier est présent avec sa mélodie Si ta fraîcheur, extrait de son cycle Les roses. Il s’agit de l’adaptation musicale d’un poème traduit de Rainer Maria Rilke : "Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant, / Heureuse rose, / c’est qu’en toi-même, en dedans, / Pétale contre pétale, tu te reposes".

    Il est de nouveau question d’une rose dans le lied de Schumann, Meine Rose. De ce romantisme pur jus, Fleur Strijblos et Babette Craens en font une délicieuse sucrerie. Schumann fait sans nul doute partie du panthéon de la chanteuse si l’on en croit la programmation de ce premier album avec plusieurs extraits  du cycle Sechs Gedichte von N. Lenau und Requiem, op. 90 : "Meine Rose", donc, mais aussi "Einsamkeit", "Kommen und Scheiden", "Der Schwere Abend" et le "Requiem".

    Une lacune en partie réparée

    Arrêtons-nous un instant sur cette merveille qu’est Die Sennin, un autre lied de Schumann, lui aussi extrait des Sechs Gedichte und Requiem et qui se passe cette fois dans le… far west : "Belle cowgirl, chante encore une fois / Ta chanson dans la vallée, / Pour que les falaises s'éveillent à / Ta voix joyeuse." ("Schöne Sennin, noch einmal / Singe deinen Ruf ins Tal, / Dass die from Felsensprache / Deinem hellen Ruf erwache").

    Voilà qui est une transition parfaite vers un air américain, celui de Samuel Barber. L’esprit européen est là, néoromantique et touchant. La soprano propose également un autre compositeur américain, Aaron Copland et son Old Poem.

    Les compositeurs belges restent le fil conducteur du programme, que ce soit Alain Craens (1957), avec Droomballade, une page sombre et expressionniste. On découvrira sans doute également le compositeur belge August De Boeck (1865-1937) et ses deux pièces, Frissons de fleurs et Crépuscule, dans le plus pur style musique française et néoromantique. Un jeune compositeur est enfin mis à l’honneur, Noah Senden (Il pleure).

    Fleur Strijbos inclut une pièce de Richard Strauss. Compositeur génial, transition quasi parfaite entre le XIXe siècle romantique et le XXe siècle turbulent. Le Die Nacht op. 10, composé après la mort de son ami poète Ludwig Thuile, parle de la nature et de la nuit, miroirs des tourments d’une âme tourmentée par la mort inéluctable et par la nostalgie.

    Fleur Strijbos, Lacunes, avec Babette Craens (piano), Etcetera2026
    www.fleurstrijbos.com
    www.instagram.com/fleurstrijbos
    https://www.pietswerts.com

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"

  • O weh, ô douleurs !

    C’est comme un calembours qu'on peut lire le titre du dernier opus de l’Atelier de Musique. O Weh! serait-il une singulière immersion dans l’univers rock et urbain ? Que nenni ! Cet enregistrement live de b.records propose une programmation romantique de Gustav Mahler (1860-1911) et de son contemporain, certes moins connu, Max Reger (1873-1916). Il s’agit d’une captation de deux concerts à Deauville, respectivement les 27 avril 2024 et 26 avril 2025. Or, le O Weh!, comme le précise Pierre Dumpoussaud dans le livret de l’album, traduit la douleur du narrateur dans les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler.

    Le baryon français Stéphane Degout s’empare avec lyrisme et puissance des Lieder eines fahrenden Gesellen. Ces mélodies avaient une grande importance pour le compositeur viennois qui les travailla une quinzaine d’années avant de les jouer en 1885. À  l’époque, le romantisme règne en maître en Europe avant que la tornade contemporaine ne surgisse, à Vienne justement. En attendant, l’auditeur ou l’auditrice se laissera bercer par ces lieder qui nous parlent d’amour transi et de la nature reflétant les sentiments du héros pleurant sa bien-aimée dans "sa petite chambre sombre" (Wenn mein Schatz Hochzeit macht). Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler. Pour s’en convaincre, il faut s’arrêter sur le formidable Ging heut' morgen über's Feld, déambulation romantique sur la mélodie du premier mouvement de l’incroyable Première Symphonie de Mahler.

    L’Ensemble Ouranos et le Quatuor Hanson accompagnent avec magnétisme Stéphane Degout, parfaitement à l’aise dans cette œuvre prégnante et qui touche au cœur (Ich hab' ein glühend Messer). Nous sommes dans le romantisme dans ce qu’il a de plus brut. Le dernier lied, Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, s’appuie cette fois sur le troisième mouvement de la Première Symphonie de Mahler. Voilà qui rend cette longue mélodie (plus de sept minutes) aussi ample que puissante, y compris dans l’exacerbation des sentiments : "Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, / Die haben mich in die weite Welt geschickt. / Da mußt ich Abschied nehmen vom allerliebsten Platz! / O Augen blau, warum habt ihr mich angeblickt? / Nun hab' ich ewig Leid und Grämen!" ("Les deux yeux bleus de ma bien-aimée / M'ont envoyé dans le vaste monde. / Alors je dois dire adieu à cet endroit très cher. / Oh, yeux bleus ! Pourquoi m'avez-vous regardé ? / Maintenant j'ai un chagrin et une douleur éternels !").

     Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler

    Mort prématurément à l’âge de 43 ans, Max Reger n’a certainement pas eu la notoriété qu’il méritait, en dépit de sa grande production (plus de 500 œuvres) et de ses admirateurs (Honegger par exemple). Compositeur allemand romantique comme son homologue autrichien Mahler, il est présent ici avec la Suite romantique op. 125, dans la version réarrangée par Schönberg.

    Cette suite est composée de trois mouvements, Notturno, Scherzo et Finale. Le Romantisme de Reger devient, grâce à Schönberg, de l’expressionnisme, avec ses vagues bouleversantes (Notturno). On a trop dit que les premiers contemporains, dont Schönberg lui-même, avaient violemment étrillé leurs prédécesseurs classiques et romantiques. Or, c’est oublier cette adaptation vibrante et riante qui rend justice à Max Reger (Scherzo) et à cette œuvre tardive, composée quatre ans avant sa mort. D’ailleurs, il y a une dimension crépusculaire, en particulier dans le Finale, longue lamentation de plus de dix minutes pour laquelle Schönberg  vient apporter un lyrisme à la fois expressionniste et non sans retenues. Saluons l’interprétation de l’Ensemble Ouranos dirigé par Pierre Dumoussaud, aussi précis que subtil. Comme il le dit dans le livret, c’est passionnant de voir comment un compositeur aussi révolutionnaire que Schönberg s’empare de l’œuvre d’un compositeur traditionnel et romantique pour la relire et la réinventer. Voilà qui nous fait découvrir et en plus aimer Reger.

    La mezzo-soprano Aude Extrémo est au cœur de l’autre grande œuvre de cet opus, à savoir les fameux Kindertotenlieder op. 25,2 de Gustav Mahler. Littéralement "Chants sur la mort des enfants", ils ont été écrits par le poète Friedrich Rückert après la mort de deux de ses cinq enfants. Paradoxalement, Mahler a composé ce cycle de mélodies à partir de 1901, à une époque heureuse de sa vie. Quel incroyable contraste avec ces chants qui parlent de mort, de douleur et de malheur insupportable. Aude Extrémo s'affirme sans trembler, en dépit de l’ombre tutélaire de la grande Kathleen Ferrier. L’auditeur ou l’auditrice restera tétanisé par la manière dans la mezzo-soprano impose son timbre presque irréel (on pense au lied magnétique Wenn dein Mütterlein).

    Des rais lumineux percent dans ces chants funèbres (Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen) et tragique (In diesem Wetter, in diesem Braus), il n’en reste pas moins vrai que Mahler a offert dans ces lieder, réarrangés par Eberbard Kloke, un opus fondamental dans l’histoire du classique en général, et dans celui du romantisme tardif en particulier. Moderne quoi, yeah !

    Signalons enfin qu’Emmanuel Lantam a illustré cet album physique de b.records.

    O Weh!, L’Atelier de Musique, b•records, coll. Deauville, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/o-weh
    https://www.audeextremo.com
    https://www.facebook.com/p/St%C3%A9phane-Degout

    Voir aussi : "Élise Bertrand : "‘Il ne faut pas cesser d’être curieux’"
    "Point de bascule"

    "Chants d’amour, chants mystiques"

  • Sainte Rosalía

    Rosalía était de retour fin 2025 avec son deuxième opus, Lux. Attention les yeux et les oreilles ! Nous en parlons enfin sur Bla Bla Blog !

    À l’image de son premier morceau, Sexo, Violencia y Llantas, on est dans un univers bien différent de ses albums précédents. Parmi les 18 titres de l’opus, plusieurs sont un hommage à des femmes mystiques et inspirantes, chez lesquelles Rosalía voit ses modèles, que ce soit Hildegarde von Bingen, Thérèse d'Avila, Jeanne d’Arc (le recueilli hommage et chant d’adieu Jeanne) ou Claire d'Assise, non sans un petit tour du côté de l’Ukraine avec l’orthodoxe Olga de Kiev. De là à dire que la chanteuse espagnole s’est assagie ? Non ! Au contraire, elle assume à la fois son audace et son envie de rester fidèle à ce qu’elle croit. Elle ne veut pas choisir entre spiritualité et nourritures terrestres : "Si seulement je pouvais / Vivre entre les deux. / D'abord j'aimerai le monde, / Et ensuite j'aimerais Dieu" ("Quién pudiera / Vivir entre los dos / Primero amaré el mundo / Y luego amaré a Dios", Sexo, Violencia y Llantas).

    Rosalía serait-elle entrée dans les ordres ? Dieu merci, non ! Mais elle assume ce qu’elle est, avec le désir de ne pas se perdre. Dans Reliqua, la star espagnole se dévoile sans fard. Elle reste une femme intègre : "J'ai perdu ma langue à Paris. / Mon séjour à Los Angeles. / Les talons hauts à Milan. / Le sourire au Royaume-Uni. / Mais mon cœur ne m'a jamais appartenu. / Je le donne toujours" ("Perdí mi lengua en París / Mi tiempo en L.A. / Los heels en Milán / La sonrisa en U.K. / Pero mi corazón nunca ha sido mío / Yo siempre lo doy"). "Je serai ta relique", ajoute-t-elle. Une entité sacrée, donc. Sur des sons électros, Rosalía fait de cet opus pop une œuvre mémorable où se mêlent religions, péché originel, mysticisme, sans oublier le pouvoir féminin (Divinize).

    Dans Porcelana, l’artiste espagnole convoque la poétesse et intellectuelle japonaise Ryōnen Gensō, figure majeure de la culture nippone pour son travail auprès des pauvres. Sa foi, Rosalia la clame, dans un langage hyper-moderne et poétique, mêlant dans une audace incroyable sensualité et mysticisme, à l’instar de Mio Christo Piange Diamante, dans lequel elle chante et pleure son "ami" Jésus, en ajoutant que toujours elle le portera dans son cœur ("Piange, piange diamante / Mio Cristo in diamante / Ti porto, ti porto sempre").

    Album sur l’amour divin, Lux n’oublie pas l’amour humain, proclamé avec une ostentation toute baroque, et même baroque pop-rock, à l’instar de Berghain ("I'll fuck you till you love me", Berghain), un morceau où l’a rejoint brièvement Björk. Évoquons aussi le titre plus pop Dios Es Un Stalker, une déclaration d’amour enflammée ("Je n'aime pas m'immiscer divinement, mais aujourd'hui, je vais traquer mon chéri pour le faire tomber amoureux". Romantique et romanesque, oui (Sauvignon Blanc, La Rumba Del Perdón) ; pour autant, la chanteuse assume et revendique sa liberté : "Je ne serai pas ton autre moitié, / Jamais ta propriété. / Je serai à moi / Et libre" (Focu'Ranni). Voilà qui est bien dit et bien chanté !

    Rosalía serait-elle entrée dans les ordres ?
    Dieu merci, non !

    Mystique et métaphysique Rosalia ? Sûrement. Mais aussi inspirée, culottée et diablement créative, et dans les textes et dans les sons. Lux s’écoute comme un opus syncrétique et, à bien des égards, philosophique et poétique, à l’exemple du lumineux Magnolias qui clôt l'album ou du passage de La Yugalar : "Je trouve ma place dans le monde, / Et le monde trouve sa place en moi. / J'occupe le monde, / Et le monde m'occupe. / Je tiens dans un haïku, / Et un haïku occupe un pays" ("Yo quepo en el mundo / Y el mundo cabe en mí / Yo ocupo el mundo / Y el mundo me ocupa a mí / Yo quepo en un haiku").

    Ce qui n’empêche pas la star espagnole de proposer de petits diamants à la simplicité irrésistible. On pense au délicat La Perla, un des titres phares de l’opus, un texte à la fois étrange et métaphorique sur un ex, "voleur de paix… playboy et étoile filante". Les comptes sont réglés, et bien réglés, avec tact et poésie. On ne saurait rêver de rupture plus classe.

    Lux a été critiqué à sa sortie car déstabilisant pour beaucoup, au point d'en avoir fait fuir plus d'un et plus d'une. C'est dommage. Il faut prendre le temps d’entrer dans l'opus. Rosalia s’y livre, endossant plusieurs atours et désireuse de perdre l’auditeur ou l’auditrice. On pense à l’étrange et méditerranéen Novia Robot, commençant dans un monde robotique, en forme de condamnation d’une hypersophistication du monde pour finir par l’affirmation d’une jeune femme et artiste de ses certitudes en dépit de ses apparences qui peuvent être trompeuses : "Je m’habille pour Dieu, / Jamais pour vous ni pour personne d’autre, / Seulement pour mon Dieu" ("Guapa para Dios / Me pongo guapa para Dios / Nunca pa' ti ni para nadie / Solo guapa pa' mi Dios").

    Musicalement, Rosalia vient chercher ses influences du côté de la pop (la ballade Mio Christo Piange Diamante) mais aussi du classique (Berghain), du contemporain (Mio Christo Piange Diamante, encore), de rythmes flamenco traditionnels grâce auxquels elle s'est fait remarquer (Mundo Nuevo), du lyrique, de l’électro, de la musique urbaine et rap (le sensuel Porcelana), jusqu’aux sons arabes (La Yugular) ou au fado (le délicieux Memória, en featuring avec Carminho).

    Pour l'accompagner Rosalía s’est offerte l’Orchestre Symphonique de Londres, dirigé par Daníel Bjarnason. Ambitieuse et culottée donc, pour pouvoir offrir un album déjà classique et culte.

    Rosalía, Lux, Columbia, 2025
    https://www.rosalia.com
    https://www.facebook.com/rosalia.vt
    https://www.instagram.com/rosalia.vt

    Voir aussi : "Pas sage Ibère"

  • Amitié franco-allemande

    Deux compositeurs rares sont au centre de l’album Indésens du violoncelliste Jean-Renaud Lhotte et du pianiste Jean-Baptiste Lhermellin.

    Le premier, Friedrich Gernsheim (1839-1916) est né en Allemagne. Il se fait remarquer dès son jeune âge pour ses talents de musicien – violon et piano – mais aussi de compositeur. Il a à peine quatorze ans lorsqu’il compose son Ouverture triomphale et sa Marche Valaque. Le voilà présent ici avec sa Sonate pour violoncelle et piano n°1, op. 12. Une œuvre de jeunesse par un musicien nourri des influences de Mendelssohn, Spohr (dont il fut élève), de  Schumann ou de Chopin. Or, le voilà qui se manifeste ici comme le plus français des compositeurs d’outre-Rhin. Explication : Gernsheim a voyagé à Paris où il a habité entre 1855 et 1860. Ses amis et homologues se nommaient Rossini, Lalo, Saint-Saëns et… Gouvy. Mais nous y reviendrons.

    Pas de romantisme échevelé dans cette sonate écrite en 1868, soit quelques années après son retour dans son pays natal. L’Andante con moto est une délicate déambulation pleine de légèreté, servie par deux interprètes engagés dans la reconnaissance d’un artiste peu connu. Violoncelle et piano se partagent le terrain avec une belle harmonie. Harmonieux, l’Allegretto l’est tout autant. Remarquons d’ailleurs que c’est le mouvement lent qui ouvre la sonate (lent-vif-vif), dans la plus pure tradition française. Gernsheim dépasse le romantisme triomphant de son pays pour puiser de ce côté-ci du Rhin une autre influence. Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin insistent sur les lignes élégantes et la pudeur expressive, alors qu’en Allemagne commence à triompher un certain Richard Wagner. Qu’il soit en dehors des modes, voilà qui fait de Friedrich Gernsheim un artiste des plus attachants. Un homme épris de liberté a-t-on envie d’ajouter.

    Libre et aussi d’une belle audace qui n’a d’égal qu’une forme d’insouciance. L’Allegro con brio est joyeux sans être exubérant, mélodique sans être simpliste, avec par ailleurs un rythme soutenu, tenu sans sourciller par le duo Lhotte/Lhermellin.

    Un des plus grands compositeurs néoromantiques

    Le second compositeur de l’album est Théodore Gouvy (1819-1898). Lui et Friedrich Gernsheim se connaissaient bien. Ils sont de la même génération bien que de deux patries ennemies pour  de très longues années années encore, hélas.

    Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin proposent ses Dix pièces pour violoncelle et piano, op.  28 "Décameron", sous-titrées Pensées fugitives. En toute simplicité ! Cette œuvre date de 1859. Né prussien dans une famille française, il ne bénéficie de cette nationalité qu’à l’âge de 32 ans. Tardivement, donc. Peu joué dans notre pays en raison de ses origines (ce que Berlioz himself regrette à l’époque), il compte parmi ses amis un certain Friedrich Gernsheim. Tiens, donc ! Les voir apparaître dans le même album est à la fois pertinent et très émouvant.

    Gouvy choisit de revisiter les rythmes de danses traditionnelles dans ses dix pièces : Pastorale, Hongroise, Barcarolle, Ballade, Villanelle. Le néoromantisme à la française perce dans ces morceaux délicats (le Prélude et surtout la Romance), d’une grande simplicité (la Pastorale, la Ballade et ses lignes mélodiques incroyables) ou au contraire plein d’allants (Capriccio). Peu joué, nous le disons, Gouvy a, cependant, à son actif plus de 300 compositions, dont à peine un tiers a été publié de son vivant. Il faut pourtant découvrir ces œuvres d’une grande fraîcheur, à l’instar de la pétillante Hongroise au rythme diabolique ou la Barcarolle, techniquement redoutable. À l’instar de Fauré, le compositeur français sait faire preuve de pudeur, sans jamais tomber dans le ton compassé (Nocturne). Gouvy nous attend au tournant, et avec lui, Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin, parfaits dans ce rôle de découvreurs d’un compositeur qui n’en finit pas de nous surprendre (que l’on pense au délicat et joueur Allegro marziale).

    Le livret de l’album d’Indésens insiste sur l’injustice que représente la non-reconnaissance de Théodore Gouvy dans son pays. C’est tout aussi vrai de dire qu’il doit être considéré comme un des plus grands compositeurs romantiques. La preuve de nouveau avec la Villanelle qui vient conclure un opus brillant. Merci à Lhotte et Lhermellin d’avoir ouvert un peu le rideau sur ce génie comme sur une amitié franco-allemande célébrée ici.    

    Gernsheim & Gouvy, Jean-Renaud Lhotte (violoncelle) & Jean-Baptiste Lhermellin (Piano),
    Indésens Calliope, 2025

    https://indesenscalliope.com/boutique/gernsheim-gouvy/

    Voir aussi : "Brahms, le noir lui va si bien"
    "Thierry Caens a le Smile"

  • Célestin plante une graine

    Sur la scène française, Célestin se distingue d’abord par le travail sur des textes riches. Osons dire qu’il y a un peu du slameur contrarié dans son nouvel et quatrième album en forme d’invitation, Viens avec moi. Une invitation que l’on accepte avec plaisir.

    Avec Célestin, on est entre amis. Pas d’esbroufes, pas de complications mais place aux confidences. Celle d’une graine d’abord (Je suis une graine), la chose la plus insignifiante et la plus fragile qui soit. Sur cette vie éphémère, le chanteur construit un récit autour de la liberté, de la peur de l’aventure et de l’envie de s’installer ("Je suis une graine cosmonaute / Qui vit le cœur en l’air / Qui vit la tête haute / car j’ai peur de la terre").

    Peur de s’installer, désir d’aventure mais aussi envie de partage à deux ("Viens avec moi / Il reste une place dans mes bagages"). C’est le thème du titre éponyme Viens avec moi, qui ne vient pas sans écho avec le morceau précédent.

    Mais la vie à deux, est-ce si simple, dans un monde qui se marche dessus ? C’est ce que raconte Célestin dans le titre rock et énervé Des Carrées dans des ronds : "On veut vivre entre quatre murs / A dix briques du mètre carré. / Ce qui nous reste part dans les caisses / De l’état et disparaît".

    Le Célestin auteur de textes serrés se surpasse dans deux textes plus personnels. Il y a Demain est un autre jour, en duo avec Racheal Ofori, touchant récit crépusculaire de la fin d’un amour. Le deuxième, Les temps passent, plus autobiographique, raconte le destin du natif de Saône-et-Loire, d’une enfance morose jusqu’à sa "métamorphose" : "J’essaie de coloriser ma vie en rose, en attendant que les tempêtes et les temps passent".

    Au croisement de la chanson traditionnelle et du slam 

    Dans Le téléphérique, c’est une rencontre inopinée au ski… et une chute qui est racontée, avec humour et tendresse. On est tout aussi touchés par Ma sœur, une vraie déclaration d’amour par Célestin pour celle qu’il considère comme sa moitié, si différente et si semblable ("On est tellement pareils, ma sœur, / On est tellement l’inverse"). Le meilleur est une autre adresse en forme de soutien pour l’auditeur ou l’auditrice qui pourrait se sentir "au plus bas" : "C’est toi le meilleur / À être toi… C’est toi la meilleure / À être toi…"

    Célestin semble être au croisement de la chanson traditionnelle et du slam (Dans l’ordre). Voilà qui rend son nouvel album vraiment intéressant et à découvrir, donc. Engagé, "méga hors phase" comme il le chante lui-même, l’artiste est attachant, par exemple lorsqu’il s’adresse au cancer, non sans humour : "T’as abusé de mon hospitalité / J’aime bien donné mais j’aime pas qu’on me prenne" (Cancer). Pas de pathétique ni de plainte mais une sérieuse envie de vivre : "J’ai l’intention de vivre ma vie âgé". C’est tout le mal qu’on lui souhaite, lui qui termine son album par un chant d’adieu, le bouleversant Eva.

    Célestin, Viens avec moi, Inouïe, 2025
    https://www.facebook.com/CelestinOfficiel
    https://www.instagram.com/celestin.officiel
    https://linktr.ee/celestinofficiel

    Voir aussi : "Dure et douce Abyr"