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Musiques

  • Où vient l’apaisement

    Quatre pièces orchestrales forment l’armature du dernier album consacré à Philippe Chamouard. Si cohérence il y a, elle est dans les voyages, déjà au cœur du bien-nommé Escales que nous avions chroniqué.

    L’Esprit de la nuit, nous explique le compositeur, a été inspiré par le philosophe confucéen Meng Tzu (372-289 av. JC). L’œuvre a été écrite en 1999 et révisée en 2024. Le premier mouvement est sombre et dominé par les percussions. Il y est question d’une nature soumise à rude épreuve. À cette partie chaotique, succède un mouvement tout aussi inquiétant. L’écriture personnelle de Philippe Chamouard prend ici tout son sens. Il fait se rencontrer des sonorités à la Stravinski et des influences orchestrales de John Adams et je ne sais quoi de naturalisme dans ces cordes inquiétantes et profondément humaines.

    Le contemporain se pare de néoromantisme à l’ouverture du troisième mouvement, Philippe Chamouard s’étant toujours refusé d’être enfermé dans une école, qu’elle soit tonale ou non. L’auditeur ou l’auditrice trouve un certain apaisement dans cette partie qui mène, dit le livret, "vers le chemin de la droiture", après les erreurs humaines contre la nature et la forêt. Ici, c’est Gustav Mahler qui semble avoir guidé la main du compositeur.

    "Vers le chemin de la droiture"

    Après la Chine, c’est le Japon que nous guide le Nuremberg Philharmonic Orchestra dirigé par Léo Warynski. Le Pavillon d’Or , inspiré du roman de Mishima, a été créé en 2013. Il n’a pas pris une ride. La faute à une écriture délicate mixant classicisme et musique traditionnelle nipponne, avec Mieko Miyazaki au koto. Philipe Chamouard nous parle ici de la culture japonaise, mais aussi de la tragédie qui a conduit à l’incendie du monuments sacré en 1950… par un moine bonze. Mishima en a fait un roman culte, Le Pavillon d'Or. C’est un monument méditatif qui nous est proposé dans cette pièce pleine de gravité. Derrière le calme et la paix, la menace est là, guidée par le koto à la fois sobre et majestueux.

    Mandala date de 2014 et nous propose, comme pour L’Esprit de la nuit, une méditation philosophique, cette fois d’inspiration bouddhiste. La facture est classique, solide, harmonique et tout aussi méditative que l’œuvre précédente.

    Habanera, écrite en 2024, sonne comme un hommage à Carmen. Il s’agit pourtant d’une pièce orchestrale, écrite, dit le compositeur, à l’occasion d’un voyage en Argentine. Il y a bien une nostalgie dans cette œuvre dansante écrite, au départ, pour le piano. Philippe Chamouard. Cette dernière pièce orchestrale conclue un beau et varié voyage musical dans lequel l’écriture du compositeur français frappe par sa diversité et sa liberté. 

    Philippe Chamouard, Quatre pièces pour orchestre,
    Nuremberg Philharmonic Orchestra dirigé par Léo Warynski, Indésens Calliope Records, 2026

    http://philippechamouard.fr
    https://indesenscalliope.com

    Voir aussi : "Escale contemporaine avec Philippe Chamouard"

  • En famille

    Il y a du Al Jarreau dans ce swing et cette bonne humeur qui saute aux oreilles dès les premières notes de Listen Up!, le deuxième album de Kamil Rustam (le morceau I Wanna Dance). Il faut dire que le Guitariste, compositeur et arrangeur français sait de qui tenir, lui qui a tourné depuis des décennies aux quatre coins du monde, aux côtés de pontes comme Stevie Wonder, Yaël Naïm, Serge Gainsbourg, Angélique Kidjo, Manu Katché ou Michel Jonasz (son album Uni vers l’uni).

    On n’est pas étonné que l’artiste ait été nommé élu "Meilleur musicien de studio" en 1986 et 1987. Son album est impeccablement conçu, faisant se rejoindre, funk, swing, jazz et soul, à l’image du formidable Summer Highways.

    Pour ce nouvel opus, Kamil Rustam est accompagné avec d'Eddie Brown, Billy Valentine, Amy Keys, Arnold McCuller, Patrice Rushen ou Pino Palladino. Des ami.e.s qui viennent parfaire le travail, telle une belle famille unie (We Were Family).

    Smile

    La guitare est l’autre grande reine de cet album. Normal si on pense au pedigree de l’auteur de Cosmopolitain, son premier opus instrumental. La guitare se fait pourtant subtil, à l’instar de Waroed Memories. Elle n’écrase rien, fait son bout de chemin et offre une formidable confession d’un artiste, les pieds sur deux continents. Le soul de Listen Up! est chanté dans le tendre Let’s Stay Together, avec Eddy Brown.

    Custom Made ajoute de la pop dans un album déjà riche et donnant le smile. Cette fois, c’est Kudisan Kay qui donne de la voix dans une énergie électrisante, avec toujours la guitare de Kamil Rustam à l’avenant. Kudisan Kay revient dans Peacefull Place, un titre mêlant soul et gospel. Un genre musical pas si fréquent que cela et qui a le mérite d’être brillamment mis en valeur.

    L’album se termine sur le mélancolique Relentless Passing Of Time, aux teintes pop-rock et jazz, et avec toujours cette guitare de Kamil Rustam qui n’a pas fini de faire les beaux jours de ce formidable instrument. Un album doux et cool à écouter.

    Kamil Rustam, Listen Up!, Can U Feel It Records, 2026
    https://kamilrustam.com
    https://www.facebook.com/KamilRustamOfficial
    https://www.instagram.com/kamil_rustam
    https://linktr.ee/kamilrustam

    Voir aussi : "Liat Lux"

  • Avez-vous vu les Rosier ? 

    Et si l’on faisait un aller-retour Québec-France ? Du moins, c’est ce que vont entamer les trois filles du groupe Rosier, en tournée de ce côté-ci de l’Atlantique, dans le cadre de la Tournée des Nuits Transatlantiques.

    Bla Bla Blog adore les passerelles entre cultures, artistes et pays. Que nos ami·e·s québécois·e·s soient mis·e·s à l’honneur, voilà qui mérite bien un bon coup de projecteur.

    Six concerts, à Reims, Troyes, Saint-Quentin, Vitry-le-François, Migennes et Oignies, permettront de découvrir ce groupe à majorité féminine qui mêle pop indie, folk québécois, chanson française et électro.

    Dans leur single N'as tu jamais vu d'oiseaux ? Rosier y parle de cette soif de liberté, de l’innocence fragile, avec une économie de moyen et une poésie certaine : "Mère il y a un oiseau / Mais quand je veux le prendre / Il se sauve il se sauve". Derrière un clip à la facture gothique, les Rosier se révèlent une sacrée belle révélation de la scène francophone. À découvrir, grâce à six dates en France. Mais parions que ce trio venu de Montréal risque bien de refaire parler de lui.

    À noter que le groupe sort cette année son nouvel album, Elle veille encore. Une jolie découverte. 

    Rosier en concert, Tournée des Nuits Transatlantiques
    20 octobre 2026 — La Cartonnerie, Reims
    21 octobre 2026 — Le Troyes Fois Plus / Festival Off Off Off – Nuits de Champagne, Troyes
    22 octobre 2026 — La Manufacture, Saint-Quentin
    23 octobre 2026 — Bords 2 Scènes, Vitry-le-François
    24 octobre 2026 — Cabaret l’Escale, Migennes
    25 octobre 2026 — Le 9-9bis, Oignies
    https://rosierband.com
    https://www.facebook.com/rosierband
    https://www.instagram.com/rosier
    https://nuitsdechampagne.com/actualites/article/les-nuits-transatlantiques-2025

    Voir aussi : "Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent"
    "La seule règle qui vaille est qu'il n'y a pas de règle"

  • Américains !

    De Bernard Herrmann, qui ouvre l’album Souvenirs de voyage (Indésens), on retient d’abord le compositeur des films d’Hitchcock (Les Oiseaux, Vertigo). Mais il est aussi l’auteur de l’œuvre éponyme qu’a choisi Philippe Berrod pour ce périple musical au XXe siècle. Il est accompagné d’Eric Aubier à la trompette, du pianiste Laurent Wagschal (que Bla Bla Blog connaît bien), de Nicolas Prost au saxophone et du Quatuor AtMusica (Eiichi Chijiwa, Damien Vergez, Nicolas Peyrat et Delphine Biron). Le clarinettiste – ici également à l’orchestration – nous fait découvrir un Bernard Herrmann (1911-1975) singulier, tendre, néoromantique, ravelien même. Le voyage en question choisit l’apaisement, la contemplation mais aussi la tendresse (mouvement Lento).

    Ce Quintette pour clarinette a été écrit en 1967 à une époque professionnelle et personnelle particulière. Le livre du CD nous parle de la période faste artistiquement grâce à son travail avec Hitchcock. Le compositeur a cependant besoin de renouveau, le compositeur et le cinéaste s'étant finalement brouillés. Herrmann venait d’enregistrer son opéra Wuthering Heighs. À cette grande fierté, s’ajoutait une relation heureuse avec Norma Shepherd. N’est-ce pas aussi pour elle qu’il compose ces Souvenirs de voyage ? On est en droit de le penser à l’écoute de l’Andante, une vraie déclaration amoureuse (le mouvement précise d’ailleurs : Canto Amoroso), comme une lune de miel que l’on voudrait ne jamais voir se terminer. Oublions le Herrmann sombre de Psychiose ou des Oiseaux, pour ne pas dire angoissant, qui devient ici un compositeur sensible et mélancolique (Andantino). Inutile d’ajouter qu’une telle œuvre mérite de figurer dans le répertoire de la musique du XXe siècle.

    West Side Story et la bande portoricaine des Sharks n’est pas si loin que cela

    Autre figure de la musique américaine comme du cinéma, Leonard Bernstein (1918-1990) est proposé dans une œuvre de musique de chambre, à savoir la Sonate pour clarinette et piano. L’auteur de la BO de West Side Story est une légende du XXe siècle, populaire, archi-récompensé, admiré mais aussi capable d’écrire des pièces exigeantes. Cette sonate date des années 1941-1942. Il s’agit d’une œuvre de jeunesse donc, la première a avoir été publiée. Elle vient faire le lien entre le classicisme et le contemporain, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Le premier mouvement Graziozo peut déstabiliser par son expressionnisme mais aussi sa rutilance. On y devine un jeune compositeur joueur et passionné. Le livret y voit, non sans justesse, l’influence du formidable Paul Hindemith mais aussi d’Aaron Copland, qui apparaît d’ailleurs plus tard dans l’album. Quelque part, pour reprendre le titre de l’opus, nous sommes aussi dans un voyage, ce que confirme l’Andantino Vivace a leggerio, porté par la clarinette nostalgique de Philippe Berrod. Le dernier mouvement propose une partie dansante. Il faut dire que Bernstein, en vacances en Floride, était baigné par l’ambiance et les rythmes cubains. Finalement, West Side Story et la bande portoricaine des Sharks n’est pas si loin que cela !

    Nous parlions d’Aaron Copland (1900-1990). Il vient clore cet album américain avec Quiet City, puissante et majestueuse œuvre écrite en 1919. elle était destinée à la pièce de théâtre du même nom. Néoclassique dans sa forme, Quiet City suit les pensées du personnage principal qui a choisi d’abandonner sa religion juive pour la réussite et pour un riche mariage. La pièce a été écrite pour trompette, cor anglais et cordes. Elle a été adaptée ici par Christopher Brellochs pour trompette, saxophone alto, piano et, bien sûr, clarinette. Ce qui dénature pas l’œuvre originale, loin s’en faut. Une vraie réussite pour ce grand et beau voyage musical américain.

    Philippe Berrod, Souvenirs de voyage, Indésens Calioppe, 2026
    https://indesenscalliope.com/boutique/souvenirs-de-voyage
    https://www.facebook.com/p/Philippe-Berrod-100081193783241
    https://atmusica.org

    Voir aussi : "Sur de bons rails"
    "Au cœur de l’Europe"

  • Variations scandinaves

    Lorsque l’on parle variations et piano, un compositeur et une œuvre vient immédiatement en tête : Bach et ses Variations Goldberg. Un thème et trente variations écrits en 1740, devenus célèbres lorsqu’un certain Glenn Gould choisit de les interpréter en 1955 puis en 1981, donnant à cette œuvre longtemps restée discrète un opus fondamental dans le répertoire de Bach.

    Le compositeur et pianiste Håkon Skogstad nous vient de Norvège et lorgne largement du côté de ces Goldberg Variations. Il s’est fait remarqué et a été récompensé pour son travail sur la musique de tango. Le voici avec un opus plus intime et qu’il présente ainsi : "24 Variations for Piano est, dans une large mesure, le reflet de qui je suis en tant que pianiste et compositeur — façonné par les influences qui m’ont construit. Je pense que l’œuvre peut être appréciée par petites touches, mais je crois aussi qu’elle révèle quelque chose de particulièrement spécial à ceux qui prennent le temps de l’écouter du début à la fin."

    On oublie bien vite les Variations Goldberg, tant cet opus a sa propre identité. La ligne mélodique du thème principal est d’une grande simplicité, toute en concentration, voire en hésitations. Le compositeur scandinave choisi non sans audace d’inclure la toute première variation en la mineur dans le premier morceau (Main Theme and Variation N°1 in A minor).

    La grande difficulté du genre est de décliner un air en des variations aussi différentes que possibles, et aux durées souvent courtes (ainsi, la joueuse Variation N°17 en la bémol majeur dépasse à peine les 50 secondes). Håkon Skogstad se plie à l’exercice sans faillir et en variant les tonalités mineures et majeures. La maîtrise est là (Variation N°2 en do dièse mineur ou la néo-romantique Variation N°5 en ré bémol mineur). Mais sans poésie, quel serait l’intérêt ? Voilà le pianiste et compositeur debussyen dans sa Variation N°3 en si majeur, avant de revenir vers ses premières amours, le tango (Variation N°4 en mi mineur), un genre cher à son cœur et qui l’a fait connaître. 

    Des variations aussi différentes que possibles

    On parlait d’intimisme et de simplicité en parlant du thème. Håkon Skogstad aime la pureté comme le prouve la sixième Variation (en sol dièse), mélancolique et nostalgique.

    Il y a du jazz dans la Variation en si bémol majeur, et même du Gershwin : du rythme, du swing, bref de la joie de vivre. C’est ce que l’on aime dans cet opus : une cohérence et en même temps une variété qui fait que l’auditeur ou l’auditrice pourra écouter ensemble ou séparément chaque morceau, selon son humeur. À la tristesse infinie de la huitième variation (sol mineur) viendra répondre l’étrange Variation N°9, entre onirisme et vitalité toute stravinskienne. Il y a parfois de la légèreté (la jazzy Variation N°15 en ré mineur), vite contrebalancée par la funèbre seizième Variation en fa dièse mineur).

    Grâce à Håkon Skogstad le contemporain devient immédiatement proche, presque un ami (Variation N°10 en mi bémol majeur). Le compositeur norvégien revient vers le tango avec la Variation N°11, un nuevo tango sombre, bien différent du mouvement suivant, plus classique, aux couleurs qu’Erik Satie n’aurait pas renié (Variation N° 12 en mi majeur).

    Saluons les palettes de couleurs, justement, que parvient à tisser Håkon Skogstad (Variation N°13 en fa mineur). L’auditeur ou l’auditrice se laissera séduire par la délicate quatorzième Variation (en mi bémol mineur), néoromantique dans l’âme et à l’esprit tango. Néoromantique comme l’est la Variation N°18 en do mineur, épurée et bouleversante.

    Håkon Skogstad a grandement été nourri par le répertoire pour piano des XIXe et XXe siècle, que ce soit Debussy, nous le disions (Variation N°19 en sol bémol majeur), mais aussi le répertoire russe dans ses expressions exacerbées (Les N°22 et 23). Sans oublier un esprit pop (l’orientale Variation N°20 en fa majeur) ou la musique traditionnelle norvégienne. Le compositeur précise que pour la vingt-et-unième Variation, il s’est inspiré d’un air folklorique norvégien.

    La vingt-quatrième et dernière Variation conclut en douceur un album néoclassique aux multiples couleurs musicales. Une jolie réussite.

    Håkon Skogstad, 24 variations pour piano, Øra Fonogram, 2026
    https://www.orafonogram.no/hkon-skogstad
    https://www.hmskogstad.net
    https://www.facebook.com/skogstadpianist
    https://www.instagram.com/hakonskogstad

    Voir aussi : "Au cœur de l’Europe"
    "Éternelle et musicale Norvège"
    "Les Variations ”Gouldberg”"

  • So romantic

    Les Amours du poète est la traduction française des Dichterliebe de Robert Schumann, au cœur d’un enregistrement Klarthe de Romain Guyot à la clarinette et de Chloe Mun au piano. Ces deux là font le choix du Romantisme, avec trois pièces du compositeur allemand : ces Dichterliebe, donc, mais aussi les Fantasiestücke  op.73 et les Trois Romances op. 94.

    Les  Fantasiestücke de 1849 ouvrent ce programme en trois mouvements. Le compositeur allemand est au faît de sa maîtrise. Il écrit d’ailleurs cette pièce en seulement deux jours, en février 1849, une année fastueuse s’il en est. Le Romantisme domine la scène musicale. Un Romantisme au cœur de cet opus, tout à, tour mélancolique (le mouvement Zart mit Ausdruck), léger et joueur (Lebhaft, leicht) et passionnée, pour ne pas dire exubérant (Rasch mit Feuer).    

    Cette même année 1849, Schumann donne naissance à ses Trois Romances pour hautbois et piano (Drei Romanzen, op. 94) que le compositeur offre, dit la petite histoire, à Clara Schumann en guise de cadeau de Noël. La clarinette de Romain Guyot étincelle dans cette pièce d’une jolie subtilité (Nicht schnell). Le sens mélodique de Robert Schumann est irrésistible (Einfach, innig). Au piano, Chloe Mun sait donner des teintes et des nuances avec un talent d’autant plus remarquable que ces trois romances donnent une grande importance à la clarinette. Le livret de l’album précise par ailleurs que le piano utilisé est un Becker 1900, celui-là même que Rachmaninov avait fait venir de Saint-Pétersbourg.

    Les fameux Amours du poète opus 48 sont de quelques années antérieures. Dichterliebe a été écrit comme un cycle de seize , d’après des poèmes de l'écrivain romantique allemand Heinrich Heine. Cette année-là, Robert Schumann se marie avec son grand et célèbre amour, la pianiste Clara Wieck, future Clara Schumann.

    Cadeau de Noël

    Bien qu’ils soient destinés à une voix masculine, ces lieder sont joués ici pour clarinette et piano. Les chants sont en général courts, voire très courts – de trente secondes à quatre minutes et demi. Des morceaux denses, donc, et d’une grande richesse où l’amour entre les deux tourtereaux semble être omniprésent (Im Wunderschönen Monat Mai). La clarinette de Romain Guyot apporte des nuances et des sensibilités touchantes (Ich will meine Seele tauchen ou le virevoltant Ein Jüngling liebt ein Mädchen). Le Romantisme se fait même naturaliste dans ce superbe "paysage musical" qu’est le lied Im Rhein, im heiligen Strome ("À Cologne, la ville sainte, / La cathédrale au front serein / Reflète sa gothique enceinte / Aux flots majestueux du Rhin") ou l’avant dernier lied Aus alten Märchen winkt es ("Les vieux contes charmant nos veilles / Parlent en langage ingénu, / D’un beau pays, plein de merveilles, / Qui reste à la terre inconnu"). Pour autant, le cœur des Dichterliebe est justement celui, amoureux, du musicien, parfois ostentatoire (Ich grolle nicht), parfois délicat (Und wüssten's die Blumen), parfois joyeux, par exemple dans cette noce improvisée (Das ist ein Flöten und Geigen, "De ma belle aujourd'hui c'est la noce") ou avec gravité, comme si le musicien pressentait la fin de son idylle (Ich hab' im Traum geweinet, "En pleurant j’ai rêvé, ma belle, / Que la mort éteignait tes jours"). Robert Schumann semble restituer tous les affects de cette période, y compris la nostalgie (Hör' ich das Liedchen klingen, "Quand j'entends cet air qu'autrefois").

    Le sens de la mélodie reste l’un talents géniaux de Schumann (Am leuchtenden Sommermorgen).  Romain Guyot et Chloe Mun – surnommée non sans affection "la nouvelle Clara" – dialoguent avec intelligence dans ces Amours du poète – ou plutôt du musicien. Il a fait de cette pièce en forme d’hommage et de présent à Clara Schumann une belle déclaration (Allnächtlich im Traume, "Chaque nuit je revois tes charmes / Dans un rêve où tu me souris; / Je tombe à genoux, et mes larmes / Vont arroser tes pieds chéris").

    Les Dichterliebe se termine avec le chant le plus long (quatre minutes trente). Die alten, bösen Lieder parle de la fin inéluctable de son amour ("Chants d’amour, tourments de mon âme, / Espoirs trompés, rêves en deuil, / La tombe est là qui vous réclame ; /– Que l’on m’apporte un grand cercueil !"). Pas de doute, nous voilà au cœur de ce grand Romantisme, si justement joué par le duo clarinette-piano. Les sentiments éclatent au grand jour, d’autant plus violents et passionnés qu’ils ont face à eux une mort que l’artiste doit affronter en la regardant bien en face : "Ce grand cercueil est nécessaire ; / Car, apprenez que sans retour / Dans sa nuit profonde il enserre / Et ma souffrance et mon amour !" Gloups. 

    Robert Schumann, Les amours du poète,
    Romain Guyot (clarinette) et Chloe Mun, piano, Klarthe, 2026

    https://www.klarthe.com
    https://www.chloemun.org
    https://www.instagram.com/chloejmun
    https://www.facebook.com/p/Romain-GUYOT

    Voir aussi : "Au cœur de l’Europe"

  • Liat Lux

    Comme l’indique le titre du dernier album de Liat Cohen, Valse (chez Indésens), la valse est à mise à l’honneur grâce à des adaptations délicieuses à la guitare.

    L’auditeur ou l’auditrice reconnaîtra sans nul doute le premier morceau, au point de le fredonner et de le garder en tête pour la journée, mais peu connaîtront son titre – Tico-Tico brasilerinho – et encore moins les noms de ses auteurs, Zequinha de Abreu (1880-1935) et Waldir Azevedo (1923-1980), tous deux réputés internationalement pour ce tube.

    Il n’en est pas de même pour le chef d’œuvre d’Ástor Piazzolla (1921-1992), Libertango. Cette danse hypnotisant, électrique mais aussi sombre, a donner au compositeur argentin une renommée exceptionnelle. On parle souvent, à juste titre de cette réinvention du tango argentin (tango nuevo) en parlant de ce morceau. Il faut aussi ajouter que Piazzolla a écrit Libertango en 1974 alors qu’il est en exil en Italie, en raison de la dictature dans son pays d’origine. Ce titre doit être entendu comme un hymne à la liberté, à la vie et à l’art, d’où son titre, Libertango. Piazzolla est également présent dans sa Primavera Portena Tango, extrait de ses Quatre saisons de Buenos Aires (Cuatro Estaciones Porteñas). Plus que jamais, le tango se trouve revigoré dans cette pièce faisant se mêler classique, traditionnel, contemporain et jazz.

    Liat Cohen choisit la simplicité dans ses interprétations, y compris dans le morceau La Negra d’Antonio Lauro, compositeur vénézuélien (1917-1986). Cette pièce délicate a été écrite en 1976 pour sa nièce Armita. On retrouve le même musicien dans deux Valses Venezolanos, les n°2 et 3, typiques de son pays et très populaires.

    Agustín Barrios Mangoré (1885-1944) est méconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Guitariste salvadorien, il a composé et enregistré des centaines de pièces pour guitares, dont sa magnifique Valse op. 8 n°4, élégante composition mêlant classique, romantisme et folklore et sa Primavera Valse entraînante et séduisante.

    D’Heitor Villa-Lobos (1887-1959), on retient surtout ses formidables Bachianas Brasileiras – notamment la cinquième. Or, si le compositeur brésilien est présent c’est pour un autre morceau, à savoir sa Valse-Chôro. Elle est extraite de sa Suite populaire brésilienne n°3. Composée pour la guitare solodu de son pays, cette œuvre importante fait se réconcilier la musique populaire de son  pays (les chôros) et le classique.

    Partons au Mexique, avec Manuel María Ponce (1882-1948), ayant beaucoup écrit pour la guitare. Liat Cohen propose une Valse de ce compositeur emblématique du Mexique.

    Retour ensuite en Europe avec le plus ancien des compositeurs de l’album, à savoir l’Espagnol Fernando Sor (1778-1839). Ses Valses n°1 et 4 sont d’une facture classique d’une belle élégance, nous dirions même toute mozartienne.

    Sonnerie pour les téléphones Nokia

    Grosse satisfaction de découvrir Francisco Tárrega (1852-1909), lui aussi espagnol et lui aussi en plein XIXe siècle. La guitariste nous propose sa Grande Valse, jouée avec amour et tendresse. Il faut ajouter que  ce compositeur est l’un des grands musiciens ayant contribué à faire entrer cet instrument populaire dans le répertoire classique. Mieux, Tárrega est devenu, malgré lui, un compositeur pop puisque l’un des thèmes de sa valse a été utilisé comme sonnerie... pour les téléphones Nokia ! Il faut absolument découvrir ce singulier morceau entré dans notre quotidien, alors que son auteur est quasi inconnu...

    Le nom de Tansman est cité en couverture de l’album, à l’égal de Piazzolla. C’est dire l’importance que lui porte Liat Cohen. Né en Pologne et naturalisé français, Alexandre Tansman a vite trouvé dans Paris sa patrie d’artiste, grâce à des soutiens comme Ravel, Bartók, Gershwin, Honegger, Prokofiev, Roussel, Schönberg ou Stravinsky, excusez du peu ! De confession juive, la seconde guerre mondiale le voit contraint à l’exil aux Etats-Unis, ce qui ne l’empêche, pas à l’instar de son compatriote Karol Szymanowski, d’allier classique et contemporain. Qui dit Polonais et valses dit forcément Chopin. Et pourtant, Tansman s’empare lui aussi de cette danse traditionnelle pour en faire, ici à la guitare, un genre d’une grande modernité (la courte Valse Caprice et la mystérieuse et envoûtante Valse Romantique).

    Au milieu de ce lot de compositeurs d’Amérique latine, il faut citer un Français, Roland Dyens (1955-2016). profondément influencé par la musique brésilienne et argentine. Son morceau le plus connu est le Tango en skaï. L’opus propose une autre pièce plus audacieuse, Fuocco, où le compositeur fait se rejoindre classique, contemporain et pop dans une virtuosité démentielle. Il faut aussi ajouter que Roland Dyens a été classé par le magazine Guitarist parmi les 100 meilleurs guitaristes mondiaux, tous styles confondus. On devine son importance pour Liat Cohen et son indispensable place dans l'opus.

    L’album se clôt avec un compositeur contemporain, Nikita Kochkine (né en 1956). Guitariste et compositeur renommé, il est l’auteur d’une pièce emblématique de son répertoire, Usher's Waltz, inspirée par la nouvelle d'Edgar Allan Poe, La Chute de la maison Usher. Liat Cohen l’a choisi pour terminer son opus sur une note moderne. Lumineux.

    Liat Cohen, Valse, Barrios – Piazzolla – Tansman, Indésens Calioppe, 2026
    https://www.liatcohen.com
    https://www.facebook.com/liatcohenguitar
    https://indesenscalliope.com/boutique/valse

    Voir aussi : "Glamour western"
    "Guitare et classique by Roxane Elfasci"

  • Voyages aquatiques

    Le duo La Source, formé par la chanteuse Mélodie Orru et le violoncelliste Pierre Le Bourgeois, propose en ce moment son premier album.

    Oui, un premier album ! Voilà qui peut étonner, tant cet opus frappe par sa justesse et son solide caractère. Mais aussi son audace, audace jusqu’à la conception de l’album. Il a été enregistré grâce à un studio mobile installé dans un camion, chaque titre a été enregistré en conditions live, sans ajout d’effets artificiels, laissant les réverbérations naturelles sculpter l’espace sonore. Accompagnés par l’ingénieur du son Édouard Bonan, qui a assuré l’enregistrement et le mix, ils ont parcouru plusieurs sites — Château de la Guerche, Villa des Îles (deux sites qui font l’objet de brefs instrumentaux), lavoirs, forêts, grange, cave et bords de rivière — afin de capter la richesse acoustique propre à chacun.

    On parle souvent de piano-voix dans la chanteuse ; ici, il s’agit d’un piano-violoncelle. Avec son timbre à la Enzo-Enzo, Mélodie Orru chante cette source qui est celle d’une rivière, allégorie du temps qui s’écoule (De l’autre côté), la nature faisant figure de territoire à la fois familier (celui de nos souvenirs mais aussi de nos rêves) et mystérieux.

    La Source propose ainsi un beau voyage, plus symbolique que réel. Jusqu’au bout du monde s’adresse ainsi à une petite fille que portait la chanteuse. Le violoncelle de Pierre Le Bourgeois accompagne avec une économie de moyens le texte poétique et sensible qui fait de ce groupe une belle découverte de la scène française.

    Une belle découverte de la scène française

    L’environnement est un thème régulièrement traité dans la chanson actuelle. C’est le cas également dans le premier album du duo navigant entre Vienne et Indre et Loire, avec toujours l’élément aquatique au centre de l’opus. Or, ici, La Source parvient à rendre, tant musicalement que textuellement, le rythme de l’eau, si insaisissable, de la source à l’océan (Coule l’eau) : l’éternel recommencement, ses mouvements, la pluie, les éléments et surtout sa beauté insaisissable. Insaisissables comme ces jours et ces nuits qui passent : "Toi la Nuit dans le Jour / Toi le Jour dans la Nuit / J’aperçois tes contours / Entre deux insomnies" (Toi la nuit). Ce qui n’empêche pas le duo de parler de la fin, du deuil et de ces visages disparus au milieu d’autres disparus : "Sur le rivage, sur le rivage / Tous tes visages, tous tes visages / Toi nulle part et toi partout" (La dernière étincelle).

    La beauté de l’eau est célébrée tout au long de l’album, à l’instar de J’aime l’eau ("J’aime l’eau de pluie / Qui bat sur la nuit / J’aime l’eau de nos ébats / Et quand l’horizon étend ses bras / Avec l’eau le ciel se confond ici-bas") ou dans Goutte à goutte, un titre dans lequel le duo fait le choix de la polyphonie, comme une prière profane.

    Dans La rivière qui n’existait pas, étrange chant triste, La Source chante avec regret – et c’est d’actualité cet été – un cours d’eau invisible, presque fantomatique – car asséchée, aurions-nous envie de dire. Plus loin, c’est d’un fleuve qu’il s’agit. Mélodie Orru lui donne la parole : "Je voudrais être un fleuve / Enfanté d’un ruisseau / Au ventre de la terre / Avec le ciel dans l’eau".

    On est, oui, dans un beau voyage aquatique. L’eau fait figure de voyageuse infatigable, traversant paisiblement des paysages et des pays (Tout de loin venu), jusqu’à la conclusion d’un périple poétique et plein de fraîcheur, de délicatesse et de justesse (Deux soleils).

    La Source, L'atelier du Pélican / Absilone, 2026
    En concert le 14 mai 2027 : Saison « De bouches à Oreilles » – Liglet (86)
    Le 15 mai 2027 : Saison « De bouches à Oreilles » – Scorbé Clairvaux (86)
    Le 29 ou 30 mai : Les 3T – Chatellerault (86) / https://www.3t-chatellerault.fr
    https://www.compagniemaisonmere.com/index.php/la-source
    https://www.facebook.com/profile.php?id=61560424734126
    https://www.instagram.com/melodieorru

    Voir aussi : "Takata takata, voilà les Dassin"