Musique ••• Classique & contemporain ••• Élise Bertrand - Interview
Beethoven, première époque
"Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Ce n’est pas moi qui le dis mais le Quatuor Dutilleux dans le sous-titre de leur premier volume Triptyque Beethoven (b.records).
Enregistré en septembre dernier à l’Auditorium Saint-Pierre-des Cuisines de Toulouse, ce programme n’entend pas être une énième intégrale des seize quatuors du compositeur né à Bonn. Trop simple. Là où l’ensemble nous prend à contre-pied est qu’il a choisi les quatuors de trois périodes différentes, associées à chaque fois à des compositeurs et des œuvres contemporaines pour mieux en cerner les influences. Intelligent.
Pour ce premier volet, la première période donc, c’est logiquement le Quatuor n°1 opus 18 qui est choisi. À l’époque, Beethoven avait reçu ce conseil du comte Waldstein, alors que le jeune compositeur se rendait à Vienne pour prendre des leçons auprès de Haydn : "Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Voilà qui nous éclaire à la fois sur cet étrange sous-titre de l'album b.records comme sur le choix des deux autres œuvres : l’Adagio et fugue en ut mineur KV 546 de Mozart et le Quatuor à cordes en fa majeur op. 77 n°2 de Joseph Haydn.
Beethoven compose son premier quatuor en 1799. C’est une période charnière dans l’histoire européenne. Le Classicisme triomphe mais entame déjà son chant du cygne, bientôt relayé par le Romantisme que Beethoven va grandement faire naître. Mozart a disparu huit ans plus tôt. Son héritage est donc vivant et il n’est pas étonnant que son influence pèse sur Beethoven.
L’Adagio et fugue a été composé deux ans avant la disparition de Mozart. Il vit une période difficile et est certainement conscient de sa fin prochaine. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cet opus crépusculaire, nerveux et même obsédant. Dans cette œuvre tardive classique, le compositeur autrichien n’essaie même pas de l’enrober de sucre ou d’en faire une pièce faussement légère. Composée au départ pour deux pianos, cet Adagio n’en devient, pour cette version pour quatuor, que plus tourmentée. Nous n’oserons pas parler ici de pré-romantisme.
Le plaisir se fait brut
Haydn ne pouvait pas être absent de cette triptyque. Beethoven lui doit beaucoup. Le Quatuor en fa majeur, le deuxième Opus 77, est une œuvre tardive de cet autre compositeur viennois. Il a été écrit sept ans avant sa mort en 1809. Le Classicisme est là, à la fois assumé et brillant. L’Allegro moderato rutile, mais non sans ruptures ni hésitations. Le Quatuor Dutilleux s’en empare avec vigueur. Quant au Menuetto, il nous transporte en plein XVIIIe siècle. Derrière ce mouvement aux teintes archaïques – celles d’une danse paysanne – on sent poindre à la fois la joie et la nostalgie d’une époque disparue. Guillaume Chilemme, Mathieu Handtschoewercker (aux violons), David Gaillard (alto) et Thomas Duran (violoncelle) rendent compte avec subtilité de cette partie menuet très classique dans sa facture mais annonçant aussi le passage vers autre chose.
Les mouvements lents – ici, un Andante – sont souvent des moments attendus dans des œuvres classiques. Elles font souvent l’essence d’une pièce. C’est le cas avec cet Andante passionnant. Haydn s’y livre avec sérénité et finesse, prouvant qu’à l’époque il est maître de son art. On comprend que Beethoven se soit pressé de le rencontrer pour travailler avec ce maître du Classicisme. Le quatuor d’Haydn se termine avec un Vivace vigoureux. Les cordes sont mises à rude épreuve dans ce finale d’une grande technicité, rugueux et où le plaisir se fait brut.
Et la question se pose : qu’est-ce que le jeune Beethoven allait faire de ces influences, après ces deux génies que furent Mozart et Haydn ? Réponse avec son premier quatuor datant de 1799 et publié deux ans plus tard. Ce Beethoven est encore pleinement inscrit dans le courant classique et fortement influencé par l’écriture de Mozart (Allegro con brio). Suit l’Adagio affettuoso ed appassionato. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cette soudaine entrée dans un univers romantique. Le futur compositeur adulé s’écarte doucement de ses aînés pour se montrer sous un jour qui va bouleverser l’histoire de la musique. Les quatre amis du Quatuor Dutilleux interprètent ce mouvement avec un mélange de lyrisme et de recueillement. Le relativement court Scherzo, mais également le frais Allegro final n’oublient pas l’allant et la facture classique, comme si Beethoven montrait qu’il n’oubliait pas les leçons de Haydn, ni la postérité de Mozart.
Le Beethoven de ce XIXe siècle commençant est en train de fourbir ses armes de romantique. C’est bien ce que nous montre l’excellent premier volume du Triptyque Beethoven.
L’album de b•records est illustré par les artistes Julien Gobled et Chris Harnan.
Triptyque Beethoven, vol. 1, Quatuor Dutilleux, 2026
https://www.b-records.fr/disques/triptyquebeethoven-vol1
https://quatuordutilleux.com/triptyque-beethoven
Voir aussi : "Chants d’amour, chants mystiques"
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