Musique ••• Classique, ITW ••• Siqian Li
Dure et douce Abyr
Abyr, c’est l’une des voix françaises (ou plutôt libano-française) les plus généreuses et les plus bouleversantes du moment. Elle exprime sa sensibilité sur la couverture de son premier album sobrement nommé Abyr, né en partie grâce à un financement participatif de 114 contributeurs. Son regard triste semble ailleurs. Sans doute est-il destiné à son pays d’origine, le Liban.
Le premier titre, Je suis ton voisin, s’écoute comme une déclaration d’amour pour ces frères et sœurs exilés "Je suis ton frère de courage, / nos langues se ressemblent un peu, / Je suis ton frère de naufrage, / On ne sait plus vivre heureux"
L’expatriée née au Pays du Cèdre tend la main vers ces autres voyageurs douloureux. Elle semble donner un visage à ces migrants. Qui mieux qu’elle pouvait les chanter, elle qui est née d'un père libanais et d'une mère palestinienne au milieu de la guerre civile ? Elle en parle avec tendresse et compassion : "Eux, ils serrent très fort leurs petits, / On n’entend même plus leurs cris, / Et si c’étaient nos bambins / qui devenaient clandestins" (Avancer).
La chanson de la franco-libanaise est enrichie d’influences orientales, grâce notamment à sa collaboration avec le musicien Sebka et l’arrangeur Antoine Rault. On pense à Al Hamdoulillah, portrait tendre d’une femme voilée : "Autour de son cou elle porte la clé de sa maison, / Un voile sur la tête et sa foi qui brille comme une étoile". Plus loin dans l’opus, Vol de plaisir y fait écho avec un souvenir d’enfance : d’une tente dans une rue de Mumbai à un départ en avion. Un déracinement, un déchirement. Impossible de rester insensible à ce morceau à la fois dur et doux : "J’ai pris le temps / De raconter mon histoire / Aux hommes bienveillants" (Vol de plaisir).
Abyr dévoile de nouveau ses blessures dans Je cherche l’enfance : "J’ai reçu en, héritage / Le syndrome du réfugié / Prête à reprendre le large, / Jamais en sécurité". Un tel traumatisme a laissé des traces : son enfance lui apparaît comme un "oiseau blessé", quant à son adolescence, elle a dû "la voler". D’enfance, il en est encore question dans la touchante Émilie, ma poupée. Une tendre chanson pour un jouet, symbole encore de l’enfance de l’artiste. Mais aussi une confession sur la fin de l’innocence, broyée par les adultes.
Un déracinement, un déchirement
On le sait, la solitude a été un thème régulièrement chanté dans notre répertoire, que ce soit par Ferré, Moustaki ou Barbara. Il n’est donc pas étonnant de la retrouver ici avec le titre Solitude chérie, cette fois interprété avec un mélange de mélancolie et de plaisir : "Solitude mon amie, / Tu me suis pour la vie, / malgré moi j’ai trouvé un abri / Sous le ciel de Paris".
Installée en France, Abyr n’oublie pas pour autant son pays natal. Elle tourne son regard et réserve ses pensées à ses compatriotes restés là-bas (À ceux qui restent). Un morceau écrit bien avant les événements actuels du Moyen-Orient, dans lequel la Franco-libanaise parle de l’explosion du port de Beyrouth en 2020.
On aime la voix fragile et presque enfantine d’Abyr, et plus encore la poésie mélodique de cet album, à l’instar de Rêver. Rêver pour s’extraire du malheur, des apparences, du "grand froid" et des illusions : "Loin du paradis sur la terre / Je préfère m’envoyer en l’air / Dans mon voyage en solitaire".
L’auditeur ou l’auditrice écoutera avec tendresse ces saynètes intimes dans lesquelles, en quelques mots, Abyr ouvre grand ses souvenirs, ses regrets et ses inspirations (Du bonheur dans un carton). Mais arrêtons-nous sur l’une des chansons les plus réussies de l’opus. Il y a du Brassens dans l’irrésistible Vivre mieux que mourir, en forme de dialogue avec le cœur de la chanteuse : "Sachons mieux vivre que mourir / Et ne rien, regretter", confie-t-elle comme un conseil ou une prière.
L’album se termine avec Tu ne me changeras pas, une jolie déclaration d’amour et d'indépendance, qui est celle d’une femme libre ("Je suis de celles qui papillonnent"). Qu’on se le dise : Abyr n’est pas de celle qui reste en place. Dur pour ceux qui veulent rester avec elle : elle ne sera jamais leur "conquête". Indépendante jusqu’au bout des ongles. Et assurément une grande voix de la chanson.
Abyr, 2025
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En concert le 18 avril à Morogues (18) – Les Hauts de Loye / Co-plateau avec Sebka
le 12 juin 2026 à Nilvange (57) – Le Gueulard / Co-plateau avec Sebka
le 13 juin 2026 à Wissembourg (67) – L'Escale / Co-plateau avec Sebka
le 28 juin2026 à La Charité-sur-Loire (58) – La Goguette de l’Île
Voir aussi : "Pauline Brideron, entre onirisme et steampunk"
"Un monde nouveau pour Hugo Jardin"