20, 21 (20/03/2026)

C’est vers la Région Centre Val de Loire qu’il faut tourner les yeux et les oreilles pour découvrir la pianiste ukrainienne Svetlana Andreeva, lauréate de la 16e édition du Concours international de piano d'Orléans 2024. Elle a par la suite effectuée une tournée en 2025 dans cette Région – Orléans, Montargis, Blois, Tours, Vierzon pour ne citer que quelques villes. Mysteria était le nom de cette tournée. C’est aussi celui de son premier album (chez b.records), tout entier consacré aux compositeurs du XXe et XXIe siècle. L’opus a été enregistré au Conservatoire de Chinon, avec le soutien de l'association Maison Henri Dutilleux - Geneviève Joy, Rencontres et création musicale.

Mystérieux Leoš Janáček (1854-1928) qui commence ce programme avec sa suite Dans les brumes. Le cycle du compositeur tchèque peut être qualifié de néoromantique. Il se pare d’accents folkloriques et d’innovations musicales contemporaines. Janáček, de par sa singularité, est considéré depuis une soixantaine d’années comme une figure majeure de la musique contemporaines. Pas étonnant que Svetlana Andreeva l’ait inclus dans son programme. Les quatre mouvements du cycle semblent se répondre dans une synergie aussi séduisante que dépaysante (l’Andante qui ouvre la pièce). Le compositeur de tchèque se joue du rythme, sans jamais laisser de côté la mélodie (le délicat Andantino). Les notes semblent s’échapper d’elles-même. La pianiste les dompte, les ramène sans cesse sur le droit chemin, avec un mélange de douceur et d’assurance (Molto Adagio). Il y a une profonde mélancolie dans cette œuvre de 1912, à la fois moderne en dépit de son âge et attachante – comme du reste l’homme qui l’a écrite.
Dans ce programme, on passe presque naturellement à Alexandre Scriabine (1871-1915). Il est présent avec la  Sonate pour piano n°7 op. 64, singulièrement intitulée Messe blanche. Elle a été écrite en 1912, dans les dernières années du compositeur. Mysterie, le titre de l’album de Svetlana Andreeva sied à merveille au musicien russe, personnalité exceptionnelle et fantasque, artiste prolifique. Il a écrit cette Messe blanche comme une pièce mystique et a-religieuse. Elle est composée d’un seul mouvement, l’Allegro, déroulant sous une forme atonale les tourments intérieurs d’un homme et un artiste considéré comme un jalon majeur de la musique du XXe siècle. Sa Messe noire, la Sonate pour piano n°9 op. 68 vient lui répondre. En un seul mouvement également, elle sonne différemment : d’une noirceur mystérieuse, elle semble ramper, insidieuse, tel un mal couvant sous les cendres. La pianiste ukrainienne sait donner sa place aux silences et aux inquiétantes respirations.

Nous sommes réellement en plein mysticisme dans ce passionnant opus

Nous sommes réellement en plein mysticisme dans ce passionnant opus. Il faut rappeler que le mystère était, au Moyen Âge, un théâtre religieux destiné aux fidèles. Et c’est ainsi que Svetlana Andreeva a conçu son album : comme une authentique œuvre théâtrale. Il est de nouveau question de mysticisme avec l’œuvre d’un compositeur bien vivant, Thierry Escaich (né en 1965). Le compositeur français a écrit Les litanies de l’ombre en 1991. La pianiste fait un grand bond dans l’histoire tout en restant cohérente dans son choix. Ni laïque ni complètement religieuse, cette pièce est marquante dans la carrière de Thierry Escaich. L’architecture robuste de ces Litanies, influencées par le répertoire grégorien, laisse toute sa place aux rythmes et aux élans. Tourmentée et à l’écriture moderne et désarçonnante, l’œuvre est aussi profondément mystique, comme si le bien et le mal s’affrontaient dans un combat eschatologique.    

Il n’est pas très étonnant que Svetlana Andreeva ait choisi de proposer la suite Masques de Karol Szymanowski (1882-1937). Le compositeur polonais l’a écrite entre 1915-1916 pendant son séjour en Ukraine, où il est né. Les trois pièces de Szymanowski, Schéhérazade, Tantris le bouffon et Sérénade de Don Juan laissent à entendre l’influence de Debussy, mais aussi de Stravinski dans son approche moderne de grands mythes. Svetlana Andreeva se fait délicate et lumineuse dans ces pièces oniriques et mystérieuses justement ! Comme Janáček, le néoromantisme se fait moderne et contemporain, sans jamais trahir le goût pour le folklore et la culture de ses pays – la Pologne et l’Ukraine.

Place, pour terminer, à la plus jeune compositrice de ce programme (et la seule femme aussi), à savoir Aigerim Seilova. Née en 1987, la musicienne kazakh peut se targuer de bien belles récompenses. Svetlana Andreeva joue Blackout, une pièce pour piano et électronique. Une alliance détonante et d’une folle modernité, par deux artistes expatriées et vivant toutes les deux en Allemagne. La pianiste ukrainienne dialogue avec les sons et les boucles d’une pièce intériorisée et nerveuse. Le mystère est là, total et séduisant, déstabilisant et culotté. Hyper-moderne aussi. Svetlana Andreeva passe de l’ombre à la lumière. 

Mysteria, Svetlana Andreeva (piano), b•records, 2025
https://www.b-records.fr/disques/mysteria
https://svetlana-andreeva.com
https://svetlana-andreeva.com

Voir aussi : "Point de bascule"

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00:00 Écrit par Bruno Chiron | Tags : svetlana andreeva, scriabine, janacek, escaich, scriabin, contemporain, musique contemporaine, szymanowski, seilova, ukraine, ukrainienne, piano, pianiste, sp, aigerim seilova, kazakh, kazakhstan, mysteria, mystère, mystere   | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |