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  • Élise Bertrand : "Il ne faut pas cesser d’être curieux"

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    @ReneMayerCohen

    Bla Bla Blog avait parlé du dernier album d’Élise Bertrand, Talisman. Une nouvelle preuve du talent dingue de la compositrice et violoniste. Nous avons voulu la rencontrer et l’interroger. Voilà une occasion rare de mettre à l’honneur la musique contemporaine.

    Bla Bla Blog – Bonjour Élise. Vous faites partie des compositrices et des musiciennes très en vue. Comment décririez-vous votre parcours ? Et d’abord, la musique a-t-elle toujours été une évidence ?
    Élise Bertrand – À tout instant la musique a été une évidence, étant donné sa présence dans ma vie depuis toujours. Un piano à queue était installé à la maison, avec une famille qui avait instauré un climat musical et mélomane dans lequel j’ai baigné dès l’enfance. Mon apprentissage de la musique a commencé par le piano à 5 ans, puis le violon à 8 ans et enfin la composition, en autodidacte, par le biais de l’improvisation à 11 ans. Je ne me souviens pas d’avoir appris à lire et à écrire avant d’apprendre à lire la musique. C’est sûrement le cas, malgré tout, mais d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours joué et écouté de la musique, et c’est cela qui crée un vrai lien, intime avec cet art. Lorsque l’on est enfant, la notion de profession ne se situe évidemment pas au même niveau que lorsqu’on est jeune adulte, surtout dans une branche comme la musique. Je dirais que mon parcours s’est alors développé d’une façon très naturelle, et surtout, très diversifiée, par la pratique à la fois de deux instruments, mais aussi du chant, de la culture musicale etc… ce qui est une chance.
     
    BBB – Parmi vos professeurs, il y a eu Nicolas Bacri. Je crois qu’il a eu une grande importance dans votre carrière. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur lui. Que vous a-t-il apporté ?
    EB – J’ai rencontré Nicolas Bacri à l’âge de 14 ans, lorsque j’étais étudiante au CRR de Paris, en violon. Nous jouions en orchestre l’une de ses œuvres, et à la fin d’une des répétitions, je suis allée le voir simplement en expliquant que je composais depuis trois ans, toute seule, de mon côté. Il m’a prise très au sérieux malgré mon si jeune âge et m’a proposé de lui envoyer mes esquisses, ce que j’ai fait, sans pour autant m’attendre à une quelconque réponse de sa part. Mais moins d’un mois après, il m’avait répondu, intrigué et encourageant, en me proposant de travailler ensemble par sessions, lorsqu’il viendrait à Paris. C’est ce que nous avons fait pendant un peu moins de six ans. J’ai aussi été officiellement son élève au CRR de Paris où j’ai obtenu un DEM de composition musicale, avant d’entrer en cursus d’écriture supérieure au CNSM. Cette formation avec Nicolas a été un soutien très important. Je pouvais compter sur lui, son exigence, son intégrité, son soutien. Lorsque l’on a 14 ans, c’est très important. Il est l’un des premiers à avoir cru en moi, et cela aussi, donnait des ailes. Nous avons travaillé certaines fois très rapidement, certaines fois de manière beaucoup plus approfondie les pièces que je composais. Je lui montrais toutes mes pièces. La plupart du temps il ne proposait aucune modification, ou seulement de minimes détails. C’étaient en réalité la démarche de la forme et la pratique du contrepoint qui l’intéressaient davantage. Vers mes vingt ans, j’ai progressivement ressenti le besoin de prendre mon envol. Cela s’est fait naturellement, et entre temps d’autres personnalités ont été marquantes dans mon parcours, je pense notamment à Thierry Escaich qui était mon professeur de fugue au CNSM, ou à Guillaume Connesson dont la science de l’orchestration est inépuisable.

    BBB – Vous venez de sortir votre deuxième album, Talisman. Le nom d’un album n’est jamais choisi par hasard. Cela veut-il dire que ce nouvel opus, ce « talisman » tient place particulière pour vous ?
    EB – Toutes les pièces que l’on compose ont un sens particulier pour nous, selon le moment de notre vie où on les écrit, le destinataire de l’œuvre, l’instrument pour lequel l’on compose... Un attachement chaque fois différent s’opère. Du Poème pour piano au sextuor vocal Ce qui dure, mon talisman musical et intime s’est peu à peu créé. La sélection de pièces que j’ai souhaité mettre en perspective sous le prisme de l’élocution sonore – la parole des instruments, la parole des voix humaines – et de l’univers plus abstrait du langage, comprend mes deux cycles pour voix et piano : Trois mélodies sur des poèmes d’Eluard pour soprano et piano, Âme de Nuit pour mezzo-soprano et piano ainsi que Ce qui dure pour sextuor vocal a capella. En miroir, trois pièces instrumentales à dominante poétique que sont le Poème pour piano, la Sonate-Poème pour violon et piano et Psalmodie pour trio avec clarinette. Première œuvre de ma production alliant le violon et le piano, mes deux instruments, la Sonate-Poème révèle le plus intime de ma personnalité, comme une genèse à ma Sonate pour violon seul et ma pièce pour piano Dans les abysses de lumière. Ces deux dernières pièces, inséparables dans mon esprit et jumelles de chronologie, m’offrent un retour à l’intimité de l’écriture pour mes deux instruments de prédilection, compagnons de chaque jour. La maîtrise du violon et du piano m’a donné un accès immédiat à la réalisation instrumentale de mon imaginaire sonore. En m'incitant à composer ce qu'au violon comme au piano j'aurais plaisir à jouer, l'instrumentiste en moi venait compléter et façonner la partition au fur et à mesure de son écriture.

    "J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs !"

    BBB – Comment s’est porté votre choix des artistes qui vous accompagnent dans cet opus ? D’ailleurs, est-ce vous qui les avez approchés ?
    EB – Le choix des interprètes a été une évidence car pour plusieurs pièces, les musiciens du disque étaient également les dédicataires (Adèle Charvet pour Âme de Nuit, Raphaël Sévère et Nathanaël Gouin pour Psalmodie, Emmanuelle Demuyter pour les Mélodies, Les Métaboles et Léo Warynski pour Ce qui dure). Je souhaite leur exprimer toute ma gratitude pour leur confiance, leur travail, leur sensibilité…

    BBB – Avez-vous senti qu’ils étaient intimidés de jouer vos pièces devant vous et avec vous ?
    EB – Absolument pas et heureusement ! Il y a une relation de confiance et d’estime mutuelle qui a créé un climat à la fois sain et très agréable durant les répétitions et l’enregistrement. Pour plusieurs des pièces du disque, les musiciens avaient déjà chanté/joué en concert les partitions qu’ils allaient enregistrer pour mon disque, ce qui les aidait aussi à se sentir dans une plus grande intimité avec les pièces en question. La sensation de vécu, particulièrement pour la musique d’aujourd’hui, est extrêmement importante et permet de pouvoir mieux s’approprier la pièce.

    BBB – La poésie tient la première place dans cet album. Pouvez-vous dire comment vous avez choisi les textes que vous avez mis en musique ? Je pense en particulier à Claude Roy et Sully Prudhomme, deux auteurs pas forcément les plus connus.
    EB – J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs ! Explorer des répertoires méconnus est une passion depuis plusieurs années. Je dirais que c’est le même goût teinté de curiosité qui me pousse à découvrir des auteurs moins connus et à voir en eux le potentiel d’être mis en musique. Claude Roy entrait dans la thématique de la nuit pour le cycle Âme de Nuit, tandis que Ce qui dure est depuis longtemps l’un de mes poèmes favoris, alliant la simplicité du discours à la profondeur du sens donné à la vie qui s’écoule. Récemment, j’ai mis en musique la Prière d’Antonin Artaud pour soprano et orchestre (de nouveau avec Emmanuelle Demuyter). Cette fois-ci, le surréalisme du poète a été extrêmement inspirant pour moi, notamment du point de vue du climat général de la pièce et de l’orchestration. Cette poésie à la fois fervente, mystérieuse, dont la supplique s’adresse peut être à Dieu, invite le lecteur (et l’auditeur) dans une quête de sens. Nécessité vitale - presque une question de survie - dans des œuvres comme L’Ombilic des limbes ou Le Pèse Nerfs, l’écriture d’Artaud s’apparente à une tentative désespérée de se reconstruire intérieurement.

    BBB – Musicalement, on sent chez vous une grande audace et beaucoup d’influences se mêlant : le romantisme, la Seconde école de Vienne, la musique française du début du XXe siècle mais aussi la musique sacrée (on pense à Duruflé). Quels compositeurs ou compositrices et quelles œuvres vous inspirent ?
    EB – Je ne dirais pas qu’il y a une influence assumée de certains compositeurs en particulier pour ensuite composer… mais je crois cependant en l’impact sur notre esprit de certaines œuvres pour lesquelles on éprouve de la fascination. L’état euphorique et profondément bouleversé à la fois, une sorte d’état de transe - après avoir écouté pour la première fois la Walkyrie, Wocceck ou Le Roi Roger de Szymanowski, le 3e Quatuor de Schnittke, la Chaconne de Gubaïdulina, le Concerto pour orchestre de Bartok, La Vengeance de Médée de Barber, ou encore la suite Scythe de Prokofiev - provoque une montée d’adrénaline, une force puissante qui prépare à la fois l’esprit et le corps à composer, tel un besoin irrépressible. La plupart du temps, cependant, je compose en dehors de ces moments précis et recrée en moi, pour la pièce que j’écris, cet état très spécifique extrêmement porteur.
     
    BBB – Après la sortie de votre premier album, Bla Bla Blog avait parlé de vous comme d’une "ultra moderne romantique". Est-ce que ce qualificatif vous convient ?
    EB – Tout à fait ! Le romantisme n’est pour moi aucunement associé à une époque ou un langage en particulier. Il est un désir de rester fidèle à ce que l’on est, à ce que les êtres ont de plus cher, de plus profond et de sincère. En musique, cela se traduit selon moi au travers du lyrisme, de l’harmonie et de la ligne mélodique.

    BBB – Que pourriez-vous dire aux personnes hésitant à aller vers le répertoire contemporain que l’on dit souvent exigeant ?
    EB – Je crois que l’être humain n’est pas spontanément enclin à explorer l’inconnu et sa zone d’inconfort, quel que soit le domaine. C’est pourtant dans ces zones de frontière ou même au-delà des frontières de notre "territoire" de connaissance que l’on se rencontre soi-même, que l’on s’éprouve, par la tolérance, la curiosité, l’engagement. Pour aborder le répertoire contemporain d’un point de vue musical, il me semble pertinent d’écouter les grandes œuvres du début du XXe siècle et les différents chemins esthétiques qu’elles ont engendré. Les ramifications stylistiques au cours du XXe siècle sont si nombreuses et les évolutions des compositeurs tout au long de leur vie parfois très impressionnantes ! Je crois surtout qu’il ne faut pas cesser d’être curieux.

    BBB – Quels sont vos projets pour cette année et pour les années qui vont suivre ? Des concerts ? Des festivals ? Un autre album ?
    EB – Beaucoup de concerts et de commandes prévus pour la suite de 2026 et 2027, en effet! Dans l’actualité immédiate, nous enregistrons avec Gaspard Thomas notre premier disque de sonate qui sortira en février 2027 sur le label Évidence Classics.

    BBB – Sur Bla Bla Bog, nous aimons bien interroger nos invité·e·s sur leurs goûts. Quels sont vos plus gros coups de cœur, en matière de musique, bien sûr, mais aussi côté lecture, films, séries ou expositions ?
    EB – En matière de musique, j’en ai cité quelques uns plus haut dont la liste ne saurait jamais être exhaustive ! J’aime énormément lire et je citerais trois auteurs qui me touchent particulièrement, Gabriel Garcia Marquez, Hermann Hesse et Romain Gary dont je lis actuellement Les Enchanteurs. Chacun à leur manière, ils accèdent par une sensibilité à fleur de peau à la fantaisie, tantôt sombre, rêveuse ou ironique, mais chaque fois avec une imagination hors norme. Côté septième art, je suis très sensible aux films historiques ; ils nous plongent dans la réalité avec un grand sens artistique. Je pense notamment aux films Apocalypse now, Mission, Invincible ou bien La Liste de Schindler. Les films futuristes-dystopiques tels que Blade Runner en sont le versant opposé. C’est quelque chose que j’aime aussi beaucoup découvrir. Quant aux expositions, j’ai si peu de temps que j’ai une préférence pour ce qui m’inspire le plus en composition, donc l’art contemporain, bien sûr ! Chaque fois que j’ai quelques jours dans une nouvelle ville, j’essaie de prendre le temps d’aller au musée d’art contemporain ou moderne. Je garde notamment un souvenir émerveillé de l’exposition Anselm Kiefer/Paul Célan au Grand Palais en 2022.

    BBB – Merci, Élise. 

    Élise Bertrand, Talisman, NoMadMusic, 2026
    https://www.nomadmusic.fr/fr/album/talisman
    https://elise-bertrand.fr
    https://www.facebook.com/elise.bertrand.35
    https://www.instagram.com/elise.musician

    Voir aussi : "Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière"
    "Qu’elles caractères…"

    "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"

  • Une jeunesse indienne

    Les Cramés de la Bobine présentent à l'Alticiné de Montargis le film Une jeunesse indienne. Il sera visible du 20 au 26 mai. Soirée débat le mardi 26 mai à 20H30.

    Dans un village du nord de l’Inde, deux amis d’enfance tentent de passer le concours de police d’État, un métier qui pourrait leur offrir la dignité qu’ils n’osent espérer. Alors qu’ils touchent du doigt leur rêve, le lien précieux qui les unit est menacé par leurs désillusions…

    Une jeunesse indienne, drame indien de Neeraj Ghaywan
    avec Ishaan Khatter, Vishal Jethwa, Janhvi Kapoor, 2026, 119 mn

    https://www.cramesdelabobine.org/spip.php?rubrique1678

    Voir aussi : "Un jour avec mon père"

  • Sainte Rosalía

    Rosalía était de retour fin 2025 avec son deuxième opus, Lux. Attention les yeux et les oreilles ! Nous en parlons enfin sur Bla Bla Blog !

    À l’image de son premier morceau, Sexo, Violencia y Llantas, on est dans un univers bien différent de ses albums précédents. Parmi les 18 titres de l’opus, plusieurs sont un hommage à des femmes mystiques et inspirantes, chez lesquelles Rosalía voit ses modèles, que ce soit Hildegarde von Bingen, Thérèse d'Avila, Jeanne d’Arc (le recueilli hommage et chant d’adieu Jeanne) ou Claire d'Assise, non sans un petit tour du côté de l’Ukraine avec l’orthodoxe Olga de Kiev. De là à dire que la chanteuse espagnole s’est assagie ? Non ! Au contraire, elle assume à la fois son audace et son envie de rester fidèle à ce qu’elle croit. Elle ne veut pas choisir entre spiritualité et nourritures terrestres : "Si seulement je pouvais / Vivre entre les deux. / D'abord j'aimerai le monde, / Et ensuite j'aimerais Dieu" ("Quién pudiera / Vivir entre los dos / Primero amaré el mundo / Y luego amaré a Dios", Sexo, Violencia y Llantas).

    Rosalía serait-elle entrée dans les ordres ? Dieu merci, non ! Mais elle assume ce qu’elle est, avec le désir de ne pas se perdre. Dans Reliqua, la star espagnole se dévoile sans fard. Elle reste une femme intègre : "J'ai perdu ma langue à Paris. / Mon séjour à Los Angeles. / Les talons hauts à Milan. / Le sourire au Royaume-Uni. / Mais mon cœur ne m'a jamais appartenu. / Je le donne toujours" ("Perdí mi lengua en París / Mi tiempo en L.A. / Los heels en Milán / La sonrisa en U.K. / Pero mi corazón nunca ha sido mío / Yo siempre lo doy"). "Je serai ta relique", ajoute-t-elle. Une entité sacrée, donc. Sur des sons électros, Rosalía fait de cet opus pop une œuvre mémorable où se mêlent religions, péché originel, mysticisme, sans oublier le pouvoir féminin (Divinize).

    Dans Porcelana, l’artiste espagnole convoque la poétesse et intellectuelle japonaise Ryōnen Gensō, figure majeure de la culture nippone pour son travail auprès des pauvres. Sa foi, Rosalia la clame, dans un langage hyper-moderne et poétique, mêlant dans une audace incroyable sensualité et mysticisme, à l’instar de Mio Christo Piange Diamante, dans lequel elle chante et pleure son "ami" Jésus, en ajoutant que toujours elle le portera dans son cœur ("Piange, piange diamante / Mio Cristo in diamante / Ti porto, ti porto sempre").

    Album sur l’amour divin, Lux n’oublie pas l’amour humain, proclamé avec une ostentation toute baroque, et même baroque pop-rock, à l’instar de Berghain ("I'll fuck you till you love me", Berghain), un morceau où l’a rejoint brièvement Björk. Évoquons aussi le titre plus pop Dios Es Un Stalker, une déclaration d’amour enflammée ("Je n'aime pas m'immiscer divinement, mais aujourd'hui, je vais traquer mon chéri pour le faire tomber amoureux". Romantique et romanesque, oui (Sauvignon Blanc, La Rumba Del Perdón) ; pour autant, la chanteuse assume et revendique sa liberté : "Je ne serai pas ton autre moitié, / Jamais ta propriété. / Je serai à moi / Et libre" (Focu'Ranni). Voilà qui est bien dit et bien chanté !

    Rosalía serait-elle entrée dans les ordres ?
    Dieu merci, non !

    Mystique et métaphysique Rosalia ? Sûrement. Mais aussi inspirée, culottée et diablement créative, et dans les textes et dans les sons. Lux s’écoute comme un opus syncrétique et, à bien des égards, philosophique et poétique, à l’exemple du lumineux Magnolias qui clôt l'album ou du passage de La Yugalar : "Je trouve ma place dans le monde, / Et le monde trouve sa place en moi. / J'occupe le monde, / Et le monde m'occupe. / Je tiens dans un haïku, / Et un haïku occupe un pays" ("Yo quepo en el mundo / Y el mundo cabe en mí / Yo ocupo el mundo / Y el mundo me ocupa a mí / Yo quepo en un haiku").

    Ce qui n’empêche pas la star espagnole de proposer de petits diamants à la simplicité irrésistible. On pense au délicat La Perla, un des titres phares de l’opus, un texte à la fois étrange et métaphorique sur un ex, "voleur de paix… playboy et étoile filante". Les comptes sont réglés, et bien réglés, avec tact et poésie. On ne saurait rêver de rupture plus classe.

    Lux a été critiqué à sa sortie car déstabilisant pour beaucoup, au point d'en avoir fait fuir plus d'un et plus d'une. C'est dommage. Il faut prendre le temps d’entrer dans l'opus. Rosalia s’y livre, endossant plusieurs atours et désireuse de perdre l’auditeur ou l’auditrice. On pense à l’étrange et méditerranéen Novia Robot, commençant dans un monde robotique, en forme de condamnation d’une hypersophistication du monde pour finir par l’affirmation d’une jeune femme et artiste de ses certitudes en dépit de ses apparences qui peuvent être trompeuses : "Je m’habille pour Dieu, / Jamais pour vous ni pour personne d’autre, / Seulement pour mon Dieu" ("Guapa para Dios / Me pongo guapa para Dios / Nunca pa' ti ni para nadie / Solo guapa pa' mi Dios").

    Musicalement, Rosalia vient chercher ses influences du côté de la pop (la ballade Mio Christo Piange Diamante) mais aussi du classique (Berghain), du contemporain (Mio Christo Piange Diamante, encore), de rythmes flamenco traditionnels grâce auxquels elle s'est fait remarquer (Mundo Nuevo), du lyrique, de l’électro, de la musique urbaine et rap (le sensuel Porcelana), jusqu’aux sons arabes (La Yugular) ou au fado (le délicieux Memória, en featuring avec Carminho).

    Pour l'accompagner Rosalía s’est offerte l’Orchestre Symphonique de Londres, dirigé par Daníel Bjarnason. Ambitieuse et culottée donc, pour pouvoir offrir un album déjà classique et culte.

    Rosalía, Lux, Columbia, 2025
    https://www.rosalia.com
    https://www.facebook.com/rosalia.vt
    https://www.instagram.com/rosalia.vt

    Voir aussi : "Pas sage Ibère"

  • Mesdames, Oh !

    Dans l’avant-propos du recueil Fantasmes (éd. de la Musardine), Octavie Delvaux met singulièrement en avant la différence intrinsèque entre les fantasmes masculins et féminins : "Les hommes ont plus facilement recours à des supports réels comme les films ou les photos… Ils font peu appel aux fantasmes et à l’imaginaire". Sans doute s’agit-il d’un "raccourci", ajoute-t-elle. En tout cas, il est partagé par beaucoup de sexologues et explique la pertinence d’un tel ouvrage d’histoires courtes racontées par 14 autrices, dont Octavie Delvaux elle-même qui vient conclure l’ouvrage.

    Par nature, un tel recueil, rassemble des voix, des sensibilités et des univers bien différents. Ces nouvelles ont toutes un point commun, pour ne pas dire un fil conducteur : l’audace et bien sûr les fantasmes, de toutes natures, rêvés, imaginés, assouvis ou non. Dans ce domaine, comme dans d’autres, ces dames savent autant être vertes, pour ne pas dire provocatrices, que ces messieurs.

    Parmi les écrivaines de ces textes, certaines ne nous sont pas inconnues, que ce soit Anne Vassivière, Flore Cherry, Léa Grosson et bien entendu Octovie Delvaux. Dans La péniche, cette dernière nous propose un texte en forme de confession, avant de proposer un singulier retournement.

    Les fantasmes proposées sont autant de portes vers l’imaginaire. Quand fantasme rime avec fantasque et fantastique cela donne des récits frôlant d’autres genres, à l’instar du Corridor de Chloé Saffy qui nous entraîne sur les pas d’une scénariste français égarée à Los Angeles, entre surréalisme et SF. Parlons aussi de Petites morts et main-sorcière (sic) d’Alda Mantisse. Un étrange périple à la fois poétique et osé (bien sûr!) qui adresse plusieurs clins d’œil à Blaise Cendrars.

    Toujours dans ces frontières entre SF et érotisme, le lecteur ou la lectrice craquera sûrement pour le formidable texte d’anticipation Le prochain cycle de Léa Grosson, autour d’une boîte noire. Autre service tarifé, celui a priori anodin d’un salon de massage. Maud Serpin nous prend par la main pour raconter une séance fantasmée et d’un fort pouvoir érotique (La mue).

    Saluons l’imagination débridée de ces autrices

    À la lecture de ce recueil pluriel, saluons l’imagination débridée de ces autrices, nous emmenant parfois là où on ne les attendait pas forcément. Dans L’ultime fantasme, Anne Vassière suit Lou une étudiante "affamée" et prête à tout au cours d’une nuit pendant laquelle tout est permis, jusqu’à une chute touchante qui redonne à l’amour, le vrai, le premier rôle.  Pour Phantasmland, Rose Brunel prend le parti de l’humour. C’est une autre jeune femme, Lucie, qui est au cœur de cette histoire de fantasmes inassouvies, paradoxalement dans une entreprise spécialisée dans le sexe.

    Plus classique, Clarissa Rivière s’intéresse à un atelier de menuiserie où se déroule dans la sciure l’assouvissement d’un fantasme par un couple (L'atelier). Dans la théière, cette fois c’est un génie qui se fait entremetteur et organisateur de rendez-vous.

    Le sexe est-il triste ? Il le peut, nous dit en substance Camille Sorel dans La liste. "Faire payer" les hommes suite à des expériences traumatisantes devient le prétexte d'un rapprochement entre deux amies. Rapprochement lesbien encore dans le joli texte Vin d’été de Rita Perse, sous forme d’un souvenir parisien lors du Salon de la littérature érotique. Pour le texte La geisha, Gala Fur fait du fantasme une réflexion sur la soumission sentimentale, quant à Pisse & Love de Claire Von Corda, le fantasme devient à la fois malsain, déstabilisant et d’une grande puissance suggestive.

    Nous évoquions le Salon annuel à la Bellevilloise. C’est l’occasion de parler de Flore Cherry, que nous connaissons bien ici, et qui nous entraîne dans un club libertin où une femme mariée et qui vient s’offrir un moment de liberté.

    Au final, voici 14 textes à la fois différentes et cohérents qui nous prouve que, s’agissant du plaisir, les femmes réservent encore bien des surprises et des mystères. Pour lecteurs et lectrices averti.e.s. 

    Collectif, Fantasmes, histoires érotiques au féminin, éd. La Musardine, 2026, 180 p.
    https://www.lamusardine.com/litterature/20518-fantasmes.html

    Voir aussi : "Accro !"
    "”J’incarne en quelque sorte « la maîtresse d’école »”"
    "Dialectique du maître et de l’esclave"

     
     
     
     
     
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  • Amitié franco-allemande

    Deux compositeurs rares sont au centre de l’album Indésens du violoncelliste Jean-Renaud Lhotte et du pianiste Jean-Baptiste Lhermellin.

    Le premier, Friedrich Gernsheim (1839-1916) est né en Allemagne. Il se fait remarquer dès son jeune âge pour ses talents de musicien – violon et piano – mais aussi de compositeur. Il a à peine quatorze ans lorsqu’il compose son Ouverture triomphale et sa Marche Valaque. Le voilà présent ici avec sa Sonate pour violoncelle et piano n°1, op. 12. Une œuvre de jeunesse par un musicien nourri des influences de Mendelssohn, Spohr (dont il fut élève), de  Schumann ou de Chopin. Or, le voilà qui se manifeste ici comme le plus français des compositeurs d’outre-Rhin. Explication : Gernsheim a voyagé à Paris où il a habité entre 1855 et 1860. Ses amis et homologues se nommaient Rossini, Lalo, Saint-Saëns et… Gouvy. Mais nous y reviendrons.

    Pas de romantisme échevelé dans cette sonate écrite en 1868, soit quelques années après son retour dans son pays natal. L’Andante con moto est une délicate déambulation pleine de légèreté, servie par deux interprètes engagés dans la reconnaissance d’un artiste peu connu. Violoncelle et piano se partagent le terrain avec une belle harmonie. Harmonieux, l’Allegretto l’est tout autant. Remarquons d’ailleurs que c’est le mouvement lent qui ouvre la sonate (lent-vif-vif), dans la plus pure tradition française. Gernsheim dépasse le romantisme triomphant de son pays pour puiser de ce côté-ci du Rhin une autre influence. Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin insistent sur les lignes élégantes et la pudeur expressive, alors qu’en Allemagne commence à triompher un certain Richard Wagner. Qu’il soit en dehors des modes, voilà qui fait de Friedrich Gernsheim un artiste des plus attachants. Un homme épris de liberté a-t-on envie d’ajouter.

    Libre et aussi d’une belle audace qui n’a d’égal qu’une forme d’insouciance. L’Allegro con brio est joyeux sans être exubérant, mélodique sans être simpliste, avec par ailleurs un rythme soutenu, tenu sans sourciller par le duo Lhotte/Lhermellin.

    Un des plus grands compositeurs néoromantiques

    Le second compositeur de l’album est Théodore Gouvy (1819-1898). Lui et Friedrich Gernsheim se connaissaient bien. Ils sont de la même génération bien que de deux patries ennemies pour  de très longues années années encore, hélas.

    Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin proposent ses Dix pièces pour violoncelle et piano, op.  28 "Décameron", sous-titrées Pensées fugitives. En toute simplicité ! Cette œuvre date de 1859. Né prussien dans une famille française, il ne bénéficie de cette nationalité qu’à l’âge de 32 ans. Tardivement, donc. Peu joué dans notre pays en raison de ses origines (ce que Berlioz himself regrette à l’époque), il compte parmi ses amis un certain Friedrich Gernsheim. Tiens, donc ! Les voir apparaître dans le même album est à la fois pertinent et très émouvant.

    Gouvy choisit de revisiter les rythmes de danses traditionnelles dans ses dix pièces : Pastorale, Hongroise, Barcarolle, Ballade, Villanelle. Le néoromantisme à la française perce dans ces morceaux délicats (le Prélude et surtout la Romance), d’une grande simplicité (la Pastorale, la Ballade et ses lignes mélodiques incroyables) ou au contraire plein d’allants (Capriccio). Peu joué, nous le disons, Gouvy a, cependant, à son actif plus de 300 compositions, dont à peine un tiers a été publié de son vivant. Il faut pourtant découvrir ces œuvres d’une grande fraîcheur, à l’instar de la pétillante Hongroise au rythme diabolique ou la Barcarolle, techniquement redoutable. À l’instar de Fauré, le compositeur français sait faire preuve de pudeur, sans jamais tomber dans le ton compassé (Nocturne). Gouvy nous attend au tournant, et avec lui, Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin, parfaits dans ce rôle de découvreurs d’un compositeur qui n’en finit pas de nous surprendre (que l’on pense au délicat et joueur Allegro marziale).

    Le livret de l’album d’Indésens insiste sur l’injustice que représente la non-reconnaissance de Théodore Gouvy dans son pays. C’est tout aussi vrai de dire qu’il doit être considéré comme un des plus grands compositeurs romantiques. La preuve de nouveau avec la Villanelle qui vient conclure un opus brillant. Merci à Lhotte et Lhermellin d’avoir ouvert un peu le rideau sur ce génie comme sur une amitié franco-allemande célébrée ici.    

    Gernsheim & Gouvy, Jean-Renaud Lhotte (violoncelle) & Jean-Baptiste Lhermellin (Piano),
    Indésens Calliope, 2025

    https://indesenscalliope.com/boutique/gernsheim-gouvy/

    Voir aussi : "Brahms, le noir lui va si bien"
    "Thierry Caens a le Smile"

  • Un jour avec mon père

    Les Cramés de la Bobine présentent à l'Alticiné de Montargis le film Un jour avec mon père. Il sera visible du 13 au 19 mai. Soirée débat le mardi 19 mai à 20H30.

    Un Jour avec mon père est un récit semi-autobiographique se déroulant sur une seule journée dans la capitale nigériane, Lagos, pendant la crise électorale de 1993. Un père tente de guider ses deux jeunes fils à travers l’immense ville alors que des troubles politiques menacent.

    Caméra d’Or à Cannes - Mention spéciale Akinola Davies
    BAFTA Awards : Meilleur réalisateur, scénariste pour leur premier film

    Un jour avec mon père, drame britannique de Akinola Davies
    avec Sope Dirisu, Chibuike Marvellous Egbo, Godwin Egbo, 2026, 93 mn

    Titre original : My Father’s Shadow
    Scénario : Akinola Davies, Wale Davies
    https://www.cramesdelabobine.org/spip.php?rubrique1675 

    Voir aussi : "La Femme de"

  • Allo la France

    cramés,cinéma,long-métrage,montargis,art et essai,documentaire,floriane devigne,christine doryLes Cramés de la Bobine présentent à l'Alticiné de Montargis le film Allo la France. Il sera visible du 13 au 19 mai. Soirée débat le lundi 18 mai à 20H30.

    Dans ce road-movie « téléphonique », Floriane Devigne propose une traversée de la France dite « périphérique ». De villages reculés en zones abandonnées, guidée par des conversations téléphoniques récoltées dans les dernières cabines publiques, elle porte un regard amusé, critique et grinçant sur notre société en pleine mutation.

    Allo la France, Documentaire français de Floriane Devigne
    Scénario Floriane Devigne, Christine Dory, 2026, 77 mn
    https://www.cramesdelabobine.org/spip.php?rubrique1677 

    Voir aussi : "La Femme de"

  • Célestin plante une graine

    Sur la scène française, Célestin se distingue d’abord par le travail sur des textes riches. Osons dire qu’il y a un peu du slameur contrarié dans son nouvel et quatrième album en forme d’invitation, Viens avec moi. Une invitation que l’on accepte avec plaisir.

    Avec Célestin, on est entre amis. Pas d’esbroufes, pas de complications mais place aux confidences. Celle d’une graine d’abord (Je suis une graine), la chose la plus insignifiante et la plus fragile qui soit. Sur cette vie éphémère, le chanteur construit un récit autour de la liberté, de la peur de l’aventure et de l’envie de s’installer ("Je suis une graine cosmonaute / Qui vit le cœur en l’air / Qui vit la tête haute / car j’ai peur de la terre").

    Peur de s’installer, désir d’aventure mais aussi envie de partage à deux ("Viens avec moi / Il reste une place dans mes bagages"). C’est le thème du titre éponyme Viens avec moi, qui ne vient pas sans écho avec le morceau précédent.

    Mais la vie à deux, est-ce si simple, dans un monde qui se marche dessus ? C’est ce que raconte Célestin dans le titre rock et énervé Des Carrées dans des ronds : "On veut vivre entre quatre murs / A dix briques du mètre carré. / Ce qui nous reste part dans les caisses / De l’état et disparaît".

    Le Célestin auteur de textes serrés se surpasse dans deux textes plus personnels. Il y a Demain est un autre jour, en duo avec Racheal Ofori, touchant récit crépusculaire de la fin d’un amour. Le deuxième, Les temps passent, plus autobiographique, raconte le destin du natif de Saône-et-Loire, d’une enfance morose jusqu’à sa "métamorphose" : "J’essaie de coloriser ma vie en rose, en attendant que les tempêtes et les temps passent".

    Au croisement de la chanson traditionnelle et du slam 

    Dans Le téléphérique, c’est une rencontre inopinée au ski… et une chute qui est racontée, avec humour et tendresse. On est tout aussi touchés par Ma sœur, une vraie déclaration d’amour par Célestin pour celle qu’il considère comme sa moitié, si différente et si semblable ("On est tellement pareils, ma sœur, / On est tellement l’inverse"). Le meilleur est une autre adresse en forme de soutien pour l’auditeur ou l’auditrice qui pourrait se sentir "au plus bas" : "C’est toi le meilleur / À être toi… C’est toi la meilleure / À être toi…"

    Célestin semble être au croisement de la chanson traditionnelle et du slam (Dans l’ordre). Voilà qui rend son nouvel album vraiment intéressant et à découvrir, donc. Engagé, "méga hors phase" comme il le chante lui-même, l’artiste est attachant, par exemple lorsqu’il s’adresse au cancer, non sans humour : "T’as abusé de mon hospitalité / J’aime bien donné mais j’aime pas qu’on me prenne" (Cancer). Pas de pathétique ni de plainte mais une sérieuse envie de vivre : "J’ai l’intention de vivre ma vie âgé". C’est tout le mal qu’on lui souhaite, lui qui termine son album par un chant d’adieu, le bouleversant Eva.

    Célestin, Viens avec moi, Inouïe, 2025
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    Voir aussi : "Dure et douce Abyr"