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  • Cours, nage, chevauche et tire deux fois

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    19913.jpgPerrine Andrieux sévissait déjà sur Internet avec une série d’émissions radios consacrées à l’orthographe et à l’expression au travail, Les Pressés de l’Expression. La saison 2 devrait d’ailleurs revenir à la rentrée.

    Elle propose en ce moment, toujours sur le web, l’épisode pilote L’Intello de la Bande, une série de chroniques mensuelles sur des thèmes a priori peu sexy mais qui s’avèrent en réalité d’un très grand intérêt. Le pentathlon moderne est le sujet choisi pour cette première émission radio, intitulée "Cours, nage, chevauche et tire deux fois."

    Cette émission, mise en ligne le 18 août 2016, tombe à point nommé. La nuit dernière, la délégation française aux jeux olympiques a récolté une médaille inespérée en pentathlon moderne, mal connu et mal aimé. Élodie Clouvel a décroché l’argent et offre à ce sport le premier podium français de son histoire. Après une brillante deuxième place en natation, la Française n’a été battue que par l’Australienne Chloe Esposito, au terme de la dernière épreuve, le combiné tirs-course.

    Perrine Andrieux fait un focus passionnant sur une épreuve des JO particulièrement exigeante mais injustement boudée par le public. Impopulaire hors de l’Europe de l’Est, le pentathlon moderne est régulièrement mis sur la sellette avant chaque olympiade. Cette compétition est si mal connue que le CIO a mis à disposition de tous, sur son site Internet, un Guide du spectateur du Pentathlon moderne, sorte de vade-mecum de sept pages pour expliquer ce sport mal connu.

    L’Intello de la Bande rappelle ses origines et fait un focus sur son histoire. Comme son nom l’indique – penta (πέντε), en grec, signifie "cinq" –, le pentathlon moderne consiste en cinq disciplines : l’escrime, la natation, l’équitation, avec des scores intermédiaires au terme de ces trois premières épreuves qui déterminent l’ordre de qualification pour les deux dernières disciplines, un combiné course-tir au pistolet.

    Le pentathlon moderne a été mis en place par Pierre de Coubertin en 1910. Dans son esprit, le pentathlon moderne "était sensé trouver et reconnaître le meilleur soldat possible", capable de tirer, courir, nager et monter à cheval. Le pentathlon existait aussi sous l’antiquité, mais avec d’autres épreuves (lancer du disque, lancer du javelot, saut en longueur, course de stade et lutte) car, ajoute L’Intello de la Bande, le soldat au Ve siècle n’avait pas les mêmes compétences que celui du XXe ou du XXIe siècle.

    Le pentathlon moderne apparaît comme épreuve inscrite aux Jeux Olympiques en 1912 lors de l’édition de Stockholm. Le vainqueur cette année-là est un Suédois, laissant à la cinquième place un certain George Patton, simple soldat avant d’être le général que l’on connaît, et qui rate cette année-là son épreuve… de tir au pistolet.

    Pierre de Coubertin attachait une grande valeur à ce sport olympique qu’il considérait – à tort – comme une épreuve suscitant un engouement croissant. Comme Perrine Andrieux, on est en droit d'en douter : "Il a un petit peu trop rêvé sa vie", commente, amusée, l'animatrice.

    x860_img_3555.jpg.pagespeed.ic.8B9F4DvzDU.jpgLe pentathlon moderne a évolué au cours des années. En 1996, aux Jeux d’Atlanta, on est passé de plusieurs jours de compétition à un seul jour. 2000 marque une révolution avec l’ouverture de ce sport olympique aux femmes. En 2012, à Londres, la course et le tir au pistolet ont été regroupés en une seule épreuve, le combiné. De plus, les pistolets à plomb ont été remplacés par des visées laser. À Rio, l’escrime a vu apparaître un tour de bonus pour gagner des points supplémentaires. 

    Aujourd'hui, chez les femmes, le pentathlon moderne est dominé par la Lituanienne - au nom imprononçable - Laura Asadauskaitė-Zadneprovskienė et l’Allemande Lena Schöneborn. Côté français, la meilleure athlète est Élodie Clouvel, fraîchement médaillée d’argent à Rio. Née en 1989 à Saint-Priest-en-Jarez, non loin de Saint-Étienne, elle est issue d’une famille sportive de haut niveau. Elle commence sa carrière sportive dans la natation, aux côtés de Laure Manaudou et sous le coaching exigeant de Philippe Lucas. Son échec pour la qualification aux Jeux de Pékin (2008) la pousse à se diriger vers le pentathlon moderne, avec le succès que l’on connaît.

    La natation, première épreuve du pentathlon moderne, un 200 mètres nage libre, fait naturellement partie des épreuves de prédilection de notre sportive française. La pentathlonienne, au physique de mannequin, a un autre point fort : l’escrime. Dans le pentathlon moderne, chaque tireur rencontre à l’épée les autres compétiteurs en une seule touche gagnante (la mort subite). Pour l’équitation, les participants disposent au préalable de vingt minutes d’entraînement sur un cheval qu’ils ne connaissent pas (une spécificité par rapport aux autres sports équestres) et qui a été tiré au sort avant la course. Il s’agit d’un concours avec 12 obstacles dont un double et un triple. Un parcours sans faute donne 1200 points et chaque faute entraîne un décompte correspondant. Le combiné, enfin, consiste en une course de 3,2 kilomètres, avec des arrêts tous les 800 mètres pour tirer. Cette épreuve demande une maîtrise du corps exceptionnelle pour passer de l’essoufflement due à la course au calme et à la concentration du tir. Le compétiteur doit atteindre cinq cibles à dix mètres d’écart et ne peut repartir que s’il touche toutes les cibles. C'est dans cette épreuve que la Française avoue avoir flanché, mais sans regret tant elle a "performé", y compris en équitation, son point faible. 

    Pourquoi le pentathlon moderne n’est-il pas populaire, s’interroge L'Intello de la Bande ? Il y a certes les règles compliquées des points, mais cela n’explique pas tout. Peut-être la raison de ce faible engouement, explique Perrine, réside dans la diversité et la richesse des épreuves. L’exigence demandée pour la pratique de ce sport – natation, tirs, équitation, course – fait que peu de personnes – et surtout peu d’enfants et adolescents – sont appelés à le pratiquer. De plus, d'un point de vue pratique, il faut avoir accès à des structures – de tirs, d’équitation, de natation – pour s’entraîner, ce qui s’avère bien plus compliqué que la pratique d’un sport comme le football qui ne nécessite finalement qu'un simple ballon.

    Perrine Andrieux signe avec L’Intello de la Bande un premier pilote convainquant, a fortiori sur un sujet aussi peu parlant que le pentathlon moderne. Cette demie-heure d’émission, passionnante, téléchargeable en podcast, s’écoute avec plaisir. Nul doute que le pentathlon moderne a trouvé en Perrine Andrieux, une de ses meilleurs ambassadrices.

    "Cours, nage, chevauche et tire deux fois", L'Intello de la Bandeépisode pilote
    Épreuves du Pentathlon moderne (F/H), JO de Rio, 18 et 19 août 2016
    https://www.rio2016.com/fr/pentathlon-moderne

    http://ffpentathlon.fr

  • Bouées, sardines et jolies poupées

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    patricia lm,concarneau,bretagne,porto,douarnenez,brest,warhol,polockC’est par hasard que je suis tombé il y a quelques jours sur la galerie d’art de Patricia LM, à Concarneau, non loin de la Ville Close. Sur quelques mètres carrés, l’artiste y présente un choix d’œuvres, après plusieurs expositions cette année à Porto (Galeria Adorna Corações, en mai et juin 2016), Brest (La Non Galerie, en mai et juin) et Douarnenez (août).

    C’est d’abord de photographie dont il est question, une photographie qui s’affranchit des règles, au point que spectateur peut légitimement hésiter sur la technique utilisée : s’agit-il de clichés ou de peinture  hyperréaliste ? Patricia LM utilise l’informatique et la technologie pour donner à ses photographies, imprimées sur plexiglas, métal ou toile, une nouvelle fraîcheur. Les objets les plus triviaux, tels ces robinets d’un autre âge, deviennent des tableaux warholiens d’une grande puissance, habillées d’un bleu subtil.

    Patricia LM retravaille de la même manière ses modèles féminins. L'artiste a pris le parti de les photographier en gros plan, s’intéressant aux jambes, aux pieds ou aux bustes. Les corps et les vêtements (dont une série sur les jeans) sont mis en valeur avec d’autant plus de respect que les clichés sont là aussi retravaillées et rehaussés de couleurs chaleureuses. Le bleu pastel, le gris velouté et le rose délicat se répondent, au service de photographies qui nous parlent d’intimité, de pudeur, de séduction ou de rendez-vous amoureux secrets dans des lieux interlopes.

    L’atelier de Patricia LM propose, outre les dessins au format à l’italienne de pin-up, d’autres créations étonnantes et qui ne sont pas à manquer. Ce sont d’abord ces bouées, en réalité parfaitement submersibles car elles ont été élaborées à partir de tuyaux métalliques. L’artiste en a fait de faux objets maritimes, transformées dans son atelier en installations légères grâce aux couleurs – le rose, le vert – et à l’utilisation du dripping, cher à Jackson Pollock.

    D’étranges et cocasses objets sont également proposés au visiteur : des boîtes de sardines "à l’ancienne", ouvrables grâce à une clé ("Mais c’est devenu difficile d’en trouver", précise, amusée, l’artiste). Patricia LM a fait de ces anciennes conserves de poissons de délicats objets colorés, complétés par quelques fragments de filets de pêche (après tout, nous sommes en Bretagne). Ce sont encore des filets de pêche qui sont utilisés comme matière pour construire d’étonnants bijoux. Cette jolie variété de créations fait tout le charme de cet atelier concarnois.

    Lorsque le folklore maritime rencontre le pop-art, ça donne ça.

    Atelier de Patricia LM, au coin de la rue Laënnec et de la rue Dumont D'Urville,
    Concarneau (Finistère)

    Page Facebook de Patricia LM
    ©Patricia LM

    patricia lm,concarneau,bretagne,porto,douarnenez,brest,warhol,polock

  • Novella dans tous ses états

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    BSQRBTdt.jpegIl faut absolument que je vous parle de Novella.

    Parfois, Twitter offre des espaces de création inédits et des champs d'expérimentations artistiques visibles nulle part ailleurs. C'est le cas de Novella Bonneli Bassano, sur Twitter, à cette adresse : @novellabbassano. Paradoxalement, alors que cette artiste, auteure, réalisatrice et créatrice dans le numérique, a un site Internet, c'est principalement sur le célèbre site de microblogging qu'elle a choisi de s'exprimer.

    Novella réfléchit à l'état du monde. Le bloggeur a envie d'ajouter qu'elle a surtout choisi de s'intéresser à l'état des mots via son compte Twitter, "laboratoire d'expérimentation en direct-e".

    Novella se place d'emblée comme une artiste d'avant-garde qui a choisi d'utiliser le numérique pour composer des pièces littéraires apparemment décousues, et comme déstructurées par un capricieux logiciel ou un virus insidieux, mais en réalité finement construites.

    Le résultat se sont des calligrammes d'un nouveau genre. Telle une "Apollinaire 3.0", Novella Bonneli Bassano joue sur la composition, les caractères ou le lettrage au service de courts poèmes fulgurants et frappants par leur forme.

    `ヽ`ヽ`、ヽヽ ヽ、 、ヽ
    ▓▇▓▇▓▇▓▇▓▇▓▇▓▇▓
    Larmes amères.
    A la muraille
    arrimée,
    remuer
    sans issue.
    ▓▓▀▓▓▀▓▓▀▓▓▀▓▓▀▓

    Apparemment influencée par le surréalisme mais aussi le futurisme, Novella utilise les fonctionnalités numériques au service de textes où il est autant question de nature, de notre place dans le monde, de l'état du monde, de ses engagements (l'artiste revendique notamment son féminisme) et bien entendu de mots et de poésie.

    ╲ ╲╲╲ ╲
    La rouille ╲
    ╲te lie. ╲╲╲ ╲╲╲╲╲
    ╲╲ ╲ Ta plaie ╲ ╲
    ╲triture ╲╲╲ ╲╲╲╲╲
    ╲╲et appuie ╲╲
    ╲Pâle ╲╲
    ╲╲ ╲lueur ╲ ╲
    ╲╲ tue.╲╲

    Cette série d'expérimentations littéraires sont à découvrir sur Twitter, pour une artiste hors du commun à suivre.

    https://twitter.com/novellabbassano
    http://novellabonellibassano.com

  • Mathilde, ses amis, ses amours, ses emmerdes

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    Mathilde ses amis ses amours ses emmerdes.jpgEn 2010, Thomas Cadène lance le projet Les Autres Gens, un roman-feuilleton en bande-dessinées. L'aventure commence sur Internet. Autour de ce projet ambitieux de "BéDénovela" se presse la fine fleur du neuvième art : Bastien Vivès (dont il a déjà été question sur Bla Bla Blog), Asseyn, AK, Singeon ou Sébastien Vassant.

    La série se termine deux ans plus tard, ayant mobilisé plus d’une centaine de dessinateurs de tous horizons, au service d’une histoire à multiples intrigues tournant autour de Mathilde, ses amis, ses parents et sa famille.

    Les Autres Gens débutent par le plus improbable des scénarios : Mathilde Islematy, étudiante en droit, se retrouve du jour au lendemain propriétaire d’un magot de 30 millions d’euros, pour avoir donné à un joueur de l’EuroMillions, trois numéros gagnants du gros lot. Voilà donc la jeune femme liée au gagnant officiel, Hippolyte Offman, qui partage avec elle ses 60 millions. Mathilde choisit de garder secret sa soudaine fortune à se sproches. Le pourra-t-elle jusqu’au bout ?

    La réussite de ce premier volume des Autres Gens tient d’abord à la grande cohérence d’un roman-feuilleton qui dépoussière le genre. Thomas Cadène impose d’emblée ses personnages aux caractères bien trempés : Mathilde, bien entendu, mais aussi ses parents – bobo – Henri et Irène Islematy, Camille Meyer, la bonne copine paumée, Emmanuel Viriat, l’amoureux transit ou Hippolyte Offman, dandy et romanesque à souhait. La galerie s’étoffe au fur et à mesure de ce premier opus, donnant à cette novela graphique un air feuilletonesque très séduisant avec son lot d’intrigues amoureuses, de questionnements sur l’existence et d’engagements.

    16 dessinateurs se sont relayés pour créer les 23 chapitres du premier volume des Autres Gens. 16 styles différents au service des mêmes personnages et de la même histoire. Le lecteur sera décontenancé dans les premières pages par ce choix artistique (car "la" Mathilde dessinée par Bastien Vivès diffère de "la" Mathilde d’Alexandre Franc  ou celle de Vincent Sorel) mais cela n’altère en rien la cohésion d’une belle série ambitieuse et révolutionnaire qui s’est terminée en 2012 et qui est disponible en albums et sur le site Internet des Autres Gens.

    Thomas Cadène, Les Autres Gens, vol. #01 à #18, éd. Dupuis, 2011-2014
    http://www.lesautresgens.com
    "La fin des Autres Gens", in Serial Critics, 29 juin 2012

  • Tristes fêtes

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    En-attendant-Bojangles-follement-attachant_width1024.jpgEn attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut a été le phénomène littéraire surprise de ce début d’année. Aucun bookmaker n’aurait sans doute parié sur ce premier roman d’un illustre inconnu, mais un bouche-à-oreille élogieux a, au fil des mois, consacré En attendant Bojangles et sa couverture délicieusement kitsch comme une œuvre marquante, et sans doute pour longtemps.

    Le titre du roman renvoie à un titre de Nina Simone, Mr Bojangles, dont le narrateur, un jeune garçon, se souvient comme de la chanson préférée de ses parents. De drôles de parents en vérité ! Lui, Georges, a abandonné son travail pour vivre dans une joyeuse oisiveté. Elle, fantasque et imprévisible, a choisi l’insouciance et n’a pour toute règle de vie que le plaisir, la passion pour son homme et la danse : "Mes parents dansaient tout le temps, partout. Avec leurs amis la nuit, tous les deux le matin et l'après-midi. Parfois je dansais avec eux. Ils dansaient avec des façons vraiment incroyables, ils bousculaient tout sur leur passage, mon père lâchait ma mère dans l'atmosphère, la rattrapait par les ongles après une pirouette, parfois deux, même trois. Il la balançait sous ses jambes, la faisait voler autour de lui comme une girouette, et quand il la lâchait complètement sans faire exprès Maman se retrouvait les fesses par terre et sa robe autour, comme une tasse sur une soucoupe."

    Nina Simone accompagne les journées folles de ce drôle de couple et de leur fils, témoin et acteur malgré lui de cette histoire d’amour hors norme. Le plaisir, la fête, la musique, la danse et l’insouciance sont cependant rattrapés en cours de roman par le drame, la folie et la tragédie. Une lutte s’engage pour que la vie et le bonheur reprennent leur place. Est-ce encore possible ?

    Olivier Bourdeaut a été comparé à Boris Vian pour ce premier roman où derrière la fantaisie parfois surréaliste se cache le désespoir. En vérité, il y a du Francis Scott Fitzgerald dans ce premier roman finement ciselé. À l’instar de Tendre est la nuit, En attendant Bojangles est une ode triste à la fête pour échapper à des blessures insurmontables : "Quand la vérité est banale et triste, inventez-moi une belle histoire."

    Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, éd. Finitude, 2016, 156 p.

     

  • Baigneuse sortant des eaux

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    Rineke_dijkstra_1992.jpgRegardez cette photo devenue culte dans l'art contemporain. Qu'y voyons-nous ? Sur ce cliché de la photographe néerlandaise Rineke Dijkstra, une jeune fille est saisie un jour de baignade. L'adolescente, en maillot de bain une pièce, se tient figée face à l'objectif, devant une plage déserte, un paysage aux contours imprécis, une mer agitée et un ciel grisâtre. Elle a l'apparence d'une adolescente frêle et timide. Sur sa peau blanche, des marques de bronzage se devinent et quelques mèches de cheveux s'agitent au vent. Son sourire est énigmatique et sa pose cambrée comme empruntée. À quoi pense-t-elle ? Son regard bleu soutient celui du spectateur sans rien dévoiler de l'expression de cette plagiste.

    Qu'est-ce qui a bien pu faire la postérité de ce cliché, le premier d'une longue série qui a mené la photographe Rineke Dijkstra sur des plages d'Europe et d'Amérique du Nord, sur les traces de jeunes baigneuses comme celle-ci ? Le modèle, une adolescente comme il en existe des millions d'autres dans nos contrées, n'est pas mise en valeur pour sa plastique et le cliché est dénué de tout érotisme.

    La scène racontée par Rineke Dijkstra est banale : la jeune baigneuse photographiée le 26 juillet 1992 sur une plage de Pologne (Kołobrzeg) aurait tout aussi bien pu être photographiée de nos jours, sans qu'aucun détail ne change. Alors d'où vient alors l'irrésistible attraction de cette scène ordinaire si elle ne vient ni du modèle ni de l'histoire racontée ? Peut-être justement à son intemporalité et à son classicisme.

    Classique, justement, est le sujet choisi par Rineke Dijkstra : une scène de bain. À ceci près que les artistes passés ont souvent représenté leur modèle nue et le plus souvent dans des poses érotiques. Tel n'est pas le cas, comme nous l'avons dit, pour cette photographie de 1992.

    naissancedevenus.jpgUne peinture est d'ailleurs emblématique de cette tradition : La Naissance de Vénus de Boticelli. Cette peinture profane représente un personnage mythologique, Vénus, sortant des eaux sur une coquille Saint-Jacques géante. Sous une pluie de roses, elle est accueillie sur une plage par, à sa droite, Zéphyr et sa femme Chloris, la déesse des fleurs, et à sa gauche par une des trois Heures personnifiant le printemps. L'observation de l’œuvre de Botticelli remet en perspective la photographie de Rineke Dijkstra. La fascination pour cette baigneuse polonaise prend ici tout son sens : l'adolescente polonaise en maillot une pièce, c'est Vénus.

    La similitude des deux modèles est flagrante : la pose déhanchée des personnages à la peau blanche, les boucles de cheveux agités par le vent, la main gauche posée sur une cuisse, jusqu'aux pieds de cette baigneuse polonaise reprenant dans un mimétisme troublant la posture de la Vénus renaissante. L'adolescente gracile devient sous l’œil de la photographe néerlandaise une jeune déesse, au milieu d'un paysage désert lui aussi "très renaissance" : l'effet vaporeux de la plage et de la mer n'est pas sans rappeler la technique du sfumato, chère à Léonard de Vinci.

    La jeune baigneuse de Rineke Dijkstra, vue et interprétée sous l'angle du tableau du tableau de Botticelli, devient une œuvre d'art fascinante et, du même coup, un classique de la photographie contemporaine.

    Dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, Rineke Dijkstra est une des artistes invitées par la Frac Haute-Normandie pour l’exposition "Portrait de l'artiste en Alter" à Sotteville-lès-Rouen, du 28 avril au 4 septembre 2016.

    Rineke Dijkstra, Kołobrzeg, Pologne, 26 juillet 1992
    Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, 1486, Florence, Galerie des Offices
    "Portrait de l’artiste en alter", FRAC Haute-Normandie, Sotteville-lès-Rouen
    du 28 avril au 4 septembre 2016, du mercredi au dimanche de 13H30 à 18H30, entrée libre

  • Le Viagra, en plus efficace et plus drôle

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    666369-02.pngC’est une histoire de philtre d’amour d’un autre genre qui nous est proposé par Alex Varenne dans La Molécule du Désir, une bande dessinée sortie en 2013.

    Le docteur Steiner, une scientifique aussi douée que collet monté, est la créatrice d’une molécule révolutionnaire capable de stimuler de manière spectaculaire la libido. C’est une aubaine pour le laboratoire suisse qui l’emploie. La chercheuse demande à son assistante, Yumi, de servir de cobaye et de tester sur elle-même le nouveau produit chimique.

    Les premiers essais sont concluants au-delà de toutes les espérances. Yumi donne de sa personne, confirmant les promesses de ce Viagra d’un autre genre. Invitée aux États-Unis afin de travailler sur cette invention, madame Steiner embarque avec elle sa jeune assistante qui va continuer à tester avec ardeur (avec le concours volontaire ou non de sa patronne) tout le potentiel érotique de la molécule miraculeuse.

    Alex Varenne, auteur légendaire de bandes dessinées érotiques, déploie sur seize chapitres autant de prétextes à décliner le désir et la sexualité sous toutes ses formes, toujours avec imagination, malice et humour. Les épisodes avec Mr Bazooka ou bien la séquence chez le gynécologue méritent à eux seuls la lecture de ce livre audacieux. Le bloggeur fera une mention spéciale pour le personnage du Dr Steiner, une vraie réussite scénaristique.

    Dans le style qui le caractérise – noir et blanc sobre et élégant, décors minimalistes, dessin maîtrisé magnifiant le corps des femmes – Alex Varenne nous parle de pulsions irrépréhensibles, de la mécanique du désir et du sexe dans ce qu’il a de plus ludique. Les esprits chagrins verront La Molécule du désir comme un ensemble de saynètes sans queue... ni tête. Ce serait d’une grande injustice. En cette période sombre, cette bande dessinée d’Alex Varenne est un puissant antidote à la morosité, en plus d’être un manifeste pour rendre le sexe drôle et l’érotisme joyeux.

    Alex Varenne, La Molécule du Désir, éd. Page 69, 2013, 216 p.
    http://www.alexvarenne.com

  • Au bout du bout

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    9782364522213.jpgC’est d’un calvaire dont il est question dans Le Chemin le plus radieux, d’un calvaire mais aussi d’une histoire d’amour menée à son terme après deux années d’agonie.

    Maryvonne Chauvin raconte dans ce témoignage (préfacé par Catherine Armessen) les deux dernières années de la vie de son mari, entre la déclaration de sa maladie de Creutzfeldt-Jakob et son décès.

    L’auteure raconte dans une langue sèche, épurée et sans misérabilisme (aux antipodes du titre de l’ouvrage que le bloggeur ne trouve pas bien choisi), le quotidien d’une femme ayant affronté avec et pour son mari une maladie rare (et largement oubliée par les services de santé et les laboratoires pharmaceutiques) : les premiers symptômes, les derniers moments de bonheur à deux (un voyage à Venise), les examens médicaux, le diagnostic reçu comme un coup de poing, les parcours de soins kafkaïens, les relations souvent compliquées avec les médecins qui semblent souvent aussi perdus et démunis que les malades ou leurs proches, les gestes de la vie quotidienne devenus des épreuves constantes, les quelques moments de répit, puis les ultimes moments pour accompagner son mari jusqu’au bout du bout.

    Pour ce document autobiographique, l’auteure a choisi de s’exprimer à la deuxième personne du singulier. Véritable exutoire, cet ouvrage est aussi un dialogue pour l’homme qu’elle a aimé et qui ne cache pas la question la plus cruelle qui soit : "Qu’avons-nous fait pour mériter un tel châtiment ?"

    Maryvonne Chauvin, Le Chemin le plus radieux (j’ai accompagné mon mari jusqu’au bout),
    préface de Catherine Armesssen, éd. Saint-Léger, 2016, 123 p.

  • Thibault Jehanne revisite Frits Thaulow

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    thaulow,thibault jehanne,normandie,impressionnisme,caen,contemporainThibault Jehanne propose sa vidéo Éclipse dans le cadre de l'exposition Frits Thaulow, Paysagiste par nature (Musée des beaux-arts de Caen, 16 avril-26 septembre 2016). Cette œuvre d’un artiste contemporain normand propose un jeu de l’eau, de la lumière et du blanc, en référence au peintre impressionniste Frits Thaulow, à l'honneur pour le festival Normandie Impressionniste.

    Thibault Jehanne a choisi de travailler sur le thème des routes submersibles en Manche, filmées au petit matin. Éclipse vient offrir un clin d’œil et un hommage appuyé au travail de Frits Thaulow, le peintre de la lumière, de la neige, du blanc et de l’obscurité.

    Thibault Jehanne, Éclipse, au Musée des beaux-arts de Caen,
    jusqu’au 26 septembre 2016

    dans le cadre de l’exposition Frits Thaulow, Paysagiste par nature
    http://thibaultjehanne.fr
    "Frits Thaulow, un bobo chez les impressionnistes"

  • Western ou northern ?

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    the-revenant-photo-567939fd6f019.jpgPour une fois, je vais vous parler non pas d’un film mais de deux films, sortis en ce début d’année à quelques jours d’intervalles et présentant bien des similitudes.

    The Revenant d’Alejandro González Iñárritu, avec Leonardo DiCaprio et Tom Hardy, et 8 Salopards de Quentin Tarrantino, interprétés notamment par Samuel L. Jackson, Kurt Russell et Jennifer Jason Leigh, revisitent tous deux à leur manière le western. Le western ou plutôt le "northern" car ces deux (très) longs métrages (156 minutes pour le premier et 187 minutes pour le second) se passent dans le grand froid, au cœur de l’Amérique légendaire du XIXe siècle. Ces films signés par des réalisateurs emblématiques du cinéma indépendant américain (même si Iñárritu est mexicain) offrent deux visions originales, quoique diamétralement opposées, d’un genre qui a connu un nombre important de mues au cours du XXe siècle.

    Pendant de longues décennies, le westen rimait avec conquête de l’ouest, grandes chevauchées fordiennes, figures héroïques du cow-boy "à la John Wayne" ou du trappeur blanc contre l’Indien (forcément) sauvage. Devenu plus sombre à partir des années 60, le western a changé de perspectives en ne cachant plus les horreurs du XIXe siècle : que ce soit la violence, omniprésente dans les films de Sergio Leone ou de Clint Eastwood ou encore le génocide indien dans Little Big Man et Danse avec les Loups. Iñárritu et Tarantino ont choisi à leur tour de s’approprier ce genre cinématographique archirebattu.

    Dans The Revenant et 8 Salopards, le spectateur se trouve en terrain a priori connu : pionniers contre indiens dans le premier film, chasseurs de primes et hors-la-loi dans le second. La nature sauvage, la neige et le blizzard sont des prétextes pour nouer une intrigue où les hommes peuvent se révéler soit des héros hors du commun soit de parfaites abominations.

    The Revenant a été scénarisé à partir d’un fait authentique survenu en 1823. Traqués par des Indiens, des trappeurs, conduits par Hugh Glass (Leonardo DiCaprio) et son films métis Hawk, prennent la fuite au milieu d’une nature sauvage. Blessé par un ours au cours d’un combat, Glass est laissé pour mort et enterré, non loin de son fils qui a été tué pour permettre la fuite des autres trappeurs. Porté par une volonté animale, Glass parvient à se relever. Il prend la route, seul au milieu d’une nature hostile, pour retrouver ses congénères et se venger. Porté par un Leonardio Dicaprio inspiré et la plupart du temps muet, Iñárritu conte l’histoire d’un calvaire et d’une leçon de survie d’autant plus frappante qu’elle s’inspire d’une histoire réelle.

    maxresdefault (1).jpgPour 8 Salopards, Tarantino a écrit de toute pièce une histoire de crapules, de haine et de morts dans une Amérique sombre et glaciale. Une diligence transporte quatre hommes et une femme, la hors-la-loi Daisy Domergue, en plein  blizzard. Un chasseur de prime, John Ruth (Kurt Russell), doit la conduire à Red Rock pour y être pendue. Deux autres compagnons d’infortune les accompagnent : outre le conducteur de diligence O.B. (James Parks), il y a un second chasseur de primes, Marquis Warren (Samuel L. Jackson), et le futur shérif de Red Rock, Chris Mannix (Walton Goggins). Pris par la neige, la diligence doit s’arrêter dans une auberge où sont déjà présents quatre autres voyageur : Oswaldo Mobray, le bourreau de Red Rock (Tim Roth), un cow-boy, Joe Gage (Michael Madsen), le Mexicain Bob (Demián Bichir) et le général confédéré Sanford Smithers (Bruce Dern). Bientôt, il s’avère qu’au moins un de ces voyageurs est de mèche avec Daisy Domergue pour la libérer et ne laisser aucun témoin.

    Là où Iñárritu mettait en valeur la nature sauvage, silencieuse, spectaculaire, impitoyable ou salvatrice (voir la magnifique scène du cheval mort !), Tarantino bâtit un huis-clos suffoquant, ultra-violent et aux dialogues incisifs. La libération d’une prisonnière - habitée par une démentielle Jennifer Jason Leigh - est le prétexte pour un règlement de comptes, d’abord à coup de mots (comme pour tous les Tarantino, celui-ci est particulièrement bavard) puis à coup de revolvers, fusils, armes blanches ou corde. Comme dans The Revenant, il est aussi question de vengeances et de règlements de compte, mais là où Iñárritu construit un drame épique, psychologique et tragique (la mort d’un enfant est le point de départ d’une épopée tragique de plus de 300 kilomètres), Tarantino fait des 8 Salopards un ballet sanglant et cruel sur fond des séquelles de la guerre de Sécession. Aucun des personnages n’est ménagé dans ce western en dépit de quelques séquences d’humour noir. Le visage de l’Amérique des pionniers en sort égratigné, dans un joyeux bain de sang et sur une bande originale soignée comme toujours chez le réalisateur de Pulp Fiction.

    The Revenant et 8 Salopards signent peut-être le retour d’un genre, le western, que l’on avait, à l'instar du personnage joué par Leonardi DiCaprio, trop vite enterré.

    The Revenant d'Alejandro González Iñárritu, avec Leonardo DiCaprio et Tom Hardy,
    Etats-Unis, 156 mn, 2015, en DVD et Blu-ray

    8 Salopards de Quentin Tarrantino, avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell,
    Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins, Demián Bichir, Tim Roth,
    Michael Madsen, Bruce Dern, Channing Tatum et Zoë Bell,
    Etats-Unis, 187 mn, 2015, en DVD et Blu-ray

  • Frits Thaulow, un bobo chez les impressionnistes

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    thaulow,monet,boudin,bjørnstjerne bjørnson,christian krohg,oscar wilde,normandie,caen,impressionnisme,carl frederik sørensen,budde,diaghilev,strindberg,bernhardt,montesquiou,quentin de la tour,chardin,nattier,lowell birge harrison,le sidaner,liebermannFrits Thaulow (1847-1906) était inconnu pour le public français, du moins jusqu’à ces dernières années. Pour la troisième fois, après deux expositions en 2011 et 2013, le Musée des beaux-arts de Caen présente des œuvres de ce peintre norvégien, grand voyageur, romanesque et artiste d’avant-garde.

    Il y a sans nul doute urgence à découvrir l’exposition qui lui est consacrée : Frits Thaulown Paysagiste par Nature, jusqu’au 26 septembre 2016. D’abord parce qu’il s’agit de la plus importante rétrospective en France de cet impressionniste : dans le cadre de Normandie Impressionniste, le musée des beaux-arts de Caen présente 61 œuvres, issues pour la plupart de la Galerie Nationale d’Oslo. Ensuite parce que Thaulow offre le visage d’un artiste à la fois attachant et proche de nous. Son ami et peintre Christian Krohg dit de lui en 1874 : "C’est un type épatant, le seul parmi les peintres ici chez qui on trouve un peu d’humour et d’amabilité. En revanche, les autres sont de tristes sires tout autant qu’ils sont."

    thaulow,monet,boudin,bjørnstjerne bjørnson,christian krohg,oscar wilde,normandie,caen,impressionnisme,carl frederik sørensen,budde,diaghilev,strindberg,bernhardt,montesquiou,quentin de la tour,chardin,nattier,lowell birge harrison,le sidaner,liebermannVisionnaire, sociable, amoureux de la France, Thaulow a été un artiste moderne, travaillant avec un agent et revendiquant un mode de vie à la fois sophistiqué et attaché à une forme d’écologie : un bobo du XIXe siècle, en quelque sorte ! Comme ses homologues impressionnistes, le peintre norvégien représente les petites gens de son époque : ouvriers, pêcheurs, dockers ou bergers. Mais cette société n’est pas peinte avec misérabilisme. Thaulow y décrit le bien-être, l’intimité de ses habitants, la beauté simple de la nature (Journée d’été, 1881) et un certain art de vivre norvégien.

    L’exposition temporaire s’ouvre sur une toile certainement emblématique de l’homme, Sillage d’un Paquebot (vers 1898). Cette huile est moins à voir comme une peinture de marine que comme l’expression d’un voyageur, un artiste ayant parcouru le monde au point d’avoir été internationalement connu à son époque. L’artiste a choisi de représenter, dans cette petite toile, non le bateau en lui-même mais son sillage évanescent : "Je suis resté longtemps à regarder l’océan. Les larges masses d’écume s’élargissaient en lignes merveilleuses et en masses décoratives semblables à des dalles de marbre noir et blanc, polies par les flancs durs du navire" raconte-t-il.

    thaulow,monet,boudin,bjørnstjerne bjørnson,christian krohg,oscar wilde,normandie,caen,impressionnisme,carl frederik sørensen,budde,diaghilev,strindberg,bernhardt,montesquiou,quentin de la tour,chardin,nattier,lowell birge harrison,le sidaner,liebermannC’est d’abord dans la marine que Thaulow s’affirme, dans la droite ligne du courant académique mariniste. Un académisme somme toute modeste pour la petite capitale norvégienne, dépourvue au milieu du XIXe siècle de grande institution artistique académique. Enfant d’une famille bourgeoise éprise d’arts et lettres (l’écrivain Bjørnstjerne Bjørnson est un ami de la famille), le jeune Thaulow est fasciné par le peintre mariniste Carl Frederik Sørensen dont les œuvres ornent le domicile parental et qui l’influencera dans ses marines de tradition romantique (Marine après la tempête, 1871).

    Car les influences de Thaulow sont d’abord à chercher du côté de ses compatriotes : Sørensen, je l'ai dit, mais aussi Hans Budde. Le jeune peintre est marqué par le courant naturaliste de ce dernier. Pour ses premières œuvres, il cherche à transmettre le réalisme de ses sujets et de ses matières, utilisant des teintes grises et brunes. En Norvège, Thaulow est également en contact avec un autre de ses condisciples, Edvard Munch. Le musée des beaux-arts de Caen présente une des toiles de l’auteur du Cri : Saxegådsgate (v. 1882).

    En 1872, Thaulow s’arrête dans un modeste village de pêcheur, Skagen, pour représenter la vie simple de ses habitants (Le Cotre Liberté, 1872), à la manière d’Eugène Boudin : larges touches de pinceau, teintes grises du ciel, personnages à peine esquissés. En Norvège, c’est à la vie de ses contemporains qui l’intéresse : Le Retour des Pêcheurs, à Skagen (1879), Rivage (1879) montrant l’embouchure de la rivière Ogna dans la mer à Jæren. Thaulow s’affirme comme un dessinateur et un coloriste hors pair lorsqu’il représente le port de Christiana (Revierhavnen, 1881).

    En 1874, Thaulow découvre la France, un pays qu’il arpentera toute sa vie : Normandie, Bretagne, Picardie ou Paris. Il ramène de ses voyages des représentations de paysages et de côtes : Montreuil-sur-Mer dans le Pas-de-Calais, les rives de la Somme en Picardie, la Dordogne en Corrèze, la Seine à Paris de 1892 à 1893 ou Quimperlé dans le Finistère (Le Soir à Quimperlé, Bretonne sur le Pont, v. 1901-1902).

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    Influencé par l’école pleinairiste, Thaulow suit l’exemple de ses contemporains impressionnistes, Monet en premier lieu : il peint d’après nature, en plein air, et s’impose comme un coloriste passé maître dans l’art de reproduire les teintes aquatiques bleutées : "Je ne vois qu’un homme qui sache dessiner l’eau comme Boecklin, l’architecture des vagues, le remous des ondes. j’ai nommé : Thaulow" dit à son sujet Robert de Montesquiou en 1897. Thaulow impressionne littéralement lorsqu’il représente les remous d’un moulin à eau (Moulin à Eau, 1892) le bouillonnement d’une rivière à Manéhouville (v. 1897) ou l’écume des vagues sur une plage à Dieppe (v. 1899). 

    thaulow,monet,boudin,bjørnstjerne bjørnson,christian krohg,oscar wilde,normandie,caen,impressionnisme,carl frederik sørensen,budde,diaghilev,strindberg,bernhardt,montesquiou,quentin de la tour,chardin,nattier,lowell birge harrison,le sidaner,liebermann"Le peintre de l’eau" est aussi celui de la neige (Hiver en Norvège, 1886). Peu d’artistes ont à ce point excellé dans l’art de représenter les paysages blancs de la région d’Oslo, ex Christiana (Haugfossen (Modum), 1880). "L’exotisme" des skieurs dans la neige (Skieurs au Sommet d’une Colline, 1894) ou des enfants jouant à la luge (Rue à Kragerø, 1882) suscitent l’admiration dans les salons où ils sont exposés. Mieux, Thaulow et Monet s’influencent mutuellement et les rares paysages de neige du maître français (Soleil d’Hiver à Lavacourt, 1879-1880) sont influencés par l’artiste norvégien.

    Après 1886, s’ouvre une période artistique marquée par le pastel, une technique qui avait été en vogue au cours du XVIIIe siècle (Quentin de La Tour, Chardin, Nattier), avant d’être boudée au tournant du XIXe siècle. Il revient en force grâce à Boudin et Millet. Frits Thaulow s’y intéresse à son tour. L’artiste voit tout l’apport du pastel, moyen d’expression énergique, nerveux et d’une rare expressivité grâce aux contrastes saisissants qu’il offre. Mais Thaulow y apporte sa patte. Il représente des canaux, des vues marines (Un Îlot en pleine Mer, 1890), des paysages enneigés (Effet de Neige, Norvège, 1904) et parvient à traduire les effets de matières, de reflets, de lumières et d’eaux. Il sait jouer des contrastes pour représenter les nuits les plus sombres, éclairées de quelques lampadaires et peuplées d’arbres d’un vert tranchant, ectoplasmes inquiétants.

    thaulow,monet,boudin,bjørnstjerne bjørnson,christian krohg,oscar wilde,normandie,caen,impressionnisme,carl frederik sørensen,budde,diaghilev,strindberg,bernhardt,montesquiou,quentin de la tour,chardin,nattier,lowell birge harrison,le sidaner,liebermannLe royaume de la nuit est d’ailleurs l’univers de Thalow, ce que montre aussi l’exposition de Caen en consacrant une "Section nocturne". Au cours de ses voyages, l’artiste a posé son chevalet dans des lieux plongés dans l’obscurité. Et c’est au clair de lune ou bien éclairé d’une lampe à acétylène, à la lumière blanche caractéristique, que Thaulow a produit parmi les toiles les plus emblématiques de sa carrière prodigieuse : que ce soit cette Bretonne à la coiffe traditionnelle traversant un pont de Quimperlé (1901-1902), ce Cheval blanc sous un clair de lune (v. 1900) ou une vue le Soir à Dieppe (v. 1894-1898).

    Frits Thaulow est présent à Caen jusqu’au 26 septembre, en compagnie d’autres artistes de son époque : Eugène Boudin, Lowell Birge Harrison, Christian Korhg, Henri Le Sidaner, Max Liebermann, Claude Monet ou Edvard Munch. C’est l’occasion de découvrir l’un des artistes les plus attachants du XIXe siècle.

    Frits Thaulow, Paysagiste par nature, Musée des beaux-arts de Caen, 16 avril-26 septembre 2016
    Avec un espace pédagogique et ludique pour les enfants
    Collectif, Frits Thaulow, Paysagiste par nature, éd. Snoek, 2016
    Normandie Impressionniste

    Alfred Roll, Le Peintre Frits Thaulow et sa femme Alexandra, 1890,
    Petit Palais, Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris
    Frits Thaulow,
    Une Rue à Christiana (détail), 1880, Oslo, Bymuseum
    Frits Thaulow,
    Monticule rocheux, motif de Kragerø, 1882, Göteborgs kunstmuseum
    Frits Thaulow,
    Le Havre : Marée basse, 1877, Thiers, Musée de la Coutellerie
    Frits Thaulow,
    La Rivière Simoa en Hiver (Modum), 1883, Oslo Nasjonalgalleriet
    Frits Thaulow,
    Le Soir à Quimperlé. Bretonne sur le Pont, 1901-1902, Royaume-Uni, collection particulière

  • Les jeux olympolitiques

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    jo-mexico1.jpgAlors que le compte à rebours vient de commencer avant le début des Jeux Olympiques de Rio de Janeiro, l’essai de Pascal Boniface, JO politiques (éd. Eyrolles), vient nous rappeler la tarte à la crème que constitue le discours sur l’apolitisme de la vénérable institution olympique. L’auteur, directeur de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) affirme en introduction le rôle géostratégique majeur (et inavoué) du CIO qui a démontré, à plusieurs reprises, son influence positive ou négative sur les nations, ne serait-ce que par l’attribution de l’organisation des jeux à tel ou tel pays.

    A ses débuts, la désignation d’une organisation tournante des JO tous les quatre ans n’est pas allée de soi. Lorsque le baron Pierre de Coubertin relance les jeux olympiques après quinze siècles de sommeil (ce n’est du reste pas la première tentative), c’est tout naturellement vers la Grèce que les regards se portent. Le pays de Périclès, très en vogue en raison de fouilles archéologiques qui passionnent le public, organise la première Olympiade en 1896. Le pays de naissance de l’olympisme souhaite, malgré le succès relatif de cette première édition, continuer à organiser les olympiades suivantes, ce que le CIO refuse. Et c’est la ville Paris qui prend la suite en 1900. En 1908, Saint-Louis organise les fameux "jeux de la honte", en raison du refus de la participation de compétiteurs noirs. La question raciale va d’ailleurs être la grande affaire du CIO pendant tout un siècle : quelques décennies après Saint-Louis, viendront les jeux décriés de 1936 à Berlin durant la période nazie, la gestion de l’Apartheid sud-africaine après 1948 ou la revendication du black power lors des JO de Mexico en 1968.

    Pascal Boniface relate les tensions géopolitiques de plus d’un siècle d’Olympisme. Il rappelle aussi que le discours du CIO au sujet de son apolitisme est, dès le départ, erroné voire "hypocrite" : lorsque Pierre de Coubertin créé les JO, "il le fait dans un but d’éducation populaire (…) afin d’aider son pays "à concurrencer l’Angleterre sur le plan sportif" mais également "insuffler aux jeunes Français un esprit de compétition, notamment afin de rattraper l’Allemagne." L’Olympisme est à demi-mot au service d’un certain patriotisme… français.

    sport,olympisme,jeux olympiques,de coubertinDevenus très tôt internationaux (à Stockholm en 1912, selon l’auteur), les jeux deviennent aussi une vitrine des nations. Tous les quatre ans, les jeux constituent moins une période d’apaisement mondial qu’un lieu où peuvent s’exacerber les revendications nationalistes voire politiques : en 1928 aux JO d’Amsterdam, c’est le retour de l’Allemagne sur le devant de la scène après la parenthèse de la première guerre mondiale ; en 1936 à Berlin, Hitler fait de ces jeux populaires un outil de propagande pour le régime nazi (en dépit des performances de l'athlète noir américain Jesse Owens) ; à partir de 1952 à Helsinki, les JO sont organisés en pleine guerre froide et deviennent un terrain d’affrontement idéologique entre l’ouest et l’est ce qui sera le cas pendant quarante ans ; Munich en 1972 est marqué par l’attaque terroriste palestinienne contre des athlètes israéliens et, plus près de nous, en 2008, les JO de Pékin voient la Chine se montrer en superpuissance mondiale sportive mais aussi politique.

    Pascal Boniface s’arrête sur quelques événements majeurs pour étayer sa thèse concluante d’un CIO acteur des rivalités géopolitiques. De passionnantes pages relatent les boycotts successifs que de nombreux pays ont pu utiliser dans le cadre de l’olympisme : le boycott de Moscou en 1980 par les pays alliés des États-Unis seront suivis par ceux des pays sous sphère soviétique lors des JO de Los Angeles en 1984. Pascal Boniface rappelle également que les jeux de Pékin en 2008 voient ressurgir la question du boycott, mais sans succès car au final improductif : "L’attractivité du sport et des JO est telle qu’on est sûr de faire parler de soi en appelant au boycott."

    Véritable soft power, décrié pour son aveuglement voire sa complicité à l’égard de régimes criminels, le CIO véhicule aussi une force d’influence qui peut être positive : après 1945 en mettant la pression sur l’Afrique du Sud et son régime d’Apartheid, durant la décolonisation "comme instrument d’émancipation des colonisés", en 2008 en offrant à la Chine un moyen d’ouvrir la société civile un peu plus au monde ou en 2012 en permettant à des femmes musulmanes (certes voilées, ce qui a suscité une vive polémique) de participer à des jeux.

    Incroyable machine sportive universelle (avec son corollaire : argent, scandales, manipulations politiques, et cetera), le CIO s’affirme comme un véritable État sans frontière, renaissant tous les quatre ans pendant un mois, à chaque fois dans une ville différente.

    Malgré l’absence d’analyse des jeux d’hiver, Pascal Boniface dresse un tableau concluant de l’olympisme politique, alors que les JO de Rio s’annoncent d’ores et déjà menacés par le djihadisme international.

    Pascal Boniface, JO politiques, éd. Eyrolles, 2016, 202 p.

  • Comme ça, vous n’avez pas votre carte !

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    bedetheque-ideale-92-zai-zai-zai-zai-le-gout-pour-l-absurde-de-fabcaro,M231826.jpgLe point de départ et l’intrigue de Zaï zaï zaï zaï tient en peu de mots : un client fait ses courses dans un supermarché et s’aperçoit à la caisse qu’il n’a pas sa carte de fidélité. Un vigile l’alpague pour cette "erreur" mais le client parvient à s’enfuir. C’est le début d’une fuite à travers le pays.

    Cette histoire surréaliste de chasse à l’homme sur fond de carte de fidélité oubliée est le prétexte pour Fabcaro – qui se met d’ailleurs lui-même en scène dans le rôle du client distrait – d’une série de saynètes désopilantes. Avec un sens inouïe de concision et d’efficacité, Fabcaro fait de chaque page une histoire à part entière à partir d’une intrigue a priori banale où le loufoque et l’humour noir le disputent au non-sens. Derrière cette course à un improbable ennemi public numéro un, se cache en filigrane un discours sur l’absurdité de notre monde : société de consommation aliénante, médias hystériques ou manipulateurs ou citoyens lambda tombant dans une douce folie.

    Zaï zaï zaï zaï est servi par un graphisme épuré aux antipodes de l’histoire abracadabrantesque. Amateurs d’humour burlesque à la Monty Python, cette bande dessinée est pour vous.

    Fabcaro, Zaï zaï zaï zaï, éd. 6 Pieds sous terre, 2015
    Julien Baudry, "Fabcaro ou le comique déceptif"

  • Gallery, entrance

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    danseuse-7-site.jpgArt En Transe Gallery fait ses premiers pas au cœur du troisième arrondissement de Paris avec une sélection soignée de trois artistes, aux parcours hétéroclites mais aux œuvres d’une belle cohérence.

    Luca Simonini est au centre de l’exposition "Dancers", centrée comme son nom l’indique dans l’univers de la danse. Rien d’étonnant pour un homme qui a fait une longue et passionnante carrière dans l’univers du ballet. Diplômé de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs en 1977, Luca Simonini a participé en tant que costumier ou scénographe à de nombreux spectacles de l’Opéra de Paris ou des Ballets de Monte-Carlo.

    La danse rythme son parcours de peintre. Luca Simonini a conservé la passion du ballet, comme le prouvent les œuvres présentées à la galerie Art en Transe Gallery. Les toiles présentées figent et subliment les moments de grâce de quelques grands ballets : Le Boléro de Ravel par Maurice Béjart, Le Sacre du Printemps ou L’Oiseau de Feu de Stravinski par le même chorégraphe suisse.

    12341622_150479398646856_1662069396750128148_n.jpgLuca Simonini a immortalisé quelques mouvements de danses légendaires sur des œuvres à l’aquarelle ou à l’encre de chine. Le bloggeur s’avance en disant que la démarche de l’artiste à autant à voir avec celle d’un sculpteur-plasticien que celle d’un peintre. Luca Simonini a en effet longuement travaillé sur les corps et leur structure, tissant des lignes de dessins comme on créerait une armature en métal ou une modélisation en 3D. Après ce long travail de dessin, l’artiste "habille" ses danseurs et danseuses de délicates couches d’encre et, pour les peintures, d’une aquarelle savamment choisie pour ajouter du volume et du grain aux personnages. Il ne manque plus que la musique de Stravinski pour faire vivre ces toiles – et ses danseurs en pleine action.

    Parallèlement à ces œuvres de Luca Simonini, Art en Transe Gallery propose une sélection de créations de Martine Camors et Antoine Vidal.

    Martine Camors expose une sculpture monumentale en bronze et huit autres sculptures du même métal. Les influences de l’artiste sont autant à chercher du côté de Constantin Brâncuși pour les formes épurées (une délicate goutte en bronze) que du côté de la culture africaine. Martine Camors s’inspire des traditionnels masques africains, mais c’est pour mieux les sublimer et créer des visages à la fois épurés et attachants, tout en courbes et en arêtes.

    13607001_273821282979333_2886452267266398905_n.jpgAntoine Vidal est l’autre sculpteur de cette exposition. Il revendique un parcours atypique fait de recherches de formes abstraites et légères. Le regard glisse sur des bronzes ajourés, étirés et aux formes anthropomorphiques ("La femme en deux"). Le spectateur peut tourner autour de ces sculptures de couleur ébène de franche inspiration tribale. L’influence africaine est d’ailleurs le point commun avec Martine Camors et réunir les deux artistes dans la même exposition est plus que pertinent.

    Ces trois artistes sont réunis jusqu’au 31 juillet dans cette nouvelle galerie parisienne : une belle entrée en matière pour Art En Transe Gallery.

    Luca Simonini, "Dancers", Art En Transe Gallery,
    4 rue Roger Verlomme, Paris, 3e, du 7 au 31 Juillet 2016

    http://entransegallery.com
    http://www.martinecamors.com
    http://vidal.virb.com
    http://cherry-gallery.fr
    © Luca Simonini
    © Martine Camors
    © Antoine Vidal