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escaich

  • 20, 21

    C’est vers la Région Centre Val de Loire qu’il faut tourner les yeux et les oreilles pour découvrir la pianiste ukrainienne Svetlana Andreeva, lauréate de la 16e édition du Concours international de piano d'Orléans 2024. Elle a par la suite effectuée une tournée en 2025 dans cette Région – Orléans, Montargis, Blois, Tours, Vierzon pour ne citer que quelques villes. Mysteria était le nom de cette tournée. C’est aussi celui de son premier album (chez b.records), tout entier consacré aux compositeurs du XXe et XXIe siècle. L’opus a été enregistré au Conservatoire de Chinon, avec le soutien de l'association Maison Henri Dutilleux - Geneviève Joy, Rencontres et création musicale.

    Mystérieux Leoš Janáček (1854-1928) qui commence ce programme avec sa suite Dans les brumes. Le cycle du compositeur tchèque peut être qualifié de néoromantique. Il se pare d’accents folkloriques et d’innovations musicales contemporaines. Janáček, de par sa singularité, est considéré depuis une soixantaine d’années comme une figure majeure de la musique contemporaines. Pas étonnant que Svetlana Andreeva l’ait inclus dans son programme. Les quatre mouvements du cycle semblent se répondre dans une synergie aussi séduisante que dépaysante (l’Andante qui ouvre la pièce). Le compositeur de tchèque se joue du rythme, sans jamais laisser de côté la mélodie (le délicat Andantino). Les notes semblent s’échapper d’elles-même. La pianiste les dompte, les ramène sans cesse sur le droit chemin, avec un mélange de douceur et d’assurance (Molto Adagio). Il y a une profonde mélancolie dans cette œuvre de 1912, à la fois moderne en dépit de son âge et attachante – comme du reste l’homme qui l’a écrite.

    Dans ce programme, on passe presque naturellement à Alexandre Scriabine (1871-1915). Il est présent avec la  Sonate pour piano n°7 op. 64, singulièrement intitulée Messe blanche. Elle a été écrite en 1912, dans les dernières années du compositeur. Mysteria, le titre de l’album de Svetlana Andreeva sied à merveille au musicien russe, personnalité exceptionnelle et fantasque autant qu'artiste prolifique. Il a écrit cette Messe blanche comme une pièce mystique et a-religieuse. Elle est composée d’un seul mouvement, l’Allegro, déroulant sous une forme atonale les tourments intérieurs d’un homme et un artiste considéré aujourd'hui comme un jalon majeur de la musique du XXe siècle. Sa Messe noire, la Sonate pour piano n°9 op. 68 vient lui répondre. En un seul mouvement également, elle sonne différemment : d’une noirceur mystérieuse, elle semble ramper, insidieuse, tel un mal couvant sous les cendres. La pianiste ukrainienne sait donner sa place aux silences et aux inquiétantes respirations.

    Nous sommes réellement en plein mysticisme dans ce passionnant opus

    Nous sommes réellement en plein mysticisme dans ce passionnant opus. Il faut rappeler que le mystère était, au Moyen Âge, un théâtre religieux destiné aux fidèles. Et c’est ainsi que Svetlana Andreeva a conçu son album : comme une authentique œuvre théâtrale. Il est de nouveau question de mysticisme avec l’œuvre d’un compositeur bien vivant, Thierry Escaich (né en 1965). Le compositeur français a écrit Les litanies de l’ombre en 1991. La pianiste fait un grand bond dans l’histoire tout en restant cohérente dans son choix. Ni laïque ni complètement religieuse, cette pièce est marquante dans la carrière de Thierry Escaich. L’architecture robuste de ces Litanies, influencées par le répertoire grégorien, laisse toute sa place aux rythmes et aux élans. Tourmentée et à l’écriture moderne et désarçonnante, l’œuvre est aussi profondément mystique, comme si le bien et le mal s’affrontaient dans un combat eschatologique.    

    Il n’est pas très étonnant que Svetlana Andreeva ait choisi de proposer la suite Masques de Karol Szymanowski (1882-1937). Le compositeur polonais l’a écrite entre 1915-1916 pendant son séjour en Ukraine où il est né. Les trois pièces de Szymanowski, Schéhérazade, Tantris le bouffon et Sérénade de Don Juan laissent à entendre l’influence de Debussy, mais aussi de Stravinski dans son approche moderne des grands mythes. Svetlana Andreeva se fait délicate et lumineuse dans ces pièces oniriques et mystérieuses justement ! Comme Janáček, le néoromantisme se fait moderne et contemporain, sans jamais trahir le goût pour le folklore et la culture de ses pays – la Pologne et l’Ukraine.

    Place, pour terminer, à la plus jeune compositrice de ce programme (et la seule femme aussi), à savoir Aigerim Seilova. Née en 1987, la musicienne kazakh peut se targuer de bien belles récompenses. Svetlana Andreeva joue Blackout, une pièce pour piano et électronique. Une alliance détonante et d’une folle modernité, par deux artistes expatriées et vivant toutes les deux en Allemagne. La pianiste ukrainienne dialogue avec les sons et les boucles d’une pièce intériorisée et nerveuse. Le mystère est là, total et séduisant, déstabilisant et culotté. Hyper-moderne aussi. Svetlana Andreeva passe de l’ombre à la lumière. Chouette !

    Mysteria, Svetlana Andreeva (piano), b•records, 2025
    https://www.b-records.fr/disques/mysteria
    https://svetlana-andreeva.com
    https://svetlana-andreeva.com

    Voir aussi : "Point de bascule"

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  • Taillé sur mesure

    Singulier programme que ce Vitrail proposé par les Trios Messiaen et Xenakis, à l’œuvre dans une création éponyme de Thierry Escaich, d’une part, et dans une version musique de chambre de la Symphonie n°15 de Dimitri Chostakovitch, d’autre part. Deux compositeurs bien différents sont au cœur de cet enregistrement proposé par b.records, enregistré en live le 1er août 2023 à la Salle Elie de Brignac-Arqana à l’occasion du 22e Août musical de Deauville.

    Le premier compositeur est Thierry Escaich, un contemporain français toujours très actif. Vitrail, qui donne son nom à l'opus, est une commande de la Fondation Singer-Polignac et des Amis de la musique à Deauville. Voilà une nouvelle preuve que la musique contemporaine reste un domaine essentiel dans la culture actuelle. Dans le livret de l’album, le compositeur français explique qu’il a écrit Vitrail pour faire écho à l’arrangement pour musique de chambre de la Symphonie n°15. Thierry Escaich parle de cohérence, d’unité et des "mêmes couleurs instrumentales" que celles de Dimitri Chostakovitch. Dans ce programme taillé sur mesure, l’alliance des Trios Messiaen et Xenakis est remarquable de pertinence, de cohésion, de finesse et finalement d’évidence.

    En un seul mouvement d’un peu plus de dix minutes, Vitrail propose un voyage dans lequel les sons concrets et lumineux – pour ne pas dire spatiaux – semblent rejoindre le jazz dans une sorte de chant religieux. On trouve dans cet opus d’Escaich ce qui ressemble à des danses traditionnelles. La musique contemporaine n'est très jamais très loin du classique, pour ne pas dire du folklore. Voilà qui rend ce Vitrail tout à fait passionnant. La recherche sonore est dans chaque mesure d’une création du Trio Messiaen et du Trio Xenakis. Il y a des mouvements espiègles dans cette œuvre, mais aussi une sombre mélancolie, au point que l’auditeur pourra y entendre d’inquiétants appels d’esprits tourmenteurs. Les cordes y répondent avec ce qui ressemble à des implorations, voire des prières. Les différents instruments – percussions, cordes, piano – dialoguent, se répondent, s’affrontent dans une œuvre qui reste d’une grande cohérence. 

    Thierry Escaich parle de cohérence, d’unité et des "mêmes couleurs instrumentales" que celles de Dimitri Chostakovitch

    Cette cohérence est présente dans la 15e Symphonie de Dimitri Chostakovitch. Le compositeur russe avait l’habitude des grands ensembles, à telle enseigne que c’était un vrai défi qu’a relevé – avec succès – Viktor Derevianko lorsqu’il a transcrit cette Quinzième pour un orchestre de musique de chambre.  

    Cette symphonie, écrite en 1971, est la dernière composée par Chostakovitch qui meurt quatre ans plus tard. Résolument moderne, cette œuvre frappe par les rappels de classiques – Rossini et l’Ouverture de Guillaume Tell, mais aussi Wagner ou Mahler. Chostakovitch est resté mystérieux sur ce choix artistique et ces "citations" musicales. Dans l’Allegretto, mélancolie, espièglerie et tragédie se mélangent allègrement dans la formidable version des Trios Messiaen et Xenakis.    

    De tragédie, il en est encore plus question dans le bouleversant Adagio. Il faut se souvenir que Chostakovitch incarne sans doute plus que n’importe quel artiste du XXe siècle les drames historiques de son époque, que ce soient les guerres mondiales ou les totalitarismes nazis et communistes. On retrouve dans cette transcription pour un ensemble ramassé les couleurs et l’ampleur musical du compositeur russe. Les percussions y ont en particulier toutes leurs places avec un Trio Xenakis faisant montre d’une subtilité rare dans la manière d’utiliser les percussions. 

    L’auditeur sera sans dote frappé autant par la brièveté de l’Allegretto – brièveté à la fois sèche, pour ne pas dire cinglante – et sa facture plus grave qu’il n’y paraît. Il y a une certaine insouciance dans ce troisième mouvement. Mais cette insouciance est frappée par de lourds dangers, comme si vie et mort s’affrontaient dans un combat qui ne sera finalement que mortel.  

    C’est un mouvement funèbre – Adagio – qui vient conclure cette ultime symphonie de Chostakovitch. Le compositeur russe fait se réconcilier modernité et classicisme pour cette partie baignée dans une sombre mélancolie, non sans éclats lumineux, quand ils ne sont pas aveuglants. Il s’agit de la mélancolie, des tourments et des interrogations d’un homme âgé et qui se sait dans les derniers moments de son existence.  

    Le Trio Messiaen est constitué de David Petrlik (violon), Volodia Van Keulen (violoncelle) et Philippe Hattat (Piano). Le Trio Xenakis est constitué d’Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry et Nicolas Lamothe aux percussions.

    Dimitri Chostakovitch et Thierry Escaich, Vitrail, Trio Messiaen, Trio Xenakis, b.records, 2024
    https://www.b-records.fr/vitrail
    http://www.escaich.org
    https://www.facebook.com/Triomessiaen
    https://www.trioxenakis.com

    Voir aussi : "Romantique et métaphysique Schumann"
    "Marie Ythier, sans l’ombre d’un doute"

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