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musique classique

  • Beethoven, première époque

    "Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Ce n’est pas moi qui le dis mais le Quatuor Dutilleux dans le sous-titre de leur premier volume Triptyque Beethoven (b.records).

    Enregistré en septembre dernier à l’Auditorium Saint-Pierre-des Cuisines de Toulouse, ce programme n’entend pas être une énième intégrale des seize quatuors du compositeur né à Bonn. Trop simple. Là où l’ensemble nous prend à contre-pied est qu’il a choisi les quatuors de trois périodes différentes, associées à chaque fois à des compositeurs et des œuvres contemporaines pour mieux en cerner les influences. Intelligent.

    Pour ce premier volet, la première période donc, c’est logiquement le Quatuor n°1 opus 18 qui est choisi. À l’époque, Beethoven avait reçu ce conseil du comte Waldstein, alors que le jeune compositeur se rendait à Vienne pour prendre des leçons auprès de Haydn : "Recevez des mains de Haydn l’esprit de Mozart." Voilà qui nous éclaire à la fois sur cet étrange sous-titre de l'album b.records comme sur le choix des deux autres œuvres : l’Adagio et fugue en ut mineur KV 546 de Mozart et le Quatuor à cordes en fa majeur op. 77 n°2 de Joseph Haydn.

    Beethoven compose son premier quatuor en 1799. C’est une période charnière dans l’histoire européenne. Le Classicisme triomphe mais entame déjà son chant du cygne, bientôt relayé par le Romantisme que Beethoven va grandement faire naître. Mozart a disparu huit ans plus tôt. Son héritage est donc vivant et il n’est pas étonnant que son influence pèse sur Beethoven.

    L’Adagio et fugue a été composé deux ans avant la disparition de Mozart. Il vit une période difficile et est certainement conscient de sa fin prochaine. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cet opus crépusculaire, nerveux et même obsédant. Dans cette œuvre tardive classique, le compositeur autrichien n’essaie même pas de l’enrober de sucre ou d’en faire une pièce faussement légère. Composée au départ pour deux pianos, cet Adagio n’en devient, pour cette version pour quatuor, que plus tourmentée. Nous n’oserons pas parler ici de pré-romantisme.

    Le plaisir se fait brut

    Haydn ne pouvait pas être absent de cette triptyque. Beethoven lui doit beaucoup. Le Quatuor en fa majeur, le deuxième Opus 77, est une œuvre tardive de cet autre compositeur viennois. Il a été écrit sept ans avant sa mort en 1809. Le Classicisme est là, à la fois assumé et brillant. L’Allegro moderato rutile, mais non sans ruptures ni hésitations. Le Quatuor Dutilleux s’en empare avec vigueur. Quant au Menuetto, il nous transporte en plein XVIIIe siècle. Derrière ce mouvement aux teintes archaïques – celles d’une danse paysanne – on sent poindre à la fois la joie et la nostalgie d’une époque disparue. Guillaume Chilemme, Mathieu Handtschoewercker (aux violons), David Gaillard (alto) et Thomas Duran (violoncelle) rendent compte avec subtilité de cette partie menuet très classique dans sa facture mais annonçant aussi le passage vers autre chose.

    Les mouvements lents – ici, un Andante – sont souvent des moments attendus dans des œuvres classiques. Elles font souvent l’essence d’une pièce. C’est le cas avec cet Andante passionnant. Haydn s’y livre avec sérénité et finesse, prouvant qu’à l’époque il est maître de son art. On comprend que Beethoven se soit pressé de le rencontrer pour travailler avec ce maître du Classicisme. Le quatuor d’Haydn se termine avec un Vivace vigoureux. Les cordes sont mises à rude épreuve dans ce finale d’une grande technicité, rugueux et où le plaisir se fait brut.

    Et la question se pose : qu’est-ce que le jeune Beethoven allait faire de ces influences, après ces deux génies que furent Mozart et Haydn ? Réponse avec son premier quatuor datant de 1799 et publié deux ans plus tard. Ce Beethoven est encore pleinement inscrit dans le courant classique et fortement influencé par l’écriture de Mozart (Allegro con brio). Suit l’Adagio affettuoso ed appassionato. L’auditeur ou l’auditrice sera saisi par cette soudaine entrée dans un univers romantique. Le futur compositeur adulé s’écarte doucement de ses aînés pour se montrer sous un jour qui va bouleverser l’histoire de la musique. Les quatre amis du Quatuor Dutilleux interprètent ce mouvement avec un mélange de lyrisme et de recueillement. Le relativement court Scherzo, mais également le frais Allegro final n’oublient pas l’allant et la facture classique, comme si Beethoven montrait qu’il n’oubliait pas les leçons de Haydn, ni la postérité de Mozart.

    Le Beethoven de ce XIXe siècle commençant est en train de fourbir ses armes de romantique. C’est bien ce que nous montre l’excellent premier volume du Triptyque Beethoven.

    L’album de b•records est illustré par les artistes Julien Gobled et Chris Harnan.

    Triptyque Beethoven, vol. 1, Quatuor Dutilleux, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/triptyquebeethoven-vol1
    https://quatuordutilleux.com/triptyque-beethoven

    Voir aussi : "Chants d’amour, chants mystiques"

     
     
     
     
     
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  • Lacunes comblées par Fleur Strijbos

    L’album Lacunes mérite d’être sous nos radars pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il donne à découvrir deux artistes belges talentueuses, la soprano belge Fleur Strijbos, actuellement en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, accompagnée de la pianiste Babette Craens. Ensuite pour la programmation choisie : de la musique romantique et contemporaine mais aussi et surtout des œuvres classiques belges. On est bien d’accord pour dire que le répertoire classique et contemporain de nos voisins et amis flamands et wallons est peu connu de ce côté-ci de la Meuse. Voilà une lacune en partie réparée.

    Fleur Strijbos ouvre largement sa programmation à la musique contemporaine, avec en premier lieu Anton Webern. Il y a ce lied expressionniste et sombre chant d’amour Heimgang in der Frühe. Wagner n’est pas loin dans cette mélodie allemande du XXe siècle tirée des 8 Frühe Lieder (1901). Elle propose d’autres mélodies extraites cette fois des Fünf Lieder, no. 3 (1908). Il y a le Himmelfahrt et le Nächtliche Scheu : "Timidement, du banc de nuages, / Le rayon de lumière jaillit / De la main pâle de la lune et se répand sur la campagne, / Apaisant toute ma flamme… / Entends-tu, ô cœur ? / Les vagues murmurent : / 'Embrasse-moi, embrasse-moi !' / Et de toute ma force timide, / Je t'embrasse, ma bien-aimée."

    Commence très vite le cœur de cet opus, à savoir le focus sur des compositeurs belges. Parlons, pour commencer, d’une découverte, celle de Piet Swerts (né en 1960). Ce compositeur belge que ses compatriotes ne pouvaient pas oublier est présent avec sa mélodie Si ta fraîcheur, extrait de son cycle Les roses. Il s’agit de l’adaptation musicale d’un poème traduit de Rainer Maria Rilke : "Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant, / Heureuse rose, / c’est qu’en toi-même, en dedans, / Pétale contre pétale, tu te reposes".

    Il est de nouveau question d’une rose dans le lied de Schumann, Meine Rose. De ce romantisme pur jus, Fleur Strijblos et Babette Craens en font une délicieuse sucrerie. Schumann fait sans nul doute partie du panthéon de la chanteuse si l’on en croit la programmation de ce premier album avec plusieurs extraits  du cycle Sechs Gedichte von N. Lenau und Requiem, op. 90 : "Meine Rose", donc, mais aussi "Einsamkeit", "Kommen und Scheiden", "Der Schwere Abend" et le "Requiem".

    Une lacune en partie réparée

    Arrêtons-nous un instant sur cette merveille qu’est Die Sennin, un autre lied de Schumann, lui aussi extrait des Sechs Gedichte und Requiem et qui se passe cette fois dans le… far west : "Belle cowgirl, chante encore une fois / Ta chanson dans la vallée, / Pour que les falaises s'éveillent à / Ta voix joyeuse." ("Schöne Sennin, noch einmal / Singe deinen Ruf ins Tal, / Dass die from Felsensprache / Deinem hellen Ruf erwache").

    Voilà qui est une transition parfaite vers un air américain, celui de Samuel Barber. L’esprit européen est là, néoromantique et touchant. La soprano propose également un autre compositeur américain, Aaron Copland et son Old Poem.

    Les compositeurs belges restent le fil conducteur du programme, que ce soit Alain Craens (1957), avec Droomballade, une page sombre et expressionniste. On découvrira sans doute également le compositeur belge August De Boeck (1865-1937) et ses deux pièces, Frissons de fleurs et Crépuscule, dans le plus pur style musique française et néoromantique. Un jeune compositeur est enfin mis à l’honneur, Noah Senden (Il pleure).

    Fleur Strijbos inclut une pièce de Richard Strauss. Compositeur génial, transition quasi parfaite entre le XIXe siècle romantique et le XXe siècle turbulent. Le Die Nacht op. 10, composé après la mort de son ami poète Ludwig Thuile, parle de la nature et de la nuit, miroirs des tourments d’une âme tourmentée par la mort inéluctable et par la nostalgie.

    Fleur Strijbos, Lacunes, avec Babette Craens (piano), Etcetera2026
    www.fleurstrijbos.com
    www.instagram.com/fleurstrijbos
    https://www.pietswerts.com

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"

  • O weh, ô douleurs !

    C’est comme un calembours qu'on peut lire le titre du dernier opus de l’Atelier de Musique. O Weh! serait-il une singulière immersion dans l’univers rock et urbain ? Que nenni ! Cet enregistrement live de b.records propose une programmation romantique de Gustav Mahler (1860-1911) et de son contemporain, certes moins connu, Max Reger (1873-1916). Il s’agit d’une captation de deux concerts à Deauville, respectivement les 27 avril 2024 et 26 avril 2025. Or, le O Weh!, comme le précise Pierre Dumpoussaud dans le livret de l’album, traduit la douleur du narrateur dans les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler.

    Le baryon français Stéphane Degout s’empare avec lyrisme et puissance des Lieder eines fahrenden Gesellen. Ces mélodies avaient une grande importance pour le compositeur viennois qui les travailla une quinzaine d’années avant de les jouer en 1885. À  l’époque, le romantisme règne en maître en Europe avant que la tornade contemporaine ne surgisse, à Vienne justement. En attendant, l’auditeur ou l’auditrice se laissera bercer par ces lieder qui nous parlent d’amour transi et de la nature reflétant les sentiments du héros pleurant sa bien-aimée dans "sa petite chambre sombre" (Wenn mein Schatz Hochzeit macht). Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler. Pour s’en convaincre, il faut s’arrêter sur le formidable Ging heut' morgen über's Feld, déambulation romantique sur la mélodie du premier mouvement de l’incroyable Première Symphonie de Mahler.

    L’Ensemble Ouranos et le Quatuor Hanson accompagnent avec magnétisme Stéphane Degout, parfaitement à l’aise dans cette œuvre prégnante et qui touche au cœur (Ich hab' ein glühend Messer). Nous sommes dans le romantisme dans ce qu’il a de plus brut. Le dernier lied, Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, s’appuie cette fois sur le troisième mouvement de la Première Symphonie de Mahler. Voilà qui rend cette longue mélodie (plus de sept minutes) aussi ample que puissante, y compris dans l’exacerbation des sentiments : "Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, / Die haben mich in die weite Welt geschickt. / Da mußt ich Abschied nehmen vom allerliebsten Platz! / O Augen blau, warum habt ihr mich angeblickt? / Nun hab' ich ewig Leid und Grämen!" ("Les deux yeux bleus de ma bien-aimée / M'ont envoyé dans le vaste monde. / Alors je dois dire adieu à cet endroit très cher. / Oh, yeux bleus ! Pourquoi m'avez-vous regardé ? / Maintenant j'ai un chagrin et une douleur éternels !").

     Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler

    Mort prématurément à l’âge de 43 ans, Max Reger n’a certainement pas eu la notoriété qu’il méritait, en dépit de sa grande production (plus de 500 œuvres) et de ses admirateurs (Honegger par exemple). Compositeur allemand romantique comme son homologue autrichien Mahler, il est présent ici avec la Suite romantique op. 125, dans la version réarrangée par Schönberg.

    Cette suite est composée de trois mouvements, Notturno, Scherzo et Finale. Le Romantisme de Reger devient, grâce à Schönberg, de l’expressionnisme, avec ses vagues bouleversantes (Notturno). On a trop dit que les premiers contemporains, dont Schönberg lui-même, avaient violemment étrillé leurs prédécesseurs classiques et romantiques. Or, c’est oublier cette adaptation vibrante et riante qui rend justice à Max Reger (Scherzo) et à cette œuvre tardive, composée quatre ans avant sa mort. D’ailleurs, il y a une dimension crépusculaire, en particulier dans le Finale, longue lamentation de plus de dix minutes pour laquelle Schönberg  vient apporter un lyrisme à la fois expressionniste et non sans retenues. Saluons l’interprétation de l’Ensemble Ouranos dirigé par Pierre Dumoussaud, aussi précis que subtil. Comme il le dit dans le livret, c’est passionnant de voir comment un compositeur aussi révolutionnaire que Schönberg s’empare de l’œuvre d’un compositeur traditionnel et romantique pour la relire et la réinventer. Voilà qui nous fait découvrir et en plus aimer Reger.

    La mezzo-soprano Aude Extrémo est au cœur de l’autre grande œuvre de cet opus, à savoir les fameux Kindertotenlieder op. 25,2 de Gustav Mahler. Littéralement "Chants sur la mort des enfants", ils ont été écrits par le poète Friedrich Rückert après la mort de deux de ses cinq enfants. Paradoxalement, Mahler a composé ce cycle de mélodies à partir de 1901, à une époque heureuse de sa vie. Quel incroyable contraste avec ces chants qui parlent de mort, de douleur et de malheur insupportable. Aude Extrémo s'affirme sans trembler, en dépit de l’ombre tutélaire de la grande Kathleen Ferrier. L’auditeur ou l’auditrice restera tétanisé par la manière dans la mezzo-soprano impose son timbre presque irréel (on pense au lied magnétique Wenn dein Mütterlein).

    Des rais lumineux percent dans ces chants funèbres (Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen) et tragique (In diesem Wetter, in diesem Braus), il n’en reste pas moins vrai que Mahler a offert dans ces lieder, réarrangés par Eberbard Kloke, un opus fondamental dans l’histoire du classique en général, et dans celui du romantisme tardif en particulier. Moderne quoi, yeah !

    Signalons enfin qu’Emmanuel Lantam a illustré cet album physique de b.records.

    O Weh!, L’Atelier de Musique, b•records, coll. Deauville, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/o-weh
    https://www.audeextremo.com
    https://www.facebook.com/p/St%C3%A9phane-Degout

    Voir aussi : "Élise Bertrand : "‘Il ne faut pas cesser d’être curieux’"
    "Point de bascule"

    "Chants d’amour, chants mystiques"

  • Amitié franco-allemande

    Deux compositeurs rares sont au centre de l’album Indésens du violoncelliste Jean-Renaud Lhotte et du pianiste Jean-Baptiste Lhermellin.

    Le premier, Friedrich Gernsheim (1839-1916) est né en Allemagne. Il se fait remarquer dès son jeune âge pour ses talents de musicien – violon et piano – mais aussi de compositeur. Il a à peine quatorze ans lorsqu’il compose son Ouverture triomphale et sa Marche Valaque. Le voilà présent ici avec sa Sonate pour violoncelle et piano n°1, op. 12. Une œuvre de jeunesse par un musicien nourri des influences de Mendelssohn, Spohr (dont il fut élève), de  Schumann ou de Chopin. Or, le voilà qui se manifeste ici comme le plus français des compositeurs d’outre-Rhin. Explication : Gernsheim a voyagé à Paris où il a habité entre 1855 et 1860. Ses amis et homologues se nommaient Rossini, Lalo, Saint-Saëns et… Gouvy. Mais nous y reviendrons.

    Pas de romantisme échevelé dans cette sonate écrite en 1868, soit quelques années après son retour dans son pays natal. L’Andante con moto est une délicate déambulation pleine de légèreté, servie par deux interprètes engagés dans la reconnaissance d’un artiste peu connu. Violoncelle et piano se partagent le terrain avec une belle harmonie. Harmonieux, l’Allegretto l’est tout autant. Remarquons d’ailleurs que c’est le mouvement lent qui ouvre la sonate (lent-vif-vif), dans la plus pure tradition française. Gernsheim dépasse le romantisme triomphant de son pays pour puiser de ce côté-ci du Rhin une autre influence. Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin insistent sur les lignes élégantes et la pudeur expressive, alors qu’en Allemagne commence à triompher un certain Richard Wagner. Qu’il soit en dehors des modes, voilà qui fait de Friedrich Gernsheim un artiste des plus attachants. Un homme épris de liberté a-t-on envie d’ajouter.

    Libre et aussi d’une belle audace qui n’a d’égal qu’une forme d’insouciance. L’Allegro con brio est joyeux sans être exubérant, mélodique sans être simpliste, avec par ailleurs un rythme soutenu, tenu sans sourciller par le duo Lhotte/Lhermellin.

    Un des plus grands compositeurs néoromantiques

    Le second compositeur de l’album est Théodore Gouvy (1819-1898). Lui et Friedrich Gernsheim se connaissaient bien. Ils sont de la même génération bien que de deux patries ennemies pour  de très longues années années encore, hélas.

    Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin proposent ses Dix pièces pour violoncelle et piano, op.  28 "Décameron", sous-titrées Pensées fugitives. En toute simplicité ! Cette œuvre date de 1859. Né prussien dans une famille française, il ne bénéficie de cette nationalité qu’à l’âge de 32 ans. Tardivement, donc. Peu joué dans notre pays en raison de ses origines (ce que Berlioz himself regrette à l’époque), il compte parmi ses amis un certain Friedrich Gernsheim. Tiens, donc ! Les voir apparaître dans le même album est à la fois pertinent et très émouvant.

    Gouvy choisit de revisiter les rythmes de danses traditionnelles dans ses dix pièces : Pastorale, Hongroise, Barcarolle, Ballade, Villanelle. Le néoromantisme à la française perce dans ces morceaux délicats (le Prélude et surtout la Romance), d’une grande simplicité (la Pastorale, la Ballade et ses lignes mélodiques incroyables) ou au contraire plein d’allants (Capriccio). Peu joué, nous le disons, Gouvy a, cependant, à son actif plus de 300 compositions, dont à peine un tiers a été publié de son vivant. Il faut pourtant découvrir ces œuvres d’une grande fraîcheur, à l’instar de la pétillante Hongroise au rythme diabolique ou la Barcarolle, techniquement redoutable. À l’instar de Fauré, le compositeur français sait faire preuve de pudeur, sans jamais tomber dans le ton compassé (Nocturne). Gouvy nous attend au tournant, et avec lui, Jean-Renaud Lhotte et Jean-Baptiste Lhermellin, parfaits dans ce rôle de découvreurs d’un compositeur qui n’en finit pas de nous surprendre (que l’on pense au délicat et joueur Allegro marziale).

    Le livret de l’album d’Indésens insiste sur l’injustice que représente la non-reconnaissance de Théodore Gouvy dans son pays. C’est tout aussi vrai de dire qu’il doit être considéré comme un des plus grands compositeurs romantiques. La preuve de nouveau avec la Villanelle qui vient conclure un opus brillant. Merci à Lhotte et Lhermellin d’avoir ouvert un peu le rideau sur ce génie comme sur une amitié franco-allemande célébrée ici.    

    Gernsheim & Gouvy, Jean-Renaud Lhotte (violoncelle) & Jean-Baptiste Lhermellin (Piano),
    Indésens Calliope, 2025

    https://indesenscalliope.com/boutique/gernsheim-gouvy/

    Voir aussi : "Brahms, le noir lui va si bien"
    "Thierry Caens a le Smile"

  • Brahms, le noir lui va si bien

    Le noir est à tous les étages de cet album Brahms du pianiste italien Fabrizio Chiovetta (Aparté). Il faut dire que les pièces pour piano Opus 116 à 119 ont été écrites dans les dernières années du compositeur allemand. L’homme a traversé et transformé le XIXe siècle, d’abord en marchant sur les traces de Beethoven, avant d’incarner le Romantisme. Que l’on pense au Caprice en ré mineur, concentrant sur ses 2 minutes 30 une vitalité et une passion qui va pourtant s’estompant.

    Nous sommes en 1892, donc. Wagner est mort depuis peu, Gustav Mahler est sur le point de dominer la musique romantique. Que reste-t-il à Brahms ? Il semble s’interroger. Ainsi pourrait-on traduire ces somptueux Intermezzi, notamment l’Intermezzo en la majeur, fin, délicat et à l’économie de moyen remarquable.

    Et pourtant, à l'époque de ces compositions, Brahms n’a plus rien à prouver. Ses symphonies, ses sonates et ses concertos ont bâties pour toujours une œuvre majeure. Or, lorsqu’il reprend le clavier pour ces Opus 116-119, c’est pour revenir à l’essentiel. Au piano, Brahms choisit la concision et la maîtrise de son art, que ce soit dans ces Intermezzi ou ces Caprices opus 116. Rien de ténébreux pourtant, que ce soit dans le Caprice en sol majeur, celui en ré mineur ou l’Intermezzo en mi mineur. Il semble même par moment que le compositeur, comme le pianiste, se distraient. Il n’en reste pas moins vrai qu’une profonde mélancolie cimente cet album aux teintes sombres et grises (Intermezzo en mi majeur).

    Fabrizio Chiovetta interprète ces pièces du dernier Brahms avec tact, en laissant de larges places aux suspensions, pour rendre compte de ces "berceuses de douleur", comme le confiait Brahms à son amie Clara Schumann. L’Opus 116 ressemble à une série de chants d’adieux ou plutôt de regards portés vers le passé, un mélange de regrets et de nostalgie. Sans doute Brahms est-il considéré à l’époque comme un artiste "dépassé". Il prouve cependant qu’il est là et bien là. À la fois plus moderne qu’on ne le penserait a priori et capable d’offrir quelques-unes de ses plus belles pièces.

    La lumière perce à travers les volets de notes

    L’Opus 117 est tout entier consacré à trois Intermezzi, respectivement en mi bémol majeur, en si bémol mineur et en ut dièse mineur. L’Intermezzo Andante moderato en mi bémol majeur séduit par sa finesse et sa ligne mélodique (Brahms a reprit une berceuse écossaise). Il en fait une des plus grandes pièces du répertoire romantique. Fabrizio Chiovetta la déploie en prenant son temps comme s’il souhaitait ne jamais la terminer. Celle en si bémol mineur a l’accent d’une prière – peut-être adressée à Clara Schumann, son grand amour platonique. Plus funèbre est l’Intermezzo en ut dièse mineur, plus complexe aussi. Le compositeur y dévoile ses tourments intérieurs et ses interrogations.

    L’Opus 118 fait alterner quatre Intermezzi, une Ballade et une Romance. L’Intermezzo en la mineur est le plus court de l’opus. Il précède un autre Intermezzo, celui-là en la majeur, plus apaisé, méditatif, semblant revenir à de lointains souvenirs. À des regrets aussi. La Ballade en sol mineur sonne étrangement. Plus superficielle, relativement courte aussi (un peu plus de trois minutes) et d’une fausse gaieté, elle exprime chez Brahms l’envie de montrer qu’il est toujours en vie, et même vaillant. Son Intermezzo en fa mineur revient à l’essentiel : mélodies simples, silences bienvenus, notes suspendues. Rien de trop. Dans la Romance en fa majeur, c’est le Brahms romantique qui s’exprime, un Brahms amoureux et presque souriant. En tout cas rempli de confiance. La lumière perce à travers les volets de notes que le pianiste sait rendre claires, colorées et légères. L’Intermezzo en mi bémol mineur vient conclure cet Opus 118, dans une sombre retenue. Cette pièce ressemble à une prière des morts.

    Quatre pièces pour clavier Opus 119 viennent conclure cet album Brahms. Il s’agit de trois Intermezzi et d’une Rhapsodie. Là encore, on aime cette facture romantique ni intimidante ni grandiloquente. Le Brahms des Intermezzi nous parle au cœur (Intermezzo en si mineur), grâce notamment à la simplicité mélodique (l’Intermezzo en mi mineur), voire à cette envie de montrer que la musique ne saurait exister sans une part insouciante. Que l’on écoute pour s’en convaincre l’Intermezzo en do majeur et surtout la Rhapsodie en mi bémol majeur. Fabrizio Chiovetta a su rendre un peu de lumière du Brahms des vieux jours. Un homme qui se sait à la fin de sa vie et qui s’apprête à refermer pour toujours son clavier. 

    Johannes Brahms, Klavierstücke, op. 116-119, Fabrizio Chiovetta (piano), Aparté, 2026
    https://apartemusic.com/fr/album-details/brahms-klavierstucke-op-116-119
    http://www.fabriziochiovetta.com
    https://www.facebook.com/profile.php?id=100063675844998#
    https://x.com/FabrizioPiano

    Voir aussi : "Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière"

  • Lorsque George rencontre Maurice

    C’est avec Fanfare pour l’Éventail de Jeanne, une pièce peu connue de Maurice Ravel que commence l’album Ravel meets Gershwin (Indésens). L’opus propose des œuvres pour piano à quatre mains de Maurice Ravel et George Gershwin uniquement. Ce programme, une rencontre entre George Gershwin et Maurice Ravel, est proposé par Audrey Lonca-Alberto et Paolo Rigutto.

    Une telle rencontre fait référence à l’année 1928. Le 7 mars de cete année-là, Maurice Ravel fête ses 53 ans à New York. Une réception et un concert ont lieu. S’y produit le jeune compositeur américain George Gershwin. Il interprète devant le maestro français sa nouvelle composition, la Rhapsody in Blue. C’est ce choc musical qu’entend faire revivre l’album Ravel meets Gershwin.  

    Fanfare pour l’Éventail de Jeanne, qui ouvre l’album, est une courte pièce de l’auteur du Boléro. Elle est tirée de du ballet pour enfant L'Éventail de Jeanne, une œuvre collective de 1927 écrite par dix compositeurs. Parmi ceux-ci, on trouvait le meilleur de la musique française de l’époque, que ce soit Jacques Ibert, Albert Roussel, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Georges Auric, Florent Schmitt ou Maurice Ravel, justement.

    Ce dernier s’est amusé à composer une "fanfare lilliputienne" (dixit Roland-Manuel, un autre de ces compositeurs sollicités pour l’occasion). Frivoles et sérieux, Audrey Lonca-Alberto et Paolo Rigutto semblent s’échauffer avant l’un des gros morceaux, Un Américain à Paris de Gershwin.

    Rencontre franco-américaine

    Moins connu aujourd’hui que la Rhapsody in Blue, présente du reste dans l’album, la pièce symphonique du compositeur étasunien, écrite en 1928, a servi de bande-son pour le chef-d’œuvre éponyme de Vincente Minnelli. Les pianistes la déploient avec générosité et le sens du swing. Avec Gershwin, le classique et le jazz font plus que bon ménage : il y a des étincelles et de l’amour dans cette pièce insouciante et d’une folle modernité. Tout Gershwin est là : couleurs, rythmes, allants.

    Lors de la soirée d’anniversaire du 7 mars 1928, la Valse de Ravel est jouée. Audrey Lonca-Alberto et Paolo Rigutto la proposent dans sa version pour deux pianos. Il s’agit d’une valse triste, au départ composée en mémoire de Johann Strauss Père, mais que l’expérience de la première guerre mondiale (Ravel en sortit blessé) transforme en pièce oscillant entre l’ombre et la lumière. L’insouciance des danseurs donne l’impression qu’ils valsent au bord du précipice. Voilà qui rend cette œuvre si attachante, tiraillée entre la vie, la danse, l’amour et la mort inéluctable.

    On n’est pas étonnés de retrouver dans l’opus du couple Lonca-Alberto - Paolo Rigutto le chef d’œuvre de Ravel, Pavane pour une infante défunte. C’est une pièce fréquemment jouée pour orchestre. Elle se trouve ici dans une version pour deux pianos, ce qui lui donne un cachet intime. Ce chant d’adieu se fait pudique, la douleur se cache derrière les délicates perles de piano.

    Honneur à Gershwin pour terminer cette rencontre franco-américaine. L’auditeur ou l’auditrice découvriront sans doute les Trois Préludes jazzy. La musique classique est ici soigneusement dépoussiérée, à l’image du court et rutilant Allegro ben ritmato e decisio. Le compositeur américain surprend avec le deuxième Prélude, un Andante en forme de marche funèbre, toujours, classe, élégant mais aussi rythmé. Mais la vie ne saurait pas ne pas prendre sa revanche. C’est l’objet de l’autre court Allegro ben ritmato e decisio, venant bien sûr en écho au premier Prélude.

    On parlait de la Rhapsody in Blue présente dans Ravel meets Gershwin. Quel plaisir de le voir présent, même s’il demeure l’un de ces tubes archi-joué ! A ce sujet, Bla Bla Blog avait parlé il y a quelques jours de l'enregistrement tout aussi séduisant de la pianiste chinoise de Siquian Li. Ici, c’est une version pour deux pianos qui vient caresser nos oreilles, dans un rythme dingue et une joie communicative, avec cependant ces ruptures mélancoliques. Classique et jazz ont rarement été autant à l’unisson, comme les deux pianistes qui viennent proposer cette rencontre détonante entre deux géants de la musique. George et Maurice unis pour la vie !

    Ravel meets Gershwin, Duo de piano pour quatre mains,
    Audrey Lonca-Alberto & Paolo Rigutto (pianos), Indésens Calioppe Records, 2025
    https://indesenscalliope.com/boutique/un-americain-a-paris/
    https://www.audreylonca-alberto.com
    https://paolorigutto.com/duo_lonca-alberto-rigutto
    https://paolorigutto.com

    Voir aussi : "Élévations et émancipations"
    "Notre cœur fait Boum!" 

  • Siqian Li: "'Voyage among Fragments' is an album about transformation, memory, and different worlds speaking to one another"

    Bla Bla Blog was captivated by pianist Siqian Li, author of a debut album, Voyage among Fragments. An eclectic work, ranging from classical to contemporary, including French songs. This choice intrigued us and made us want to meet Siqian Li. She was kind enough to answer our questions.

    Bla Bla Blog – Hello, Siqian Li. Could you briefly introduce yourself? Where do you come from, and how would you describe your musical journey so far?
    Siqian Li – I come from Chongqing, a beautiful mountain city in southwest China, where my musical journey first began. Since then, that journey has taken me across several countries and very different artistic worlds, from my early training in China to my years of study in the United States and the United Kingdom. Each place has shaped me in a different way. Looking back, my path has never felt like one straight line, but rather a series of encounters, places, and discoveries that have gradually formed the musician I am today.

    BBB – You present a very international album in which French artists hold a prominent place. Maurice Ravel naturally comes to mind first. It seems to me that the general public has been rediscovering this composer in recent years. Doesn’t Ravel appear more modern than we might think?
    SL – Yes I agree. I think Ravel can sound much more modern than people first imagine. We often associate him with elegance, refinement, and colour, which are all true, but beneath that there is also an extraordinary precision and a kind of emotional ambiguity that feels very contemporary. His music is never sentimental in an easy way; it is controlled, clear, and often slightly unsettling, even when it is beautiful. That is part of why he still speaks so strongly today. In a work like La valse, for example, you hear not only brilliance and sophistication, but also instability, tension, and transformation, and that makes him feel very close to our own time.

    BBB – Your album also features, more surprisingly, Charles Trénet. Why did you choose these popular standards of French songs ?
    SL – What drew me first was simply how mesmerised I was when I discovered this set of arrangements. Weissenberg takes Trénet’s chansons and transforms them with such imagination, wit, and pianistic brilliance, while somehow preserving their freshness and spontaneity. That immediately fascinated me. Choosing them for the album was also a conscious way of moving away from a fixed idea of how a classical album should sound. I wanted the repertoire to feel alive, surprising, full of character, and instantly engaging.

    BBB – Pianists are known to be particularly fond of the 19th-century Romantic repertoire — Chopin, Brahms, or Schumann. Yet you did not make that choice. You even seem to favour piano transcriptions. Could you tell us more about the artistic choices behind this album’s programme?
    SL – I have deep love and respect for the great 19th-century piano repertoire, but I didn’t feel the need for my first album to enter directly into a space that is already so richly and magnificently documented. Rather than asking what a debut album is expected to include, I wanted to ask what repertoire felt most truthful to my artistic voice at this moment. Transcriptions became central for that reason: at their best, they are not secondary versions, but re-imaginings that give familiar music a second life and reveal new colours, textures, and perspectives. That felt deeply connected to the spirit of Voyage among Fragments, an album about transformation, memory, and different worlds speaking to one another. So the programme grew from that idea: not from a desire to avoid tradition, but from a wish to engage with it in a more personal and living way.

    "More Chinese musicians are no longer seen only through the lens of virtuosity"

    BBB – Twentieth-century music is also represented, notably with George Gershwin’s Rhapsody in Blue. It is less frequently performed in its solo piano version than with orchestra. What were the main challenges in interpreting this work?
    SL – I’ve performed both versions, and the solo piano version is actually more challenging in some ways, because you have to hold the entire sound world of the jazz orchestra under your hands: you’re responsible not only for the virtuosity, but also for the colour, rhythm, and sheer vitality of the piece. So technically it asks for enormous control and imagination. But that is also what makes it so enjoyable to play. Precisely because everything is in your hands, there is a tremendous sense of freedom: you can shape the pacing, the swing, and the contrasts very directly, almost as if you are becoming both pianist and orchestra at once.

    BBB – You introduce us to some lesser-known composers — Franz von Vecsey, Nicolas Dalayrac, as well as your compatriot Wang-hua Chu. Why did you choose to include them in your programme? Do they share something in common?
    SL – Although they come from very different worlds, each of them brings a voice that feels distinctive, intimate, and slightly off the expected path, and that was important to me. I wanted the programme to include not only familiar landmarks, but also works that might surprise the listener and open another emotional space. Dalayrac brings simplicity and tenderness, Vecsey a bittersweet elegance, and Wang-hua Chu a direct connection to my own musical roots. So what they share is not style, but a certain sincerity and individuality — each adds a different fragment to the journey of the album.

    BBB – You are originally from China, a country that seems increasingly central to the future of classical and contemporary music — one thinks of Lang Lang or Yuja Wang. What is your perspective on this? And first of all, what do you think is the “secret” behind China’s ability to train such remarkably talented musicians?
    SL – It is a difficult question, I think there is no single “secret.” China has a very strong culture of discipline, dedication, and respect for serious study, and that creates an environment where young musicians can build an extraordinary technical foundation very early. But technique alone is never enough. What matters just as much is how that foundation later opens into imagination, individuality, and a deeper artistic voice. I think what is exciting today is that more and more Chinese musicians are no longer seen only through the lens of virtuosity, but as artists with very distinct personalities and perspectives. For me, that is the most important development: not simply producing excellent pianists, but musicians who can contribute something personal to the global musical conversation.

    BBB – What are your upcoming projects? A new album? Concert performances?
    SL – I definitely hope to continue making albums, when the idea has had time to mature properly and feels artistically convincing. For me, recording has to grow out of a clear inner concept rather than simply becoming the next project. Alongside that, I’d love to explore more chamber music collaborations and more cross-cultural or cross-genre projects, where different artistic languages can genuinely meet. Concert performances will, of course, remain central, but I’m especially excited by the idea of building programmes and collaborations that open new spaces for dialogue and imagination.

    BBB – Bla Bla Blog always enjoys discovering the tastes of the artists we meet. Could you tell us about your recent favourites — in music, of course, but also in books, exhibitions, films or series? 
    SL – Apart from classical music, my listening has been moving between very different worlds (Jazz, R&B, Pop etc.), though I’ve realised I probably have quite an old soul in my musical taste. I always return with great pleasure to artists like Art Tatum, Herbie Hancock, Eugen Cicero, Keith Jarrett, and Joan Baez, amongst others. More recently, I’ve also been very drawn to the cellist Abel Selaocoe, whose music has such rawness, freedom, and authenticity. Outside music, I’m deeply interested in ceramic art, not only as a viewer but also as a maker, which has become an important parallel practice for me. In books, I’m currently finishing Nightingale, and I’m generally drawn to historical fiction as well as more philosophical writing, such as Viktor Frankl’s Man’s Search for Meaning. In visual art, I especially love the installations at the Bourse de Commerce – Pinault Collection in Paris; that kind of immersive, atmospheric contemporary art speaks to me strongly. And in films or series, I tend to gravitate toward historical dramas and psychological thrillers.

    BBB – Thank you. 

    Siqian Li, Voyage among Fragments, Sagitta Musica. 2026
    https://www.siqian-li.com
    https://www.facebook.com/siqianpianist 
    https://www.instagram.com/siqianpianist 
    https://www.youtube.com/@siqianpianist 

    Also : "Siqian Li : 'Le grand répertoire pianistique du XIXe siècle ? je n’en ressentais pas le besoin !'"
    "Notre cœur fait Boum!"

    "Qu’elles caractères…"

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  • Siqian Li : "'Voyage among Fragments' est un album sur la transformation, la mémoire et le dialogue entre différents mondes"

    Bla Bla Blog avait eu un coup de cœur pour la pianiste Siqian Li, auteure d’un premier album, Voyage among Fragments. Un opus éclectique, allant du classique au contemporain, en passant par la chanson française. Voilà un choix qui nous a intrigué et nous a donné envie de rencontrer Siqian Li. Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

    Bla Bla Blog – Bonjour, Siqian Li. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ? D’où venez-vous et quel est votre parcours ?
    Siqian Li – Je viens de Chongqing, une magnifique ville montagneuse dans le sud-ouest de la Chine. C’est là que mon parcours musical a débuté. Depuis, ce parcours m'a mené vers plusieurs pays et vers des univers artistiques très différents, de ma formation initiale en Chine à mes études aux États-Unis et au Royaume-Uni. Chaque lieu m'a façonné. Rétrospectivement, mon chemin n'a jamais ressemblé à une ligne droite, mais plutôt à une succession de rencontres, de lieux et de découvertes qui ont progressivement contribué à faire de moi la musicienne que je suis aujourd'hui.

    BBB – Vous proposez un album très international et où les artistes français ont une place de choix. On pense d’abord à Maurice Ravel, bien sûr. J’ai l’impression que le grand public redécouvre ce compositeur depuis quelques années. Ravel n’apparaît-il pas plus moderne qu’on ne le croit ?
    SL – Oui, je suis d'accord. Je pense que Ravel peut paraître bien plus moderne qu'on ne l'imagine au premier abord. On l'associe souvent à l'élégance, au raffinement et à la richesse des couleurs, ce qui est tout à fait vrai, mais il y a aussi, sous cette apparence, une précision extraordinaire et une sorte d'ambiguïté émotionnelle qui résonne profondément avec notre époque. Sa musique n'est jamais sentimentale de façon facile ; elle est maîtrisée, limpide et souvent légèrement troublante, même lorsqu'elle est belle. C'est en partie pour cela qu'il résonne encore si fortement aujourd'hui. Dans une œuvre comme La Valse, par exemple. On perçoit non seulement de la brillance et de la sophistication, mais aussi de l'instabilité, de la tension et une transformation, ce qui la rend très proche de notre temps.

    BBB – Dans votre album, il y a aussi, ce qui est plus étonnant, Charles Trénet. Pourquoi avez-vous choisi ces standards populaires de la chanson française ?
    SL – Ce qui m'a d'abord séduit, c'est la fascination que j'ai ressentie en découvrant ces arrangements. Weissenberg s'empare des chansons de Trénet et les métamorphose avec une imagination, un esprit et une virtuosité pianistique exceptionnels, tout en préservant leur fraîcheur et leur spontanéité. J'ai été immédiatement conquise. Les choisir pour l'album était aussi une manière délibérée de m'éloigner d'une conception figée de ce que devrait être un album de musique classique. Je souhaitais que le répertoire soit vivant, surprenant, plein de caractère et immédiatement captivant.

    BBB –  On sait que les pianistes raffolent du répertoire romantique du XIXe siècle (Chopin, Brahms ou Schumann). Or, vous n’avez pas fait ce choix. Vous semblez même préférer des adaptations au piano. Pouvez-vous nous expliquer vos choix dans le programme de cet album ?
    SL – J'éprouve un profond amour et un grand respect pour le grand répertoire pianistique du XIXe siècle, mais je ne ressentais pas le besoin, pour mon premier album, de m'inscrire directement dans un espace déjà si richement et magnifiquement documenté. Plutôt que de me demander ce qu'un premier album est censé contenir, je voulais me demander quel répertoire résonnait le plus fidèlement avec ma voix artistique à ce moment précis. Les transcriptions sont devenues centrales pour cette raison : pour les meilleures, ce ne sont pas de simples versions secondaires mais des réinterprétations qui donnent une seconde vie à une musique familière et révèlent de nouvelles couleurs, textures et perspectives. Cela me semblait profondément en phase avec l'esprit de Voyage among Fragments, un album sur la transformation, la mémoire et le dialogue entre différents mondes. Le programme s'est donc développé à partir de cette idée : non pas d'un désir d'éviter la tradition, mais d'une volonté de l'aborder d'une manière plus personnelle et vivante.

    De plus en plus de musiciens chinois ne sont plus perçus uniquement sous l'angle de la virtuosité

    BBB – La musique du XXe siècle est présente avec notamment la Rhapsody in Blue de George Gershwin. Elle est moins jouée pour piano seul que pour orchestre. Quelles ont été les difficultés dans l’interprétation de cette œuvre ?
    SL – J'ai interprété les deux versions, celle pour piano solo est en réalité plus exigeante à certains égards car il faut maîtriser tout l'univers sonore de l'orchestre de jazz : on est responsable non seulement de la virtuosité, mais aussi de la couleur, du rythme et de la vitalité même de la pièce. Techniquement, cela demande donc une maîtrise et une imagination considérables. Mais c'est aussi ce qui la rend si agréable à jouer. Précisément parce que tout repose entre vos mains. On éprouve une immense liberté : on peut modeler le tempo, le swing et les contrastes de manière très directe, presque comme si l'on devenait à la fois pianiste et orchestre.

    BBB – Vous nous faites découvrir des compositeurs peu connus. Je pense à Franz von Vecsey, Nicolas Dalayrac mais aussi à votre compatriote Wang-hua Chu. Pourquoi avoir choisi de les inclure dans votre programme ? Ont-ils un point commun ?
    SL – Bien qu'issus d'univers très différents, chacun apporte une voix singulière, intime et légèrement décalée, ce qui était essentiel pour moi. Je souhaitais que le programme comprenne non seulement des morceaux incontournables, mais aussi des œuvres susceptibles de surprendre l'auditeur et d'ouvrir un nouvel espace émotionnel. Dalayrac apporte simplicité et tendresse, Vecsey une élégance douce-amère, et Wang-hua Chu est en lien direct avec mes propres racines musicales. Ce qu'ils partagent n'est donc pas un style, mais une certaine sincérité et une individualité – chacun contribuant à l'histoire de l'album par une fragmentation unique.

    BBB – Vous êtes originaires de Chine où semble se dessiner l’avenir de la musique classique et contemporaine. On pense à Lang Lang ou Yuja Wang. Qu’en pensez-vous ? Et d’abord, dites-nous quel est le secret de ce pays qui parvient à former des musiciens et musiciennes aussi talentueux et talentueuses ?
    SL – C'est une question complexe, et je pense qu'il n'existe pas de "secret" unique. La Chine possède une culture très forte de la discipline, du dévouement et du respect pour les études sérieuses, ce qui crée un environnement où les jeunes musiciens peuvent acquérir très tôt des bases techniques exceptionnelles. Mais la technique seule ne suffit jamais. Ce qui compte tout autant, c'est la manière dont ces bases s'ouvrent ensuite à l'imagination, à l'individualité et à une expression artistique plus profonde. Ce qui est passionnant aujourd'hui, c'est que de plus en plus de musiciens chinois ne sont plus perçus uniquement sous l'angle de la virtuosité, mais comme des artistes dotés de personnalités et de perspectives bien distinctes. Pour moi, c'est là l'évolution la plus importante : non pas former d'excellents pianistes, mais des musiciens capables d'apporter une contribution personnelle au dialogue musical mondial.

    BBB – Quels sont vos projets ? Un futur album ? Des concerts ?
    SL – J'espère bien sûr continuer à enregistrer des albums, lorsque l'idée aura eu le temps de mûrir et qu'elle me semblera artistiquement convaincante. Pour moi, l'enregistrement doit naître d'un concept intérieur clair et non pas simplement devenir un nouveau projet. Parallèlement, j'aimerais explorer davantage de collaborations en musique de chambre et de projets interculturels ou intergenres, où différents langages artistiques peuvent véritablement se rencontrer. Les concerts resteront, bien sûr, essentiels, mais je suis particulièrement enthousiaste à l'idée de concevoir des programmes et des collaborations qui ouvrent de nouveaux espaces de dialogue et d'imagination.

    BBB – Bla Bla Blog aime connaître les goûts des personnes qu’il rencontre. Pouvez-vous nous parler de vos derniers coups de cœur en matière de musiques (bien sûr !), mais aussi de livres, d’expositions, de films ou de séries ?
    SL – Hormis la musique classique, mes écoutes oscillent entre des univers très différents (jazz, R&B, pop, etc.), même si je me rends compte que mes goûts musicaux sont sans doute assez classiques. Je reviens toujours avec grand plaisir vers des artistes comme Art Tatum, Herbie Hancock, Eugen Cicero, Keith Jarrett et Joan Baez, entre autres. Plus récemment, j'ai également été très attirée par le violoncelliste Abel Selaocoe, dont la musique est d'une telle intensité, d'une telle liberté et d'une telle authenticité ! En dehors de la musique, je m'intéresse profondément à l'art de la céramique, non seulement en tant que consommatrice, mais aussi en tant que créatrice, une pratique parallèle importante pour moi. Côté lecture, je termine actuellement Nightingale [de Kristin Hannah] et je suis généralement attirée par les romans historiques ainsi que par les écrits plus philosophiques, comme Découvrir un sens à sa vie de Viktor Frankl. En art visuel, j'apprécie particulièrement les installations de la Bourse de Commerce – Collection Pinault à Paris ; ce type d'art contemporain immersif et atmosphérique me touche profondément. Et au cinéma ou en série, j'ai tendance à privilégier les drames historiques et les thrillers psychologiques.

    BBB – Merci. 

    Traductions : MHC et BC
    Demain, retrouvez sur ce site l’interview originale en anglais de Siqian Li.

    Siqian Li, Voyage among Fragments, Sagitta Musica. 2026
    https://www.siqian-li.com
    https://www.facebook.com/siqianpianist 
    https://www.instagram.com/siqianpianist
    https://www.youtube.com/@siqianpianist

    Voir aussi : "Notre cœur fait Boum!"
    "Qu’elles caractères…"

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