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musique classique

  • Shakespearien Monteverdi

    Si Monteverdi n’est pas le créateur de l’opéra, il en a en tout été le premier grand compositeur et celui qui a posé les bases de ce genre pour plusieurs siècles.

    Le Couronnement de Poppée, écrit sur un livret de Giovanni Francesco Busenello d'après Les Annales de Tacite, a été créé à Venise en 1643, quelques mois avant la mort du maître italien. Il s’agit donc de son quatrième et dernier opéra – sans compter ses autres œuvres perdues. L’ensemble Les Épopées a mis en musique une nouvelle version de L’Incoronazione di Poppea, sur une production du Château de Versailles.        

    Le Couronnement de Poppée marque un tournant pour le compositeur italien en ce qu’il campe son intrigue à partir de faits historiques, même s’ils ont été largement transformés, sinon fantasmés. On y trouve l’empereur Néron, son épouse légitime Octavie qu’il veut répudier au profit de sa maîtresse Poppée – finalement couronnée, comme le titre de l’opus l’indique –, sans oublier Sénèque, au cœur d’une intrigue dans l’intrigue. Ici, amour, philosophie et pouvoir viennent s’affronter, avec un seul vainqueur au bout du compte. Je ne vous dis pas lequel.  

    Au début du premier acte, Othon, amant de la belle Poppée, surprend une garde impériale au pied de chez elle. Il comprend que Néron est là, avec elle. À la déception de l’amoureux trahi, font écho les déclarations enflammées de la jeune femme et de l’empereur. L’auditeur ou l’auditrice sont témoins de leur pacte, Poppée n’étant pas la dernière à croire en son avenir brillant grâce à son amant d'empereur. Pendant ce temps, Octavie, l’épouse légitime, n’est pas dupe des infidélités de Néron. Doit-elle réagir, se venger ou trouver une consolation auprès d’un amant ? Et pourquoi Octavie n’utiliserait pas Othon ? Les nœuds de la vengeance se nouent autour de ces quatre personnages, force restant bien sûr à l’empereur. Quant au philosophe stoïcien, son sort semble être écrit à l’avance, comme le lui annonce la déesse Pallas Athéna.

    Le Couronnement de Poppée n’est ni sage ni datée

    Monteverdi a pris bien sûr de la liberté avec l’histoire pour cet opéra exceptionnel. Les personnages historiques sont prétextes à un théâtre musical autour de l'affrontement entre  amour illégitime mais passionné et amour légal, avec la politique et la soif du pouvoir en arbitres. Le Couronnement de Poppée est une œuvre foisonnante, faisant se croiser les intrigues. Les enjeux politiques et les jalousies de pouvoir (Néron contre Sénèque) rencontrent les intrigues amoureuses (Néron et Poppée, bien sûr, mais aussi Drusilla et Othon). Ce drame ne s’interdit pas l’humour ni le sarcasme, à l’instar du duo des soldats (acte 1, scène 2). Le librettiste et le compositeur vont jusqu’à convoquer Athéna ou Mercure, dans la grande tradition des récits mythologiques. L’érotisme n’est pas non plus absent ("Comment as-tu trouvé, Seigneur, la nuit passée, les doux et suaves baisers de ma bouche ?  (…) Et les rondeurs de ce sein ?", demande ainsi Poppée à son amant d’empereur" dans la scène 10 de l’acte 1).

    Le dernier opéra de Monteverdi, qu’il achève à l’âge de 74 ans, est un univers à lui tout seul. Le théâtre chanté est tout aussi luxuriant musicalement : airs, recitar cantando (que l’on n’appelle pas encore "récitatifs"), madrigaux (la Renaissance n’est pas loin) et danses. Il y a du Shakespeare dans cet art de laisser la parole aux gens de la rue (les soldats de l’acte 1 ou le valet et la demoiselle dans l’acte 2, dans un duo poignant)

    Voilà une belle "épopée" que nous propose l’ensemble dirigé par Stéphane Fuget qui nous plonge en plein XVIIe siècle. C’est baroque, c’est passionné et c’est tout aussi fidèle à l’esprit vénitien, la Cité des Doges ayant accueilli la première de L'Incoronazione di Poppea durant son carnaval de 1643. Pour cet enregistrement de l’opéra de Monteverdi, le contre-ténor Nicolò Balducci campe un Néron faussement doux et fragile, face à une Octavie vibrante de chagrin (Eva Zaïcik) et une Poppée passionnée jusqu’à l’excès (la formidable soprano Francesca Aspromonte). La figure imposante de Sénèque ne pouvait qu’être jouée par une basse puissante (Alex Rosen, en l’occurrence).

    Le Couronnement de Poppée n’est ni sage ni datée. Œuvre sensuelle et dure, elle se veut aussi une réflexion autant qu’une démonstration sur la soif du pouvoir (que ce soit Néron et, bien sûr, Poppée ), son machiavélisme et sur les sentiments que l'on peut écraser sans vergogne. Il y a aussi cette place laissée à la philosophie stoïcienne et à l’annonce de la mort de Sénèque (Acte 2, scène 3).

    Depuis les années 80, il est devenu inconcevable de ne pas proposer ces œuvres baroques autrement que sur instruments d’époque. Stéphane Fuguet propose ici une version des plus baroques, justement, où les excès et les fioritures, jusqu’aux interprétations théâtrales de Nicolò Balducci dans le rôle de Néron font de ce Couronnement de Poppée une savoureuse et néanmoins cruelle tragédie sur l’amour et la sagesse sacrifiées sur l’autel du pouvoir. Rien de nouveau, hélas, sous le soleil.

    Claudio Monteverdi,  L'Incoronazione di Poppea,
    avec Francesca Aspromonte, Nicolò Balducci, Eva Zaïcik,
    Paul-Antoine Bénos-Djian, Camille Poul, Alex Rosen,
    Les Épopées, avec Stéphane Fuget à la direction, Château de Versailles, 2025

    https://lesepopees.org/fr
    https://www.facebook.com/LesEpopees
    https://www.instagram.com/lesepopees
    https://www.live-operaversailles.fr/lincoronazione-di-poppea
    18 février : Concert Salle Gaveau - Stabat Mater, Pergolèse, Haendel, Porposa

    Voir aussi : "Je rêvais d’un autre monde"

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  • "Faire peau à peau avec ce bijou de musique"

    Bla Bla Blog avait terminé l’année 2025 en beauté la découverte de VENEREM et leur album Strike. Une sacrée claque. Nous avons voulu en savoir plus sur ce groupe sacrément audacieux pour leur approche singulière du classique. Marlo Thinnes et  Laureen Stoulig-Thinnes, deux des quatre membres de VENEREM, ont bien voulu répondre à nos questions.   

    Bla Bla Blog – Bonjour. Pouvez-vous nous présenter Venerem ? Et d’abord, d’où venez-vous ? 
    Laureen Stoulig-Thinnes – Mes racines sont multiples : mon père est français mais ma mère est mauricienne, née d'un papa indien et d'une maman africaine. Le fait qu’on y parle le créole et que ce coin de paradis soit naturellement marqué par de nombreuses influences culturelles et religieuses est peut-être aussi la raison pour laquelle je ne suis pas une puriste. Le mélange des différentes influences, y compris musicales, m’a toujours fascinée. Je suis chanteuse baroque et classique, mais j’ai toujours été très ouverte d’esprit. VENEREM m’offre une chance de diversité, et c’est quelque chose que j’apprécie énormément. Peut-être quelques mots sur VENEREM, même si l’écoute de notre musique transmet sans doute plus que n’importe quel discours : VENEREM crée une musique d’un style inhabituel et sans précédent. Comme l’a récemment souligné un critique suisse, les arrangements de VENEREM ressemblent davantage à des œuvres d’art transformées, basées sur la musique ancienne allant de la Renaissance au baroque tardif. Ce style fait l’objet d’une modernisation audacieuse, qui projette l’art ancien vers l’avenir. Sur le plan des idées comme de l’artisanat musical, nos arrangements s’inspirent du classicisme et du romantisme tardif. On sait que la musique ancienne laissait souvent une grande place à l’improvisation, et VENEREM exploite pleinement cette liberté pour créer quelque chose d’individuel, de totalement nouveau. L’auditeur a l’impression d’entendre des œuvres originales : les fondements musicaux sont transformés de manière convaincante, avec un sens aigu de l’entrelacement des motifs, du contrepoint et des harmonies contrastées. Chez VENEREM, soprano, piano, basse électrique et percussions fusionnent en une combinaison envoûtante qui donne envie d’en entendre toujours plus.

    BBB – Votre album Strike est un projet singulier, alliant musique classique et jazz. Qui a eu l’idée de cette lancer dans une telle aventure musicale ?
    LST – VENEREM n’est plus un projet : nous sommes arrivés à un point d’aboutissement et nous nous sentons désormais comme un ensemble réellement stable et affirmé. L'idée est née de l'écoute d'un disque de L'Arpeggiata, formidable formation dirigée par Christina Pluhar. J'ai alors compris qu'on "avait le droit" de toucher ainsi à la musique ancienne. Mon mari [Marlo Thinnes] connaît mon amour pour la liberté et, avec passion et génie, il m'a suivie.

    "J'ai compris qu'on "avait le droit" de toucher ainsi à la musique ancienne"

    BBB – Mêler jazz et classique n’est pas nouveau. On pense à Jacques Loussier et à son Trio Play Bach. Dans quelle mesure son travail et son œuvre vous a influencé ?
    LST – Mon mari écrit les arrangements. C’est lui qui a donné un visage à VENEREM. Je ne sais pas vraiment comment il fait. En tous cas, je dois dire que je me sens comme une reine à qui l’on déroule le tapis rouge — musicalement parlant ! À chaque arrangement, il parvient à me surprendre davantage. J’adore cela et je perçois aussi toutes les transformations subtiles, puisque je connais les œuvres originales. Je pense cependant que, de manière générale, son empreinte personnelle, sa façon de penser issue de la musique classique — peut-être du baroque tardif jusqu’au romantisme tardif — s’y reflète fortement.

    BBB – Le second morceau de Purcell est le célèbre Cold Song. Comment qualifiez-vous votre adaptation ? Classique ? Baroque ? Jazz ? Ou bien rock ? Avec beaucoup de pièges pour la voix de la chanteuse.
    LST – Cold Song est né en une seule répétition. Il n’y avait pas grand-chose à faire. Marlo sait quand il vaut mieux réduire, n’utiliser que quelques effets. Je crois que cette musique est déjà si particulière et si puissante dans sa version originale qu’un arrangement trop ample ne ferait que la perturber. Et puis, je suis particulièrement fan de ce que Michel [Michel Meis], notre fou de batteur parvient à produire dans cette pièce. Tant de silence et de mystère naissent de son jeu. Il y a une sorte de transe qui peut s'installer en moi. il s'agit alors de se laisser habiter et transporter. La voix elle-même en est surprise je pense. Une expérience merveilleuse et défi considérable… 

    BBB – Reynaldo Hahn fait partie des compositeurs que l’on redécouvre en ce moment. On n’est donc qu’à moitié étonné de le retrouver ici. Vous avez choisi la pièce À Chloris. Pourquoi cette œuvre ?
    LST – Comme déjà mentionné, les exceptions confirment la règle ! Et puis, j'avais envie de faire peau à peau avec ce bijou de musique si délicat, lumineux qu'il faut chérir dans chaque note, dans chaque respiration, et mon cœur s'enivre de ces mots d'amour, d'ambroisie. Quelle chance de se laisser habiter et d'articuler tant de beautés !

    BBB – Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets, que ce soit à la scène ou en studio ? 
    LST – Plusieurs concerts passionnants sont à venir... et une magnifique invitation du Festival baroque de La Valette, à Malte, pour janvier 2027. De nouveaux arrangements sont également en cours d’élaboration, et un autre album studio est déjà en gestation. Sans oublier mon souhait de co-créer avec une artiste indienne… Let's see !

    BBB – Bla Bla Blog aime être touche à tout. Pouvez-vous nous parler de vos derniers coups de cœur au cinéma, à la télévision, dans les galeries et bien sûr en musique ?
    LST – A vrai dire, l'écoute du silence me passionne bien plus que l'écoute de la musique. J'ai récemment adoré pouvoir regarder et ressentir les œuvres de Zoran Music, exposées à Paris. Les lectures de Rumi me font toujours autant voyager. Je ne regarde jamais la télé et ne vais que très rarement au cinéma, mais si il faut nommer un média, alors j'adore voyager sur Youtube, et tout spécialement partir à la rencontre d'éveilleurs de conscience, tels que le physicien Philippe Guillemant, ou la chamane Sandrine ShannAmer que je vais bientôt rencontrer et avec qui j'ai déjà des échanges très nourrissants. Les chemins de vie tels que celui de Lamya Essemlali qui protège les mers et les baleines, nos "gardiennes des mémoires du Monde", suscitent mon plus grand respect, ma plus grande écoute et admiration.

    BBB – Merci.

    Venerem, Strike, Orlando, 2025
    https://www.venerem-art-music.com
    https://orlando-records.com
    https://www.facebook.com/profile.php?id=100057786787723
    https://laureenstoulig.fr
    https://www.instagram.com/venerem_early_art_music

    Voir aussi : "Irrévérence et vénération"
    "Made in Switzerland"

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  • Souffles romantiques

    Théo Fouchenneret et sa bande continuent leur voyage dans cette collection Schumann proposée par b•records. Cinquième volume donc à la découverte de Robert Schumann (1810-1856), un des maîtres de la musique romantique. Cette fois, ce sont des œuvres pour cordes, vents et piano qui sont proposées dans une version publique enregistrée à Deauville les 6 et 7 août 2024.

    Le double album commence par la Fantasiestücke pour violoncelle et piano, op. 73. Si le compositeur parle de "Fantaisie" c’est en raison des sentiments traversés par cette pièce en trois mouvements : mélancolique (Zart mit Ausdruck), plus joyeuse et légère (Lebhaft, leicht) et carrément énergique, pour ne pas dire furieuse, dans la dernière partie (Rasch mit Feuer).  

    L’auditeur ou l’auditrice fondera à coup sûr sur les trois Romances op. 94 pour clarinette et piano. Elles ont été composées au départ pour hautbois. Écrites pour Clara Schumann à l’occasion du Noël 1849, elles sont une déclaration d’amour pour cette dernière. Florent Pujuila excelle dans ces magnifiques pièces aussi efficaces qu’irrésistibles, alternant tendresse, passion et ce je ne sais quoi de mélancolie. Que l’on pense à la délicate et mélodieuse Einfach, innig ou au plus triste Nicht schnell.

    Dans le premier CD, le programme se poursuit avec les Märchenbilder, op. 113. Ce sont quatre pièces musicales pour alto et piano écrites en 1851. Nous sommes au cœur du romantisme, avec un instrument, l’alto, mis à l’honneur dans la première moitié du XIXe siècle – merci, Paganini !

    Cette œuvre de Schumann est devenue un classique du répertoire. Encore une fois, Clara Schumann est une figure importante de cette œuvre puisqu’elle l’a créée en public, avec son mari à l’alto. Ici, c’est Théo Fouchenneret au piano et Lise Berthaud à l’alto qui interprètent ces Märchenbilder. On passe par toutes les humeurs dans ces courtes pièces écrites comme des contes de fées. Il y a de la nostalgie (Nicht schnell), de l’enthousiasme (le vif Lebhaft), de la tension (Rasch) et enfin de la douceur avec une tendre et mélancolique berceuse en ré majeur (Langsam, mit melancholischem Ausdruck).

    Ce sont de nouveau des "contes de fées" qui sont proposées avec les Märchenerzählungen, quatre pièces, cette fois pour trois instruments, l’alto (Lise Berthaud), la clarinette (Florent Pujuila) et le piano (Théo Fouchenneret, évidemment !). On ne peut qu’admirer la densité, la richesse et les lignes mélodiques de ces "récits légendaires" soufflant un romantisme touchant (Lebhaft, nicht zu schnell) ou au contraire brutal, voire sombre (Lebhaft und sehr markiert). Ici, le romantisme se pare de mystère, d’influences populaires (Schumann était très attaché aux traditions et à la culture germaniques) d’onirisme (Ruhiges Tempo, mit zartem Ausdruck), pour terminer sur un Lebhaft, sehr markiert, puissant et presque héroïque. Ces  Märchenerzählungen ont été écrits en 1853, une période difficile pour les Schumann, en particulier pour Robert qui va s’éteindre trois ans plus tard.

    On passe par toutes les humeurs

    Le CD n°2 commence par les Fantasiestücke op. 88, pour violon, violoncelle et piano. Les frères Fouchenneret, au piano et violon, sont rejoints par François Salque au violoncelle. Citons l’année de création de cette œuvre : 1842. Une année romantique, s’il en est, comme nous le disions sur ce site. Après une courte et élégante Romanze, douce déclaration d’amour sincère (Nicht schnell, mit innigem Ausdruck), le trio part dans une fantaisie enjouée avec l’Humoreske, Lebhaft, d’une passion presque "agressive", comme le dit Tristan Labouret dans le livret de présentation. Le Duett tranche littéralement. Le trio y propose d’amples moments de plénitudes et des conversations pudiques entre instruments. Il ne manque plus que les paroles ! La Fantasiestücke op. 88 se termine avec un Finale en forme de marche festive, comme le précise le compositeur (In Marsch-Tempo). Pas de préciosité ni de débordements chez Robert Schumann mais au contraire le choix d’exprimer la joie alors qu’il vit une année particulièrement.

    La suite du programme est à la fois plus séduisante et plus étonnante, avec ces Fünf Stücke im Volkston, op 102, Cinq pièces dans un style populaire. L’auditeur ou l’auditrice seront à coup sûr touchés par ces cinq courts morceaux très différents puisant leur inspiration dans la culture populaire. Il y a ce rythme frais et endiable du Mit Humor, la tendre déclaration de la deuxième pièce (Langsam) ou cet audacieux troisième morceaux, troublant dans son rythme (Nicht schnell, mit viel Ton zu spielen "Pas rapide, joué avec beaucoup de ton") comme dans ses variations hypersensibles, assez loin on doit le dire de l’aspect "folklorique" du titre. Robert Schulmann offre à la musique romantique un répertoire immédiatement attachant (Nicht zu rasch), jeune, robuste et même effrontée (Stark und markiert).

    Cet enregistrement public à Deauville se termine avec le Quatuor pour piano et cordes en do mineur WoO 32. Nous sommes en 1829 lorsque Robert Schumann le compose. Il n’a que 19 ans. Une œuvre de jeunesse donc, ce qui la rend particulièrement passionnante. 1829 : Schubert vient de mourir, laissant ses admirateurs esseulés et désespérés. Quelque part, le quatuor de Schumann vient répondre à ce deuil. Que l’on pense aux cordes vibrantes de chagrin du premier long mouvement Allegro molto affetuoso. Disons le aussi : le romantisme est déjà pleinement à l’œuvre, sans ménager silences éloquents ou au contraire moments d’envolées et de passions. Un mouvement menuet (Presto) succède, apportant légèreté et montrant du même coup que le XVIIIe siècle et son classicisme ne sont décidément pas loin. On sera sans doute plus sensibles, pour ne pas dire bouleversés par l’Andante et ses vagues mélodieuses. L’influence de Schubert est évidente à l’écoute en particulier de cette partie mêlant passion et douleur, par un jeune compositeur qui va bientôt éclabousser le monde de son génie. Le concert et le quatuor se terminent par un Allegro Giusto et Presto dans lequel le jeune compositeur allemand semble déjà prendre date pour la suite. On ne peut que remercier Pierre et Théo Fouchenneret, ainsi qu’Anna et Caroline Spyniewski de proposer et de faire découvrir cette pièce peu connue mais indispensable d’un jeune Schumann déjà mûr pour le grand saut… romantique. 

    Robert Schumann, Œuvres pour cordes vents et piano, Collection Schumann, b•records, 2025
    https://www.b-records.fr/disques/collection-schumann-vol-5-oeuvres-pour-vents-cordes-et-piano
    https://www.theofouchenneret.com
    https://pierrefouchenneret.com/quatuor-strada

    Voir aussi : "1842, année romantique"
    "Romantique et métaphysique Schumann"

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  • Harpe en majesté

    Place à l’un des plus beaux instruments qui soient, la harpe, que nous avions déjà mis à l’honneur avec Anaëlle Tourret. Intéressons-nous cette fois à Mélanie Laurent – qui n’a rien à voir avec l’actrice.  

    La jeune harpiste nous offre une déambulation à travers son album Pastel (Indésens). Voyage tout d’abord en Amérique avec The Colorado Trail de Marcel Grandjany (1891-1975). Le compositeur est né en France et naturalisé et décédé aux États-Unis, d’où ce titre somptueux, sentant à la fois les grands espaces, cette intériorité méditative et cette facture très musique française. Le livret de l’album nous rappelle que ce Colorado Trail est au départ une chanson de cowboy pleine de mélancolie. Elle raconte l’histoire d’une jeune fille de 16 ans reposant près de la piste du Colorado. Marcel Grandjany en fait une pièce mêlant tristesse, mélancolie et puissance de la nature. Il est présent dans l’enregistrement avec sa Rhapsodie pour harpe (1921), une pièce très jouée pour cet instrument. C’est un Marcel Grandjany qui a encore la tête en France et en Europe avec un morceau s’inspirant d’un chant grégorien qu’il a dédié à Henriette Renié, sa professeure, et que l’on retrouve plus tard.

    Marcel Tournier (1879-1951), lui, nous invite au Japon dans ses Pastels du Vieux Japon, op. 47. De nouveau un compositeur du XXe siècle, harpiste et compositeur français également. Que Gabriel Fauré se soit intéressé à lui n’est pas étonnant. Mélanie Laurent a choisi une suite orientalisante en forme de peintures musicales que l’on dirait impressionnistes au vu des titres : "Berceuse du vent dans les Cerisiers", "Le Koto chante pour l'Absente" et "Le danseur au Sabre". La harpiste caresse les cordes dans ces miniatures que l’on dirait venues tout droit du Pays du Soleil Levant (l’éloquent "Danseur au Sabre"). Marcel Tournier propose ici un passionnant pont entre Orient et Occident. On parle bien de passion car son amour pour le Japon est indissociable de celui pour Yoshie Abe, une de ses élèves à qui il dédie cette œuvre. Elle est d’autant plus triste et nostalgique que le compositeur français l’a écrite en pleine Occupation pour s’évader autant que pour retrouver en esprit la jeune femme restée dans son pays, lui aussi en guerre.

    Des possibilités sonores quasi infinies

    On est heureux de retrouver Cecile Chaminade (1857-1944) dont nous avions parlé sur Bla Bla Blog. Mélanie Laurent propose sa Valse d’automne, transcrite pour la harpe par l’interprète elle-même. Cecile Chaminade, que Georges Bizet surnommait "mon petit Mozart", a eu une carrière riche et comme compositrice (plus de 400 œuvres) et comme interprète. Elle a été saluée par la critique et aimée par son public, avant ses soucis de santé et une mort triste en 1944. Elle a longtemps été oubliée, avant qu’on ne la découvre depuis quelques années, dans ce mouvement de redécouverte de compositrices souvent reléguées injustement au second plan. Proposer cette féerique valse permet à Mélanie Laurent de souligner que le répertoire pour harpe est relativement peu  important. Cela dit, les pièces de musique de chambre frappent souvent par leur excellente beauté, grâce à un instrument aux possibilités sonores quasi infinies. Preuve supplémentaire avec la pièce Près du Ruisseau, op. 9, de Mel Bonis (1858-1937), de nouveau une transcription pour harpe par Mélanie Laurent. Mel Bonis est une compositrice moins connue, malgré sa production importante. Elle est présente dans l’enregistrement de Mélanie Laurent avec une jolie pièce onirique. Le livret rappelle que le morceau a été composé en 1894, une date qui a son importance chez les harpistes car elle marque l’invention de la harpe chromatique, sans pédales.

    Germaine Tailleferre (1892-1983) était membre du Groupe des Six, avec Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud et Francis Poulenc – elle est la seule femme. On a peine à croire que l’union de ces artistes va remuer le petit monde musical. Créé en pleine première guerre mondiale, le Groupe des Six fait souffler un vent de modernité et de fraîcheur insouciante. De la fraîcheur, il y en a certes dans la Sonate pour harpe de Germaine. On est dans un néo-classicisme typique de la musique française de cette période, harmonique, joueuse (Allegretto), immédiatement attachante (Lento) et aussi naturaliste, avec ces pluies de notes cristallines (Perpetuum mobile). Cette sonate est une œuvre importante pour cet instrument, "la plus moderne de ce programme".

    Tout aussi naturaliste, Le Jardin mouillé de Jacques de la Presle (1868-1969) propose une pièce lumineuse, servie par une Mélanie Laurent impeccable dans ces ruisseaux de notes et faisant découvrir un compositeur rare qui citait des vers d’Henri de Régnier en exergue de sa partition : "Il pleut, et les yeux clos, j’écoute / De toute sa pluie à la fois / Le jardin mouillé qui s’égoutte / Dan,s l’ombre que j’ai faite  en moi".

    Henriette Renié (1875-1956), figure importante de la harpe, fait le choix de la méditation Contemplation, un morceau inhabituellement peu virtuose ("Andante religioso", comme elle le notait). On est heureux de la présence de Debussy avec ces Danses Sacrées et Profanes. Elles sont présentes ici dans une version pour quatuor à cordes. Citons les violonistes Manon Galy et Sarah Jegou-Sageman, Élodie Laurent à l’alto et Maxime Quennesson au violoncelle. On n’insistera jamais assez la modernité de Debussy comme l’attachement que l’on a inévitablement dès sa première écoute. Mélanie Laurent fait plus que maîtriser son sujet. Elle propose une version lumineuse et aux mille nuances de ces deux pièces d’un raffinement extrême. À l’écoute de la Danse profane, Debussy nous paraît proche et semble nous parler.    

    Autre figure majeure de la musique, Maurice Ravel est présent avec le monument qu’est l’Introduction et Allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes. Toute l’essence de Ravel est là : poésie, modernité, subtilité des dialogues entre instruments et légèreté qui n’est absolument pas de la facilité. Bien au contraire. .

    Ce très beau programme dédié à la harpe se termine avec Marcel Tournier et sa pièce L’Éternel rêveur. Mélanie Laurent la dédie à son père, décédé peu de jours avant l’enregistrement de l’album. Il s’agit d’une courte pièce infiniment mélancolique, l’une des dernières du compositeur. Elle vient clore à point nommé ce très bel opus de Mélanie Laurent. 

    Mélanie Laurent, Pastel, Chaminade – Debussy – Ravel, Indésens Calioppe, 2025
    https://indesenscalliope.com/boutique/pastel
    https://melanie-laurent-harpiste.com
    https://www.facebook.com/melanie.laurent.3726
    https://www.instagram.com/melanie_laurent_harpiste
    https://www.youtube.com/channel/UCjaneaX0NKjqnfvX-wL67yg

    Voir aussi : "Anaëlle Tourret : ‘Il me tient toujours à cœur de proposer des horizons nouveaux’"
    "Perspectives de la harpe"
    "De la Tchéquie à Vienne avec Vanhal"

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  • Made in Switzerland

    Ces trois là nous viennent de Suisse – de Romandie pour être plus exact. Ils nous proposent avec l'album Secret Songs (chez Indésens) un programme de musique allemande. La soprano Léonie Renaud, le clarinettiste Damien Bachmann et le pianiste Christian Chamorel s’attaquent à trois figures du romantisme germanique, à savoir Louis Spohr, Carl Maria von Weber et l’incontournable Franz Schubert.

    Arrêtons-nous d’abord sur les deux premiers. Louis – né Ludwig – Spohr (1784-1859), assez rare sur disques et en concerts, a pourtant été le plus grand compositeur de son époque, après les morts de Weber et surtout de Beethoven. Chef d’orchestre archidoué et pédagogue reconnu, il a su faire sa place dans le beau monde allemand et autrichien. On le découvre ici comme compositeur de Six Lieder allemands.

    Léonie Renaud s’en empare avec bonheur, alternant passion ravageuse (Sei still mein Herz : "Sois calme mon cœur, et n'y pense plus, / C'est maintenant la vérité, le reste est illusion."), candeur (le court et bucolique Zwiegesang), mélancolie (Sehnsucht) ou nostalgie (Das heimliche Lied). L’auditrice ou l’auditeur fondera à l’écoute de la berceuse (Wiegenlied), comme susurrée par la soprano suisse. La clarinette de Damien Bachmann semble se pencher tout autant au-dessus de l’enfant sur le point de s’abandonner. Il faut saluer le trio d’artistes en osmose dans un programme de chambre d’une très grande finesse. Christian Chamorel, que nous avions croisé avec Rachel Kolly dans un remarquable album sur Brahms, accompagne avec tact et efficacité ses deux acolytes, laissant la place à une Léonie Renaud enflammée (le vibrant Wach auf!) et un Damien Bachmann éclatant, donnant à son instrument souffles, rythmes et couleurs.

    Il faut saluer le trio d’artistes en osmose dans un programme de chambre d’une très grande finesse

    Jusque là discret, Christian Chamorel prend une place plus importante dans le Grand Duo concertant pour clarinette et piano op. 48 de Carl Maria von Weber (1786-1826). Une autre figure reconnue du romantisme allemand, mais lui aussi boudé après sa mort prématurée à l’âge de 39 ans – il était d’une santé fragile. Weber a laissé une œuvre abondante souvent peu jouée, si l’on excepte son opéra Der Freischütz. On le retrouve ici dans ce Grand duo en mi bémol majeur. Bachmann et Chamorel s’y disputent la vedette avec virtuosité (Allegro con fuoco). Le romantisme pointe le bout de son nez dans l’Andante con moto à la beauté funèbre, avant que la vie ne danse avec la nuit (le scintillant Rondo: Allegro).

    Franz Schubert (1797-1827) apparaît comme la grande star de ce programme romantique. Renaud, Bachmann et Chamorel ont choisi 5 lieder représentatifs du génie allemand. Il y a ce court An den Frühling, pudique chant de bienvenue et de regret adressé à un jeune homme. Le Sprache der Liebe, quant à lui, plus long, est la déclaration à une bien-aimée, en musique bien sûr. Avec le lied Rastlose Liebe, op. 5 n°1, nous retrouvons l’ADN du romantisme dans lequel nature et sentiments sont étroitement liés. Léonie l’a parfaitement compris, qui insuffle sa fougue et sa douloureuse passion.

    L’amour, toujours l’amour, avons-nous envie de dire en écoutant le Sei mir gegrüßt!, déchirante adaptation d’un poème des Roses d’Orient de Friedrich Rückert en forme de missive ("Je suis avec toi, / Tu es avec moi, / Je te serre dans mes bras, / Salutations ! / Je t'embrasse !"). La poétesse  Caroline Louise von Klencke est l’autrice du texte d’Heimliches Lieben op. 106. n°1. Schubert semble se faire à la fois plus léger et aussi plus sensuel dans le poème originellement nommé À Myrtille : "Ma vie, en cet instant, ne tient qu'à ta douce bouche rosée, et manque de m'abandonner dans ton étreinte intime". Quelle belle déclaration ! La soprano l’interprète avec sensualité.  

    L’album s’achève sur Le pâtre sur le rocher (Der Hirt auf dem Felsen, op. 129 D. 965), sans doute l’une des plus belles pièces du programme. Schubert compose ce lied incroyable sur son lit de mort en 1828. Impossible de ne pas voir dans ce chef d’œuvre un long et poig, autant qu'un chant d’amour pour la vie. La clarinette de Damien Bachmann est une merveille et Léonie Renaud y amène puissance vocale et accents pathétiques : "Bientôt ce sera le printemps / Le printemps, mon espoir / Il me faut maintenant / M'apprêter à partir". Une merveille. On n’est pas prêts d’oublier les dernières mesures de ce Pâtre sur le rocher.    

    Renaud / Bachmann / Chamorel, Secret Songs, Schubert / Spohr / Weber,
    Indésens Calliope Records, 2025

    https://indesenscalliope.com
    https://www.leonierenaud.ch
    https://damienbachmann.com
    https://christianchamorel.ch

    Voir aussi : "Brahms doublement suisse (et même triplement)"
    "Les nouveaux romantiques"

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  • Les nouveaux romantiques

    Dans l’album au titre poétique, Chimères (KNS Classical), c’est avec une belle énergie que la violoncelliste Mathilde Reuzé s’empare de la Sonate en fa majeur opus 6 de Richard Strauss. La pièce date de 1881. La vibrante puissance de la violoncelliste est soutenue par le piano sans faille d’Alessandro Tardino, dans un Allegro con brio tout en romantisme – ou plutôt néoromantisme. Que l’on pense aussi à ce déchirant Andante ma non troppo, pour lequel Mathilde Rezé fait ressortir toute l’âme de son instrument.  

    Nous sommes en plein XIXe siècle et Richard Strauss n’a que 19 ans lorsqu’il compose cette pièce pour un instrument qu’il connaît peu. Contre toute attente, elle va être l’un de ses premiers grands succès qui entre très vite dans le répertoire pour violoncelle. Que Mathilde Reuzé le propose n’est donc pas une surprise. Strauss avait écrite sa Sonate pour violoncelle et pianoforte. C’est le piano qui a été choisie ici, joué par Alessandro Tardino.

    La petite histoire raconte que cette sonate est intimement liée à Dora Wihan, pianiste et épouse du violoncelliste Hanuš Wihan à qui Richard Strauss avait dédié la sonate. Richard Strauss se lia d’amitié avec Dora Wihan, et sans doute d’amour. Et si derrière cette œuvre romantique il n’y avait pas des messages adressées à cette amie de Strauss ? L’écoute de l’œuvre, en particulier du Finale Allegro vivo laisse deviner un Richard Strauss à la fois sensible, jovial, mystérieux et… amoureux.  

    César Franck est présent avec sa délicate et mélodieuse Sonate en la majeur FWV 8. Elle a été écrite pour violon et piano. Elle est jouée ici pour violoncelle et piano. César Franck n’est pas le compositeur le plus populaire mais comment ne pas résister à ce néoromantisme si attachant ? L’Allegretto ben moderato est interprété avec onctuosité et un tact infini. Écrite en 1886 pour le violoniste Eugène Ysaÿe, la Sonate en la majeur a sans doute inspiré Marcel Proust comme modèle pour sa mythique et néanmoins imaginaire Sonate de Vinteuil, présente dans À la recherche du temps perdu. Contrairement à Richard Strauss pour son opus 6, quand il composé sa pièce, César Franck est à la fin de sa vie. Il décède en 1890. Quelque part, sa sonate en la majeur marque l’aboutissement artistique d’un compositeur auréolé de gloire mais qui se sait au crépuscule de son existence. Que l'on pense au singulier Allegro, qui ne l’est pas tant que ça !  

    Retrouver Claude Debussy

    La sonate de César Franck traduit également l’empreinte d’une musique française tentant de rivaliser avec le répertoire allemand, à commencer par Mahler et par – tiens ! – un jeune Richard Strauss. Le Recitativo-Fantasia séduit par ses lignes mélodiques et s’avère sans doute plus moderne qu’on ne veuille bien y croire, grâce à son caractère onirique. La sonate se termine par un quatrième mouvement, chose peu habituelle. Le court Allegretto poco mosso achève de nous convaincre de la pertinence de César Franck dans cet enregistrement menée par deux jeunes musiciens peu intimidés par le compositeur français.

    Les auditrices ou auditeurs seront sans doute ravi de retrouver Claude Debussy conclure ce programme très XIXe siècle. Sa Sonate en ré mineur a été écrite en 1915, soit trois ans avant la mort du musicien. Il a composé une œuvre crépusculaire ce que traduisent Mathilde Rezé et Alessandro Tartino. Le piano vient soutenir un violoncelle dominant le Prologue mystérieux.

    Avec la courte Sérénade, Debussy rend hommage au répertoire ancien mais avec une folle modernité. À l’époque, Debussy, auréolé de gloire, peut tout se permettre, y compris montrer qu’il est à l’écoute du XXe siècle révolutionnaire. Mathilde Rezé affole les pizzicatos avec gourmandise, accompagnée par le piano discret d’Alessandro Tartino. Le Finale voit ressurgir le Debussy que l’on connaît : romantique et mystérieux. On a envie d’ajouter "onirique" et même "méditerranéen", avec ses clins d’œil à l’Espagne qu’il avait déjà mis en musique dans ses Images pour orchestre (Ibéria). Mathilde Rezé termine en beauté ce superbe album en y mettant du rythme, du souffle romanesque, de la chaleur et de la couleur. De là où il est, Debussy peut la remercier.

    Chimères, Strauss, Franck et Debussy, Mathilde Reuzé (violoncelle), Alessandro Tardino (piano), KNS Classical, 2025
    https://www.mathildereuzecello.com
    https://www.instagram.com/mathildereuze
    https://www.youtube.com/channel/UCfBPQiNV_JMWd06S4DSkPaA
    https://www.knsclassical.com/kns-classical
    https://alessandrotardino.com
    https://open.spotify.com

    Voir aussi : "Parveen Savart : ‘Une modestie bouleversante’"

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  • Irrévérence et vénération

    Bla Bla Blog termine l’année en beauté avec un des plus beaux et des plus surprenants albums de ces derniers mois. Nous sommes dans un univers affolant, plein d’aplomb, de passion mais aussi de justesse avec cet album de Venerem dont le titre frappe fort à propos : Strike (Orlando). Le quatuor propose là un album incroyable mêlant avec bonheur musique Renaissance, baroque, néoromantisme, classicisme et jazz. Le tout dans un esprit rock.

    Le titre de l’opus fait référence à Strike The Viol, une ode pour l’anniversaire de la reine Mary. Laureen Stoulig propose l’une des plus étourdissantes versions de la pièce d’Henry Purcell (1659-1695). Impossible de ne pas parler des trois musiciens qui l’accompagnent dans cette version jazz électrisante, le pianiste et formidable arrangeur Marlo Thiennes, Michel Meis aux percussions et Simon Zauels à la basse électrique. Strike The Viol est l’un des plus beaux morceaux qui soient dédié à la musique, au plaisir et aux harmonies.

    Le second morceau de Purcell est The Cold Song, un tube tiré de l’opéra King Arthur. Et dire que cet opéra date de 1691 ! The Cold Song est redevenu célèbre au début des années 80 grâce au regretté Klaus Nomi. L’air devient ici un authentique morceau rock, grâce à la voix de Laureen Stoulig que la soprano franco-mauricenne pousse jusqu’à ses extrêmes limites. Une version là aussi inoubliable, servie par une prise de son captant jusqu’à la moindre variation du souffle de la chanteuse.    

    L’auditeur ou l’auditrice découvrira sans doute le compositeur Franceso Bartolomeo Conti (1682-1732). L’AriaAllegro, est extrait de sa cantate Languet anima mea. Comme pour le Strike The Viol de Purcell, il semble entendre chez les Venerem le même swing que Jacques Loussier, lorsque ce dernier faisait rimer Bach et jazz, ne s’interdisant pas plus l’irrévérence. 

    Un univers affolant, plein d’aplomb, de passion mais aussi de justesse 

    Après un instrumental – jazz, comme de bien entendu – de Marlo Thiennes, sous forme d’Entracte, c’est Vivaldi qui est présent avec le Cum Dederit, extrait du Nisi Dominum RV 608. La relecture moderne est plus sobre, gardant cet esprit sacré et recueilli, mais non sans d’infimes variations sonores. Voilà qui donne à ce Cum Dederit, un supplément d’âme et de mystère.

    Mais les Venerem ne sauraient pas s’arrêter en si bon chemin, sur le répertoire Renaissance et baroque. Le quatuor interprète avec simplicité une mélodie du compositeur néoromantique Reynaldo Hahn (1874-1947). À Chloris est une jolie déclaration d’amour, réservée, pudique et comme hors du temps : "S'il est vrai, Chloris, que tu m'aimes / Mais j'entends, que tu m'aimes bien / Je ne crois pas que les rois mêmes / Aient un bonheur pareil au mien".

    On est heureux de trouver dans ce somptueux album la magnifique Passacaille de Lully (1632-1687), extrait de son opéra Armide. La facture versaillaise, intacte, se pare des couleurs et des rythmes jazz. Le tout est porté par la voix cristalline de Laureen Stoulig.

    L’album porté par le quatuor se révèle un tour de force musical, intelligent, entre vénération et audace. Décidément, ce Strike finit par nous mettre KO debout.  

    Venerem, Strike, Orlando, 2025
    https://www.venerem-art-music.com
    https://orlando-records.com
    https://www.facebook.com/profile.php?id=100057786787723
    https://laureenstoulig.fr
    https://www.facebook.com/laureen.stoulig
    https://www.instagram.com/venerem_early_art_music

    Voir aussi : "Full sentimental"

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  • Full sentimental

    Nous avions parlé il y a quelques semaines de l’excellente Compagnie Outre Mesure et de ses Tourbillons de l’amour. Retour aujourd’hui à Versailles pour cet autre ensemble, Cappella Leonis, dans un enregistrement lui aussi "full sentimental", Partout amour me vient chercher (chez Indésens) est le tire de l’opus.

    Le programme est composé d’œuvres de Nicolas de Grigny (1672-1703), Henry Du Mont (1610-1684), Louis Couperin (1626-1661), Étienne Richard (1621-1669), Charles Richard (1620-1652), Jean Lacquement Dubuisson (1622-1680), Jean de Sainte-Colombe Fils (1660-1720) et Antoine de Boësset (1586-1643).

    De par leur notoriété, Du Mont, De Grigny et surtout Couperin sont mis en exergue. Il n’en reste pas moins vrai que Partout amour me vient chercher est une double découverte : celle de compositeurs, tels Étienne et Charles Richard, Lacquement Dubuisson et de Boësset, surtout connus des spécialistes, mais aussi celle d’une musique jouée par des instruments d’époque rares – dessus de viole, violoncelle d’amour, chalumeaux, cervelas (sic), basson baroque ou virginal – donnant à ce disque des couleurs singulières et un fort parfum d’authenticité. À cela s’ajoutent des chanteurs et chanteuses dans des registres là aussi inhabituels (dessus, bas dessus, haute-contre, taille et basse).

    Nous voilà donc à la cour du Roi Soleil avec, pour commencer, Nicolas de Grigny et son Ouverture en G-resol-b par Mgr Degrigni (ou "Ouverture en G ré Sol"). Il faut souligner l’influence de ce compositeur, génie de l’orgue, influençant jusqu’à un certain Jean-Sébastien Bach.

    Le titre de l’album reprend une des chansons de Du Mont. Bien que le compositeur belge – mais qui a fait toute sa carrière en France – ait excellé dans la musique religieuse, ce sont des chansons que propose l’Ensemble Capella Leonis, dirigé par Cédric Costantino et Philippe Foulon. Authenticité garantie pour ces pièces touchantes et aux sonorités nous renvoyant près de 350 ans en arrière  (Chanson VII : Je n’ay jamais parlé, Chanson I : Laisse moy soupirer) , la plupart singulièrement longues : plus de 9 minutes 30 pour Quand l’esprit accablé et pas moins de 7 minutes pour Je n’ay jamais parlé, Laisse moy soupirer et Ô mon cœur ! Osez-vous aymer Silvie ? Henry Du Mont insuffle cependant ce je ne sais quoi d’esprit religieux, à commencer par le bien nommé Air spirituel et Chanson XX, Quand l’esprit accablé.

    Décidément, Henry Dumont est largement à l’honneur dans l’album de l’Ensemble Capella Leonis

    Décidément, Henry Dumont est largement à l’honneur dans l’album de l’Ensemble Capella Leonis. Bannissons la mélancolie (Chanson III), avec une légèreté inhabituelle dans le répertoire louisquatorzien. Légèreté également dans la courte et souriante chanson à boire Je ne sçay ce que c’est ("Pour bien entonner cette liqueur bachique / Je ne céderois pas à toute la musique").

    On retrouve avec plaisir François Couperin et ses Carillons de Paris, une pièce d’un parfait équilibre entre baroque versaillais majestueux et ce je ne sais quoi de joliesse propre à faire danser, comme si tout Versailles partait s’encanailler dans les rues de la Capitale.

    Arrêtons nous plus longtemps sur les frères Richard dont nous savons peu de choses, et sur leur vie et leur œuvre. Étienne Richard était réputé comme organiste, claveciniste et compositeur, bien que ses créations nous soient parvenues de manière lacunaire. Il est présent ici avec une Sarabande suivie de son double. Voilà une vraie découverte, délicate, tout en brio, dans une danse appréciée à l’époque. Il s'agit d'une pièce pudique et envoûtante tout à la fois. Son frère Charles Richard est également présent avec un Prélude pour orgue, orchestré ici sur instrument d’époques. Le livret émet un doute quant à la paternité de cette pièce qui pourrait bien être de son frère. Mais peu importe, tant il est rare d’écouter ces compositeurs.  

    Autre quasi inconnu, Jean Lacquement Dubuisson a pourtant laissé une œuvre abondante de près de 111 pièces, toutes pour basse de viole seule. Rien d’étonnant donc à ce que l’on retrouve ici une Fantaisie pour cet instrument.

    On sait depuis le film Tous les matins du monde que le répertoire versaillais inclus des pièces aux antipodes du baroque européen : épurées, sensibles et déchirantes. Le nom de Sainte-Colombe, père, vient immédiatement en tête. Or, c’est Jean de Sainte-Colombe, le fils, que l’Ensemble Capella Leonis a choisi de mettre à l’honneur. Il s’agit d’une Fantaisie en rondeau pour viole de gambe seule. Même technicité, même simplicité cistercienne, même intériorité pour ce morceau faisant honneur au répertoire de cette époque.

    Terminons par un dernier compositeur rare. Il s’agit d’Antoine de Boësset. Il est né à la fin des Guerres de Religion et fait le lien entre la Renaissance (son apprentissage musical eut lieu, comme par hasard, à Blois et Tours) et le milieu du XVIIe siècle qui n’est pas encore versaillais. Ses airs de cour polyphoniques ont été fameux. On retrouve un de ces morceaux, Ô mort, l’objet de mes plaisirs. Auteur prolifique, il a été malgré tout oublié, si bien que le redécouvrir sur disque est d’un réel intérêt. L’Ensemble Capella Leonis rend fidèlement un malheureux transport amoureux : "Ô mort… Pourquoy secourable à mes vœux / N’esteins tu l’ardeur de mes feux ?"

    Ensemble Capella Leonis, Partout amour me vient chercher,
    Du Mont, Couperin, De Grigny
    , Indésens,  Indésens Calliope, 2025

    https://www.facebook.com/p/Capella-Leonis-100080278509265
    https://www.youtube.com/@CappellaLeonis
    https://indesenscalliope.com

    Voir aussi : "Contredanses à Versailles (et ailleurs)"
    "Minute, un peu de Stéphane Michot"

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