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Parmi les grandes stars internationales de la musique classique, figurent en très bonne place Lang Lang mais aussi Yuja Wang, tous deux nés en Chine. On ne va pas se le cacher, la pianiste joue de son physique et de tenues savamment choisies pour dépoussiérer le classique et le rendre plus sexy. Et pourquoi pas ?
Yuja Wang est en effet à la fois au clavier et à la direction dans un programme XXe siècle. Elle y montre toute sa virtuosité dans l’œuvre phare de ce programme, à savoir la Rhapsody in Blue de George Gershiwn. Écrite au départ pour piano par le compositeur américain, elle a été adaptée pour orchestre par Ferde Grofé. Yuja Wang y excelle au piano grâce à son jeu virtuose. La rythmique de la Rhapsody in Blue n’est pas en reste. La musicienne et cheffe d’orchestre hypnotise dans cette œuvre majestueuse et envoûtante.
Son jeu à la fois virtuose et lascif
Le Musikverein de Vienne propose un morceau moins connu de ce côté-ci de l’Atlantique mais qui figure parmi les grandes œuvres du répertoire classique mexicain. Il s’agit de la Danzón n° 2 d’Arturo Márquez. Commandée et écrite en 1994 par le compositeur mexicain, elle s’appuie sur le danzón, une danse typique de son pays. Impossible de ne pas être envoûté par cette pièce. Yuja Wang la déploie avec une singulière simplicité. On ne peut que la remercier de nous faire découvrir cette deuxième des huit Danzones d’Arturo Márquez.
Dernière pièce de ce programme public, le Concerto pour piano et instruments à vent d’Igor Stravinsky. Yuja Wang met toute sa précision et son intelligence dans cette œuvre dense à la rythmique et à l’orchestration singulières. Elle fut qualifiée à juste titre de révolutionnaire lors de sa création en public.
Cet album propose une plongée dans un univers musical singulier ! Quand je dis "univers", je parle aussi de cosmos, en référence à Primordial Cosmos, la première œuvre qui ouvre l’album Saga Trilogy (b.records) consacré au compositeur contemporain américain Joseph Swensen. Il est en plus aux manettes de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine.
L’ambition de Joseph Swensen sonne immédiatement aux oreilles dans Primordial Cosmos, en deux mouvements, Lento Mesto et Molto agitato. Le compositeur américain, à la baguette pour cet enregistrement, a écrit une musique d’un autre monde, partant d’un magma originel, chaotique, faisant grincer et pleurer les cordes. Joseph Swensen fait de Primordial Cosmos la première partie d’une saga qui le dépasse même, comme il l’avoue dans le livret de présentation.
Dans le mouvement Lento Mesto, l’auditeur ou l’auditrice aura l’impression de voir surgir des particulaires cosmiques primaires au cœur du néant, à la fois inquiétant et fondamental, jusqu’à la formation d’un début d’ordre. Les cordes se structurent peu à peu en nappes. Du chaos naît quelque chose, tout aussi primaire. C’est l’objet du second mouvement Molto Agitato et Andante Sostenuto, plus mystérieux, plus métaphysique aussi. À ce sujet, le compositeur américain avoue l’influence d’Olivier Messiaen, en particulier son Quatuor pour la fin du temps. La facture de Primordial Cosmos devient plus harmonique, pour ne pas dire néoromantique. On ferme les yeux et on se laisse porter par ce souffle délicat, porteur de vie.
La nature a horreur du vide
L’enregistrement se poursuit avec le bien nommé Saga, une pièce pour violoncelle, orchestre et accordéon. Violoncelle avec Jonathan Swensen, fils du compositeur et chef d’orchestre dont la naissance a inspiré l’écriture de cette œuvre. Citons aussi la présence de Bruno Maurice à l’accordéon. Il est rare de voir cet instrument mis à l’honneur dans le répertoire classique et contemporain. Jonathan Swensen domine avec aplomb la partie Méditation, toute en intériorité et en gravité. La musique des sphères devient un mouvement finalement très humain, dans ce bourdonnement cosmique dont les spécialistes de l’espace parlent, non sans émotion. Joseph Swensen nous apprend que ce son primaire, bien réel et dû aux interactions entre trous noirs, a une hauteur spécifique, un si bémol "très, très grave".
La nature a horreur du vide, dit-on. Or, cet espace, ici, est enrichi de constructions sonores tout à fait envoûtantes (Méditation) et passionnantes, à l’instar du Scherzo en forme de Passacaille. Il s’agit là du mouvement sans doute le plus audacieux de Saga, mêlant chaos, rythmiques primaires et percussions joueuses pour parler de la vie s’ébrouant maladroitement. Qui dit Passacaille dit Bach. Or, c’est Bach que l’on trouve derrière l’Aria "After Bach". Le compositeur propose un troisième mouvement réconciliant répertoire classique et création contemporaine. Cela donne une partie somptueuse de langueur, de mélancolie et de méditation, avec ces infimes variations, jusqu’à une dernière section dominée par l’accordéon singulier de Bruno Maurice, au service d’un bouillonnement vital.
La pièce Song Of Infinity, pour clarinette, chœur et orchestre, vient clore ce programme de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Joseph Swensen l’a sous-titré "My name is Infinity. As yours will one day be!", que l’on pourrait traduire par : "Mon nom est Infinité. Le vôtre le sera un jour". Le premier mouvement Andante est dominé par un solo de clarinette méditatif, bientôt rejoint par l’orchestre. L’auditeur ou l’auditrice se laissera prendre par la main dans une partie symphonique et même néoromantique, jusqu’à l’arrivée en fanfare de chœurs, dans un beau tohu-bohu. Une arrivée qui marque le début du dernier mouvement Choral, placé sous le signe et l’influence d’Olivier Messiaen. Songs Of Infinity est écrit et interprété comme une œuvre lumineuse et même métaphysique. La clarinette de Stéphane Batut dialogue avec l’orchestre et le chœur, dans un long chant méditatif, comme une prière vers l’au-delà. Et c’est lorsque les voix résonnent que la présence de Messiaen devient la plus évidente. Un vrai voyage cosmique... Pardon, une vraie saga cosmique !
À l’instar de son dernier opus, le compositeur et pianiste fait le choix de la concision, pour ne pas dire de l’épure. Le titre Sur le nom Deborde, qui ouvre l’EP, s’écoute comme une marche étrange et douloureuse, comme désarticulée. Bien différent est la pièce suivante, Anfänglich. Écrite avec soin et précision, elle renoue avec l’harmonie, proposant en moins de deux minutes tout un univers. Pour ces deux œuvres, le compositeur parle d’une écriture à partir d’un "alphabet musical".
Pudiques, courtes et sensibles
Stéphane Michot propose ses Trois regards, une œuvre de notre époque que l’on pourrait qualifier de sonate en trois mouvements alliant néoclassique et contemporain. Le Prélude séduira par son souffle néoromantique que Yann Thiersen n’aurait pas renié.
La deuxième partie de Trois regards, Klavierstück, commence par un retour à composition contemporaine XXe siècle, sans pour autant laisser l’harmonie complètement sur le chemin.
Le poète parle vient clore ces Trois regards. Stéphane Michot montre qu’il excelle dans l’écriture de pièces pudiques, courtes et sensibles. En 2015, il dévoilait déjà son univers singulier et attachant. Il est temps d’enfin le découvrir.
Théo Fouchenneret et sa bande continuent leur voyage dans cette collection Schumann proposée par b•records. Cinquième volume donc à la découverte de Robert Schumann (1810-1856), un des maîtres de la musique romantique. Cette fois, ce sont des œuvres pour cordes, vents et piano qui sont proposées dans une version publique enregistrée à Deauville les 6 et 7 août 2024.
Le double album commence par la Fantasiestücke pour violoncelle et piano, op. 73. Si le compositeur parle de "Fantaisie" c’est en raison des sentiments traversés par cette pièce en trois mouvements : mélancolique (Zart mit Ausdruck), plus joyeuse et légère (Lebhaft, leicht) et carrément énergique, pour ne pas dire furieuse, dans la dernière partie (Rasch mit Feuer).
L’auditeur ou l’auditrice fondera à coup sûr sur les trois Romances op. 94 pour clarinette et piano. Elles ont été composées au départ pour hautbois. Écrites pour Clara Schumann à l’occasion du Noël 1849, elles sont une déclaration d’amour pour cette dernière. Florent Pujuila excelle dans ces magnifiques pièces aussi efficaces qu’irrésistibles, alternant tendresse, passion et ce je ne sais quoi de mélancolie. Que l’on pense à la délicate et mélodieuse Einfach, innig ou au plus triste Nicht schnell.
Dans le premier CD, le programme se poursuit avec les Märchenbilder, op. 113. Ce sont quatre pièces musicales pour alto et piano écrites en 1851. Nous sommes au cœur du romantisme, avec un instrument, l’alto, mis à l’honneur dans la première moitié du XIXe siècle – merci, Paganini !
Cette œuvre de Schumann est devenue un classique du répertoire. Encore une fois, Clara Schumann est une figure importante de cette œuvre puisqu’elle l’a créée en public, avec son mari à l’alto. Ici, c’est Théo Fouchenneret au piano et Lise Berthaud à l’alto qui interprètent ces Märchenbilder. On passe par toutes les humeurs dans ces courtes pièces écrites comme des contes de fées. Il y a de la nostalgie (Nicht schnell), de l’enthousiasme (le vif Lebhaft), de la tension (Rasch) et enfin de la douceur avec une tendre et mélancolique berceuse en ré majeur (Langsam, mit melancholischem Ausdruck).
Ce sont de nouveau des "contes de fées" qui sont proposées avec les Märchenerzählungen, quatre pièces, cette fois pour trois instruments, l’alto (Lise Berthaud), la clarinette (Florent Pujuila) et le piano (Théo Fouchenneret, évidemment !). On ne peut qu’admirer la densité, la richesse et les lignes mélodiques de ces "récits légendaires" soufflant un romantisme touchant (Lebhaft, nicht zu schnell) ou au contraire brutal, voire sombre (Lebhaft und sehr markiert). Ici, le romantisme se pare de mystère, d’influences populaires (Schumann était très attaché aux traditions et à la culture germaniques) d’onirisme (Ruhiges Tempo, mit zartem Ausdruck), pour terminer sur un Lebhaft, sehr markiert, puissant et presque héroïque. Ces Märchenerzählungen ont été écrits en 1853, une période difficile pour les Schumann, en particulier pour Robert qui va s’éteindre trois ans plus tard.
On passe par toutes les humeurs
Le CD n°2 commence par les Fantasiestücke op. 88, pour violon, violoncelle et piano. Les frères Fouchenneret, au piano et violon, sont rejoints par François Salque au violoncelle. Citons l’année de création de cette œuvre : 1842. Une année romantique, s’il en est, comme nous le disions sur ce site. Après une courte et élégante Romanze, douce déclaration d’amour sincère (Nicht schnell, mit innigem Ausdruck), le trio part dans une fantaisie enjouée avec l’Humoreske, Lebhaft, d’une passion presque "agressive", comme le dit Tristan Labouret dans le livret de présentation. Le Duett tranche littéralement. Le trio y propose d’amples moments de plénitudes et des conversations pudiques entre instruments. Il ne manque plus que les paroles ! La Fantasiestücke op. 88 se termine avec un Finale en forme de marche festive, comme le précise le compositeur (In Marsch-Tempo). Pas de préciosité ni de débordements chez Robert Schumann mais au contraire le choix d’exprimer la joie alors qu’il vit une année particulièrement.
La suite du programme est à la fois plus séduisante et plus étonnante, avec ces Fünf Stücke im Volkston, op 102, Cinq pièces dans un style populaire. L’auditeur ou l’auditrice seront à coup sûr touchés par ces cinq courts morceaux très différents puisant leur inspiration dans la culture populaire. Il y a ce rythme frais et endiable du Mit Humor, la tendre déclaration de la deuxième pièce (Langsam) ou cet audacieux troisième morceaux, troublant dans son rythme (Nicht schnell, mit viel Ton zu spielen "Pas rapide, joué avec beaucoup de ton") comme dans ses variations hypersensibles, assez loin on doit le dire de l’aspect "folklorique" du titre. Robert Schulmann offre à la musique romantique un répertoire immédiatement attachant (Nicht zu rasch), jeune, robuste et même effrontée (Stark und markiert).
Cet enregistrement public à Deauville se termine avec le Quatuor pour piano et cordes en do mineur WoO 32. Nous sommes en 1829 lorsque Robert Schumann le compose. Il n’a que 19 ans. Une œuvre de jeunesse donc, ce qui la rend particulièrement passionnante. 1829 : Schubert vient de mourir, laissant ses admirateurs esseulés et désespérés. Quelque part, le quatuor de Schumann vient répondre à ce deuil. Que l’on pense aux cordes vibrantes de chagrin du premier long mouvement Allegro molto affetuoso. Disons le aussi : le romantisme est déjà pleinement à l’œuvre, sans ménager silences éloquents ou au contraire moments d’envolées et de passions. Un mouvement menuet (Presto) succède, apportant légèreté et montrant du même coup que le XVIIIe siècle et son classicisme ne sont décidément pas loin. On sera sans doute plus sensibles, pour ne pas dire bouleversés par l’Andante et ses vagues mélodieuses. L’influence de Schubert est évidente à l’écoute en particulier de cette partie mêlant passion et douleur, par un jeune compositeur qui va bientôt éclabousser le monde de son génie. Le concert et le quatuor se terminent par un Allegro Giusto et Presto dans lequel le jeune compositeur allemand semble déjà prendre date pour la suite. On ne peut que remercier Pierre et Théo Fouchenneret, ainsi qu’Anna et Caroline Spyniewski de proposer et de faire découvrir cette pièce peu connue mais indispensable d’un jeune Schumann déjà mûr pour le grand saut… romantique.
La jeune harpiste nous offre une déambulation à travers son album Pastel (Indésens). Voyage tout d’abord en Amérique avec The Colorado Trail de Marcel Grandjany (1891-1975). Le compositeur est né en France et naturalisé et décédé aux États-Unis, d’où ce titre somptueux, sentant à la fois les grands espaces, cette intériorité méditative et cette facture très musique française. Le livret de l’album nous rappelle que ce Colorado Trail est au départ une chanson de cowboy pleine de mélancolie. Elle raconte l’histoire d’une jeune fille de 16 ans reposant près de la piste du Colorado. Marcel Grandjany en fait une pièce mêlant tristesse, mélancolie et puissance de la nature. Il est présent dans l’enregistrement avec sa Rhapsodie pour harpe (1921), une pièce très jouée pour cet instrument. C’est un Marcel Grandjany qui a encore la tête en France et en Europe avec un morceau s’inspirant d’un chant grégorien qu’il a dédié à Henriette Renié, sa professeure, et que l’on retrouve plus tard.
Marcel Tournier (1879-1951), lui, nous invite au Japon dans ses Pastels du Vieux Japon, op. 47. De nouveau un compositeur du XXe siècle, harpiste et compositeur français également. Que Gabriel Fauré se soit intéressé à lui n’est pas étonnant. Mélanie Laurent a choisi une suite orientalisante en forme de peintures musicales que l’on dirait impressionnistes au vu des titres : "Berceuse du vent dans les Cerisiers", "Le Koto chante pour l'Absente" et "Le danseur au Sabre". La harpiste caresse les cordes dans ces miniatures que l’on dirait venues tout droit du Pays du Soleil Levant (l’éloquent "Danseur au Sabre"). Marcel Tournier propose ici un passionnant pont entre Orient et Occident. On parle bien de passion car son amour pour le Japon est indissociable de celui pour Yoshie Abe, une de ses élèves à qui il dédie cette œuvre. Elle est d’autant plus triste et nostalgique que le compositeur français l’a écrite en pleine Occupation pour s’évader autant que pour retrouver en esprit la jeune femme restée dans son pays, lui aussi en guerre.
Des possibilités sonores quasi infinies
On est heureux de retrouver Cecile Chaminade (1857-1944) dont nous avions parlé sur Bla Bla Blog. Mélanie Laurent propose sa Valse d’automne, transcrite pour la harpe par l’interprète elle-même. Cecile Chaminade, que Georges Bizet surnommait "mon petit Mozart", a eu une carrière riche et comme compositrice (plus de 400 œuvres) et comme interprète. Elle a été saluée par la critique et aimée par son public, avant ses soucis de santé et une mort triste en 1944. Elle a longtemps été oubliée, avant qu’on ne la découvre depuis quelques années, dans ce mouvement de redécouverte de compositrices souvent reléguées injustement au second plan. Proposer cette féerique valse permet à Mélanie Laurent de souligner que le répertoire pour harpe est relativement peu important. Cela dit, les pièces de musique de chambre frappent souvent par leur excellente beauté, grâce à un instrument aux possibilités sonores quasi infinies. Preuve supplémentaire avec la pièce Près du Ruisseau, op. 9, de Mel Bonis (1858-1937), de nouveau une transcription pour harpe par Mélanie Laurent. Mel Bonis est une compositrice moins connue, malgré sa production importante. Elle est présente dans l’enregistrement de Mélanie Laurent avec une jolie pièce onirique. Le livret rappelle que le morceau a été composé en 1894, une date qui a son importance chez les harpistes car elle marque l’invention de la harpe chromatique, sans pédales.
Germaine Tailleferre (1892-1983) était membre du Groupe des Six, avec Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud et Francis Poulenc – elle est la seule femme. On a peine à croire que l’union de ces artistes va remuer le petit monde musical. Créé en pleine première guerre mondiale, le Groupe des Six fait souffler un vent de modernité et de fraîcheur insouciante. De la fraîcheur, il y en a certes dans la Sonate pour harpe de Germaine. On est dans un néo-classicisme typique de la musique française de cette période, harmonique, joueuse (Allegretto), immédiatement attachante (Lento) et aussi naturaliste, avec ces pluies de notes cristallines (Perpetuum mobile). Cette sonate est une œuvre importante pour cet instrument, "la plus moderne de ce programme".
Tout aussi naturaliste, Le Jardin mouillé de Jacques de la Presle (1868-1969) propose une pièce lumineuse, servie par une Mélanie Laurent impeccable dans ces ruisseaux de notes et faisant découvrir un compositeur rare qui citait des vers d’Henri de Régnier en exergue de sa partition : "Il pleut, et les yeux clos, j’écoute / De toute sa pluie à la fois / Le jardin mouillé qui s’égoutte / Dan,s l’ombre que j’ai faite en moi".
Henriette Renié (1875-1956), figure importante de la harpe, fait le choix de la méditation Contemplation, un morceau inhabituellement peu virtuose ("Andante religioso", comme elle le notait). On est heureux de la présence de Debussy avec ces Danses Sacrées et Profanes. Elles sont présentes ici dans une version pour quatuor à cordes. Citons les violonistes Manon Galy et Sarah Jegou-Sageman, Élodie Laurent à l’alto et Maxime Quennesson au violoncelle. On n’insistera jamais assez la modernité de Debussy comme l’attachement que l’on a inévitablement dès sa première écoute. Mélanie Laurent fait plus que maîtriser son sujet. Elle propose une version lumineuse et aux mille nuances de ces deux pièces d’un raffinement extrême. À l’écoute de la Danse profane, Debussy nous paraît proche et semble nous parler.
Autre figure majeure de la musique, Maurice Ravel est présent avec le monument qu’est l’Introduction et Allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes. Toute l’essence de Ravel est là : poésie, modernité, subtilité des dialogues entre instruments et légèreté qui n’est absolument pas de la facilité. Bien au contraire. .
Ce très beau programme dédié à la harpe se termine avec Marcel Tournier et sa pièce L’Éternel rêveur. Mélanie Laurent la dédie à son père, décédé peu de jours avant l’enregistrement de l’album. Il s’agit d’une courte pièce infiniment mélancolique, l’une des dernières du compositeur. Elle vient clore à point nommé ce très bel opus de Mélanie Laurent.
Voilà le Top 10 de Bla Bla Blog pour cette année 2025 qui s'est terminée. Et - ô, surprise ! - dans ce classement, vous trouverez une chronique parue... le 31 décembre ! Signalons aussi la présence de deux interviews par deux artistes que nous avons repérées.
La dixième place est, de justesse, consacrée à un album de l'altiste Ruixin Niu. Elle propose un programme faisant le pont entre Asie et Occident, non sans un passage par la Méditerranée. Un pari osé et réussi !Extrait.
Intitulée The Silk Roads ("Les routes de la soie"), cette incroyable programmation, issue d’un enregistrement au centre de Création et de Formation "La Cure" à Lasselle-en-Cévennes entre 2023 et 2024, propose un voyage musical à travers les siècles, entre Chine, Moyen-Orient et Europe. Figure, pour commencer, la pièce la plus ancienne, Yuqiao Wenda. Ce Dialogue entre le pêcheur et le bûcheron a été compilé en 1560 par Xiao Luan. Le morceau illustre la philosophie bouddhiste sur l’immanence du monde et l’appel à la sagesse de l’homme humble, bienveillant et droit. Cette version a été arrangée par Zao Songguang et Dai Xiaolian en 2006. Une lecture moderne donc d’un morceau traditionnel mais qui en garde toute sa simplicité méditative. Dépaysement assuré pour cette première étape des Routes de la soie proposées par Indésens. La suite ici...
La chanson française est encore bien représentée cette année, dans notre Top 10. A la neuvième place, nous trouvons un poète, L'Homme Héron. Une jolie découverte.Extrait.
Drôle de héron. D’emblée, l’album de L’homme Héron – un pseudo, bien entendu – s’affirme comme un opus libre, poétique et hypersensible, à l’instar du premier morceau Petite fille qui danse. Ce petit chef d’œuvre sur les misères de ce monde frappe l’auditeur grâce à une fillette, incarnation d’une mort a priori innocente qui "en a du boulot". L’univers de L’Homme Héron est celui d’un monde terrible, douloureux, inquiétant et malsain (Le cœur d’Ulysse) où nous devons trouver notre place avec toutes nos fragilités. La vie devient Odyssée et notre existence, finalement, un beau voyage, beau mais dangereux. La suite ici...
Cette huitième place est sans doute la plus grosse surprise de l'année. Les artistes ? Le quatuor Venerem. Leur projet ? Un court album revisitant le classique et le baroque à la mode jazz. Vous pensez au regretté Jacques Loussier ? Vous n'êtes pas si loin. Une énorme claque !Extrait.
Bla Bla Blog termine l’année en beauté avec un des plus beaux et des plus surprenants albums de ces derniers mois. Nous sommes dans un univers affolant, plein d’aplomb, de passion mais aussi de justesse avec cet album de Venerem dont le titre frappe fort à propos : Strike (Orlando). Le quatuor propose là un album incroyable mêlant avec bonheur musique Renaissance, baroque, néoromantisme, classicisme et jazz. Le tout dans un esprit rock. La suite ici...
La musique romantique a été largement chroniquée cette année. La preuve avec cette septième place consacrée à un album mené par David Louwerse, au violoncelle, et François Daudet, au piano.Extrait.
Sublimes romantiques que ces cinq là ! Je veux parler de Richard Strauss, Frédéric Chopin et Franz Liszt, bien entendu, mais aussi de leurs interprètes de cet enregistrement Indésens, à savoir David Louwerse, au violoncelle, et François Daudet, au piano. C’est Richard Strauss, le dernier des grands romantiques (il est décédé en 1949), qui ouvre ce programme consacré à un style qui fit les beaux jours de la musique classique au XIXe siècle. La Sonate pour violoncelle en fa majeur, op. 6 a été composée en 1883. Il flotte sur cette œuvre un parfum de légèreté et d’insouciance (l’Allegro con brio) que David Louwerse et François Daudet transmettent avec passion, dans une conversation violoncelle-piano passionnée mais non sans instants mélancoliques ou enflammés. La suite ici...
Le baroque fait partie des valeurs sûres. La preuve avec cette chronique sur un compositeur relativement peu connu mais pourtant passionnant, Giuseppe Torelli.Extrait.
Giuseppe Torelli fait partie de ces compositeurs baroques tombés quasi dans l'oubli et que cet enregistrement du Manuscrit de Sonates en Trio par La Chapelle Saint-Marc entend à faire découvrir. Et quel enregistrement ! Cet album est un des événements classiques de ce début d’année. Mérité car ces pièces sont pour la plupart inédites. Une vraie belle découverte par un ensemble passionné. Contemporain de Vivaldi, Giuseppe Torelli (1658-1709) a vécu non pas à Venise comme son brillant contemporain mais dans dans l'actuelle Province de Pesaro et Urbino, non loin de Saint Marin et de Rimini. Comme il est expliqué par Vincent Bernhardt dans le livret de l’album, traditionnellement la musique imprimée – comme celle du Manuscrit de Sonates en Trio – était destiné à un public de mélomanes, tout en devant restant accessible à un public de lecteurs venus de tous horizons. La suite ici...
Deux interviews figurent dans notre classement annuel. Voici la première, consacrée à la brillante harpiste Anaëlle Tourret. Une bien belle découverte après la sortie de son deuxième album, Perspectives concertantes. Extrait.
Dans la foulée de son deuxième album Perspectives concertantes, tout entier consacré à la harpe, Anaëlle Tourret a bien voulu répondre à nos questions. Découverte d’une artiste rare, passionnée et ambitieuse. Bla Bla Blog – Bonjour Anaëlle. Vous sortez en ce moment votre deuxième album, Perspectives concertantes, consacré à des œuvres pour harpes, votre instrument fétiche. Pouvez-vous nous raconter le lien que vous avez avec cet instrument à la fois très ancien et souvent mal connu ? Anaëlle Tourret – La harpe est un instrument qui suscite toutes les curiosités : parmi les plus anciens instruments qui aient jamais existé, sa facture n'a eu de cesse d'évoluer au fil du temps, pour trouver son apogée au début du XXe siècle. Parallèlement, ses facettes sont multiples et d'une richesse insoupçonnée. On la retrouve au sein d'un orchestre, en partenaire chambriste, en récital soliste ou en concerto avec orchestre. Cette richesse des possibles est très certainement l'énergie qui m'anime le plus lorsque je songe à mon instrument. La suite ici...
On connaît bien la chanteuse Vanessa Philippe. Une des nouvelles voix de la scène française. On l'aime pour son hypersensibilité et son parcours. Il était temps de l'interviewer pour mieux la connaître. Résultat : la chronique consacrée à son ITW figure dans notre Top 10. Extrait.
Bla Bla Blog suit la carrière de Vanessa Philippe depuis la sortie de son formidable album Soudain les oiseaux. La chanteuse à l’univers à la fois grave et poétique, mais non sans humour, a accepté de répondre en exclusivité aux questions de Bla Bla Blog. Bla Bla Blog – Bonjour Vanessa. Tu fais partie des voix singulières de la chanson française. Peux-tu nous parler en quelques mots de ton parcours ? Et d’abord la musique a-t-elle toujours été une évidence pour toi ? Vanessa Philippe – Bonjour. J'ai grandi au Cameroun où j'ai commencé à écrire très tôt. J’ai toujours fait de la danse, je voulais être danseuse contemporaine. Après mes études à Marseille et à Montréal j'ai suivi des formations en écoles de danse professionnelle à Paris. J’ai proposé mes poèmes par hasard à un compositeur qui en manquait, il les a trouvé très personnels et m’a suggéré de les chanter moi-même. La suite ici...
Il est rare de voir dans nos classements des chroniques télé. C'est pourtant un documentaire qui marche sur la troisième marche. Nous avons choisi de chroniquer l'excellent film consacré à Pierre Boulez dont on célébrait le centenaire. Extrait.
2025 marque le centenaire de la naissance de Pierre Boulez, décédé en 2016, il y a moins de 10 ans. Le documentaire Pierre Boulez - Le chemin vers l'inconnu, visible sur Arte propose de revenir sur ce géant de la musique, tour à tour décrié, acclamé, incompris ou admiré. C’est singulièrement d’Allemagne que nous vient ce document passionnant. Thomas von Steinaecker propose de parler de Pierre Boulez, le déchiffrer et expliquer son importance. Qui est Pierre Boulez ? La question se pose d’emblée. Que de chemins parcourus entre ce jeune homme originaire de la Loire et ce personnage qui a fait se déplacer les foules lors de ses concerts et est devenu le personnage central de la musique du XXe et du début du XXIe siècle. La suite ici...
Womankind c'est Sylvie Berger, solidement installée à la deuxième place de notre classement. Elle proposait en 2025 un album engagé, pertinent mais aussi drôle. Extrait.
Irrésistible. Voilà le premier mot qui vient à l’écoute de l’album du groupe Womankind, Womanpower. Derrière ce projet, se cache Sylvie Burger qui a choisi de fusionner chansons françaises et sons latino-américains au féminisme enthousiasmant. Car, oui, cet album engagé refuse d’être chiant. C’est aussi une main ouverte et un cri du cœur, à l’instar de Dis-moi des mots ou, mieux, du premier titre, Aime-moi mens-moi. Un amour vibrant et chaleureux qui est pourtant tout sauf aveugle. Et c’est ça qui est bon. La suite ici...
La chronique ayant connu le plus de succès est celui consacré à La Reine Garçon. Un projet passionnant et engagé que Bla Bla Blog a été heureux de faire connaître. Extrait.
Tout renaîtra différente : voilà un très beau titre pour un album à la fois délicat et puissant, simple et aux sinuosités vagabondes, sobre et aux riches compositions. La Reine Garçon, c’est un projet autant qu’un duo – Floé Guidollet et Delphine Passant – en forme d’accomplissement personnel… et artistique. Le documentaire Puissance Deux suit cette aventure à la fois privée et artistique. Différente, qui ouvre l’album, parle justement de transformation, de transition – de Floé, justement – et d’acceptation de soi et des autres : "Et ne me compare pas à la fille de tes rêves / Car moi je serai différente". Pas si simple de faire cette révolution intérieure autant qu’extérieure. Floé ne le cache pas dans Je n’existe pas, en forme de prière : "Laisse-moi une chance car ici / je n’existe pas". La suite ici...
On est heureux de revoir et de réentendre Andrea Ponti, avec son nouvel EP, Deviens.
On retrouve son univers et son idéal : un monde coloré, lumineux et fait de résilience. Dans Sors, la chanteuse parle d’un sujet qui ne peut pas rester indifférent : l’absence de nuances ("On ne mélange pas les couleurs") et cette incapacité de s’ouvrir au monde, de sortir. On ne peut qu’être sensible à cette manière de s’engager, dans la douceur et avec pertinence et intelligence.
Pour Tu t'envoles, De sa voix veloutée, Andrea Ponti laisse exprimer la maman qu’elle est, regarder son enfant quitter son foyer : "Tu ne pars pas / Tu t envoles / Et si je pleure juste un peu / C’est que mes larmes / Consolent / Ce cœur qui pleure / De te savoir heureux".
Résilience
Sensible, Andrea Ponti l’est et elle ne s’en cache pas. Deviens, le morceau qui donne son nom à l’opus, laisse parler la petite fille qu’elle était : "Tu la vois l’enfant fragile / Sous mes airs assurés / Les yeux au bord, Le cœur docile / D’avoir su trop aimer… / Regarde / Ferme les yeux pour me voir / On se voit mieux dans le noir". C’est aussi Va vis deviens, dont nous avions déjà parlé sur Bla Bla Blog, et qui voit l’artiste parler à la gamine qu’elle était quelques années plus tôt.
Musicalement, Andrea Ponti arrive à marier chanson française et pop d’aujourd’hui, sans s’empêcher de jolis mariages sonores et rythmiques (Toi aussi).
Avec cet EP, l’artiste impose sa marque de fabrique, avec une production soignée sur laquelle se sont penchés des noms reconnus, à commencer par Igit (Barbara Pravi, Eurovision) ou encore Jonathan Cagne (Héléna, Louane).
Andrea Ponti n’a jamais caché son riche parcours et son choix. Elle peut même le porter comme une médaille ! L’EP Deviens fait figure de confession émouvante mais aussi d’une filiation musicale. La preuve avec Je l’aime à mourir, une sensible et féminine interprétation du classique de Francis Cabrel.
Ces trois là nous viennent de Suisse – de Romandie pour être plus exact. Ils nous proposent avec l'album Secret Songs (chez Indésens) un programme de musique allemande. La soprano Léonie Renaud, le clarinettiste Damien Bachmann et le pianiste Christian Chamorel s’attaquent à trois figures du romantisme germanique, à savoir Louis Spohr, Carl Maria von Weber et l’incontournable Franz Schubert.
Arrêtons-nous d’abord sur les deux premiers. Louis – né Ludwig – Spohr (1784-1859), assez rare sur disques et en concerts, a pourtant été le plus grand compositeur de son époque, après les morts de Weber et surtout de Beethoven. Chef d’orchestre archidoué et pédagogue reconnu, il a su faire sa place dans le beau monde allemand et autrichien. On le découvre ici comme compositeur de Six Lieder allemands.
Léonie Renaud s’en empare avec bonheur, alternant passion ravageuse (Sei still mein Herz : "Sois calme mon cœur, et n'y pense plus, / C'est maintenant la vérité, le reste est illusion."), candeur (le court et bucolique Zwiegesang), mélancolie (Sehnsucht) ou nostalgie (Das heimliche Lied). L’auditrice ou l’auditeur fondera à l’écoute de la berceuse (Wiegenlied), comme susurrée par la soprano suisse. La clarinette de Damien Bachmann semble se pencher tout autant au-dessus de l’enfant sur le point de s’abandonner. Il faut saluer le trio d’artistes en osmose dans un programme de chambre d’une très grande finesse. Christian Chamorel, que nous avions croisé avec Rachel Kolly dans un remarquable album sur Brahms, accompagne avec tact et efficacité ses deux acolytes, laissant la place à une Léonie Renaud enflammée (le vibrant Wach auf!) et un Damien Bachmann éclatant, donnant à son instrument souffles, rythmes et couleurs.
Il faut saluer le trio d’artistes en osmose dans un programme de chambre d’une très grande finesse
Jusque là discret, Christian Chamorel prend une place plus importante dans le Grand Duo concertant pour clarinette et piano op. 48 de Carl Maria von Weber (1786-1826). Une autre figure reconnue du romantisme allemand, mais lui aussi boudé après sa mort prématurée à l’âge de 39 ans – il était d’une santé fragile. Weber a laissé une œuvre abondante souvent peu jouée, si l’on excepte son opéra Der Freischütz. On le retrouve ici dans ce Grand duo en mi bémol majeur. Bachmann et Chamorel s’y disputent la vedette avec virtuosité (Allegro con fuoco). Le romantisme pointe le bout de son nez dans l’Andante con moto à la beauté funèbre, avant que la vie ne danse avec la nuit (le scintillant Rondo: Allegro).
Franz Schubert (1797-1827) apparaît comme la grande star de ce programme romantique. Renaud, Bachmann et Chamorel ont choisi 5 lieder représentatifs du génie allemand. Il y a ce court An den Frühling, pudique chant de bienvenue et de regret adressé à un jeune homme. Le Sprache der Liebe, quant à lui, plus long, est la déclaration à une bien-aimée, en musique bien sûr. Avec le lied Rastlose Liebe, op. 5 n°1, nous retrouvons l’ADN du romantisme dans lequel nature et sentiments sont étroitement liés. Léonie l’a parfaitement compris, qui insuffle sa fougue et sa douloureuse passion.
L’amour, toujours l’amour, avons-nous envie de dire en écoutant le Sei mir gegrüßt!, déchirante adaptation d’un poème des Roses d’Orient de Friedrich Rückert en forme de missive ("Je suis avec toi, / Tu es avec moi, / Je te serre dans mes bras, / Salutations ! / Je t'embrasse !"). La poétesse Caroline Louise von Klencke est l’autrice du texte d’Heimliches Liebenop. 106. n°1. Schubert semble se faire à la fois plus léger et aussi plus sensuel dans le poème originellement nommé À Myrtille : "Ma vie, en cet instant, ne tient qu'à ta douce bouche rosée, et manque de m'abandonner dans ton étreinte intime". Quelle belle déclaration ! La soprano l’interprète avec sensualité.
L’album s’achève sur Le pâtre sur le rocher (Der Hirt auf dem Felsen, op. 129 D. 965), sans doute l’une des plus belles pièces du programme. Schubert compose ce lied incroyable sur son lit de mort en 1828. Impossible de ne pas voir dans ce chef d’œuvre un long et poig, autant qu'un chant d’amour pour la vie. La clarinette de Damien Bachmann est une merveille et Léonie Renaud y amène puissance vocale et accents pathétiques : "Bientôt ce sera le printemps / Le printemps, mon espoir / Il me faut maintenant / M'apprêter à partir". Une merveille. On n’est pas prêts d’oublier les dernières mesures de ce Pâtre sur le rocher.