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pianiste

  • Honneur aux dames

    Il est probable que les noms de Mel Bonis, Amy Beach, Amanda Röntgen-Maier, Rebecca Clarke et Dora Pejačević ne diront rien à la plupart des auditeurs et auditrices. Clara Schumann, Nadia et Lili Boulanger un peu plus. Ces compositrices oubliées font l’objet d’un passionnant album de compilation, Ladies First (Indésens) interprété par deux autres femmes, la violoniste suisse Rachel Kolly et la pianiste indo-américaine Pallavi Mahidhara.

    Voilà qui est à la fois audacieux et pertinent, tant il est indispensable de sortir de l’enfer de l’oubli ces musiciennes – parce qu’elles étaient justement musiciennes - et pas musiciens.

    On tombe d’emblée sous le charme de la Sonate en si mineur d’Amanda Röntgen-Maier (1853-1894). Disparue prématurément à l’âge de 41 ans, cette violoniste et compositrice suédoise, reconnue à sa juste valeur, a du, comme beaucoup de femme de cette génération, mettre fin à sa carrière publique. La Sonate pour violon date de 1878. Elle a 25 ans et prouve la grande maîtrise d’une pièce tendue, solide et aux lignes mélodiques irrésistibles (Allegro). Le mouvement lent Andantino a cette facture néo-romantique surfant sur les influences de Robert Schumann, Félix Mendelssohn ou Brahms. Plus enlevé est l’Allegro molto vivace, et néanmoins emprunt de nostalgie.

    Mel Bonis (1858-1937) est une compositrice française, toujours très peu jouée et enregistrée. Elle a pourtant laissé un catalogue de près de 200 œuvres. Sa Pièce n° 2, avec ici l’Allegretto non troppo, Op. 84 est présentatrice des influences de la musique française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. L’influence de Gabriel Fauré et de Debussy est évidente dans cette pièce de 1910 néo-classique, saluée par Saint-Saens qui alla jusqu’à s’étonner… qu’une femme puisse écrire si bien. Le violon de Rachel Kolly et le piano de Pallavi Mahidhara font planer une lumière étrange sur court mouvement.

    On peut remercier Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara d’avoir pris leur "bâton de pèlerin"

    La notoriété de Clara Schumann (1819-1896) n’est plus à faire ; mais que ce fut long et dur, tant son mari Robert lui a fait de l’ombre. Ses Trois romances pour violon et piano op. 22 sont proposées. Le romantisme est roi dans cette œuvre datant de 1855.

    Amy Beach (1867-1944) a connu la gloire comme interprète dans son pays, les États-Unis, mais aussi en tournée en Europe. On la découvre ou redécouvre ici dans une Romance, son opus 23 dédiée à la violoniste Maud Powell. Nous sommes en 1893 et les artistes américaines sont encore très marqués par les influences du vieux continent. Très bientôt, ils ou elles parviendront à imposer leur propre langage. En attendant, nous voilà avec une romance à la facture néo-romantique, élégante et délicate, qui a fait le succès de la musicienne, et que Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara interprètent avec un plaisir visible.

    Dora Pejačević (1885-1923) est une vraie belle découverte. Cette compositrice croate a beau avoir appartenu à l’aristocratie austro-hongroise (elle était comtesse), elle est, à sa façon, une révolutionnaire – oubliée, hélas, en raison de son sexe. Elle a baigné dans un milieu intellectuel particulièrement revigorant – Ibsen, Thomas Mann, Rilke, Kierkegaard ou Nietzsche. Voilà qui forge un caractère, un tempérament et un langage ! Elle a aussi été une interprète ayant couru les salles de spectacle dans toute l’Europe. Sa Sonate pour violon n° 2 "Slavique", op. 42 date de 1919. Elle a en fait été écrite en 1917, en pleine première guerre mondiale, au cours de laquelle l’artiste s’est courageusement engagée comme ambulancière. Dora Pejačević n’entend pas se laisser enfermer dans un style. Le romantisme côtoie l’expressionnisme. Au rythme dansant de l’Allegro, qui n’est pas dénué de noirceur ni d’éclats de passion voire de colère, répond une sorte de chant funèbre qu’est l’Andantino, lancinant et implacable par moment, souvent bouleversant dans cette pièce qui nous parle surtout de la fin d’un monde et d’une époque. Rappelons que nous sommes à l’époque durant la Grande Guerre. Même le dernier mouvement Allegro molto vivace, vif et rythmé, ressemble à une danse macabre, d’une grande modernité – comme d’ailleurs l’ensemble de l’opus. Sacré pari et bonne idée pour Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara que d’avoir eu l’idée de proposer cette formidable musicienne qui mériterait d’être plus présente en concerte et en album.

    Nadia Boulanger (1887-1979) et sa sœur Lili Boulanger (1893-1918) n’ont pas été oubliées, tant ces deux femmes (la seconde est morte prématurément à l’age de 24 ans) sont des exceptions en musique classique. Elles ont été admirées, sont toujours jouées et ont eu une influence majeure dans la musique du XXe siècle. Rachel Kollu a adapté pour violon et piano la pièce Soleils couchants de Nadia Boulanger datant de 1905. Nous sommes en pleine Belle Époque. Le symbolisme et le néoromantisme imprègnent cette pièce mystérieuse. Il s’agit d’une mise en musique d’une pièce de Verlaine. On y devine des accents impressionnistes et debussyens, interprétés avec subtilité par  Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara.

    Toujours dans une veine néoromantique, l’auditeur ou l’auditrice se laissera bercer par sa Nocturne de 1911 et l’alerte Cortège de 1914, quelques années après sa mort qui a laissé inconsolable sa sœur Nadia.

    L’album se termine par une dernière découverte, en l’occurrence la compositrice anglaise Rebecca Clarke (1886-1979). La pièce Midsummer Moon date de 1926. Il faut saluer sa modernité, sans pour autant que le classicisme soit balayé. Une grande mélancolie règne sans cette œuvre. Rebecca Clarke était une altiste reconnue comme altiste géniale et a tourné en Europe et dans le monde. Voilà une artiste farouchement éprise de liberté, ce que l’on devine à l’écoute de ce morceau semblant faire la synthèse entre romantisme debussyen et expressionnisme. En trois mots : indépendance, audace et génie.

    On peut remercier Rachel Kolly et Pallavi Mahidhara d’avoir pris leur "bâton de pèlerin" pour donner une chance à ces consœurs que l’on fini, comme elles par aimer.

    Elles méritent d’entrer dans le répertoire aussi naturellement qu’une mélodie de Fauré, une ballade de Brahms ou une suite de Debussy. 

    Ladies First, Bonis – Schumann – Beach – Boulanger,
    Rachel Kolly (violon) et Pallavi Mahidhara (piano), Indésens Calioppe, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/ladies-first
    http://rachelkolly.com
    https://www.facebook.com/rachelkolly
    https://www.pallavimahidhara.com
    https://www.facebook.com/pallavimahidharapianist

    Voir aussi : "Brahms doublement suisse (et même triplement)"

     
     
     
     
     
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  • Âme de musicien, âme de cinéphile

    Revoilà Philippe Guilhon-Herbert, après un formidable album Ravel et une interview exclusive pour Bla Bla Blog, le pianiste français revient avec Cinéma (Indésens). Comme son titre l’indique, l’album est consacré aux musiques de film.

    Voilà un genre adoré par le grand public et de plus en plus plébiscité par le milieu classique qui, au fur et à mesure des années, a fini par reconnaître que ce genre dépassait largement l’illustration sonore d’un film. Mieux, il y avait des chefs-d'œuvre trouvant largement leur place dans un concert ou un album classique. Philippe Guilhon-Herbert reconnaît par ailleurs que le cinéma est son autre grande passion. Quoi de plus logique donc, que cet album.

    La preuve avec cet opus dominé d’une bonne tête par des pièces de Michel Legrand. L’auditeur ou l’auditrice retrouvera ainsi Romance, extrait des Parapluies de Cherbourg et What Are You Doing The Rest Of Your Life de The Happy Ending. Ajoutons à cela le titre Pieces Of Dreams tiré du film éponyme. Outre le jazzy et nostalgique I Will Say Good Bye, citons aussi ce bijou qu’est Sea And Sky, One Day Summer 42 ou Years Of My Youth.

    Philippe Guilhon-Herbert fait un tour par le classique et Prokofiev, via La Danse des couteaux de Roméo et Juliette. Il est vrai que ce morceau de Prokofiev a été archi-utilisé tant par le cinéma que la télévision, voire la publicité.

    Faites entrer l’accusé

    Cinéma est une authentique récréation, tant le pianiste y semble à l’aise. Le piano seul suffit à son bonheur et à notre bonheur, tant l’instrumentiste y semble à l’aise.

    Il ne lui était pas possible de passer à côté de l’une des pièces les plus incroyables et bouleversantes d’Ennio Morricone. Il interprète le thème central d’Il était une fois en Amérique, gardant sa mélancolie, la noirceur en moins, mettant en valeur les lignes mélodiques envoûtantes. Il est encore question d’Ennio Morricone qui a composé la musique du film Cinéma Paradisio, un grand succès à sa sortie mais que la postérité a surtout retenu pour sa BO.

    Autre monument de la BO : Georges Delerue. Sans surprise, c'est Le Mépris, qui a été choisi. Il est vrai que ce chef-d’œuvre est d’une modernité incroyable. Il ne perd jamais ni son efficacité ni son fil conducteur porté par une mélodie simple et inoubliable. L’arrangement pour piano devient une évidence sous les doigts de Philippe Guilhon-Herbert.

    Les accords du Messager parleront sans aucun à l’auditeur ou l’auditrice. Le génie de Michel Legrand a sans doute sa musique plus célèbre encore que le film de Joseph Losey – grâce notamment à l’émission Faites entrer l’accusé…

    Leigh Harline ne dira sans doute rien à beaucoup. Et pourtant, ce compositeur américain a été un prolifique auteur de musiques de film, notamment pour Disney. Philippe Guilhon-Herbert propose dans son Cinéma une version piano de When You Wish Upon A Star, tiré du Pinocchio de Disney. Une manière de montrer qu’ici comme ailleurs les interprètes classiques savent souvent garder leur âme de passionné et d’enfant.

    Cinéma, Philippe Guilhon-Herbert (piano), Indésens Records Calliope, 2026
    https://indesenscalliope.com/boutique/cinema
    https://www.facebook.com/pghpianist

    Voir aussi : "Philippe Guilhon Herbert : ‘Ravel est au plus près de mon parcours de musicien’"
    "Ravel nu"
    "Thierry Caens a le Smile"

  • Handel, jamais aussi proche

    Qui connaît vraiment Haendel ? Voilà un compositeur prolifique, admiré à son époque, encore archi joué, vraiment admiré, mais dont la personnalité et l’âme demeurent un mystère. En comparaison, ses contemporains Bach et Mozart sont devenus hyper populaires à partir du XXe siècle. Oui, il y a bien un mystère Haendel – ou plutôt Handel, Clara Ponty ayant choisi l’orthographe anglais utilisée après l’installation du compositeur allemand de l’autre côté du Channel.

    La pianiste a choisi de "ré-imaginé" Handel dans l'album Handel reimagined (Neo Classic), sorti cet année mais né il y a six ans pendant le confinement, alors que la musicienne venait de se produire à Halle, la ville natale du compositeur. "Pendant le confinement, ma meilleure thérapie a été de m’asseoir à mon piano et de jouer une heure de musique baroque presque chaque jour », confie l’artiste. « Ce fut ma plus grande consolation dans une période difficile."

    C’est au piano que la musicienne américaine réinterprète quelques grands titres – on a même envie de préciser "quelques grands tubes" – de l’auteur de Water Music, du Messie… ou de l’hymne de la Champions League ! Il faut aller à la dernière piste pour écouter le Royal Anthem, extrait de Zadock The Priest, adapté par Benjamin Britten deux siècles plus tard pour le grand plaisir des fans de football.

    L’objectif de Clara Ponty est on ne peut plus clair : "Je souhaite donner une nouvelle vie à cette musique exceptionnelle. Mon espoir est que cet album soit perçu comme une passerelle, prouvant que le classique n’est pas une musique de niche, mais une émotion universelle."                         

    L’hymne de la Champions League

    Rappelons que Georg Friedrich Haendel, né à Halle, donc, en 1685 et mort à Westminster en 1759, est un représentant capital de la période baroque (que l’on pense au Mysterious Minuet). Clara Ponty choisit le dépouillement (Sweet Gigue), donnant à ces œuvres intemporelles un extraordinaire dénuement, jusque dans la célèbre Sarabande (Sarabande reimagined). L’Américaine a sans doute en tête ses compatriotes du courant répétitif américain – Adams, Reich, Glass. Il y a du minimalisme dans cette manière d’interpréter le baroque handelien. Et pourquoi pas ? Autre tube, la Passacaille, devenue ici la Gladsome Passacaille, tout aussi irrésistible et demandant la même virtuosité.

    "Handel Made in Ponty" ce n’est pas une relecture, mais des relectures allant du classique au moderne, en passant même par la pop. C’est ce que l’auditeur ou l’auditrice se dira d’ailleurs à l’écoute de Permets-moi de pleurer, extrait de l’opéra Rinaldo. Prenez ce morceau, écrivez des paroles et vous aurez sans doute un tube de notre époque.       

    On est tout autant heureux de retrouver deux extraits de la Water Music, cette "musique sur l’eau", l’une des plus grandes compositions de l’histoire consacrée à la fête. Et à la vie. Clara Ponty fait de l’Ode to River Thames une interprétation mystérieuse, singulière, légère et au bonheur pudique. Quant à A Majestic Air, nous voilà dans un titre aérien – justement – à la mélodie imparable et rappelant qu’Handel est un compositeur immédiatement attachant, bref si proche de nous grâce notamment à la magicienne qu'est Clara Ponty. Un gros big up pour elle !

    Clara Ponty, Handel reimagined, Neo Classics, 2026
    https://www.claraponty.com
    https://www.facebook.com/ClaraPonty
    https://x.com/ClaraPonty
    https://www.youtube.com/ClaraPonty

    Voir aussi : "À la recherche de Philippe Malhaire"

  • Disque amoureux de Chopin

    Le pianiste suisse Pascal Godart nous propose un album Indésens qui peut s’écouter soit comme une piqûre de rappel romantique, soit comme une découverte en douceur de l’univers de Frédéric Chopin.

    Ne le cachons pas. Il est courant que l’œuvre du compositeur polonais passe systématiquement par des intégrales, que ce soit ses Nocturnes, ses Études, ses Concertos pour piano ou ses Mazurkas, à l’exemple du très beau double album proposé par Irina Chukovskaya et que Bla Bla Blog vient de chroniquer.

    Bref, avec Chopin, c’est tout ou rien. On peut être reconnaissant à Pascal Godart de nous offrir un enregistrement relativement court – moins d’une heure – regroupant un choix de pièces représentatives du compositeur romantique, avec un focus sur ses Ballades. Pas d’overdose donc, encore moins de best of mais un "disque amoureux", comme il y a des "dictionnaires amoureux". Au programme, les quatre Ballades (bon, on est d’accord, on peut parler "d’intégrale", même si elle se limite à quatre pièces…), la Berceuse opus 57 et trois Nocturnes, l’Opus 9 n°2, l’Opus 27 n°2 et l’Opus 72 n°1.

    Au sujet de son intégrale des Mazurkas, Irina Chukovskaya parlait de sa connaissance d’une œuvre qu’elle jouait depuis des années. Pascal Godart, lui, va mezzo voce, avouant que Chopin est un compositeur qui l’a longtemps intimidé, qu’il a beaucoup étudié mais qu’il a peu joué au public.

    Voilà sans doute la magie de cet album qui nous rend Chopin dans toute son intimité, à commence par sa Berceuse apaisante sans tomber dans le piège de la mièvrerie. Les lignes mélodiques sont irrésistibles et le jeu de Pascal Godart donne à entendre un Romantique qui s’est démarqué par sa discrétion mais aussi son modernisme.

    Chopin dans toute son intimité

    Nous l’avons dit, les Ballades constituent le gros morceau de ce programme. Il s’agit de pièces souvent longues, si on les compare par exemple aux Mazurkas. Introspectives et mélancoliques (la première Ballade op. 23), ce sont des mécaniques d’horlogerie demandant à la fois une grande technique et un solide tempérament, alliés bien entendu à de l’intelligence. Pascal Godart ne manque d’aucune de ces qualités. Il voyage de concert avec Chopin – et avec nous, tant qu’à faire.

    La deuxième Ballade op. 38 commence comme une méditation philosophique, presque une prière. Chopin avait dédiée cette pièce, écrite entre 1836 et 1839, à Robert Schumann. On est là au coeur du Romantisme, avec ces décrochages enfiévrés. Ajoutons aussi qu’à cette époque, Chopin vit une histoire d’amour devenue légendaire avec George Sand. Il est vrai qu’il y a quelque chose de la passion dans cette Ballade épique.

    Poétique, la Ballade n°3 séduit par sa fraîcheur mais aussi sa grande simplicité. Pas d’élans tapageurs ici mais une déambulation dans la campagne berrichonne où Chopin vient régulièrement auprès de George Sand. La Ballade n°4 op. 52, composée en 1842, est considérée comme un must de la musique chopinienne comme du genre romantique. Sombre mais aussi recueilli, elle se déploie grâce à des lignes mélodiques complexes. On peut presque parler d’architecture musicale complexe. À l’instar de Pascal Godart, il faut de la technique et de l’intelligence pour s’approprier ce morceau mêlant recueillement, expressivité et sens de l’épique.

    Les Ballades de Chopin sont complétées par quatre autres pièces, à commencer par la célèbre Nocturne op. 9 n°2. Impossible de laisser l’auditeur ou l’auditrice sur la touche, grâce à cette mélodie devenue un vrai tube de la musique classique. Pascal Godart a choisi deux autres Nocturnes, l’opus 27 n°2, délicate et mélancolique, ainsi que l’Opus 72 n°1, plus courte, écrite et jouée comme une déclaration d’amour.

    Frédéric Chopin, Ballades – Berceuse – Nocturnes,
    Pascal Godart (piano), Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin
    https://pascalgodart.ch

    Voir aussi : "Danses avec Chopin"

  • Danses avec Chopin

    Quand on pense à Frédéric Chopin, les premières œuvres qui viennent à l’esprit sont ses Nocturnes, ses Études ou ses Valses, moins sans doute ses Mazurkas. Il a pourtant composées pas moins de 57 de ces danses traditionnelles de son pays, la Pologne. La pianiste Irina Chukovskaya en propose une intégrale dans un très beau double album d’Indésens.

    Comment transformer des pièces musicales populaires, qui ont d’abord vocation à être dansées, en chefs-d’œuvre de la musique de chambre romantique ? Voilà le pari réussi de Chopin pendant presque 25 ans. 12 de ces mazurkas ont par ailleurs été publiées et jouées après sa mort.

    Chopin a fait de ces morceaux autant de joyaux intemporels que de rappels émus de son pays. Irina Chukovskaya s’approprie avec élégance ces pièces souvent courtes – certaines dépassent à peine la minute. L’esprit de Chopin est là, enlevé, fin mais aussi empreint d’une profonde nostalgie. Compositeur romantique, il ne s’épanche que rarement, préférant jouer de la fausse insouciance (Mazurka en si bémol dans le premier CD). L’amour se fait joueur (la Mazurka en sol majeur ou la Mazurka op. 41 n°2) ou joyeux (Mazurka op. 50 n°1), voire lumineux (Mazurka op. 59 n°3). Il s’agit de danses traditionnelles polonaises, comme le rappellent à chaque fois les rythmes des morceaux (Mazurka WN 24 en do majeur, Mazurka WN 26 en sol majeur, Mazurka en do majeur dans le premier CD ou encore la Mazurka op. 59 n°2).

    Elles se transforment, grâce au compositeur et à son interprète, en pièces de musique de chambre à la mélancolie profonde (Mazurka WN 14 en la mineur, la Mazurka WN 45 en la bémol majeur, l’Opus 7 n°2 ou les Mazurkas op. 63 sur le second CD) ou, au contraire, à la légèreté qui fait plaisir à entendre (les Opus 7 n°1 et n°4, les deux premières Mazurkas op. 33 ou la Mazurka WN 60 en la mineur). Le romantisme ne fait jamais défaut, que ce soit la Mazurka WN 25 en fa majeur, à la fois majestueuse et mélancolique. Du grand art.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un ou une proche (Mazurka WN 41 en si bémol majeur). La simplicité des mélodies, toute en nuances, en suspensions, en fausses hésitations, fait de ces mazurkas des illustrations de son attachement à la Pologne. De vraies pièces spontanées.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un proche

    La pianiste parle, dans le livret "du timbre purement pianistique, transparent, sans nuances orchestrales". On pense aux Opus 6, dont la facture romantique n’est pas trahie par Irina Chukovskaya, loin de là ! L’essence de cette école dont Chopin a été l’un des grands champions est également présente dans les Mazurkas Opus 17 ou Opus 24.

    Romantisme, oui ; mais aussi modernité dans cette approche très libre de la composition et l’utilisation des silences. Voilà qui fait de Chopin un compositeur plus qu’actuel : hors du temps, toujours aimé, toujours écouté, toujours analysé et toujours surprenant. On pense d’emblée à la Mazurka op. 17 n°4, l’une des plus longues du double album. Chopin prend tout autant son temps dans les quatre Mazurkas opus 30 qui ferment la première partie du double album. On sera tout aussi bien séduit par la pétillante Mazurka en ré majeur (Opus 33 n°3), par la tendre et poignante Mazurka en si mineur (Opus 33 n°4) ou par ces pensées mélancoliques distillées par la Mazurka Dpop. 42A en la mineur.

    Saluons enfin la prise de son impeccable qui vient récompenser le jeu tout en nuances et en précisions d’Irina Chukovskaya qui précise qu’elle a étudié ces pièces toute sa vie. Elle en saisit toute la diversité mais aussi toute la profondeur.

    Répétons qu’il s’agit à l’origine de danses polonaises, si bien que la nostalgie n’est pas absente dans ces pièces poétiques qu’il faut prendre le temps d’écouter pour bien s’en imprégner (Opus 50 n°3), ne serait-ce que pour mieux se laisser surprendre (on pense à la courte Mazurka op. 56 n°2). Un vrai "miracle vivant", comme le dit justement Irina Chukovskaya. Validé !

    Très bientôt, je vous proposerai d'un autre album Chopin.

    Frédéric Chopin, Mazurkas, Irina Chukovskaya (piano),
    Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin-complete-mazurkas
    https://irinachukovskaya.com/en

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"
    "Lacunes comblées par Fleur Strijbos"

     
     
     
     
     
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  • Élise Bertrand : "Il ne faut pas cesser d’être curieux"

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    © ReneMayerCohen

    Bla Bla Blog avait parlé du dernier album d’Élise Bertrand, Talisman. Une nouvelle preuve du talent dingue de la compositrice et violoniste. Nous avons voulu la rencontrer et l’interroger. Voilà une occasion rare de mettre à l’honneur la musique contemporaine.

    Bla Bla Blog – Bonjour Élise. Vous faites partie des compositrices et des musiciennes très en vue. Comment décririez-vous votre parcours ? Et d’abord, la musique a-t-elle toujours été une évidence ?
    Élise Bertrand – À tout instant la musique a été une évidence, étant donné sa présence dans ma vie depuis toujours. Un piano à queue était installé à la maison, avec une famille qui avait instauré un climat musical et mélomane dans lequel j’ai baigné dès l’enfance. Mon apprentissage de la musique a commencé par le piano à 5 ans, puis le violon à 8 ans et enfin la composition, en autodidacte, par le biais de l’improvisation à 11 ans. Je ne me souviens pas d’avoir appris à lire et à écrire avant d’apprendre à lire la musique. C’est sûrement le cas, malgré tout, mais d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours joué et écouté de la musique, et c’est cela qui crée un vrai lien, intime avec cet art. Lorsque l’on est enfant, la notion de profession ne se situe évidemment pas au même niveau que lorsqu’on est jeune adulte, surtout dans une branche comme la musique. Je dirais que mon parcours s’est alors développé d’une façon très naturelle, et surtout, très diversifiée, par la pratique à la fois de deux instruments, mais aussi du chant, de la culture musicale etc… ce qui est une chance.
     
    BBB – Parmi vos professeurs, il y a eu Nicolas Bacri. Je crois qu’il a eu une grande importance dans votre carrière. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur lui. Que vous a-t-il apporté ?
    EB – J’ai rencontré Nicolas Bacri à l’âge de 14 ans, lorsque j’étais étudiante au CRR de Paris, en violon. Nous jouions en orchestre l’une de ses œuvres, et à la fin d’une des répétitions, je suis allée le voir simplement en expliquant que je composais depuis trois ans, toute seule, de mon côté. Il m’a prise très au sérieux malgré mon si jeune âge et m’a proposé de lui envoyer mes esquisses, ce que j’ai fait, sans pour autant m’attendre à une quelconque réponse de sa part. Mais moins d’un mois après, il m’avait répondu, intrigué et encourageant, en me proposant de travailler ensemble par sessions, lorsqu’il viendrait à Paris. C’est ce que nous avons fait pendant un peu moins de six ans. J’ai aussi été officiellement son élève au CRR de Paris où j’ai obtenu un DEM de composition musicale, avant d’entrer en cursus d’écriture supérieure au CNSM. Cette formation avec Nicolas a été un soutien très important. Je pouvais compter sur lui, son exigence, son intégrité, son soutien. Lorsque l’on a 14 ans, c’est très important. Il est l’un des premiers à avoir cru en moi, et cela aussi, donnait des ailes. Nous avons travaillé certaines fois très rapidement, certaines fois de manière beaucoup plus approfondie les pièces que je composais. Je lui montrais toutes mes pièces. La plupart du temps il ne proposait aucune modification, ou seulement de minimes détails. C’étaient en réalité la démarche de la forme et la pratique du contrepoint qui l’intéressaient davantage. Vers mes vingt ans, j’ai progressivement ressenti le besoin de prendre mon envol. Cela s’est fait naturellement, et entre temps d’autres personnalités ont été marquantes dans mon parcours, je pense notamment à Thierry Escaich qui était mon professeur de fugue au CNSM, ou à Guillaume Connesson dont la science de l’orchestration est inépuisable.

    BBB – Vous venez de sortir votre deuxième album, Talisman. Le nom d’un album n’est jamais choisi par hasard. Cela veut-il dire que ce nouvel opus, ce « talisman » tient place particulière pour vous ?
    EB – Toutes les pièces que l’on compose ont un sens particulier pour nous, selon le moment de notre vie où on les écrit, le destinataire de l’œuvre, l’instrument pour lequel l’on compose... Un attachement chaque fois différent s’opère. Du Poème pour piano au sextuor vocal Ce qui dure, mon talisman musical et intime s’est peu à peu créé. La sélection de pièces que j’ai souhaité mettre en perspective sous le prisme de l’élocution sonore – la parole des instruments, la parole des voix humaines – et de l’univers plus abstrait du langage, comprend mes deux cycles pour voix et piano : Trois mélodies sur des poèmes d’Eluard pour soprano et piano, Âme de Nuit pour mezzo-soprano et piano ainsi que Ce qui dure pour sextuor vocal a capella. En miroir, trois pièces instrumentales à dominante poétique que sont le Poème pour piano, la Sonate-Poème pour violon et piano et Psalmodie pour trio avec clarinette. Première œuvre de ma production alliant le violon et le piano, mes deux instruments, la Sonate-Poème révèle le plus intime de ma personnalité, comme une genèse à ma Sonate pour violon seul et ma pièce pour piano Dans les abysses de lumière. Ces deux dernières pièces, inséparables dans mon esprit et jumelles de chronologie, m’offrent un retour à l’intimité de l’écriture pour mes deux instruments de prédilection, compagnons de chaque jour. La maîtrise du violon et du piano m’a donné un accès immédiat à la réalisation instrumentale de mon imaginaire sonore. En m'incitant à composer ce qu'au violon comme au piano j'aurais plaisir à jouer, l'instrumentiste en moi venait compléter et façonner la partition au fur et à mesure de son écriture.

    "J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs !"

    BBB – Comment s’est porté votre choix des artistes qui vous accompagnent dans cet opus ? D’ailleurs, est-ce vous qui les avez approchés ?
    EB – Le choix des interprètes a été une évidence car pour plusieurs pièces, les musiciens du disque étaient également les dédicataires (Adèle Charvet pour Âme de Nuit, Raphaël Sévère et Nathanaël Gouin pour Psalmodie, Emmanuelle Demuyter pour les Mélodies, Les Métaboles et Léo Warynski pour Ce qui dure). Je souhaite leur exprimer toute ma gratitude pour leur confiance, leur travail, leur sensibilité…

    BBB – Avez-vous senti qu’ils étaient intimidés de jouer vos pièces devant vous et avec vous ?
    EB – Absolument pas et heureusement ! Il y a une relation de confiance et d’estime mutuelle qui a créé un climat à la fois sain et très agréable durant les répétitions et l’enregistrement. Pour plusieurs des pièces du disque, les musiciens avaient déjà chanté/joué en concert les partitions qu’ils allaient enregistrer pour mon disque, ce qui les aidait aussi à se sentir dans une plus grande intimité avec les pièces en question. La sensation de vécu, particulièrement pour la musique d’aujourd’hui, est extrêmement importante et permet de pouvoir mieux s’approprier la pièce.

    BBB – La poésie tient la première place dans cet album. Pouvez-vous dire comment vous avez choisi les textes que vous avez mis en musique ? Je pense en particulier à Claude Roy et Sully Prudhomme, deux auteurs pas forcément les plus connus.
    EB – J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs ! Explorer des répertoires méconnus est une passion depuis plusieurs années. Je dirais que c’est le même goût teinté de curiosité qui me pousse à découvrir des auteurs moins connus et à voir en eux le potentiel d’être mis en musique. Claude Roy entrait dans la thématique de la nuit pour le cycle Âme de Nuit, tandis que Ce qui dure est depuis longtemps l’un de mes poèmes favoris, alliant la simplicité du discours à la profondeur du sens donné à la vie qui s’écoule. Récemment, j’ai mis en musique la Prière d’Antonin Artaud pour soprano et orchestre (de nouveau avec Emmanuelle Demuyter). Cette fois-ci, le surréalisme du poète a été extrêmement inspirant pour moi, notamment du point de vue du climat général de la pièce et de l’orchestration. Cette poésie à la fois fervente, mystérieuse, dont la supplique s’adresse peut être à Dieu, invite le lecteur (et l’auditeur) dans une quête de sens. Nécessité vitale - presque une question de survie - dans des œuvres comme L’Ombilic des limbes ou Le Pèse Nerfs, l’écriture d’Artaud s’apparente à une tentative désespérée de se reconstruire intérieurement.

    BBB – Musicalement, on sent chez vous une grande audace et beaucoup d’influences se mêlant : le romantisme, la Seconde école de Vienne, la musique française du début du XXe siècle mais aussi la musique sacrée (on pense à Duruflé). Quels compositeurs ou compositrices et quelles œuvres vous inspirent ?
    EB – Je ne dirais pas qu’il y a une influence assumée de certains compositeurs en particulier pour ensuite composer… mais je crois cependant en l’impact sur notre esprit de certaines œuvres pour lesquelles on éprouve de la fascination. L’état euphorique et profondément bouleversé à la fois, une sorte d’état de transe - après avoir écouté pour la première fois la Walkyrie, Wocceck ou Le Roi Roger de Szymanowski, le 3e Quatuor de Schnittke, la Chaconne de Gubaïdulina, le Concerto pour orchestre de Bartok, La Vengeance de Médée de Barber, ou encore la suite Scythe de Prokofiev - provoque une montée d’adrénaline, une force puissante qui prépare à la fois l’esprit et le corps à composer, tel un besoin irrépressible. La plupart du temps, cependant, je compose en dehors de ces moments précis et recrée en moi, pour la pièce que j’écris, cet état très spécifique extrêmement porteur.
     
    BBB – Après la sortie de votre premier album, Bla Bla Blog avait parlé de vous comme d’une "ultra moderne romantique". Est-ce que ce qualificatif vous convient ?
    EB – Tout à fait ! Le romantisme n’est pour moi aucunement associé à une époque ou un langage en particulier. Il est un désir de rester fidèle à ce que l’on est, à ce que les êtres ont de plus cher, de plus profond et de sincère. En musique, cela se traduit selon moi au travers du lyrisme, de l’harmonie et de la ligne mélodique.

    BBB – Que pourriez-vous dire aux personnes hésitant à aller vers le répertoire contemporain que l’on dit souvent exigeant ?
    EB – Je crois que l’être humain n’est pas spontanément enclin à explorer l’inconnu et sa zone d’inconfort, quel que soit le domaine. C’est pourtant dans ces zones de frontière ou même au-delà des frontières de notre "territoire" de connaissance que l’on se rencontre soi-même, que l’on s’éprouve, par la tolérance, la curiosité, l’engagement. Pour aborder le répertoire contemporain d’un point de vue musical, il me semble pertinent d’écouter les grandes œuvres du début du XXe siècle et les différents chemins esthétiques qu’elles ont engendré. Les ramifications stylistiques au cours du XXe siècle sont si nombreuses et les évolutions des compositeurs tout au long de leur vie parfois très impressionnantes ! Je crois surtout qu’il ne faut pas cesser d’être curieux.

    BBB – Quels sont vos projets pour cette année et pour les années qui vont suivre ? Des concerts ? Des festivals ? Un autre album ?
    EB – Beaucoup de concerts et de commandes prévus pour la suite de 2026 et 2027, en effet! Dans l’actualité immédiate, nous enregistrons avec Gaspard Thomas notre premier disque de sonate qui sortira en février 2027 sur le label Évidence Classics.

    BBB – Sur Bla Bla Bog, nous aimons bien interroger nos invité·e·s sur leurs goûts. Quels sont vos plus gros coups de cœur, en matière de musique, bien sûr, mais aussi côté lecture, films, séries ou expositions ?
    EB – En matière de musique, j’en ai cité quelques uns plus haut dont la liste ne saurait jamais être exhaustive ! J’aime énormément lire et je citerais trois auteurs qui me touchent particulièrement, Gabriel Garcia Marquez, Hermann Hesse et Romain Gary dont je lis actuellement Les Enchanteurs. Chacun à leur manière, ils accèdent par une sensibilité à fleur de peau à la fantaisie, tantôt sombre, rêveuse ou ironique, mais chaque fois avec une imagination hors norme. Côté septième art, je suis très sensible aux films historiques ; ils nous plongent dans la réalité avec un grand sens artistique. Je pense notamment aux films Apocalypse now, Mission, Invincible ou bien La Liste de Schindler. Les films futuristes-dystopiques tels que Blade Runner en sont le versant opposé. C’est quelque chose que j’aime aussi beaucoup découvrir. Quant aux expositions, j’ai si peu de temps que j’ai une préférence pour ce qui m’inspire le plus en composition, donc l’art contemporain, bien sûr ! Chaque fois que j’ai quelques jours dans une nouvelle ville, j’essaie de prendre le temps d’aller au musée d’art contemporain ou moderne. Je garde notamment un souvenir émerveillé de l’exposition Anselm Kiefer/Paul Célan au Grand Palais en 2022.

    BBB – Merci, Élise. 

    Élise Bertrand, Talisman, NoMadMusic, 2026
    https://www.nomadmusic.fr/fr/album/talisman
    https://elise-bertrand.fr
    https://www.facebook.com/elise.bertrand.35
    https://www.instagram.com/elise.musician

    Voir aussi : "Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière"
    "Qu’elles caractères…"

    "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"

  • Piano superstar

    Connaissez-vous Maksim ? Ce prodige a fait du piano un instrument incroyable capable de dépasser toutes les modes et en dépoussiérant le classique. Avec Maksim, Chopin rencontre Abba, Tchaïkovski, Queen, Prokofiev… et Game of Thrones. Décoiffant !

    Avec plus de 5 millions d'albums vendus dans le monde et de nombreux disques d'or et de platine, Maksim a captivé les publics en Europe, en Asie, en Amérique du Nord et en Australie.

    Le public parisien pourra venir l’écouter le 11 mai prochain au Casino de Paris, dans le cadre de sa tournée internationale Segmenti World.

    À ne pas manquer, bien sûr, tant l’expérience promet d’être spectaculaire. Qui a dit que le classique était ringard ?

    Maksim, Segmenti Tour, au casino de Pairs, le 11 mai 2026, 20 heures
    https://www.facebook.com/MAKSIMconcertPianist
    https://www.instagram.com/maksimmrvicaofficial
    https://www.casinodeparis.fr/fr/Maksim-Segmentiworld-Tour-11-Mai-2026-Billetterie-Paris

    Voir aussi : "Qu’elles caractères…"

  • Brahms, le noir lui va si bien

    Le noir est à tous les étages de cet album Brahms du pianiste italien Fabrizio Chiovetta (Aparté). Il faut dire que les pièces pour piano Opus 116 à 119 ont été écrites dans les dernières années du compositeur allemand. L’homme a traversé et transformé le XIXe siècle, d’abord en marchant sur les traces de Beethoven, avant d’incarner le Romantisme. Que l’on pense au Caprice en ré mineur, concentrant sur ses 2 minutes 30 une vitalité et une passion qui va pourtant s’estompant.

    Nous sommes en 1892, donc. Wagner est mort depuis peu, Gustav Mahler est sur le point de dominer la musique romantique. Que reste-t-il à Brahms ? Il semble s’interroger. Ainsi pourrait-on traduire ces somptueux Intermezzi, notamment l’Intermezzo en la majeur, fin, délicat et à l’économie de moyen remarquable.

    Et pourtant, à l'époque de ces compositions, Brahms n’a plus rien à prouver. Ses symphonies, ses sonates et ses concertos ont bâties pour toujours une œuvre majeure. Or, lorsqu’il reprend le clavier pour ces Opus 116-119, c’est pour revenir à l’essentiel. Au piano, Brahms choisit la concision et la maîtrise de son art, que ce soit dans ces Intermezzi ou ces Caprices opus 116. Rien de ténébreux pourtant, que ce soit dans le Caprice en sol majeur, celui en ré mineur ou l’Intermezzo en mi mineur. Il semble même par moment que le compositeur, comme le pianiste, se distraient. Il n’en reste pas moins vrai qu’une profonde mélancolie cimente cet album aux teintes sombres et grises (Intermezzo en mi majeur).

    Fabrizio Chiovetta interprète ces pièces du dernier Brahms avec tact, en laissant de larges places aux suspensions, pour rendre compte de ces "berceuses de douleur", comme le confiait Brahms à son amie Clara Schumann. L’Opus 116 ressemble à une série de chants d’adieux ou plutôt de regards portés vers le passé, un mélange de regrets et de nostalgie. Sans doute Brahms est-il considéré à l’époque comme un artiste "dépassé". Il prouve cependant qu’il est là et bien là. À la fois plus moderne qu’on ne le penserait a priori et capable d’offrir quelques-unes de ses plus belles pièces.

    La lumière perce à travers les volets de notes

    L’Opus 117 est tout entier consacré à trois Intermezzi, respectivement en mi bémol majeur, en si bémol mineur et en ut dièse mineur. L’Intermezzo Andante moderato en mi bémol majeur séduit par sa finesse et sa ligne mélodique (Brahms a reprit une berceuse écossaise). Il en fait une des plus grandes pièces du répertoire romantique. Fabrizio Chiovetta la déploie en prenant son temps comme s’il souhaitait ne jamais la terminer. Celle en si bémol mineur a l’accent d’une prière – peut-être adressée à Clara Schumann, son grand amour platonique. Plus funèbre est l’Intermezzo en ut dièse mineur, plus complexe aussi. Le compositeur y dévoile ses tourments intérieurs et ses interrogations.

    L’Opus 118 fait alterner quatre Intermezzi, une Ballade et une Romance. L’Intermezzo en la mineur est le plus court de l’opus. Il précède un autre Intermezzo, celui-là en la majeur, plus apaisé, méditatif, semblant revenir à de lointains souvenirs. À des regrets aussi. La Ballade en sol mineur sonne étrangement. Plus superficielle, relativement courte aussi (un peu plus de trois minutes) et d’une fausse gaieté, elle exprime chez Brahms l’envie de montrer qu’il est toujours en vie, et même vaillant. Son Intermezzo en fa mineur revient à l’essentiel : mélodies simples, silences bienvenus, notes suspendues. Rien de trop. Dans la Romance en fa majeur, c’est le Brahms romantique qui s’exprime, un Brahms amoureux et presque souriant. En tout cas rempli de confiance. La lumière perce à travers les volets de notes que le pianiste sait rendre claires, colorées et légères. L’Intermezzo en mi bémol mineur vient conclure cet Opus 118, dans une sombre retenue. Cette pièce ressemble à une prière des morts.

    Quatre pièces pour clavier Opus 119 viennent conclure cet album Brahms. Il s’agit de trois Intermezzi et d’une Rhapsodie. Là encore, on aime cette facture romantique ni intimidante ni grandiloquente. Le Brahms des Intermezzi nous parle au cœur (Intermezzo en si mineur), grâce notamment à la simplicité mélodique (l’Intermezzo en mi mineur), voire à cette envie de montrer que la musique ne saurait exister sans une part insouciante. Que l’on écoute pour s’en convaincre l’Intermezzo en do majeur et surtout la Rhapsodie en mi bémol majeur. Fabrizio Chiovetta a su rendre un peu de lumière du Brahms des vieux jours. Un homme qui se sait à la fin de sa vie et qui s’apprête à refermer pour toujours son clavier. 

    Johannes Brahms, Klavierstücke, op. 116-119, Fabrizio Chiovetta (piano), Aparté, 2026
    https://apartemusic.com/fr/album-details/brahms-klavierstucke-op-116-119
    http://www.fabriziochiovetta.com
    https://www.facebook.com/profile.php?id=100063675844998#
    https://x.com/FabrizioPiano

    Voir aussi : "Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière"