Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

violoniste

  • Élise Bertrand : "Il ne faut pas cesser d’être curieux"

    contemporain,musique contemporaine,élise bertrand,elise bertrand,adele charvet,adèle charvet,emmanuelle demuyter,raphaël sévère,raphael severe,nathanaël gouin,nathanael gouin,les métaboles,les metaboles,léo warynski,leo warynski,piano,pianiste,violon,violoniste,clarinette,maeterlinck,victor hugo,claude roy,sully prudhomme

    @ReneMayerCohen

    Bla Bla Blog avait parlé du dernier album d’Élise Bertrand, Talisman. Une nouvelle preuve du talent dingue de la compositrice et violoniste. Nous avons voulu la rencontrer et l’interroger. Voilà une occasion rare de mettre à l’honneur la musique contemporaine.

    Bla Bla Blog – Bonjour Élise. Vous faites partie des compositrices et des musiciennes très en vue. Comment décririez-vous votre parcours ? Et d’abord, la musique a-t-elle toujours été une évidence ?
    Élise Bertrand – À tout instant la musique a été une évidence, étant donné sa présence dans ma vie depuis toujours. Un piano à queue était installé à la maison, avec une famille qui avait instauré un climat musical et mélomane dans lequel j’ai baigné dès l’enfance. Mon apprentissage de la musique a commencé par le piano à 5 ans, puis le violon à 8 ans et enfin la composition, en autodidacte, par le biais de l’improvisation à 11 ans. Je ne me souviens pas d’avoir appris à lire et à écrire avant d’apprendre à lire la musique. C’est sûrement le cas, malgré tout, mais d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours joué et écouté de la musique, et c’est cela qui crée un vrai lien, intime avec cet art. Lorsque l’on est enfant, la notion de profession ne se situe évidemment pas au même niveau que lorsqu’on est jeune adulte, surtout dans une branche comme la musique. Je dirais que mon parcours s’est alors développé d’une façon très naturelle, et surtout, très diversifiée, par la pratique à la fois de deux instruments, mais aussi du chant, de la culture musicale etc… ce qui est une chance.
     
    BBB – Parmi vos professeurs, il y a eu Nicolas Bacri. Je crois qu’il a eu une grande importance dans votre carrière. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur lui. Que vous a-t-il apporté ?
    EB – J’ai rencontré Nicolas Bacri à l’âge de 14 ans, lorsque j’étais étudiante au CRR de Paris, en violon. Nous jouions en orchestre l’une de ses œuvres, et à la fin d’une des répétitions, je suis allée le voir simplement en expliquant que je composais depuis trois ans, toute seule, de mon côté. Il m’a prise très au sérieux malgré mon si jeune âge et m’a proposé de lui envoyer mes esquisses, ce que j’ai fait, sans pour autant m’attendre à une quelconque réponse de sa part. Mais moins d’un mois après, il m’avait répondu, intrigué et encourageant, en me proposant de travailler ensemble par sessions, lorsqu’il viendrait à Paris. C’est ce que nous avons fait pendant un peu moins de six ans. J’ai aussi été officiellement son élève au CRR de Paris où j’ai obtenu un DEM de composition musicale, avant d’entrer en cursus d’écriture supérieure au CNSM. Cette formation avec Nicolas a été un soutien très important. Je pouvais compter sur lui, son exigence, son intégrité, son soutien. Lorsque l’on a 14 ans, c’est très important. Il est l’un des premiers à avoir cru en moi, et cela aussi, donnait des ailes. Nous avons travaillé certaines fois très rapidement, certaines fois de manière beaucoup plus approfondie les pièces que je composais. Je lui montrais toutes mes pièces. La plupart du temps il ne proposait aucune modification, ou seulement de minimes détails. C’étaient en réalité la démarche de la forme et la pratique du contrepoint qui l’intéressaient davantage. Vers mes vingt ans, j’ai progressivement ressenti le besoin de prendre mon envol. Cela s’est fait naturellement, et entre temps d’autres personnalités ont été marquantes dans mon parcours, je pense notamment à Thierry Escaich qui était mon professeur de fugue au CNSM, ou à Guillaume Connesson dont la science de l’orchestration est inépuisable.

    BBB – Vous venez de sortir votre deuxième album, Talisman. Le nom d’un album n’est jamais choisi par hasard. Cela veut-il dire que ce nouvel opus, ce « talisman » tient place particulière pour vous ?
    EB – Toutes les pièces que l’on compose ont un sens particulier pour nous, selon le moment de notre vie où on les écrit, le destinataire de l’œuvre, l’instrument pour lequel l’on compose... Un attachement chaque fois différent s’opère. Du Poème pour piano au sextuor vocal Ce qui dure, mon talisman musical et intime s’est peu à peu créé. La sélection de pièces que j’ai souhaité mettre en perspective sous le prisme de l’élocution sonore – la parole des instruments, la parole des voix humaines – et de l’univers plus abstrait du langage, comprend mes deux cycles pour voix et piano : Trois mélodies sur des poèmes d’Eluard pour soprano et piano, Âme de Nuit pour mezzo-soprano et piano ainsi que Ce qui dure pour sextuor vocal a capella. En miroir, trois pièces instrumentales à dominante poétique que sont le Poème pour piano, la Sonate-Poème pour violon et piano et Psalmodie pour trio avec clarinette. Première œuvre de ma production alliant le violon et le piano, mes deux instruments, la Sonate-Poème révèle le plus intime de ma personnalité, comme une genèse à ma Sonate pour violon seul et ma pièce pour piano Dans les abysses de lumière. Ces deux dernières pièces, inséparables dans mon esprit et jumelles de chronologie, m’offrent un retour à l’intimité de l’écriture pour mes deux instruments de prédilection, compagnons de chaque jour. La maîtrise du violon et du piano m’a donné un accès immédiat à la réalisation instrumentale de mon imaginaire sonore. En m'incitant à composer ce qu'au violon comme au piano j'aurais plaisir à jouer, l'instrumentiste en moi venait compléter et façonner la partition au fur et à mesure de son écriture.

    "J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs !"

    BBB – Comment s’est porté votre choix des artistes qui vous accompagnent dans cet opus ? D’ailleurs, est-ce vous qui les avez approchés ?
    EB – Le choix des interprètes a été une évidence car pour plusieurs pièces, les musiciens du disque étaient également les dédicataires (Adèle Charvet pour Âme de Nuit, Raphaël Sévère et Nathanaël Gouin pour Psalmodie, Emmanuelle Demuyter pour les Mélodies, Les Métaboles et Léo Warynski pour Ce qui dure). Je souhaite leur exprimer toute ma gratitude pour leur confiance, leur travail, leur sensibilité…

    BBB – Avez-vous senti qu’ils étaient intimidés de jouer vos pièces devant vous et avec vous ?
    EB – Absolument pas et heureusement ! Il y a une relation de confiance et d’estime mutuelle qui a créé un climat à la fois sain et très agréable durant les répétitions et l’enregistrement. Pour plusieurs des pièces du disque, les musiciens avaient déjà chanté/joué en concert les partitions qu’ils allaient enregistrer pour mon disque, ce qui les aidait aussi à se sentir dans une plus grande intimité avec les pièces en question. La sensation de vécu, particulièrement pour la musique d’aujourd’hui, est extrêmement importante et permet de pouvoir mieux s’approprier la pièce.

    BBB – La poésie tient la première place dans cet album. Pouvez-vous dire comment vous avez choisi les textes que vous avez mis en musique ? Je pense en particulier à Claude Roy et Sully Prudhomme, deux auteurs pas forcément les plus connus.
    EB – J’ai toujours aimé dénicher des pépites en poésie, tout comme en musique d’ailleurs ! Explorer des répertoires méconnus est une passion depuis plusieurs années. Je dirais que c’est le même goût teinté de curiosité qui me pousse à découvrir des auteurs moins connus et à voir en eux le potentiel d’être mis en musique. Claude Roy entrait dans la thématique de la nuit pour le cycle Âme de Nuit, tandis que Ce qui dure est depuis longtemps l’un de mes poèmes favoris, alliant la simplicité du discours à la profondeur du sens donné à la vie qui s’écoule. Récemment, j’ai mis en musique la Prière d’Antonin Artaud pour soprano et orchestre (de nouveau avec Emmanuelle Demuyter). Cette fois-ci, le surréalisme du poète a été extrêmement inspirant pour moi, notamment du point de vue du climat général de la pièce et de l’orchestration. Cette poésie à la fois fervente, mystérieuse, dont la supplique s’adresse peut être à Dieu, invite le lecteur (et l’auditeur) dans une quête de sens. Nécessité vitale - presque une question de survie - dans des œuvres comme L’Ombilic des limbes ou Le Pèse Nerfs, l’écriture d’Artaud s’apparente à une tentative désespérée de se reconstruire intérieurement.

    BBB – Musicalement, on sent chez vous une grande audace et beaucoup d’influences se mêlant : le romantisme, la Seconde école de Vienne, la musique française du début du XXe siècle mais aussi la musique sacrée (on pense à Duruflé). Quels compositeurs ou compositrices et quelles œuvres vous inspirent ?
    EB – Je ne dirais pas qu’il y a une influence assumée de certains compositeurs en particulier pour ensuite composer… mais je crois cependant en l’impact sur notre esprit de certaines œuvres pour lesquelles on éprouve de la fascination. L’état euphorique et profondément bouleversé à la fois, une sorte d’état de transe - après avoir écouté pour la première fois la Walkyrie, Wocceck ou Le Roi Roger de Szymanowski, le 3e Quatuor de Schnittke, la Chaconne de Gubaïdulina, le Concerto pour orchestre de Bartok, La Vengeance de Médée de Barber, ou encore la suite Scythe de Prokofiev - provoque une montée d’adrénaline, une force puissante qui prépare à la fois l’esprit et le corps à composer, tel un besoin irrépressible. La plupart du temps, cependant, je compose en dehors de ces moments précis et recrée en moi, pour la pièce que j’écris, cet état très spécifique extrêmement porteur.
     
    BBB – Après la sortie de votre premier album, Bla Bla Blog avait parlé de vous comme d’une "ultra moderne romantique". Est-ce que ce qualificatif vous convient ?
    EB – Tout à fait ! Le romantisme n’est pour moi aucunement associé à une époque ou un langage en particulier. Il est un désir de rester fidèle à ce que l’on est, à ce que les êtres ont de plus cher, de plus profond et de sincère. En musique, cela se traduit selon moi au travers du lyrisme, de l’harmonie et de la ligne mélodique.

    BBB – Que pourriez-vous dire aux personnes hésitant à aller vers le répertoire contemporain que l’on dit souvent exigeant ?
    EB – Je crois que l’être humain n’est pas spontanément enclin à explorer l’inconnu et sa zone d’inconfort, quel que soit le domaine. C’est pourtant dans ces zones de frontière ou même au-delà des frontières de notre "territoire" de connaissance que l’on se rencontre soi-même, que l’on s’éprouve, par la tolérance, la curiosité, l’engagement. Pour aborder le répertoire contemporain d’un point de vue musical, il me semble pertinent d’écouter les grandes œuvres du début du XXe siècle et les différents chemins esthétiques qu’elles ont engendré. Les ramifications stylistiques au cours du XXe siècle sont si nombreuses et les évolutions des compositeurs tout au long de leur vie parfois très impressionnantes ! Je crois surtout qu’il ne faut pas cesser d’être curieux.

    BBB – Quels sont vos projets pour cette année et pour les années qui vont suivre ? Des concerts ? Des festivals ? Un autre album ?
    EB – Beaucoup de concerts et de commandes prévus pour la suite de 2026 et 2027, en effet! Dans l’actualité immédiate, nous enregistrons avec Gaspard Thomas notre premier disque de sonate qui sortira en février 2027 sur le label Évidence Classics.

    BBB – Sur Bla Bla Bog, nous aimons bien interroger nos invité·e·s sur leurs goûts. Quels sont vos plus gros coups de cœur, en matière de musique, bien sûr, mais aussi côté lecture, films, séries ou expositions ?
    EB – En matière de musique, j’en ai cité quelques uns plus haut dont la liste ne saurait jamais être exhaustive ! J’aime énormément lire et je citerais trois auteurs qui me touchent particulièrement, Gabriel Garcia Marquez, Hermann Hesse et Romain Gary dont je lis actuellement Les Enchanteurs. Chacun à leur manière, ils accèdent par une sensibilité à fleur de peau à la fantaisie, tantôt sombre, rêveuse ou ironique, mais chaque fois avec une imagination hors norme. Côté septième art, je suis très sensible aux films historiques ; ils nous plongent dans la réalité avec un grand sens artistique. Je pense notamment aux films Apocalypse now, Mission, Invincible ou bien La Liste de Schindler. Les films futuristes-dystopiques tels que Blade Runner en sont le versant opposé. C’est quelque chose que j’aime aussi beaucoup découvrir. Quant aux expositions, j’ai si peu de temps que j’ai une préférence pour ce qui m’inspire le plus en composition, donc l’art contemporain, bien sûr ! Chaque fois que j’ai quelques jours dans une nouvelle ville, j’essaie de prendre le temps d’aller au musée d’art contemporain ou moderne. Je garde notamment un souvenir émerveillé de l’exposition Anselm Kiefer/Paul Célan au Grand Palais en 2022.

    BBB – Merci, Élise. 

    Élise Bertrand, Talisman, NoMadMusic, 2026
    https://www.nomadmusic.fr/fr/album/talisman
    https://elise-bertrand.fr
    https://www.facebook.com/elise.bertrand.35
    https://www.instagram.com/elise.musician

    Voir aussi : "Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière"
    "Qu’elles caractères…"

    "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"

  • Élise Bertrand, de l’ombre à la lumière

    La musique contemporaine est toujours une aventure autant qu’une parenthèse enchantée. À cet égard, Élise Bertrand ne pouvait choisir meilleur titre que Talisman pour son deuxième album. Voilà un coup d’éclat autant qu’une confirmation après son premier opus, Lettera Amorosa. Nous avions aussi parlé de son récent concert à Gien (Loiret).

    Accompagnée de ses ami⸱e⸱s – Adèle Charvet, Emmanuelle Demuyter, Raphaël Sévère, Nathanaël Gouin, le groupe Les Métaboles et Léo Warynski – la compositrice et violoniste (mais aussi pianiste) propose une sélection de ses pièces de musique de chambre. Pour certaines, la musicienne se met elle-même à l’archer et au clavier.

    L’opus 17, Dans les abysses de lumière, avec Nathanaël Gouin au piano, résonne comme un chant à la fois funèbre et plein d’espoir. Pudeur, intimité et inquiétude se croisent, non sans des éclats de lumière et des silences éloquents. À l’audace d’écriture d’Élise Bertrand vient répondre le jeu précis et expressif au piano de Nathanaël Gouin. Oui, semble nous dire la compositrice, on peut encore proposer des pièces exigeantes comme celle-ci.

    Talisman offre une large place à la poésie. Il y a, pour commencer, l’opus 12, Âme de nuit. Dans l’esprit musique française du XXe siècle, la mezzo-soprano Adèle Charvet, accompagnée de Nathanaël Gouin au piano, propose trois adaptations de poèmes de Maurice Maeterlinck (1862-1949), Claude Roy (1915-1987) et Victor Hugo (1802-1885). Les espoirs vains, les attentes déçues et les absences constituent le cœur d’Âme chaude, un poème de Maeterlinck tiré des Serres chaudes. La littérature française, la tradition de la mélodie française et la musique contemporaine se rejoignent dans cette première partie d’Âme de nuit. La voix d’Adèle Charvet plane avec onirisme mais aussi une pudique douleur. On peut remercier Élise Bertrand d’avoir su débusquer La Nuit, un extrait des Poésies de Claude Roy, journaliste et écrivain devenu rare. Et l’on constate les parentés entre Maeterlinck et Roy, le dernier se montrant plus parnassien qu’on ne le pensait de prime abord : "Après l’aube la nuit tisseuse de chansons / s’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses / et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons / veille sur le repos des étoiles confuses."

    La nuit, le silence, la méditation, le sommeil et la nature source de méditation. On retrouve ces thèmes dans Nuits de juin de Victor Hugo ("L’été, lorsque le jour a fui, de fleurs couverte / La plaine verse au loin un parfum enivrant ; / Les yeux fermés, l’oreille aux rumeurs entrouverte, / On ne dort qu’à demi d’un sommeil transparent...") Troisième auteur, troisième poésie, troisième époque mais la même cohérence et intelligence de composition.

    Talisman offre une large place à la poésie

    Élise Bertrand, au violon, vient accompagner Nathanaël Gouin pour sa Sonate-Poème, opus 11. Trois mouvements, Aria-Allegro, Nocturne et Finale, constituent cette pièce écrite comme un chant de vie et de mort. Le violon vient pleurer l’absence, la douleur mais aussi l’impérieux désir de danser au-dessus du vide (Aria-Allegro). Le violon se fait onirique dans le Nocturne. Il semble même flotter tel un ectoplasme gémissant, avant un Finale explosif mettant la vie comme le grand vainqueur de ce poème musical.

    Poésie encore avec l’opus 5, l’œuvre la plus "ancienne" (pardon, "précoce") de la jeune compositrice. Elle a été créée le 29 mars 2019 lors de la demi-finale du 27e Concours International de Piano d’Épinal. Ce Poème est une œuvre pour piano au néoromantisme de notre époque (d'ailleurs, Bla Bla Blog avait malicieusement intitulé le premier article consacré à la musicienne : "Ultra moderne romantique"), tout en assumant ses liens de cœur avec la musique française du début du XXe siècle.

    Décidément, le deuxième album d’Élise Bertrand est placé sous le signe de la littérature et de la poésie. Une preuve supplémentaire avec ses Trois mélodies sur un thème d’Eluard, opus 9. Cette fois, Élise Bertrand est au piano, accompagnant Emmanuelle Demuyter. Dans Ta bouche aux lèvres d’or, le chant de la soprano, léger et mystérieux, revivifie la mélodie française que l’on pensait disparue depuis des décennies : "Souvenirs de bois vert, brouillard où je m'enfonce / J'ai refermé les yeux sur moi, je suis à toi". Élise Bertrand fait allier avec justesse néoromantisme et contemporain, en s’emparant de grands textes (J’ai fermé les yeux). Emmanuelle Demuyter est sa partenaire idéale : onirisme, détachement, pudeur. Sa voix en tension hypnotise littéralement (Ordre et désordre de l’amour).

    On a plaisir à écouter Élise Bertrand au violon interpréter la courte Sonate pour violon seul, opus 16, en trois mouvements et sans indication de tempo. La musicienne semble marcher sur les pas de ses aînés, ceux de la seconde école de Vienne (Schoenberg, Berg, Webern) : audace dans l’écriture, expressivité, rythmes hypnotiques (III) et tensions extrêmes. Une facture contemporaine qui fait le grand saut entre les premières années du XXe siècle et 2026.  

    La Psalmodie, opus 20 voit surgir la clarinette miraculeuse de Raphaël Sévère, en trio avec Élise Bertrand au violon et Nathanaël Gouin au piano. Cette pièce de chambre s’écoute comme une prière, sombre et pathétique. La magie opère dans ce morceau qui prend son temps, comme s’il s’agissait pour la compositrice d’une déambulation dans une lande inquiétante.

    Un dernier poème vient conclure l’album. Et, surprise, il s’agit de Sully Prudhomme (1839-1907). On l’a peut-être oublié mais il fut, en 1901, le premier lauréat du Prix Nobel de Littérature. Élise Bertrand a choisi d’adapter en musique le poème Ce qui dure (op. 31). Le groupe Les Métaboles, dirigé par Léo Warinski, l’interprète. Impossible de rester insensible à cette version pour six voix mixtes qui vient nous parler du temps qui passe et de la jeunesse disparue : "Nous ne voyons plus sans envie / Les yeux de vingt ans resplendir, / Et combien sont déjà sans vie / Des yeux qui nous ont vus grandir !" Moderne et épurée, mélodieuse et pudique, cette pièce s’écoute avec recueillement, telle une œuvre grégorienne… et laïque tout à la fois.

    Finalement, la plus grande audace d’Élise Bertrand n’est-elle pas à la fois la simplicité et l’art d’amener le contemporain là où on ne l’attendait pas ? 

    Élise Bertrand, Talisman, NoMadMusic, 2026
    https://www.nomadmusic.fr/fr/album/talisman
    https://elise-bertrand.fr
    https://www.facebook.com/elise.bertrand.35
    https://www.instagram.com/elise.musician

    Voir aussi : "Qu’elles caractères…"
    "Élise Bertrand, ultra moderne romantique"

  • Très grand Bacri

    Nicolas Bacri est l’un de nos meilleurs compositeurs contemporains, multiprimé et plusieurs fois nommé aux Victoires de la Musique classique. Très demandé, il est l’auteur de plus de 150 partitions, aussi bien dans la musique symphonique, l’opéra, la musique de chambre que l’oratorio. Il est de retour cette année avec un nouvel album, Da Camera (Passavant), interprété par Elizabeth Balmas, au violon et à l’alto et Orlando Bass au piano. L'enregistrement se compose de deux nocturnes et de trois sonates, toutes datant des années 2000 à 2019, si l’on met de côté la Sonata Da Camera aux dates de composition échelonnées sur plus de vingt ans.

    Mais commençons par le Notturna ed allegro op. 151, commandée au départ par la pianiste luxembourgeoise Sabine Weyer, une œuvre au départ pour trio piano-violon-violoncelle. Le compositeur précise que cette pièce peut être et, d’ailleurs, a été joué sur d’autres instruments, que ce soit en solo – on pense à la flûtiste Jieun Han – ou à plusieurs. Ici, au violon, alto et piano avec Elizabeth Balmas et Orlando Bass.

    Nicolas Bacri fait partie de ses compositeurs qui entendent réconcilier l’irréconciable : la musique contemporaine atonale et sérielle et le classicisme, sans a priori, en privilégiant le travail sur le langage (on pense au motif basé sur les lettres B.A.C.R.I., comme il le rappelle dans le livret du disque) mais aussi sur l’expressivité – on hésitera à employer le terme d’"expressionnisme". Le résultat de cette première nocturne c’est un dialogue, non sans tension – féminin et masculin, comme il le remarque lui-même – mais finalement tendre et qui va vers l’apaisement et un bel éclat de lumière.

    Influencé par le modernisme atonal du début du XXe siècle (on pense à Berg et surtout à Webern, pour sa sensibilité et sa précision), Nicolas Bacri a écrit en 1977, alors qu’il n’a même pas 17 ans, la Sonata Da Camera, op. 67. Il a retravaillé cette œuvre tout au long de sa carrière, en 1997 puis en 2000. Pour autant, reste l’essence "juvénile" de son thème. La passion se devine dans l’Andante de la Sonatina dont s’emparent avec fougue Elizabeth Balmas et Orlando Bass. Il faut de la technique pour s’attaquer à cette pièce ambitieuse et qui donne son nom à l’opus. C’est dire son importance. On parle d’expressionnisme dans cette sonate qui suit la carrière de Nicolas Bacri et à laquelle il avoue être attaché. Que l’on écoute le nerveux Scherzo et le long et bouleversant Pezzo elegiaco (adagio molto). On peut d’autant plus parler de romantisme contemporain. Le compositeur français évoque d'ailleurs la figure de Schubert lorsqu’il parle de "la douceur et la quasi naïveté" du thème centrale de la Sonate op. 67 qui se termine par des variations à la fois déroutantes et virtuoses (Variazioni). Elizabeth Balmas et Orlando Bass démontrent que l’audace moderne de l’atonalité n'est pas morte.

    Romantisme contemporain

    Autre Nocturne, Tenebrae, datée de 2015 et 2016, voit Nicolas Bacri revenir vers l’harmonie, sans pour autant tourner le dos à une construction musicale ambitieuse. Cette Nocturne n°6 a été écrite pour le piano. La prise de son met à l’honneur le jeu tour à tour puissante, élégant, sombre (d’où le titre Tenebrae) et expressionniste d’Orlando Bass. Le compositeur confie qu’il s’agit d’une de ses pièces pour piano les plus représentatives.  

    La Sonate n°2 op. 75 est proposée dans une version pour violon et piano. Elle date de 2002. Là aussi, elle peut s’écouter comme une réconciliation entre ses premières compositions sérielles et atonales et son retour vers la tonalité, avec toujours la recherche de l’expression et du sentiment. Il s’agit de l’une de ses pièces les plus significatives, comme il le confie lui-même et il est vrai qu’elle reste extrêmement jouée. Elizabeth Balmas et Orlando Bass s’affrontent plus qu’ils ne discutent, tout en tension (Introduction et Allegro), avant une Élégie à la fois sombre et mystérieuse. La violoniste semble voler au-dessus de ce mouvement qui voit dialoguer les deux instruments, tel un chant d’amour d’amour et de douleur, avant un long et éloquent silence. La Sonate n°2 se termine par un Rondo infernal, telle une danse des morts, tour à tour riante, menaçante mais finalement non sans rédemption.

    La Sonata Variata op. 75 est proposée dans une version pour alto seule. Elle a été écrite entre 2000 et 2001. L’auditeur ou l’auditrice découvrira un Nicolas Bacri joueur et ne tournant pas le dos à la mélodie (Preludio), pas plus qu’à ses influences classiques, à l’instar de sa Toccata rustica. Lorgnant du côté de Bach, le compositeur français fait se rejoindre archaïsme et modernité. L’alto reste tendu de bout en bout, avalant tout l’espace sonore durant deux minutes 30. Cette dernière sonate se termine par un finale nommé Metamorfosi. Un mouvement mystérieux, comme son nom l’indique. On est loin des premières œuvres atonales de Nicolas Bacri.

    L’artiste ne vend pourtant pas son âme à la modernité néoclassique. Toujours aussi exigeant, il reste un compositeur mû d’abord par l’émotion, l’expressivité et une écriture très fine, ce que le livret de l’album laisse à voir. Son homologue néerlandais John Borstlap a salué Nicolas Bacri comme "le compositeur français le plus important depuis Messiaen et Dutilleux" C’est dire l’importance de son œuvre, à découvrir ou redécouvrir donc.

    Nicolas Bacri, Da Camera,
    Elizabeth Balmas (violon et alto) & Orlando Bass (piano), Passavant, 2025

    https://www.facebook.com/nicolasbacriofficial
    http://www.nicolasbacri.net/biographiefr.html
    https://www.passavantmusic.com

    Voir aussi : "Un inconnu nommé Dupont"
    "Plus d’air, plus d’espaces"

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !

  • De la Tchéquie à Vienne avec Vanhal

    Le violoniste Marco Pedrona et le pianiste Matteo Bogazzi (au pianoforte) proposent dans ce nouvel enregistrement d’Indésens Calioppe une sélection d’œuvres de Johann Baptist Vanhal (1739-1813). Une vraie découverte. Sa longue carrière européenne, commencée dans la Tchéquie de son enfance, l’a rendu célèbre à Vienne. L’homme, respecté et admiré, a côtoyé Mozart et Haydn, avec qui il aurait constitué un légendaire quatuor – le tout aussi oublié Carl Ditters von Dittersdorf complétait cette fine équipe. C’est sur deux instruments d’époques que Marco Pedrona et Matteo Bogazzi ont choisi de jouer les trois sonates opus 30 pour violon et pianoforte de Vanhal.

    Nous sommes au cœur du Vienne brillant de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Déjà le début d’une domination musicale, et ce pour un bon bout de temps. Vanhal était réputé dans les salons bourgeois et aristocratiques de la bonne société autrichienne. On peut le comprendre, à l’écoute de la mozartienne Sonate n°1 en si bémol majeur, enlevée (Allegro moderato). On pourra préférer dans cette pièce l’Adagio, plus fin et moins virtuose. Marco Pedrona et Matteo Bogazzi donnent du lustre à cette œuvre intime et que goûtaient avec plaisir les contemporains et contemporaines du natif de Nechanice, au nord de la Tchéquie. 

    1 300 compositions, dont 54 quatuors, environ 30 concertos et plus de 100 symphonies

    Que de chemins parcourus pour ce fils de paysan, parvenu à éblouir le cœur de l’Europe. La preuve encore avec la deuxième Sonate pour violon et pianoforte, celle-là aussi en si bémol majeur, où Johann Baptist Vanhal semble se dégager de l’influence de Mozart pour construire une pièce plus originale, enlevée et mélodieuse (Allegro vivace). Il faut préciser ici que Vanhal a été très prolifique : 1 300 compositions, dont 54 quatuors, environ 30 concertos et plus de 100 symphonies. Voilà qui place l’homme à un niveau prolifique assez rare. Toujours dans la 2e Sonate, on se laissera séduire par le court et élégant Andante molto, tout comme l’original et vrombissant Rondò Allegro (et Adagio-Tempo primo), servi par les deux musiciens italiens semblant s’amuser comme personne.  

    La facture classique de ces sonates n’empêche pas l'auditeur ou l'auditrice d’être séduits par la troisième Sonate en sol majeur laissant deviner un musicien alliant écriture précise, clarté et expressivité (Allegro moderato et le charmant Rondò Allegro), parvenant à surprendre sans cesse, même pour ces œuvres écrites pour deux instruments. Dans le Cantabile, ne sommes-nous pas déjà dans une forme de préromantisme ?  

    Au final, voilà des pièces faciles d’accès, précise le livret ; certes, mais non sans difficultés techniques et nécessitant de la virtuosité. Ce qui est à souligner et qui est d’autant plus remarquable pour les deux instrumentalistes italiens, partis – ce qui est en soi très audacieux – sur les traces de Vanhal. Et vous savez quoi ? Ils l’ont finalement retrouvé, à notre plus grand bonheur !

    Johann Baptist Vanhal, Sonatas for piano and fortepiano op. 30,
    Marco Pedrona (violon) et Matteo Bogazzi (pianoforte), Indésens Calioppe, 2025

    https://indesenscalliope.com/boutique/sonatas-for-violin-and-fortepiano

    Voir aussi : "Berlin à l’ombre de Géants" 

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !

  • Premiers feux d’artifices romantiques pour Katok 

    Parlons, pour commencer, du Quintette à cordes en ut majeur de Schubert, créé en 1828, quelques mois avant sa mort à l’âge de 31 ans. C’est peu dire que cette œuvre constitue un jalon de la musique de chambre ; il s’agit en réalité d’une pièce romantique majeure du XIXe siècle et même de la musique classique tout court.

    L’Ensemble Katok la propose dans son premier album (un double album en réalité), Le temps suspendu, proposé par b•records. Une belle entrée en matière. Contrairement à ce que ne l’indique son nom, Katok, en hommage au réalisateur Tarkovski, est un ensemble bien français, ardéchois plus précisément, créé par le violoniste Paul Serri. Il s’est entouré pour l’occasion du violoniste Shuichi Okada, des violoncellistes Magdalena Sypniewski et Justine Metral et de l’alto Anna Sypniewski. L’enregistrement est une captation d’un concert lors du Katok Festival en octobre 2024, en l’église Saint-Pierre d’Antraogues-Asperjoc.

    Bla Bla Blog est d’emblée sensible à cette démarche de proposer la musique classique et contemporaine dans des lieux où la population a peu l’habitude de ce répertoire. C’est ce que l’on appelle la démocratisation de l’art. Un gros big up pour le Katok Ensemble.

    Cet album marque donc la naissance sur disque d’un ensemble attachant pour sa jeunesse (le frais et étincelant Allegro ma non troppo le prouve) et son hypersensibilité (indispensable pour s’attaquer au répertoire de Schubert). Pour s’en convaincre, que l’on écoute le sobre et bouleversant Adagio, dans lequel les silences sont aussi importants que les notes. Dans le livret de présentation du disque, Paul Serri rappelle que lorsque Schubert écrit son Quintette  D 956, il se sait condamner. Toujours dans cet Adagio, la tristesse se fait chant d’adieu. Ce qui n’empêche pas le compositeur, qui n’a jamais connu la gloire de son vivant, de se révolter contre la mort qui va l’emmener quelques mois plus tard.

    Les longs mouvements du Quintette permettent à l’auditeur de se laisser mener par une composition aussi simple que géniale, et d’une passion jamais entendue jusqu’alors dans le classique – le romantisme incarné. Ne faisons cependant pas de ce Quintette une œuvre funèbre. Elle est au contraire vibrante de vie, à l’instar du Scherzo-Presto, et même moderne dans certains passages. On a, à juste titre, salué le talent d’architecte sonore de Schubert. Qualité présente notamment dans le formidable dernier mouvement Allegretto. Schubert refuse la tristesse, au profit d’une série de danses romantiques. La vie l’emporte définitivement sur la mort. C’est ce que les six musiciens et musiciennes de l’Ensemble Katok ont compris. 

    Deux compositeurs qui ne se sont jamais rencontrés

    À côté de Schubert, la présence de Beethoven tombe sous le sens dans ce double album. Et pourtant, les deux compositeurs ne se sont jamais rencontrés. Schubert vouait une admiration sans borne pour son maître, génie reconnu, lui, de son vivant.

    Nous parlions de Schubert et de son quintette composé quelques mois avant son décès. Lorsque Ludwig van Beethoven écrit son Quatuor à cordes n° 15 en la mineur, il sort d’une grave maladie et est en convalescence. Nous sommes entre décembre 1824 et août 1825, quatre ans plus tôt donc. Le compositeur allemand sent lui aussi la fin proche (s’en sera fini trois ans plus tard). Voilà qui rend cette pièce de musique de chambre particulièrement poignante (Assai sostenuto).

    Et pourtant, ce quatuor est d’abord une œuvre de commande pour le Prince Galitsyne datant de 1822. Un soulagement financier pour Beethoven qui s’y met assez tard, fin 1824. Un an plus tôt, il a créé sa Neuvième Symphonie. Voilà pour les circonstances d’écriture.

    L’Ensemble Katok s’attaque sans complexe à ce monument de la musique classique, sans fléchir sur l’Allegro du premier mouvement. On a, à juste titre, salué le modernisme du deuxième mouvement, Allegro ma non tanto. Il respire. Il médite, même, dirions-nous, comme s’il était en suspension permanente, soudainement interrompu par une singulière danse, venant interrompre par un élan de vie une partie dominée par l’attente et la réflexion.  

    Le Molto adagio vient nous rappeler que nous avons à faire à une œuvre singulière et importante de Beethoven. La mort et la douleur sont au centre de cette création qui continue de marquer les esprits. Mystique, spirituel, métaphysique : ces termes pourraient être utilisées pour cette partie ressemblant à une pièce religieuse – un chant d’action de grâce et de reconnaissance, précisait Beethoven lui-même. L’Ensemble Katok propose là l’une des parties les plus bouleversantes et réussies du double album.

    Singulier est le quatrième mouvement en forme de marche (Alla marcia, assai vivace). C’est une sorte de parenthèse pour reposer les oreilles de l’auditeur et l’auditrice. D’ailleurs, les musicologues remarquent que Beethoven est resté longtemps indécis sur la facture et le rythme à donner à cette partie. Elle est courte (2 minutes 26 dans cet enregistrement public de b.records). Il ne donne que plus de relief au cinquième et dernier mouvement Allegro appassionato. Il est romantique, certes, mais surtout poétique et plein de sève. L’énergie pulse dans cette magnifique partie conclusive, demandant aux interprètes virtuosité et cohérence d’ensemble impeccable. Le quatuor commençait la pièce avec de lourds nuages, voilà qu’elle devient une ode à la jeunesse. Impossible pour le Katok Ensemble de ne pas retranscrire cet élan bienfaisant. Beethoven for ever.

    À noter enfin que, comme toutes les productions de b.records, le ou la propriétaire du disque aura droit à un poster original, ici une création graphique originale de Magali Cazo

    Le temps suspendu, Franz Schubert & Ludwig van Beethoven,
    Ensemble Katok, b•records, coll. Katok, 2025 

    https://www.b-records.fr/disques/le-temps,-suspendu
    https://katok.fr/katok-ensemble

    Voir aussi : "Et de 3, et de 2"
    "Pas de pépin pour Julien Desprez"

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !

  • … Un autre renouveau des Saisons

    Hier, je vous parlais d’un enregistrement très classique, et néanmoins vitaminée des Quatre Saisons de Vivaldi par le Klaipéda Chamber Orchestra. Place aujourd’hui, toujours chez Indésens, a une version cette fois beaucoup plus contemporaine de cette œuvre intemporelle que Max Richter a nommé The New Four Seasons – Vivaldi Recomposed. Les puristes ont hurlé lors de la création en 2012 de cette relecture qui est plutôt une composition originale à partir des Quatre Saisons de Vivaldi dans lequel se mêlent les cordes baroques et des nappes synthétiques de musique électronique.

    C’est de nouveau le Klaipéda Chamber Orchestra, dirigé par Mindaugas Bačkus qui se frotte à l’expérience, avec une nouvelle fois les solistes violonistes Justina Zajancauskaite, Ruta Lipinaityte, Egle Valute et Julija Andersson. Il faut saluer l’audace, et du compositeur allemand comme des interprètes dans ce qui apparaît comme une œuvre originale de notre siècle. Le livret nous apprend que Max Richter a supprimé "environ 75 % du matériau original de Vivaldi tout en conservant certains motifs célèbres" (Spring 1).

    Le baroque prend un sérieux coup de dépoussiérage, sans être pour autant étrillé ni trahi (Spring 2, Summer 1). L’esprit est là, dirions-nous, y compris dans l’Allegro du "Printemps" (Spring 3). Max Richter appartient au mouvement post minimalisme. Il est vrai que l’influence du minimalisme américain, certes dépassé ici, est évident. Les lignes musicales sont claires, modernes, néoclassiques et viennent servir le vénérable Vivaldi, non sans audace cependant.

    Quel tempérament !

    Les violonistes Justina Zajancauskaite, Ruta Lipinaityte, Egle Valute et Julija Andersson servent avec la même enthousiasme que leur autre version plus traditionnelle des Quatre Saisons (Summer 1), avec ardeur, hardiesse et même une sacrée solidité. Quel tempérament ! Max Richter peut se féliciter d’être aussi bien servi par ces violonistes ne se posant pas de questions. L’Adagio de "L’été" devient un chant funèbre. Sans doute l’une des plus belles bouleversantes parties de ces Nouvelles Quatre Saisons. Le Summer 3 est aussi naturaliste que l’était le Presto "orageux" de "L’Eté" de Vivaldi.

    Si Max Richter reprend la facture archaïque des danses du début de l’automne (Autumn 1), ce n’est pas sans faire des écarts à la composition originale : dépoussiérage en règle et coups d’archers tendus sont au menu de ce mouvement, finalement peu dépaysant. Pas plus dépaysant l’est l’Autumn 2, dans lequel le baroque revient en majesté. Finalement, voilà un "Automne" des plus séduisants, y compris dans sa troisième partie aux fortes influences du courant répétitif américain.

    Le premier mouvement de "L’Hiver" (Winter 1) reprend la structure de l’Allegro non molto originel de Vivaldi, avec ses célèbres lignes mélodiques, mais que Richter a ratiboisé avec audace. On trouvera cela génial ou au contraire inutile. Pour le Winter 2, la composition est nappée de sons électroniques, donnant à ce mouvement une aridité glaciale. Il semble voir de faibles flammèches tenter de réchauffer l’âtre d’une cheminée en plein hiver. La dernière partie, Winter 3, fait se mêler pour terminer post minimalisme et baroque, comme une synthèse de ces Nouvelles Quatre Saisons, incroyables et qui ont fait couler de l’encre à leur sortie.

    Max Richter, The New Four Seasons – Vivaldi Recomposed, Klaipéda Chamber Orchestra, dirigé par Mindaugas Bačkus, avec Justina Zajancauskaite, Ruta Lipinaityte, Egle Valute et Julija Andersson (violons),
    Indesens Calliope Records, 2025

    https://indesenscalliope.com
    https://www.koncertusale.lt/en/collective/klaipeda-chamber-orchestra
    https://maxrichtermusic.com
    https://www.facebook.com/zajancauskaite.justina
    https://rutalipinaityte.com/en/homepage
    https://www.instagram.com/eglevalute
    https://www.facebook.com/p/Julija-Andersson-100085192234016

    Voir aussi : "Un renouveau des Saisons…"

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !

  • Un renouveau des Saisons… 

    Vous allez me dire : "Encore Vivaldi ! Encore les Quatre saisons !" Certes, mais celles-ci méritent un coup d’oreille. Je dis bien "celles-ci", car il sera question, aujourd’hui et demain, de deux versions radicalement différentes avec le chef-d’œuvre universellement connu de Vivaldi.

    Crées en 1724 par le compositeur vénitien, ces Quattro Stagioni (Indésens) sont quatre concertos pour violon, opus 8, en trois mouvements, décrivant en musique les saisons, avec une virtuosité chère à Vivaldi, lui qui avait fait sa renommée autant comme compositeur que comme violoniste justement virtuose.

    Le Klaipéda Chamber Orchestra, dirigé par Mindaugas Bačkus, respecte l’écriture de Vivaldi. L’ensemble lituanien est aidé en cela par les quatre violonistes qui endossent avec autorité l’exigeante partition, à savoir les Lituaniennes Justina Zajancauskaite, Ruta Lipinaityte, Egle Valute et Julija Andersson. Elles s’emparent en douceur de l’Allegro du 1er Concerto "Le printemps", avec en tête cette interprétation naturaliste parlant du chant joyeux des oiseaux et du murmure des herbes et du feuillage (Largo et Pianissimo sempre). Le baroque de Vivaldi, qui semble déjà annoncer le classicisme naissant, se fait archaïque avec le troisième mouvement, célébrant les fêtes et les danses pastorales.

    Archi jouée et archi écoutée (parfois trop, si l’on pense à son utilisation dans les publicités ou les messageries téléphoniques !), cette œuvre semble toujours révéler des secrets. Et c’est là que le talent des interprètes prend tout son sens. Ainsi, le 2e Concerto "L’été" a rarement paru aussi mélancolique. Le soleil écrase hommes et troupeaux, le zéphyr vent annonce un orage menaçant (Allegro non molto). La virtuosité des quatre solistes doit allier précisions des notes, expressivités et, bien sûr, virtuosité. Ce qui n’empêche pas ces moments de tensions suspendues avec la crainte des éclairs et les vols nerveux et inquiétants des mouches et des taons (Adagio). Quand on parle d’œuvre musicale et expressive, quoi de plus parlant que le Presto impetuoso d’estate du 3e mouvement. Les cordes et les coups d’archers nerveux font résonner comme jamais les éclairs et les tonnerres.

    Archi jouée et archi écoutée cette œuvre semble toujours révéler des secrets

    Pierre angulaire de la musique baroque, ces Quatre Saisons se font archaïques dans les deux premiers mouvement (Allegro et le tendre Adagio molto) du 3e Concerto pour violon "L’automne", avec ces danses paysannes et l’expression des bonheurs simples : la bonne récolte, le vin, les chants, les danses, le repos, en un mot le plaisir. Le troisième mouvement (La caccia – Allegro) n’est pas celui qui vient le premier en tête lorsque l’on parle des Quatre Saisons de Vivaldi. Et pourtant, il n’est pas le moindre intéressant : le compositeur exprime en musique les derrière son rythme en forme de chevauchée ("Le chasseur part pour la chasse à l’aube, / Avec les cors, les fusils et les chiens", dit le sonnet écrit, semble-t-il, par Vivaldi himself), se cache l’ombre de la mort, celle de la bête traquée : "Elle tente de fuir / Exténuée, mais meurt sous les coups". Tout cela est rendu avec une fausse désinvolture. Troublant. Comme quoi, beaucoup est encore à découvrir dans ces quatre concertos.

    Vivaldi termine, évidemment, avec "L’hiver", sans doute le concerto qui serre le plus au cœur. L’énergie est au service d’une saison rude, ce qu’exprime avec talent l’orchestre Klaipéda (Allegro non molto). Étrange "Hiver" en réalité, qui nous parle aussi des soirées au coin du feu alors que la pluie glacée tombe à torrents dehors (Largo), avant une toute dernière partie paisible. Le sonnet accompagnant l’oeuvre est à cet égard éloquent : "Ainsi est l'hiver, mais, tel qu'il est, il apporte ses joies". Tout comme la joie de cet enregistrement qui entend revisiter une œuvre majeure de la musique baroque avec l’insouciance et la fraîcheur de jeunes artistes.

    Antonio Vivaldi, Les Quatre Saisons, Klaipéda Chamber Orchestra, dirigé par Mindaugas Bačkus ,
    avec Justina Zajancauskaite, Ruta Lipinaityte, Egle Valute et Julija Andersson (violons),
    Indesens Calliope Records, 2025
    https://indesenscalliope.com

    https://www.koncertusale.lt/en/collective/klaipeda-chamber-orchestra
    https://www.facebook.com/zajancauskaite.justina
    https://rutalipinaityte.com/en/homepage
    https://www.instagram.com/eglevalute
    https://www.facebook.com/p/Julija-Andersson-100085192234016

    Voir aussi : "Philippe Guilhon Herbert : « Ravel est au plus près de mon parcours de musicien »"

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !

  • Lucia Micarelli a plus d’une corde à son arc

    Ce qui frappe d’emblée dans l’envoûtant album Anthropology c'est la voix de Lucia Micarelli. Be My Husband, qui ouvre son nouvel opus, est une reprise d’un standard jazz de Nina Simone, adaptation lui-même d’un chant traditionnel afro-américain, Rosie. Pour cette fois, l’artiste étasunienne abandonne son instrument fétiche, le violon, pour préférer une interprétation dépouillée voix-percussions. Audacieux et bouleversant.

    Elle se saisit plus loin de l’archer pour un air traditionnel roumain, Rustem, dans lequel la violoniste part dans une danse endiablée, offrant du même coup un aperçu de sa virtuosité. On sera captivé d’une autre manière par son interprétation incroyable d’une mélodie du compositeur élisabéthain Thomas Tallis (1505-1585). Sacrée découverte que ce Third Mode Melody ! On pourrait dire la même chose du traditionnel Very Day I’m Gone, chant de départ, chant de deuil et chant de l’exil bouleversant, interprété par une Lucia Micarelli, comme habitée : "Oh, the very day I′m gone / You will know what train I'm on / You will hear the whistle blow 100 miles / Hear the whistle blow 100 miles". Sans doute l’un de mes meilleurs titres de l’album.

    Après un passage par le jazz, tout en rythme et en sonorités du sud américain (1B d’Edgar Meyer) puis par la folk avec une reprise pudique de Both Sides Now de Joni Mitchell, c’est du côté du classique que l’on retrouve la musicienne et chanteuse. Place, en l’occurrence, à un monument de Jean-Sébastien Bach, l’Adagio de sa première Sonate pour violon en sol mineur BWV 1001. Vous me direz qu’il s’agit là d’un morceau incontournable, certes difficile et demandant une grande dextérité. Voilà qui illustre en tout cas à la fois la virtuosité et l’ouverture d’une musicienne s’attaquant à tous les registres de ses cordes – vocales… et celles de son violon, bien entendu.

    Un incroyable album pluriel qui rend Lucia Minarelli si attachante et si unique

    Lucas Micarelli ne pouvait pas ne pas explorer le répertoire contemporain. C’est chose faite avec le Duo pour violon et violoncelle (partie III) de Zoltán Kodály (1882-1967). N’oublions pas non plus sa version des Red Violin Caprices de John Corigliano, thème et variations composés pour le film Le violon rouge, film oscarisé en 1999 et tombé hélas dans un relatif oubli – si l’on excepte toutefois justement sa BO, devenue un classique.

    Parlons aussi de ces deux autres airs traditionnels que sont Black is the Color of My True Love’s Hair, une ballade écossaise bien qu’elle ait été aussi utilisée de l’autre côté de l’Atlantique dans les Chansons folkloriques anglaises des Appalaches du Sud de Cecil Sharp. L’album se termine avec le délicat Careless Love qui avait été immortalisé le siècle dernier par Madeleine Peyroux. L’artiste américaine s’empare de cette "ballade du XIXe siècle et de standard du Dixieland". Voilà qui achève de faire d’Anthropology un incroyable album pluriel, fascinant et qui rend Lucia Minarelli si attachante et si unique. On adore !

    Lucia Micarelli, Anthropology, Vital Records, 2025
    https://www.luciamicarelli.com
    https://www.facebook.com/luciamicarelli
    https://www.instagram.com/theloosh
    https://www.youtube.com/@LuciaMicarelliOfficial

    Voir aussi : "Altiera : ‘L’amour existe peut-être ailleurs, dans un autre univers, une autre dimension’"
    "Pas de pépin pour Julien Desprez"

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !