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romantisme

  • Disque amoureux de Chopin

    Le pianiste suisse Pascal Godart nous propose un album Indésens qui peut s’écouter soit comme une piqûre de rappel romantique, soit comme une découverte en douceur de l’univers de Frédéric Chopin.

    Ne le cachons pas. Il est courant que l’œuvre du compositeur polonais passe systématiquement par des intégrales, que ce soit ses Nocturnes, ses Études, ses Concertos pour piano ou ses Mazurkas, à l’exemple du très beau double album proposé par Irina Chukovskaya et que Bla Bla Blog vient de chroniquer.

    Bref, avec Chopin, c’est tout ou rien. On peut être reconnaissant à Pascal Godart de nous offrir un enregistrement relativement court – moins d’une heure – regroupant un choix de pièces représentatives du compositeur romantique, avec un focus sur ses Ballades. Pas d’overdose donc, encore moins de best of mais un "disque amoureux", comme il y a des "dictionnaires amoureux". Au programme, les quatre Ballades (bon, on est d’accord, on peut parler "d’intégrale", même si elle se limite à quatre pièces…), la Berceuse opus 57 et trois Nocturnes, l’Opus 9 n°2, l’Opus 27 n°2 et l’Opus 72 n°1.

    Au sujet de son intégrale des Mazurkas, Irina Chukovskaya parlait de sa connaissance d’une œuvre qu’elle jouait depuis des années. Pascal Godart, lui, va mezzo voce, avouant que Chopin est un compositeur qui l’a longtemps intimidé, qu’il a beaucoup étudié mais qu’il a peu joué au public.

    Voilà sans doute la magie de cet album qui nous rend Chopin dans toute son intimité, à commence par sa Berceuse apaisante sans tomber dans le piège de la mièvrerie. Les lignes mélodiques sont irrésistibles et le jeu de Pascal Godart donne à entendre un Romantique qui s’est démarqué par sa discrétion mais aussi son modernisme.

    Chopin dans toute son intimité

    Nous l’avons dit, les Ballades constituent le gros morceau de ce programme. Il s’agit de pièces souvent longues, si on les compare par exemple aux Mazurkas. Introspectives et mélancoliques (la première Ballade op. 23), ce sont des mécaniques d’horlogerie demandant à la fois une grande technique et un solide tempérament, alliés bien entendu à de l’intelligence. Pascal Godart ne manque d’aucune de ces qualités. Il voyage de concert avec Chopin – et avec nous, tant qu’à faire.

    La deuxième Ballade op. 38 commence comme une méditation philosophique, presque une prière. Chopin avait dédiée cette pièce, écrite entre 1836 et 1839, à Robert Schumann. On est là au coeur du Romantisme, avec ces décrochages enfiévrés. Ajoutons aussi qu’à cette époque, Chopin vit une histoire d’amour devenue légendaire avec George Sand. Il est vrai qu’il y a quelque chose de la passion dans cette Ballade épique.

    Poétique, la Ballade n°3 séduit par sa fraîcheur mais aussi sa grande simplicité. Pas d’élans tapageurs ici mais une déambulation dans la campagne berrichonne où Chopin vient régulièrement auprès de George Sand. La Ballade n°4 op. 52, composée en 1842, est considérée comme un must de la musique chopinienne comme du genre romantique. Sombre mais aussi recueilli, elle se déploie grâce à des lignes mélodiques complexes. On peut presque parler d’architecture musicale complexe. À l’instar de Pascal Godart, il faut de la technique et de l’intelligence pour s’approprier ce morceau mêlant recueillement, expressivité et sens de l’épique.

    Les Ballades de Chopin sont complétées par quatre autres pièces, à commencer par la célèbre Nocturne op. 9 n°2. Impossible de laisser l’auditeur ou l’auditrice sur la touche, grâce à cette mélodie devenue un vrai tube de la musique classique. Pascal Godart a choisi deux autres Nocturnes, l’opus 27 n°2, délicate et mélancolique, ainsi que l’Opus 72 n°1, plus courte, écrite et jouée comme une déclaration d’amour.

    Frédéric Chopin, Ballades – Berceuse – Nocturnes,
    Pascal Godart (piano), Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin
    https://pascalgodart.ch

    Voir aussi : "Danses avec Chopin"

  • Danses avec Chopin

    Quand on pense à Frédéric Chopin, les premières œuvres qui viennent à l’esprit sont ses Nocturnes, ses Études ou ses Valses, moins sans doute ses Mazurkas. Il a pourtant composées pas moins de 57 de ces danses traditionnelles de son pays, la Pologne. La pianiste Irina Chukovskaya en propose une intégrale dans un très beau double album d’Indésens.

    Comment transformer des pièces musicales populaires, qui ont d’abord vocation à être dansées, en chefs-d’œuvre de la musique de chambre romantique ? Voilà le pari réussi de Chopin pendant presque 25 ans. 12 de ces mazurkas ont par ailleurs été publiées et jouées après sa mort.

    Chopin a fait de ces morceaux autant de joyaux intemporels que de rappels émus de son pays. Irina Chukovskaya s’approprie avec élégance ces pièces souvent courtes – certaines dépassent à peine la minute. L’esprit de Chopin est là, enlevé, fin mais aussi empreint d’une profonde nostalgie. Compositeur romantique, il ne s’épanche que rarement, préférant jouer de la fausse insouciance (Mazurka en si bémol dans le premier CD). L’amour se fait joueur (la Mazurka en sol majeur ou la Mazurka op. 41 n°2) ou joyeux (Mazurka op. 50 n°1), voire lumineux (Mazurka op. 59 n°3). Il s’agit de danses traditionnelles polonaises, comme le rappellent à chaque fois les rythmes des morceaux (Mazurka WN 24 en do majeur, Mazurka WN 26 en sol majeur, Mazurka en do majeur dans le premier CD ou encore la Mazurka op. 59 n°2).

    Elles se transforment, grâce au compositeur et à son interprète, en pièces de musique de chambre à la mélancolie profonde (Mazurka WN 14 en la mineur, la Mazurka WN 45 en la bémol majeur, l’Opus 7 n°2 ou les Mazurkas op. 63 sur le second CD) ou, au contraire, à la légèreté qui fait plaisir à entendre (les Opus 7 n°1 et n°4, les deux premières Mazurkas op. 33 ou la Mazurka WN 60 en la mineur). Le romantisme ne fait jamais défaut, que ce soit la Mazurka WN 25 en fa majeur, à la fois majestueuse et mélancolique. Du grand art.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un ou une proche (Mazurka WN 41 en si bémol majeur). La simplicité des mélodies, toute en nuances, en suspensions, en fausses hésitations, fait de ces mazurkas des illustrations de son attachement à la Pologne. De vraies pièces spontanées.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un proche

    La pianiste parle, dans le livret "du timbre purement pianistique, transparent, sans nuances orchestrales". On pense aux Opus 6, dont la facture romantique n’est pas trahie par Irina Chukovskaya, loin de là ! L’essence de cette école dont Chopin a été l’un des grands champions est également présente dans les Mazurkas Opus 17 ou Opus 24.

    Romantisme, oui ; mais aussi modernité dans cette approche très libre de la composition et l’utilisation des silences. Voilà qui fait de Chopin un compositeur plus qu’actuel : hors du temps, toujours aimé, toujours écouté, toujours analysé et toujours surprenant. On pense d’emblée à la Mazurka op. 17 n°4, l’une des plus longues du double album. Chopin prend tout autant son temps dans les quatre Mazurkas opus 30 qui ferment la première partie du double album. On sera tout aussi bien séduit par la pétillante Mazurka en ré majeur (Opus 33 n°3), par la tendre et poignante Mazurka en si mineur (Opus 33 n°4) ou par ces pensées mélancoliques distillées par la Mazurka Dpop. 42A en la mineur.

    Saluons enfin la prise de son impeccable qui vient récompenser le jeu tout en nuances et en précisions d’Irina Chukovskaya qui précise qu’elle a étudié ces pièces toute sa vie. Elle en saisit toute la diversité mais aussi toute la profondeur.

    Répétons qu’il s’agit à l’origine de danses polonaises, si bien que la nostalgie n’est pas absente dans ces pièces poétiques qu’il faut prendre le temps d’écouter pour bien s’en imprégner (Opus 50 n°3), ne serait-ce que pour mieux se laisser surprendre (on pense à la courte Mazurka op. 56 n°2). Un vrai "miracle vivant", comme le dit justement Irina Chukovskaya. Validé !

    Très bientôt, je vous proposerai d'un autre album Chopin.

    Frédéric Chopin, Mazurkas, Irina Chukovskaya (piano),
    Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin-complete-mazurkas
    https://irinachukovskaya.com/en

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"
    "Lacunes comblées par Fleur Strijbos"

     
     
     
     
     
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  • Lacunes comblées par Fleur Strijbos

    L’album Lacunes mérite d’être sous nos radars pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il donne à découvrir deux artistes belges talentueuses, la soprano belge Fleur Strijbos, actuellement en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, accompagnée de la pianiste Babette Craens. Ensuite pour la programmation choisie : de la musique romantique et contemporaine mais aussi et surtout des œuvres classiques belges. On est bien d’accord pour dire que le répertoire classique et contemporain de nos voisins et amis flamands et wallons est peu connu de ce côté-ci de la Meuse. Voilà une lacune en partie réparée.

    Fleur Strijbos ouvre largement sa programmation à la musique contemporaine, avec en premier lieu Anton Webern. Il y a ce lied expressionniste et sombre chant d’amour Heimgang in der Frühe. Wagner n’est pas loin dans cette mélodie allemande du XXe siècle tirée des 8 Frühe Lieder (1901). Elle propose d’autres mélodies extraites cette fois des Fünf Lieder, no. 3 (1908). Il y a le Himmelfahrt et le Nächtliche Scheu : "Timidement, du banc de nuages, / Le rayon de lumière jaillit / De la main pâle de la lune et se répand sur la campagne, / Apaisant toute ma flamme… / Entends-tu, ô cœur ? / Les vagues murmurent : / 'Embrasse-moi, embrasse-moi !' / Et de toute ma force timide, / Je t'embrasse, ma bien-aimée."

    Commence très vite le cœur de cet opus, à savoir le focus sur des compositeurs belges. Parlons, pour commencer, d’une découverte, celle de Piet Swerts (né en 1960). Ce compositeur belge que ses compatriotes ne pouvaient pas oublier est présent avec sa mélodie Si ta fraîcheur, extrait de son cycle Les roses. Il s’agit de l’adaptation musicale d’un poème traduit de Rainer Maria Rilke : "Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant, / Heureuse rose, / c’est qu’en toi-même, en dedans, / Pétale contre pétale, tu te reposes".

    Il est de nouveau question d’une rose dans le lied de Schumann, Meine Rose. De ce romantisme pur jus, Fleur Strijblos et Babette Craens en font une délicieuse sucrerie. Schumann fait sans nul doute partie du panthéon de la chanteuse si l’on en croit la programmation de ce premier album avec plusieurs extraits  du cycle Sechs Gedichte von N. Lenau und Requiem, op. 90 : "Meine Rose", donc, mais aussi "Einsamkeit", "Kommen und Scheiden", "Der Schwere Abend" et le "Requiem".

    Une lacune en partie réparée

    Arrêtons-nous un instant sur cette merveille qu’est Die Sennin, un autre lied de Schumann, lui aussi extrait des Sechs Gedichte und Requiem et qui se passe cette fois dans le… far west : "Belle cowgirl, chante encore une fois / Ta chanson dans la vallée, / Pour que les falaises s'éveillent à / Ta voix joyeuse." ("Schöne Sennin, noch einmal / Singe deinen Ruf ins Tal, / Dass die from Felsensprache / Deinem hellen Ruf erwache").

    Voilà qui est une transition parfaite vers un air américain, celui de Samuel Barber. L’esprit européen est là, néoromantique et touchant. La soprano propose également un autre compositeur américain, Aaron Copland et son Old Poem.

    Les compositeurs belges restent le fil conducteur du programme, que ce soit Alain Craens (1957), avec Droomballade, une page sombre et expressionniste. On découvrira sans doute également le compositeur belge August De Boeck (1865-1937) et ses deux pièces, Frissons de fleurs et Crépuscule, dans le plus pur style musique française et néoromantique. Un jeune compositeur est enfin mis à l’honneur, Noah Senden (Il pleure).

    Fleur Strijbos inclut une pièce de Richard Strauss. Compositeur génial, transition quasi parfaite entre le XIXe siècle romantique et le XXe siècle turbulent. Le Die Nacht op. 10, composé après la mort de son ami poète Ludwig Thuile, parle de la nature et de la nuit, miroirs des tourments d’une âme tourmentée par la mort inéluctable et par la nostalgie.

    Fleur Strijbos, Lacunes, avec Babette Craens (piano), Etcetera2026
    www.fleurstrijbos.com
    www.instagram.com/fleurstrijbos
    https://www.pietswerts.com

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"

  • O weh, ô douleurs !

    C’est comme un calembours qu'on peut lire le titre du dernier opus de l’Atelier de Musique. O Weh! serait-il une singulière immersion dans l’univers rock et urbain ? Que nenni ! Cet enregistrement live de b.records propose une programmation romantique de Gustav Mahler (1860-1911) et de son contemporain, certes moins connu, Max Reger (1873-1916). Il s’agit d’une captation de deux concerts à Deauville, respectivement les 27 avril 2024 et 26 avril 2025. Or, le O Weh!, comme le précise Pierre Dumpoussaud dans le livret de l’album, traduit la douleur du narrateur dans les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler.

    Le baryon français Stéphane Degout s’empare avec lyrisme et puissance des Lieder eines fahrenden Gesellen. Ces mélodies avaient une grande importance pour le compositeur viennois qui les travailla une quinzaine d’années avant de les jouer en 1885. À  l’époque, le romantisme règne en maître en Europe avant que la tornade contemporaine ne surgisse, à Vienne justement. En attendant, l’auditeur ou l’auditrice se laissera bercer par ces lieder qui nous parlent d’amour transi et de la nature reflétant les sentiments du héros pleurant sa bien-aimée dans "sa petite chambre sombre" (Wenn mein Schatz Hochzeit macht). Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler. Pour s’en convaincre, il faut s’arrêter sur le formidable Ging heut' morgen über's Feld, déambulation romantique sur la mélodie du premier mouvement de l’incroyable Première Symphonie de Mahler.

    L’Ensemble Ouranos et le Quatuor Hanson accompagnent avec magnétisme Stéphane Degout, parfaitement à l’aise dans cette œuvre prégnante et qui touche au cœur (Ich hab' ein glühend Messer). Nous sommes dans le romantisme dans ce qu’il a de plus brut. Le dernier lied, Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, s’appuie cette fois sur le troisième mouvement de la Première Symphonie de Mahler. Voilà qui rend cette longue mélodie (plus de sept minutes) aussi ample que puissante, y compris dans l’exacerbation des sentiments : "Die zwei blauen Augen von meinem Schatz, / Die haben mich in die weite Welt geschickt. / Da mußt ich Abschied nehmen vom allerliebsten Platz! / O Augen blau, warum habt ihr mich angeblickt? / Nun hab' ich ewig Leid und Grämen!" ("Les deux yeux bleus de ma bien-aimée / M'ont envoyé dans le vaste monde. / Alors je dois dire adieu à cet endroit très cher. / Oh, yeux bleus ! Pourquoi m'avez-vous regardé ? / Maintenant j'ai un chagrin et une douleur éternels !").

     Tout cela est-il cucul ? C’est oublier un peu trop vite la magie orchestrale du génie qu’était Mahler

    Mort prématurément à l’âge de 43 ans, Max Reger n’a certainement pas eu la notoriété qu’il méritait, en dépit de sa grande production (plus de 500 œuvres) et de ses admirateurs (Honegger par exemple). Compositeur allemand romantique comme son homologue autrichien Mahler, il est présent ici avec la Suite romantique op. 125, dans la version réarrangée par Schönberg.

    Cette suite est composée de trois mouvements, Notturno, Scherzo et Finale. Le Romantisme de Reger devient, grâce à Schönberg, de l’expressionnisme, avec ses vagues bouleversantes (Notturno). On a trop dit que les premiers contemporains, dont Schönberg lui-même, avaient violemment étrillé leurs prédécesseurs classiques et romantiques. Or, c’est oublier cette adaptation vibrante et riante qui rend justice à Max Reger (Scherzo) et à cette œuvre tardive, composée quatre ans avant sa mort. D’ailleurs, il y a une dimension crépusculaire, en particulier dans le Finale, longue lamentation de plus de dix minutes pour laquelle Schönberg  vient apporter un lyrisme à la fois expressionniste et non sans retenues. Saluons l’interprétation de l’Ensemble Ouranos dirigé par Pierre Dumoussaud, aussi précis que subtil. Comme il le dit dans le livret, c’est passionnant de voir comment un compositeur aussi révolutionnaire que Schönberg s’empare de l’œuvre d’un compositeur traditionnel et romantique pour la relire et la réinventer. Voilà qui nous fait découvrir et en plus aimer Reger.

    La mezzo-soprano Aude Extrémo est au cœur de l’autre grande œuvre de cet opus, à savoir les fameux Kindertotenlieder op. 25,2 de Gustav Mahler. Littéralement "Chants sur la mort des enfants", ils ont été écrits par le poète Friedrich Rückert après la mort de deux de ses cinq enfants. Paradoxalement, Mahler a composé ce cycle de mélodies à partir de 1901, à une époque heureuse de sa vie. Quel incroyable contraste avec ces chants qui parlent de mort, de douleur et de malheur insupportable. Aude Extrémo s'affirme sans trembler, en dépit de l’ombre tutélaire de la grande Kathleen Ferrier. L’auditeur ou l’auditrice restera tétanisé par la manière dans la mezzo-soprano impose son timbre presque irréel (on pense au lied magnétique Wenn dein Mütterlein).

    Des rais lumineux percent dans ces chants funèbres (Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen) et tragique (In diesem Wetter, in diesem Braus), il n’en reste pas moins vrai que Mahler a offert dans ces lieder, réarrangés par Eberbard Kloke, un opus fondamental dans l’histoire du classique en général, et dans celui du romantisme tardif en particulier. Moderne quoi, yeah !

    Signalons enfin qu’Emmanuel Lantam a illustré cet album physique de b.records.

    O Weh!, L’Atelier de Musique, b•records, coll. Deauville, 2026
    https://www.b-records.fr/disques/o-weh
    https://www.audeextremo.com
    https://www.facebook.com/p/St%C3%A9phane-Degout

    Voir aussi : "Élise Bertrand : "‘Il ne faut pas cesser d’être curieux’"
    "Point de bascule"

    "Chants d’amour, chants mystiques"

  • En famille avec Brahms

    C’est un Brahms intime que propose l’ensemble mené par l’altiste Arnaud Thorette. Family est le nom de l’album (Indesens). Son opus propose un choix de pièces chambristes, grâce à un ensemble musical et ami. Et aussi familial, comme le montrent les deux dernières pièces de l’enregistrement. Brahms est en bonne compagnie.

    Des Cinq Lieder, op. 105 (Fünf Lieder), Arnaud Thorette propose la première, Wie Melodien zieht es mir leise durch den Sinn. Voilà une belle entrée en matière, poétique et mélodique, porté par l’alto vibrant d’Arnaud Thorette, faisant corps avec les instruments.    

    Il est rejoint par la mezzo-soprano Karine Deshayes pour les deux chansons de son opus 91, Zwei Gesänge. Nous sommes ici dans l’intimité du compositeur allemand. Il composa ces deux mélodies en 1884 pour son ami et violoniste Joseph Joachim. Les deux chansons, Gestillte Sehnsucht et Geistliches Wiegenlied, sont à écouter comme des messages d’amour et de soutien de Brahms adressés à Joachim et à son épouse et chanteuse Amalie Schneeweiss. On est ici au cœur du Romantisme mais aussi du cercle privé de Brahms. La nature répond aux épanchements de l’âme. À la fin de sa vie, Brahms écrit ses deux Sonates op. 120. Arnaud Thorette propose la deuxième, dans sa version pour alto et piano, avec Dominique Plancade au clavier. La vision crépusculaire d’un Brahms en fin de vie frappe aux oreilles (Allegro amabile). Brahms garde cependant cette âme romantique et passionnée (Allegro appassionato avec Trio : Sostenuto), avant un Andante (Andante con moto : Tema con variazona ; Allegro) alliant apaisement et tensions dans ce Brahms intime. .

    Au cœur du Romantisme

    L’ensemble mené par l’altiste propose l’Adagio de la Troisième Sonate pour violon, op. 108. Nous sommes là encore dans les dernières années du compositeur allemand. Poignant et ténébreux, Brahms semble laisser épancher ses regrets.

    Nous avions déjà parlé sur Bla Bla Blog de la fameuse Sonate F.A.E. Elle a été composée à trois par Brahms, Schumann et Albert Dietricht. Nous sommes en 1853. Cette pièce porte un nom étrange mais plein de sens : "F.A.E." pour "Frei Aber Einsam" ("Libre mais solitaire"). Elle était destinée au violoniste Joachim, encore lui. C’est le Scherzo de Brahms qui est proposé. Un mouvement plein d’énergie, d’enthousiasme et de fraîcheur, marquant durablement avec cette Sonate F.A.E. l’histoire de la musique romantique. Une histoire d’amitiés aussi.

    Nous parlions d’intimité, de relations amicales et de famille. C’est ainsi que l’on écoute le Feldeinsamkeit, tiré de ses Six Lieder, op. 86. Ils sont proposés pour alto et piano. Dans la mélodie Geheimnis (extrait des Fünf Gesänge, op. 71), Brahms semble nous susurrer à l’oreille quelque secret.  

    On est particulièrement séduit par l’Adagio du Trio pour alto, violoncelle et piano, op. 114. Une vraie entente entre Arnaud Thorette, Antoine Pierlot (violoncelle) et Johann Farjot pour un mouvement majestueux sans être grandiloquent, paisible et invitant à la quiétude. Brahms se fait plus méditatif dans son éloquente Sappische Ode, tiré des Cinq Lieder, opus 94.

    Restons en famille pour terminer. Arnaud Thorette inclut dans son programme la participation de sa fille Aurore Thorette Paillette. À 11 ans, elle s’épanouit dans le rare et bref Spruch, WoO 27. Puis, c’est son frère Anatole Thorette Paillette qui lui succède. Au piano, le garçon de 15 ans interprète le célèbre Wiegenlied (tiré de ses Fünf  Lieder). "Un clin d’œil familial et de passage de témoin", comme le dit l’altiste, pas peu fier de voir sa progéniture le rejoindre, en famille donc.

    Brahms, Family, Arnaud Thorette (alto), Indésens Calliope, 2025
    https://indesenscalliope.com
    https://www.arnaud-thorette.com

    Voir aussi : "Bouquets de Fauré"
    "Nuit et lumières chez les Schumann"

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  • Souffles romantiques

    Théo Fouchenneret et sa bande continuent leur voyage dans cette collection Schumann proposée par b•records. Cinquième volume donc à la découverte de Robert Schumann (1810-1856), un des maîtres de la musique romantique. Cette fois, ce sont des œuvres pour cordes, vents et piano qui sont proposées dans une version publique enregistrée à Deauville les 6 et 7 août 2024.

    Le double album commence par la Fantasiestücke pour violoncelle et piano, op. 73. Si le compositeur parle de "Fantaisie" c’est en raison des sentiments traversés par cette pièce en trois mouvements : mélancolique (Zart mit Ausdruck), plus joyeuse et légère (Lebhaft, leicht) et carrément énergique, pour ne pas dire furieuse, dans la dernière partie (Rasch mit Feuer).  

    L’auditeur ou l’auditrice fondera à coup sûr sur les trois Romances op. 94 pour clarinette et piano. Elles ont été composées au départ pour hautbois. Écrites pour Clara Schumann à l’occasion du Noël 1849, elles sont une déclaration d’amour pour cette dernière. Florent Pujuila excelle dans ces magnifiques pièces aussi efficaces qu’irrésistibles, alternant tendresse, passion et ce je ne sais quoi de mélancolie. Que l’on pense à la délicate et mélodieuse Einfach, innig ou au plus triste Nicht schnell.

    Dans le premier CD, le programme se poursuit avec les Märchenbilder, op. 113. Ce sont quatre pièces musicales pour alto et piano écrites en 1851. Nous sommes au cœur du romantisme, avec un instrument, l’alto, mis à l’honneur dans la première moitié du XIXe siècle – merci, Paganini !

    Cette œuvre de Schumann est devenue un classique du répertoire. Encore une fois, Clara Schumann est une figure importante de cette œuvre puisqu’elle l’a créée en public, avec son mari à l’alto. Ici, c’est Théo Fouchenneret au piano et Lise Berthaud à l’alto qui interprètent ces Märchenbilder. On passe par toutes les humeurs dans ces courtes pièces écrites comme des contes de fées. Il y a de la nostalgie (Nicht schnell), de l’enthousiasme (le vif Lebhaft), de la tension (Rasch) et enfin de la douceur avec une tendre et mélancolique berceuse en ré majeur (Langsam, mit melancholischem Ausdruck).

    Ce sont de nouveau des "contes de fées" qui sont proposées avec les Märchenerzählungen, quatre pièces, cette fois pour trois instruments, l’alto (Lise Berthaud), la clarinette (Florent Pujuila) et le piano (Théo Fouchenneret, évidemment !). On ne peut qu’admirer la densité, la richesse et les lignes mélodiques de ces "récits légendaires" soufflant un romantisme touchant (Lebhaft, nicht zu schnell) ou au contraire brutal, voire sombre (Lebhaft und sehr markiert). Ici, le romantisme se pare de mystère, d’influences populaires (Schumann était très attaché aux traditions et à la culture germaniques) d’onirisme (Ruhiges Tempo, mit zartem Ausdruck), pour terminer sur un Lebhaft, sehr markiert, puissant et presque héroïque. Ces  Märchenerzählungen ont été écrits en 1853, une période difficile pour les Schumann, en particulier pour Robert qui va s’éteindre trois ans plus tard.

    On passe par toutes les humeurs

    Le CD n°2 commence par les Fantasiestücke op. 88, pour violon, violoncelle et piano. Les frères Fouchenneret, au piano et violon, sont rejoints par François Salque au violoncelle. Citons l’année de création de cette œuvre : 1842. Une année romantique, s’il en est, comme nous le disions sur ce site. Après une courte et élégante Romanze, douce déclaration d’amour sincère (Nicht schnell, mit innigem Ausdruck), le trio part dans une fantaisie enjouée avec l’Humoreske, Lebhaft, d’une passion presque "agressive", comme le dit Tristan Labouret dans le livret de présentation. Le Duett tranche littéralement. Le trio y propose d’amples moments de plénitudes et des conversations pudiques entre instruments. Il ne manque plus que les paroles ! La Fantasiestücke op. 88 se termine avec un Finale en forme de marche festive, comme le précise le compositeur (In Marsch-Tempo). Pas de préciosité ni de débordements chez Robert Schumann mais au contraire le choix d’exprimer la joie alors qu’il vit une année particulièrement.

    La suite du programme est à la fois plus séduisante et plus étonnante, avec ces Fünf Stücke im Volkston, op 102, Cinq pièces dans un style populaire. L’auditeur ou l’auditrice seront à coup sûr touchés par ces cinq courts morceaux très différents puisant leur inspiration dans la culture populaire. Il y a ce rythme frais et endiable du Mit Humor, la tendre déclaration de la deuxième pièce (Langsam) ou cet audacieux troisième morceaux, troublant dans son rythme (Nicht schnell, mit viel Ton zu spielen "Pas rapide, joué avec beaucoup de ton") comme dans ses variations hypersensibles, assez loin on doit le dire de l’aspect "folklorique" du titre. Robert Schulmann offre à la musique romantique un répertoire immédiatement attachant (Nicht zu rasch), jeune, robuste et même effrontée (Stark und markiert).

    Cet enregistrement public à Deauville se termine avec le Quatuor pour piano et cordes en do mineur WoO 32. Nous sommes en 1829 lorsque Robert Schumann le compose. Il n’a que 19 ans. Une œuvre de jeunesse donc, ce qui la rend particulièrement passionnante. 1829 : Schubert vient de mourir, laissant ses admirateurs esseulés et désespérés. Quelque part, le quatuor de Schumann vient répondre à ce deuil. Que l’on pense aux cordes vibrantes de chagrin du premier long mouvement Allegro molto affetuoso. Disons le aussi : le romantisme est déjà pleinement à l’œuvre, sans ménager silences éloquents ou au contraire moments d’envolées et de passions. Un mouvement menuet (Presto) succède, apportant légèreté et montrant du même coup que le XVIIIe siècle et son classicisme ne sont décidément pas loin. On sera sans doute plus sensibles, pour ne pas dire bouleversés par l’Andante et ses vagues mélodieuses. L’influence de Schubert est évidente à l’écoute en particulier de cette partie mêlant passion et douleur, par un jeune compositeur qui va bientôt éclabousser le monde de son génie. Le concert et le quatuor se terminent par un Allegro Giusto et Presto dans lequel le jeune compositeur allemand semble déjà prendre date pour la suite. On ne peut que remercier Pierre et Théo Fouchenneret, ainsi qu’Anna et Caroline Spyniewski de proposer et de faire découvrir cette pièce peu connue mais indispensable d’un jeune Schumann déjà mûr pour le grand saut… romantique. 

    Robert Schumann, Œuvres pour cordes vents et piano, Collection Schumann, b•records, 2025
    https://www.b-records.fr/disques/collection-schumann-vol-5-oeuvres-pour-vents-cordes-et-piano
    https://www.theofouchenneret.com
    https://pierrefouchenneret.com/quatuor-strada

    Voir aussi : "1842, année romantique"
    "Romantique et métaphysique Schumann"

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  • Made in Switzerland

    Ces trois là nous viennent de Suisse – de Romandie pour être plus exact. Ils nous proposent avec l'album Secret Songs (chez Indésens) un programme de musique allemande. La soprano Léonie Renaud, le clarinettiste Damien Bachmann et le pianiste Christian Chamorel s’attaquent à trois figures du romantisme germanique, à savoir Louis Spohr, Carl Maria von Weber et l’incontournable Franz Schubert.

    Arrêtons-nous d’abord sur les deux premiers. Louis – né Ludwig – Spohr (1784-1859), assez rare sur disques et en concerts, a pourtant été le plus grand compositeur de son époque, après les morts de Weber et surtout de Beethoven. Chef d’orchestre archidoué et pédagogue reconnu, il a su faire sa place dans le beau monde allemand et autrichien. On le découvre ici comme compositeur de Six Lieder allemands.

    Léonie Renaud s’en empare avec bonheur, alternant passion ravageuse (Sei still mein Herz : "Sois calme mon cœur, et n'y pense plus, / C'est maintenant la vérité, le reste est illusion."), candeur (le court et bucolique Zwiegesang), mélancolie (Sehnsucht) ou nostalgie (Das heimliche Lied). L’auditrice ou l’auditeur fondera à l’écoute de la berceuse (Wiegenlied), comme susurrée par la soprano suisse. La clarinette de Damien Bachmann semble se pencher tout autant au-dessus de l’enfant sur le point de s’abandonner. Il faut saluer le trio d’artistes en osmose dans un programme de chambre d’une très grande finesse. Christian Chamorel, que nous avions croisé avec Rachel Kolly dans un remarquable album sur Brahms, accompagne avec tact et efficacité ses deux acolytes, laissant la place à une Léonie Renaud enflammée (le vibrant Wach auf!) et un Damien Bachmann éclatant, donnant à son instrument souffles, rythmes et couleurs.

    Il faut saluer le trio d’artistes en osmose dans un programme de chambre d’une très grande finesse

    Jusque là discret, Christian Chamorel prend une place plus importante dans le Grand Duo concertant pour clarinette et piano op. 48 de Carl Maria von Weber (1786-1826). Une autre figure reconnue du romantisme allemand, mais lui aussi boudé après sa mort prématurée à l’âge de 39 ans – il était d’une santé fragile. Weber a laissé une œuvre abondante souvent peu jouée, si l’on excepte son opéra Der Freischütz. On le retrouve ici dans ce Grand duo en mi bémol majeur. Bachmann et Chamorel s’y disputent la vedette avec virtuosité (Allegro con fuoco). Le romantisme pointe le bout de son nez dans l’Andante con moto à la beauté funèbre, avant que la vie ne danse avec la nuit (le scintillant Rondo: Allegro).

    Franz Schubert (1797-1827) apparaît comme la grande star de ce programme romantique. Renaud, Bachmann et Chamorel ont choisi 5 lieder représentatifs du génie allemand. Il y a ce court An den Frühling, pudique chant de bienvenue et de regret adressé à un jeune homme. Le Sprache der Liebe, quant à lui, plus long, est la déclaration à une bien-aimée, en musique bien sûr. Avec le lied Rastlose Liebe, op. 5 n°1, nous retrouvons l’ADN du romantisme dans lequel nature et sentiments sont étroitement liés. Léonie l’a parfaitement compris, qui insuffle sa fougue et sa douloureuse passion.

    L’amour, toujours l’amour, avons-nous envie de dire en écoutant le Sei mir gegrüßt!, déchirante adaptation d’un poème des Roses d’Orient de Friedrich Rückert en forme de missive ("Je suis avec toi, / Tu es avec moi, / Je te serre dans mes bras, / Salutations ! / Je t'embrasse !"). La poétesse  Caroline Louise von Klencke est l’autrice du texte d’Heimliches Lieben op. 106. n°1. Schubert semble se faire à la fois plus léger et aussi plus sensuel dans le poème originellement nommé À Myrtille : "Ma vie, en cet instant, ne tient qu'à ta douce bouche rosée, et manque de m'abandonner dans ton étreinte intime". Quelle belle déclaration ! La soprano l’interprète avec sensualité.  

    L’album s’achève sur Le pâtre sur le rocher (Der Hirt auf dem Felsen, op. 129 D. 965), sans doute l’une des plus belles pièces du programme. Schubert compose ce lied incroyable sur son lit de mort en 1828. Impossible de ne pas voir dans ce chef d’œuvre un long et poig, autant qu'un chant d’amour pour la vie. La clarinette de Damien Bachmann est une merveille et Léonie Renaud y amène puissance vocale et accents pathétiques : "Bientôt ce sera le printemps / Le printemps, mon espoir / Il me faut maintenant / M'apprêter à partir". Une merveille. On n’est pas prêts d’oublier les dernières mesures de ce Pâtre sur le rocher.    

    Renaud / Bachmann / Chamorel, Secret Songs, Schubert / Spohr / Weber,
    Indésens Calliope Records, 2025

    https://indesenscalliope.com
    https://www.leonierenaud.ch
    https://damienbachmann.com
    https://christianchamorel.ch

    Voir aussi : "Brahms doublement suisse (et même triplement)"
    "Les nouveaux romantiques"

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  • Marie Jaëll et ses amies

    Trois compositrices sont mises à l’honneur dans ce programme musical proposé par Présences compositrices dont l’objectif est la redécouverte de compositrices talentueuses oubliées. Marie Jaëll – dont nous avions déjà parlé sur Bla Bla Blog – Hedwige Chrétien et Louise Héritte-Viardot sont proposées dans un programme de musique de chambre postromantique.

    Commençons par Hedwige Chrétien (1859-1944). Son talent pour le solfège, l’harmonie et la composition est devenu évident dès ses jeunes années, avec de nombreux prix. Soyons lucides : pour les femmes musiciennes de cette époque, l’enseignement, plutôt que les concerts publics, est depuis longtemps une voie quasi obligatoire qu’elle choisit de suivre, avant de l’abandonner pour raisons de santé. Elle se consacre à la composition et écrit près de 250 pièces.

    L’album proposé par le Duo Neria, avec Natacha Colmez-Collard au violoncelle et Camille Belin au piano, propose deux œuvres représentatives de cette musique française néo-romantique, à savoir un délicat lied (Soir d’automne). L’influence de César Franck est bien là, dans cette subtilité des vagues mélodiques et des émotions tout en retenue. On trouve cette même délicatesse dans ses Trois pièces pour violoncelle et piano. Camille Belin caresse les touches du piano lorsque les cordes de Natacha Colmez-Collard déploient de soyeuses lignes mélodiques (Sérénité). Plus étonnant encore l’est ce Chant du soir aux accents folkloriques. Il semble que l’auditeur ou l’auditrice soit propulsé dans l’intimité d’une soirée d’hiver au siècle dernier. La dernière pièce de cette œuvre est ce Chant Mystique, sobre, tout en recueillement mais aussi fort de lignes mélodiques laissant deviner l’extrême sensibilité d’Hedwige Chrétien que l’on découvre avec plaisir.

    Marie Jaëll (1846-1922), de la même génération, commence à sortir de l’oubli et il est normal qu’elle soit présente dans cet opus. Franz Liszt a encouragé cette brillante musicienne, prodigieuse, perfectionniste et douée d’un grand lyrisme. Une romantique dans l’âme, comme le montre cette Sonate pour piano et violoncelle en la mineur, composée au départ – nous sommes en 1881 – pour piano seul. À l’écoute, l’influence des compositeurs romantiques allemands saute aux oreilles. 

    L’indifférence, donc. Injuste ? Oui !

    Marie Jaëll fait alterner lignes mélodiques audacieuses et joueuses, ruptures de rythmes et expressivité (Allegro appasionato). À l’écoute en particulier du scintillant Presto, le Duo Neria prend un plaisir évident dans l’interprétation de cette sonate qui a fait dire à David Popper, le violoncelliste qui a créé avec Marie Jaëll cette œuvre : "Vous n’avez rien de français en vous". Étonnant aveu, en forme de reproche voilé, dans cette période de haines mutuelles entre l'Allemagne et la France.  

    L’Adagio s’écoute comme un mouvement rêveur, pour ne pas dire onirique. Cette longue déambulation romantique prouve à quel point la compositrice mérite d’être redécouverte et ses œuvres jouées et rejouées. Il semble que Natacha Colmez-Collard et Camille Belin font inlassablement le tour de cette partie empreinte de mystères, laissant largement la place aux silences et à de longues respirations, avant un dernier mouvement. Le Vivace molto, d’une délicieuse fraîcheur, sonne avec une étonnante modernité dans cette facture postromantique.        

    Louise Héritte-Viardot (1841-1918) est la moins connue de ces compositrices. Des anges s’étaient pourtant penchés au-dessus de son berceau : une mère, Pauline Viardot, chanteuse mezzo et compositrice, une tante fameuse, la diva Maria Malibran ("La" Malibran) et un père directeur du Théâtre-Italien. Pourtant, la jeune femme a pour ambition de faire connaître ses compositions. Charles Gounod l’aide et la conseille dans ce projet. Un mariage raté, la guerre de 1870 et surtout une relative indifférence de la bonne société musicale ne rend pas grâce à ses talents de compositrice. Elle est prolifique – plus de 300 pièces, a-t-elle calculé – mais peu sont publiées et moins encore sont jouées. L’indifférence, donc. Injuste ? Oui !

    C’est sa Sonate en sol mineur op. 40 qui est proposée dans l’enregistrement. On se laisse séduire par la fluidité et la tension de l’Allegro commodo, mélodique et d’une formidable jeunesse. L’œuvre daterait de 1909 mais des musicologues la situerait plus tôt, dans les années 1880. peu importe. Le Duo Neria replace au grand jour une pièce virtuose et lyrique, à l’exemple du premier mouvement, long de plus de 9 minutes.

    Il faut voir le visage volontaire de Louise Héritte-Viardot pour deviner un solide caractère, audible dans cette œuvre dense et colorée. Et aussi romantique, à l’exemple du deuxième mouvement Andantino assai, molto expressivo. Bouleversant chant d’adieu, cette partie est jouée par deux interprètes exprimant d’une manière poignante une partie dont le terme de romantisme n’est pas galvaudé, avant un Intermezzo allegretto scherzando plus léger, puis un Finale (Allegro non troppo) donnant à entendre une compositrice que l’on a plaisir à découvrir. Merci au Duo Neria et à Présences compositrices ! 

    Impressions romantiques / Marie Jaëll – Hedwige Chrétien – Louise Héritte-Viardot,
    Duo Neria – Natacha Colmez-Collard
    , violoncelle & Camille Belin, piano, Présences compositrices, 2025

    https://www.presencecompositrices.com/mag/impressions-romantiques
    https://www.duoneria.com

    Voir aussi : "Résurrection"

     
     
     
     
     
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