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violoncelle

  • Souffles romantiques

    Théo Fouchenneret et sa bande continuent leur voyage dans cette collection Schumann proposée par b•records. Cinquième volume donc à la découverte de Robert Schumann (1810-1856), un des maîtres de la musique romantique. Cette fois, ce sont des œuvres pour cordes, vents et piano qui sont proposées dans une version publique enregistrée à Deauville les 6 et 7 août 2024.

    Le double album commence par la Fantasiestücke pour violoncelle et piano, op. 73. Si le compositeur parle de "Fantaisie" c’est en raison des sentiments traversés par cette pièce en trois mouvements : mélancolique (Zart mit Ausdruck), plus joyeuse et légère (Lebhaft, leicht) et carrément énergique, pour ne pas dire furieuse, dans la dernière partie (Rasch mit Feuer).  

    L’auditeur ou l’auditrice fondera à coup sûr sur les trois Romances op. 94 pour clarinette et piano. Elles ont été composées au départ pour hautbois. Écrites pour Clara Schumann à l’occasion du Noël 1849, elles sont une déclaration d’amour pour cette dernière. Florent Pujuila excelle dans ces magnifiques pièces aussi efficaces qu’irrésistibles, alternant tendresse, passion et ce je ne sais quoi de mélancolie. Que l’on pense à la délicate et mélodieuse Einfach, innig ou au plus triste Nicht schnell.

    Dans le premier CD, le programme se poursuit avec les Märchenbilder, op. 113. Ce sont quatre pièces musicales pour alto et piano écrites en 1851. Nous sommes au cœur du romantisme, avec un instrument, l’alto, mis à l’honneur dans la première moitié du XIXe siècle – merci, Paganini !

    Cette œuvre de Schumann est devenue un classique du répertoire. Encore une fois, Clara Schumann est une figure importante de cette œuvre puisqu’elle l’a créée en public, avec son mari à l’alto. Ici, c’est Théo Fouchenneret au piano et Lise Berthaud à l’alto qui interprètent ces Märchenbilder. On passe par toutes les humeurs dans ces courtes pièces écrites comme des contes de fées. Il y a de la nostalgie (Nicht schnell), de l’enthousiasme (le vif Lebhaft), de la tension (Rasch) et enfin de la douceur avec une tendre et mélancolique berceuse en ré majeur (Langsam, mit melancholischem Ausdruck).

    Ce sont de nouveau des "contes de fées" qui sont proposées avec les Märchenerzählungen, quatre pièces, cette fois pour trois instruments, l’alto (Lise Berthaud), la clarinette (Florent Pujuila) et le piano (Théo Fouchenneret, évidemment !). On ne peut qu’admirer la densité, la richesse et les lignes mélodiques de ces "récits légendaires" soufflant un romantisme touchant (Lebhaft, nicht zu schnell) ou au contraire brutal, voire sombre (Lebhaft und sehr markiert). Ici, le romantisme se pare de mystère, d’influences populaires (Schumann était très attaché aux traditions et à la culture germaniques) d’onirisme (Ruhiges Tempo, mit zartem Ausdruck), pour terminer sur un Lebhaft, sehr markiert, puissant et presque héroïque. Ces  Märchenerzählungen ont été écrits en 1853, une période difficile pour les Schumann, en particulier pour Robert qui va s’éteindre trois ans plus tard.

    On passe par toutes les humeurs

    Le CD n°2 commence par les Fantasiestücke op. 88, pour violon, violoncelle et piano. Les frères Fouchenneret, au piano et violon, sont rejoints par François Salque au violoncelle. Citons l’année de création de cette œuvre : 1842. Une année romantique, s’il en est, comme nous le disions sur ce site. Après une courte et élégante Romanze, douce déclaration d’amour sincère (Nicht schnell, mit innigem Ausdruck), le trio part dans une fantaisie enjouée avec l’Humoreske, Lebhaft, d’une passion presque "agressive", comme le dit Tristan Labouret dans le livret de présentation. Le Duett tranche littéralement. Le trio y propose d’amples moments de plénitudes et des conversations pudiques entre instruments. Il ne manque plus que les paroles ! La Fantasiestücke op. 88 se termine avec un Finale en forme de marche festive, comme le précise le compositeur (In Marsch-Tempo). Pas de préciosité ni de débordements chez Robert Schumann mais au contraire le choix d’exprimer la joie alors qu’il vit une année particulièrement.

    La suite du programme est à la fois plus séduisante et plus étonnante, avec ces Fünf Stücke im Volkston, op 102, Cinq pièces dans un style populaire. L’auditeur ou l’auditrice seront à coup sûr touchés par ces cinq courts morceaux très différents puisant leur inspiration dans la culture populaire. Il y a ce rythme frais et endiable du Mit Humor, la tendre déclaration de la deuxième pièce (Langsam) ou cet audacieux troisième morceaux, troublant dans son rythme (Nicht schnell, mit viel Ton zu spielen "Pas rapide, joué avec beaucoup de ton") comme dans ses variations hypersensibles, assez loin on doit le dire de l’aspect "folklorique" du titre. Robert Schulmann offre à la musique romantique un répertoire immédiatement attachant (Nicht zu rasch), jeune, robuste et même effrontée (Stark und markiert).

    Cet enregistrement public à Deauville se termine avec le Quatuor pour piano et cordes en do mineur WoO 32. Nous sommes en 1829 lorsque Robert Schumann le compose. Il n’a que 19 ans. Une œuvre de jeunesse donc, ce qui la rend particulièrement passionnante. 1829 : Schubert vient de mourir, laissant ses admirateurs esseulés et désespérés. Quelque part, le quatuor de Schumann vient répondre à ce deuil. Que l’on pense aux cordes vibrantes de chagrin du premier long mouvement Allegro molto affetuoso. Disons le aussi : le romantisme est déjà pleinement à l’œuvre, sans ménager silences éloquents ou au contraire moments d’envolées et de passions. Un mouvement menuet (Presto) succède, apportant légèreté et montrant du même coup que le XVIIIe siècle et son classicisme ne sont décidément pas loin. On sera sans doute plus sensibles, pour ne pas dire bouleversés par l’Andante et ses vagues mélodieuses. L’influence de Schubert est évidente à l’écoute en particulier de cette partie mêlant passion et douleur, par un jeune compositeur qui va bientôt éclabousser le monde de son génie. Le concert et le quatuor se terminent par un Allegro Giusto et Presto dans lequel le jeune compositeur allemand semble déjà prendre date pour la suite. On ne peut que remercier Pierre et Théo Fouchenneret, ainsi qu’Anna et Caroline Spyniewski de proposer et de faire découvrir cette pièce peu connue mais indispensable d’un jeune Schumann déjà mûr pour le grand saut… romantique. 

    Robert Schumann, Œuvres pour cordes vents et piano, Collection Schumann, b•records, 2025
    https://www.b-records.fr/disques/collection-schumann-vol-5-oeuvres-pour-vents-cordes-et-piano
    https://www.theofouchenneret.com
    https://pierrefouchenneret.com/quatuor-strada

    Voir aussi : "1842, année romantique"
    "Romantique et métaphysique Schumann"

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  • Harpe en majesté

    Place à l’un des plus beaux instruments qui soient, la harpe, que nous avions déjà mis à l’honneur avec Anaëlle Tourret. Intéressons-nous cette fois à Mélanie Laurent – qui n’a rien à voir avec l’actrice.  

    La jeune harpiste nous offre une déambulation à travers son album Pastel (Indésens). Voyage tout d’abord en Amérique avec The Colorado Trail de Marcel Grandjany (1891-1975). Le compositeur est né en France et naturalisé et décédé aux États-Unis, d’où ce titre somptueux, sentant à la fois les grands espaces, cette intériorité méditative et cette facture très musique française. Le livret de l’album nous rappelle que ce Colorado Trail est au départ une chanson de cowboy pleine de mélancolie. Elle raconte l’histoire d’une jeune fille de 16 ans reposant près de la piste du Colorado. Marcel Grandjany en fait une pièce mêlant tristesse, mélancolie et puissance de la nature. Il est présent dans l’enregistrement avec sa Rhapsodie pour harpe (1921), une pièce très jouée pour cet instrument. C’est un Marcel Grandjany qui a encore la tête en France et en Europe avec un morceau s’inspirant d’un chant grégorien qu’il a dédié à Henriette Renié, sa professeure, et que l’on retrouve plus tard.

    Marcel Tournier (1879-1951), lui, nous invite au Japon dans ses Pastels du Vieux Japon, op. 47. De nouveau un compositeur du XXe siècle, harpiste et compositeur français également. Que Gabriel Fauré se soit intéressé à lui n’est pas étonnant. Mélanie Laurent a choisi une suite orientalisante en forme de peintures musicales que l’on dirait impressionnistes au vu des titres : "Berceuse du vent dans les Cerisiers", "Le Koto chante pour l'Absente" et "Le danseur au Sabre". La harpiste caresse les cordes dans ces miniatures que l’on dirait venues tout droit du Pays du Soleil Levant (l’éloquent "Danseur au Sabre"). Marcel Tournier propose ici un passionnant pont entre Orient et Occident. On parle bien de passion car son amour pour le Japon est indissociable de celui pour Yoshie Abe, une de ses élèves à qui il dédie cette œuvre. Elle est d’autant plus triste et nostalgique que le compositeur français l’a écrite en pleine Occupation pour s’évader autant que pour retrouver en esprit la jeune femme restée dans son pays, lui aussi en guerre.

    Des possibilités sonores quasi infinies

    On est heureux de retrouver Cecile Chaminade (1857-1944) dont nous avions parlé sur Bla Bla Blog. Mélanie Laurent propose sa Valse d’automne, transcrite pour la harpe par l’interprète elle-même. Cecile Chaminade, que Georges Bizet surnommait "mon petit Mozart", a eu une carrière riche et comme compositrice (plus de 400 œuvres) et comme interprète. Elle a été saluée par la critique et aimée par son public, avant ses soucis de santé et une mort triste en 1944. Elle a longtemps été oubliée, avant qu’on ne la découvre depuis quelques années, dans ce mouvement de redécouverte de compositrices souvent reléguées injustement au second plan. Proposer cette féerique valse permet à Mélanie Laurent de souligner que le répertoire pour harpe est relativement peu  important. Cela dit, les pièces de musique de chambre frappent souvent par leur excellente beauté, grâce à un instrument aux possibilités sonores quasi infinies. Preuve supplémentaire avec la pièce Près du Ruisseau, op. 9, de Mel Bonis (1858-1937), de nouveau une transcription pour harpe par Mélanie Laurent. Mel Bonis est une compositrice moins connue, malgré sa production importante. Elle est présente dans l’enregistrement de Mélanie Laurent avec une jolie pièce onirique. Le livret rappelle que le morceau a été composé en 1894, une date qui a son importance chez les harpistes car elle marque l’invention de la harpe chromatique, sans pédales.

    Germaine Tailleferre (1892-1983) était membre du Groupe des Six, avec Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud et Francis Poulenc – elle est la seule femme. On a peine à croire que l’union de ces artistes va remuer le petit monde musical. Créé en pleine première guerre mondiale, le Groupe des Six fait souffler un vent de modernité et de fraîcheur insouciante. De la fraîcheur, il y en a certes dans la Sonate pour harpe de Germaine. On est dans un néo-classicisme typique de la musique française de cette période, harmonique, joueuse (Allegretto), immédiatement attachante (Lento) et aussi naturaliste, avec ces pluies de notes cristallines (Perpetuum mobile). Cette sonate est une œuvre importante pour cet instrument, "la plus moderne de ce programme".

    Tout aussi naturaliste, Le Jardin mouillé de Jacques de la Presle (1868-1969) propose une pièce lumineuse, servie par une Mélanie Laurent impeccable dans ces ruisseaux de notes et faisant découvrir un compositeur rare qui citait des vers d’Henri de Régnier en exergue de sa partition : "Il pleut, et les yeux clos, j’écoute / De toute sa pluie à la fois / Le jardin mouillé qui s’égoutte / Dan,s l’ombre que j’ai faite  en moi".

    Henriette Renié (1875-1956), figure importante de la harpe, fait le choix de la méditation Contemplation, un morceau inhabituellement peu virtuose ("Andante religioso", comme elle le notait). On est heureux de la présence de Debussy avec ces Danses Sacrées et Profanes. Elles sont présentes ici dans une version pour quatuor à cordes. Citons les violonistes Manon Galy et Sarah Jegou-Sageman, Élodie Laurent à l’alto et Maxime Quennesson au violoncelle. On n’insistera jamais assez la modernité de Debussy comme l’attachement que l’on a inévitablement dès sa première écoute. Mélanie Laurent fait plus que maîtriser son sujet. Elle propose une version lumineuse et aux mille nuances de ces deux pièces d’un raffinement extrême. À l’écoute de la Danse profane, Debussy nous paraît proche et semble nous parler.    

    Autre figure majeure de la musique, Maurice Ravel est présent avec le monument qu’est l’Introduction et Allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes. Toute l’essence de Ravel est là : poésie, modernité, subtilité des dialogues entre instruments et légèreté qui n’est absolument pas de la facilité. Bien au contraire. .

    Ce très beau programme dédié à la harpe se termine avec Marcel Tournier et sa pièce L’Éternel rêveur. Mélanie Laurent la dédie à son père, décédé peu de jours avant l’enregistrement de l’album. Il s’agit d’une courte pièce infiniment mélancolique, l’une des dernières du compositeur. Elle vient clore à point nommé ce très bel opus de Mélanie Laurent. 

    Mélanie Laurent, Pastel, Chaminade – Debussy – Ravel, Indésens Calioppe, 2025
    https://indesenscalliope.com/boutique/pastel
    https://melanie-laurent-harpiste.com
    https://www.facebook.com/melanie.laurent.3726
    https://www.instagram.com/melanie_laurent_harpiste
    https://www.youtube.com/channel/UCjaneaX0NKjqnfvX-wL67yg

    Voir aussi : "Anaëlle Tourret : ‘Il me tient toujours à cœur de proposer des horizons nouveaux’"
    "Perspectives de la harpe"
    "De la Tchéquie à Vienne avec Vanhal"

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  • Les nouveaux romantiques

    Dans l’album au titre poétique, Chimères (KNS Classical), c’est avec une belle énergie que la violoncelliste Mathilde Reuzé s’empare de la Sonate en fa majeur opus 6 de Richard Strauss. La pièce date de 1881. La vibrante puissance de la violoncelliste est soutenue par le piano sans faille d’Alessandro Tardino, dans un Allegro con brio tout en romantisme – ou plutôt néoromantisme. Que l’on pense aussi à ce déchirant Andante ma non troppo, pour lequel Mathilde Rezé fait ressortir toute l’âme de son instrument.  

    Nous sommes en plein XIXe siècle et Richard Strauss n’a que 19 ans lorsqu’il compose cette pièce pour un instrument qu’il connaît peu. Contre toute attente, elle va être l’un de ses premiers grands succès qui entre très vite dans le répertoire pour violoncelle. Que Mathilde Reuzé le propose n’est donc pas une surprise. Strauss avait écrite sa Sonate pour violoncelle et pianoforte. C’est le piano qui a été choisie ici, joué par Alessandro Tardino.

    La petite histoire raconte que cette sonate est intimement liée à Dora Wihan, pianiste et épouse du violoncelliste Hanuš Wihan à qui Richard Strauss avait dédié la sonate. Richard Strauss se lia d’amitié avec Dora Wihan, et sans doute d’amour. Et si derrière cette œuvre romantique il n’y avait pas des messages adressées à cette amie de Strauss ? L’écoute de l’œuvre, en particulier du Finale Allegro vivo laisse deviner un Richard Strauss à la fois sensible, jovial, mystérieux et… amoureux.  

    César Franck est présent avec sa délicate et mélodieuse Sonate en la majeur FWV 8. Elle a été écrite pour violon et piano. Elle est jouée ici pour violoncelle et piano. César Franck n’est pas le compositeur le plus populaire mais comment ne pas résister à ce néoromantisme si attachant ? L’Allegretto ben moderato est interprété avec onctuosité et un tact infini. Écrite en 1886 pour le violoniste Eugène Ysaÿe, la Sonate en la majeur a sans doute inspiré Marcel Proust comme modèle pour sa mythique et néanmoins imaginaire Sonate de Vinteuil, présente dans À la recherche du temps perdu. Contrairement à Richard Strauss pour son opus 6, quand il composé sa pièce, César Franck est à la fin de sa vie. Il décède en 1890. Quelque part, sa sonate en la majeur marque l’aboutissement artistique d’un compositeur auréolé de gloire mais qui se sait au crépuscule de son existence. Que l'on pense au singulier Allegro, qui ne l’est pas tant que ça !  

    Retrouver Claude Debussy

    La sonate de César Franck traduit également l’empreinte d’une musique française tentant de rivaliser avec le répertoire allemand, à commencer par Mahler et par – tiens ! – un jeune Richard Strauss. Le Recitativo-Fantasia séduit par ses lignes mélodiques et s’avère sans doute plus moderne qu’on ne veuille bien y croire, grâce à son caractère onirique. La sonate se termine par un quatrième mouvement, chose peu habituelle. Le court Allegretto poco mosso achève de nous convaincre de la pertinence de César Franck dans cet enregistrement menée par deux jeunes musiciens peu intimidés par le compositeur français.

    Les auditrices ou auditeurs seront sans doute ravi de retrouver Claude Debussy conclure ce programme très XIXe siècle. Sa Sonate en ré mineur a été écrite en 1915, soit trois ans avant la mort du musicien. Il a composé une œuvre crépusculaire ce que traduisent Mathilde Rezé et Alessandro Tartino. Le piano vient soutenir un violoncelle dominant le Prologue mystérieux.

    Avec la courte Sérénade, Debussy rend hommage au répertoire ancien mais avec une folle modernité. À l’époque, Debussy, auréolé de gloire, peut tout se permettre, y compris montrer qu’il est à l’écoute du XXe siècle révolutionnaire. Mathilde Rezé affole les pizzicatos avec gourmandise, accompagnée par le piano discret d’Alessandro Tartino. Le Finale voit ressurgir le Debussy que l’on connaît : romantique et mystérieux. On a envie d’ajouter "onirique" et même "méditerranéen", avec ses clins d’œil à l’Espagne qu’il avait déjà mis en musique dans ses Images pour orchestre (Ibéria). Mathilde Rezé termine en beauté ce superbe album en y mettant du rythme, du souffle romanesque, de la chaleur et de la couleur. De là où il est, Debussy peut la remercier.

    Chimères, Strauss, Franck et Debussy, Mathilde Reuzé (violoncelle), Alessandro Tardino (piano), KNS Classical, 2025
    https://www.mathildereuzecello.com
    https://www.instagram.com/mathildereuze
    https://www.youtube.com/channel/UCfBPQiNV_JMWd06S4DSkPaA
    https://www.knsclassical.com/kns-classical
    https://alessandrotardino.com
    https://open.spotify.com

    Voir aussi : "Parveen Savart : ‘Une modestie bouleversante’"

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  • Une pépite nommée Jaëll

    Marie Jaëll (1846-1925) fait partie de ces compositrices que l’on redécouvre depuis peu, un juste retour des choses, tant les femmes artistes, en particulier dans le domaine musical, ont été invisibilisées, pour ne pas dire ostracisées. On doit cette redécouverte de Marie Jaëll, née née Trautmann, au label La boîte à pépites et aux formidables interprètes Manon Galy, Léa Hennino, Héloïse Luzzati et Célia Oneto Bensaïd que nous adorons à Bla Bla Blog !

    Disons pour commencer qu’il y a un mystère Marie Jaëll. Née en Alsace, la musicienne commence une carrière sous les meilleurs auspices. Remarquée par Rossini, élève de Ludwig Spohr, dès son adolescence elle est louée par les critiques, joue beaucoup, est applaudie tout autant et fait figure de musicienne promise au plus grand avenir. Elle rencontre son futur mari, Alfred Jaëll et se marie. Quelques années heureuses s’ensuivent, marquées par des tournées fameuses mais aussi des compositions (assez peu finalement, 70 partitions – symphonies, concertos, mélodies ou opéras inachevés), dont de la musique de chambre. À cet égard, les années 1875-1886 sont une décennie fructueuse, avant une série de deuils, ceux de ses parents, de sa sœur mais aussi de Franz Liszt dont elle était proche. Sans compter la guerre de 1870, avec les conséquences sur son pays natal puisque sa chère Alsace tombe sous le joug allemand pour plusieurs décennies.

    L’enregistrement proposé par La boîte à pépites rassemble un ensemble d’œuvres représentatives de cette musique de chambre. Le Quatuor pour piano en sol mineur, écrit en 1875, semble refléter la période heureuse de Marie Jaëll. La compositrice s’inscrit dans le mouvement de musique française de cette période, un répertoire post-romantique inspiré par Robert Schumann et ses motifs à la fois colorés et expressifs (Allegro). On est captivés par l’Andante pathétique assez proche de l’esprit de Schubert pour ses lignes mélodiques. Marie Jaëll prouve qu’elle maîtrise à la perfection son écriture. Les instruments se lient avec une belle harmonie, sans laisser de côté l’émotion. Le maître mot est laissé aux cordes dans ce quatuor où le sobre et élégant piano de Célia Oneto Bensaïd n’est pas en reste. 

    Parfum franco-allemand

    On est séduits par le solide caractère de Marie Jaëll, tout comme celui formé par les quatre instrumentistes qui se répondent avec gourmandise dans le court et joueur Allegro Scherzando. Le Vivace con brio se déploie avec passion. On est au cœur d’un romantisme riche d’un parfum franco-allemand – le livret insiste sur la dimension brahmsiennne de ce quatrième mouvement.    

    Le trio pour violon, violoncelle et piano intitulé Dans un rêve, date de 1881. L’onirisme frappe aux oreilles de l’auditeur ou l’auditrice (le fier Allegretto et surtout le subtil et court Andantino). Marie Jaëll est à l’époque une figure importante de la musique française, avant que le modernisme - qui portaient les noms de Debussy, Fauré, Satie ou Ravel - ne rattrape son œuvre encore très influencé par la musique allemande du XIXe siècle. Il reste que Marie Jaëll ne renonce pas à son désir d’écrire des pièces à la fois harmoniques, romantiques en faisant se répondre des instruments dans des dialogues vivants (Allegro moderato).

    On sera tout autant séduit par l’Andantino de sa Romance pour violon et piano de 1882 ou l’irrésistible Ballade pour piano et violon de 1886, une mélancolique pièce qui marque déjà une fin artistique. Ce qui la rend particulièrement poignante. Bientôt, la compositrice abandonne la scène et l’écriture. Une perte, certainement. En attendant, il reste son œuvre bien vivante que quatre musiciennes ambitieuses et talentueuses nous font découvrir.    

    Marie Jaëll, Une quête d’infini, Musique de chambre
    Manon Galy (violon), Léa Hennino (alto), Héloïse Luzzati (violoncelle) et Célia Oneto Bensaïd (piano),
    La boîte à pépites, 2025

    https://citedescompositrices.com/la-boite-a-pepites-label

    Voir aussi : "Liza by Lucile"
    "Album univers"

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  • Premiers feux d’artifices romantiques pour Katok 

    Parlons, pour commencer, du Quintette à cordes en ut majeur de Schubert, créé en 1828, quelques mois avant sa mort à l’âge de 31 ans. C’est peu dire que cette œuvre constitue un jalon de la musique de chambre ; il s’agit en réalité d’une pièce romantique majeure du XIXe siècle et même de la musique classique tout court.

    L’Ensemble Katok la propose dans son premier album (un double album en réalité), Le temps suspendu, proposé par b•records. Une belle entrée en matière. Contrairement à ce que ne l’indique son nom, Katok, en hommage au réalisateur Tarkovski, est un ensemble bien français, ardéchois plus précisément, créé par le violoniste Paul Serri. Il s’est entouré pour l’occasion du violoniste Shuichi Okada, des violoncellistes Magdalena Sypniewski et Justine Metral et de l’alto Anna Sypniewski. L’enregistrement est une captation d’un concert lors du Katok Festival en octobre 2024, en l’église Saint-Pierre d’Antraogues-Asperjoc.

    Bla Bla Blog est d’emblée sensible à cette démarche de proposer la musique classique et contemporaine dans des lieux où la population a peu l’habitude de ce répertoire. C’est ce que l’on appelle la démocratisation de l’art. Un gros big up pour le Katok Ensemble.

    Cet album marque donc la naissance sur disque d’un ensemble attachant pour sa jeunesse (le frais et étincelant Allegro ma non troppo le prouve) et son hypersensibilité (indispensable pour s’attaquer au répertoire de Schubert). Pour s’en convaincre, que l’on écoute le sobre et bouleversant Adagio, dans lequel les silences sont aussi importants que les notes. Dans le livret de présentation du disque, Paul Serri rappelle que lorsque Schubert écrit son Quintette  D 956, il se sait condamner. Toujours dans cet Adagio, la tristesse se fait chant d’adieu. Ce qui n’empêche pas le compositeur, qui n’a jamais connu la gloire de son vivant, de se révolter contre la mort qui va l’emmener quelques mois plus tard.

    Les longs mouvements du Quintette permettent à l’auditeur de se laisser mener par une composition aussi simple que géniale, et d’une passion jamais entendue jusqu’alors dans le classique – le romantisme incarné. Ne faisons cependant pas de ce Quintette une œuvre funèbre. Elle est au contraire vibrante de vie, à l’instar du Scherzo-Presto, et même moderne dans certains passages. On a, à juste titre, salué le talent d’architecte sonore de Schubert. Qualité présente notamment dans le formidable dernier mouvement Allegretto. Schubert refuse la tristesse, au profit d’une série de danses romantiques. La vie l’emporte définitivement sur la mort. C’est ce que les six musiciens et musiciennes de l’Ensemble Katok ont compris. 

    Deux compositeurs qui ne se sont jamais rencontrés

    À côté de Schubert, la présence de Beethoven tombe sous le sens dans ce double album. Et pourtant, les deux compositeurs ne se sont jamais rencontrés. Schubert vouait une admiration sans borne pour son maître, génie reconnu, lui, de son vivant.

    Nous parlions de Schubert et de son quintette composé quelques mois avant son décès. Lorsque Ludwig van Beethoven écrit son Quatuor à cordes n° 15 en la mineur, il sort d’une grave maladie et est en convalescence. Nous sommes entre décembre 1824 et août 1825, quatre ans plus tôt donc. Le compositeur allemand sent lui aussi la fin proche (s’en sera fini trois ans plus tard). Voilà qui rend cette pièce de musique de chambre particulièrement poignante (Assai sostenuto).

    Et pourtant, ce quatuor est d’abord une œuvre de commande pour le Prince Galitsyne datant de 1822. Un soulagement financier pour Beethoven qui s’y met assez tard, fin 1824. Un an plus tôt, il a créé sa Neuvième Symphonie. Voilà pour les circonstances d’écriture.

    L’Ensemble Katok s’attaque sans complexe à ce monument de la musique classique, sans fléchir sur l’Allegro du premier mouvement. On a, à juste titre, salué le modernisme du deuxième mouvement, Allegro ma non tanto. Il respire. Il médite, même, dirions-nous, comme s’il était en suspension permanente, soudainement interrompu par une singulière danse, venant interrompre par un élan de vie une partie dominée par l’attente et la réflexion.  

    Le Molto adagio vient nous rappeler que nous avons à faire à une œuvre singulière et importante de Beethoven. La mort et la douleur sont au centre de cette création qui continue de marquer les esprits. Mystique, spirituel, métaphysique : ces termes pourraient être utilisées pour cette partie ressemblant à une pièce religieuse – un chant d’action de grâce et de reconnaissance, précisait Beethoven lui-même. L’Ensemble Katok propose là l’une des parties les plus bouleversantes et réussies du double album.

    Singulier est le quatrième mouvement en forme de marche (Alla marcia, assai vivace). C’est une sorte de parenthèse pour reposer les oreilles de l’auditeur et l’auditrice. D’ailleurs, les musicologues remarquent que Beethoven est resté longtemps indécis sur la facture et le rythme à donner à cette partie. Elle est courte (2 minutes 26 dans cet enregistrement public de b.records). Il ne donne que plus de relief au cinquième et dernier mouvement Allegro appassionato. Il est romantique, certes, mais surtout poétique et plein de sève. L’énergie pulse dans cette magnifique partie conclusive, demandant aux interprètes virtuosité et cohérence d’ensemble impeccable. Le quatuor commençait la pièce avec de lourds nuages, voilà qu’elle devient une ode à la jeunesse. Impossible pour le Katok Ensemble de ne pas retranscrire cet élan bienfaisant. Beethoven for ever.

    À noter enfin que, comme toutes les productions de b.records, le ou la propriétaire du disque aura droit à un poster original, ici une création graphique originale de Magali Cazo

    Le temps suspendu, Franz Schubert & Ludwig van Beethoven,
    Ensemble Katok, b•records, coll. Katok, 2025 

    https://www.b-records.fr/disques/le-temps,-suspendu
    https://katok.fr/katok-ensemble

    Voir aussi : "Et de 3, et de 2"
    "Pas de pépin pour Julien Desprez"

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  • Ophélie Gaillard : "Un amour peut-être encore plus fort !"

    À l’occasion de la sortie son dernier album consacré au tango (Cello Tango, Aparté), la violoncelliste Ophélie Gaillard a bien voulu répondre en exclusivité aux questions de Bla Bla Blog. Portrait d’une artiste se fichant pas mal des barrières entre genres et en profitant pour sortir de l’ombre un compositeur argentin mal connu et pourtant passionnant. Et il sera bien entendu question de projets musicaux alléchants pour 2025 et de violoncelle.

    Bla Bla Blog – Bonjour Ophélie. Vous revenez ce printemps avec Cello Tango, un album consacré, comme son nom l’indique, au tango et à la musique argentine. Voilà qui peut paraître surprenant pour une musicienne comme vous qui avez plutôt exploré les répertoire classique et contemporain. Pouvez-vous nous expliquer ce choix de répertoire ?
    Ophélie Gaillard – Ce programme est né de mon coup de cœur pour l’Argentine et ses musiques, et j’ai souhaité rendre hommage à ses deux compositeurs les plus importants du siècle dernier à mon sens: Alberto Ginastera et Astor Piazzolla. Chacun à leur façon ils ont interrogé leur héritage musical et artistique et se sont nourris des musiques populaires si riches et diverses de cet immense territoire. Celui des campagnes et de la pampa, celui des hauts plateaux des Andes, sans oublier le genre totalement citadin du tango. De plus depuis ma première tournée en Argentine je suis tombée amoureuse du tango et le pratique, c’est donc une immersion en profondeur et un double album consacré à cette passion, qui fait suite à la parution de mon double album Alvorada en 2015.

    BBB – Au centre de cet album est Alberto Ginastera. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce compositeur, beaucoup moins connu du grand public que son compatriote Astor Piazzolla ?
    OP – C’est une figure passionnante de l’avant-garde argentine, et qui a eu un dialogue très fécond avec les inspirations folkloriques qui l’ont nourri. De plus il était passionné par le violoncelle auquel il a consacré deux concertos  et de nombreuses œuvres dédiées à sa seconde épouse. J’aime à penser que sa pièce solo Puneña, véritable défi technique et artistique, est une sorte de réponse musicale au réalisme magique du colombien Gabriel Garcia Marquez, tant il excelle à transformer le violoncelle tantôt en charango, tantôt en flûte des Andes, tantôt en oiseau magique de Cuzco, tantôt en instrument à percussions.

    BBB – Quelles sont les plus grandes difficultés et les plus grands pièges dans l’interprétation de la musique du tango ? 
    OP – Cette musique exige à la fois une haute technicité, car la plupart des musiciens de tango ont toujours été d’excellents musiciens classiques aux "heures ouvrables", et en même temps une liberté extrême dans l’interprétation. Sensualité, cambrure rythmique, mais aussi le sens du rubato sont les principaux enjeux de cette musique fascinante. 
     
    BBB – Le violoncelle n’est pas le premier instrument auquel on pense lorsque l’on parle de tango. Cela était-il au contraire une évidence pour vous que de vous attaquer au tango ?
    OP – C’est vrai que dans la dernière version du quintette de Piazzolla comportait une contrebasse mais pas de violoncelle. Cependant, Bragato, qui a travaillé avec Piazzolla, a contribué à nous familiariser avec ce timbre en réalisant des transcriptions. Et personnellement je trouve que le violoncelle dans le tango peut a la fois incarner la puissance rythmique de la basse que le cantabile du chanteur.

    "Sensualité, cambrure rythmique"

    BBB – Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les artistes qui vous ont accompagné dans ce disque ? Comment avez-vous travaillé dans le choix des titres et dans leur interprétation ? 
    OP – J’ai travaillé en étroite collaboration avec trois arrangeurs pour ce double album, essentiellement William Sabatier qui possède son Piazzolla sur le bout des doigts et a tout de suite eu l’intuition de mon jeu. Ensuite deux interprètes argentins qui ont aussi une démarche de compositeurs contemporains : Tomas Bordalejo à la guitare qui maîtrise la musique populaire et accompagne le chanteur Nahuel Di Pierro les yeux fermés avec un groove fantastique, et bien sûr Juanjo Mosalini, Bandoneoniste de génie qui est mon complice depuis l’album Alvorada.
     
    BBB – Vous offrez quelques standards du tango : María de Buenos Aires, Oblivion, Volver. Comment avez-vous abordé ces classiques ? Étaient-ils "indispensables" pour cet enregistrement de tangos ? Vous paraissaient-ils une évidence ? 
    OP – Oui il y a des découvertes mais aussi des "tubes" revisités dans des nouvelles compositions originales comme Volver ou La Cumparsita. Plus que des arrangements ou des relectures, ce sont de nouvelles compositions avec la "pâte" sonore du violoncelle en trame principale et c’est ce qui permet à cette tradition du tango d’être complètement renouvelée à chaque interprétation. Enfin Yo soy María ne pouvait être incarné selon moi que par la voix sensuelle et altière de Ines Cuello qui n’ai découverte lors de la production de María de Buenos Aires au Grand Théâtre de Genève. 

    BBB – Au sujet de Volver, pourquoi ce titre est-il proposé sans ses paroles ? 
    OP – Grâce à Gardel, Volver fait maintenant partie de l’imaginaire collectif, et justement parce que sa voix est irremplaçable, il fallait inventer une nouvelle composition inspirée et vibrante. Juanjo Mosalini a su trouver le ton juste pour notre duo. 

    BBB – Impossible de ne pas parler de la participation d’Agnès Jaoui dans le titre Oblivion. La connaissiez-vous ? Qui a eu l’idée de cette collaboration ? Vous ?
    OP – J’aimais beaucoup le premier album d’Agnès Jaoui produit par Vincent Segal et je voulais lui confier l’interprétation de Oblivion. C’est par Emilie Kociolek qui travaille souvent avec elle que la connection s’est faite, très naturellement ! Sa sincérité et sa diction me touchent particulièrement.

    BBB – Lucienne Renaudin-Vary a sorti il y a quatre ans un album consacré à Piazzola. Pouvons-nous rêver d’un projet musical avec vous deux, avec le tango comme fil conducteur ?

    OP – Ce projet existe! Et  Nous serons en concert pour une date exceptionnelle le 15 juin au festival de Saint-Denis !

    BBB – 2025 marque les 20 ans de votre ensemble Pulcinella Orchestra. Quel bilan pouvez-vous d’ores et déjà faire de cette aventure musicale. Qu’avez-vous prévu pour fêter cet anniversaire ?
    OP – Que d’aventures en 20 ans ! Et en même temps notre premier concert aux Flâneries Musicales de Reims puis dans  la petite église baroque de Cordon semblent avoir eu lieu hier ! Je suis très fière d’avoir pu mener à bien quelques uns de nos rêves, d’avoir travaillé avec passion sur le répertoire baroque et pré-classique avec violoncelle concertant et d'avoir partagé nos découvertes de répertoires avec un large public. La liberté que nous cultivons nous permet d’avoir le privilège de choisir nos sujets et de se choisir, ce qui est un grand luxe même si cette d’éducation exige un immense travail. Nos enregistrements sont les témoins et les pépites semées sur le chemin de nos recherches. 

    BBB – Un dernier mot au sujet de votre violoncelle, volé en septembre dernier puis retrouvé quelques mois plus tard, à votre grand soulagement. Comment va-t-il ? Est-ce toujours le grand amour ?
    OP – Oui, un amour peut-être encore plus fort car le cambriolage a été un traumatisme que je ne souhaite à personne de vivre.

    BBB – Merci, Ophélie.
    OP – Merci à vous.

    Ophélie Gaillard, Cello Tango, Aparté, 2025
    https://www.ophelie-gaillard.fr
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    https://apartemusic.com/fr/album-details/cello-tango

    Voir aussi : "Ophélie Gaillard sous les auspices de Ginastera et Piazzolla"
    "Histoires de tangos par Lucienne Renaudin Vary"

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  • Ophélie Gaillard sous les auspices de Ginastera et Piazzolla

    Ce sont des histoires de tangos que nous propose Ophélie Gaillard dans son dernier double album, Cello Tango. Voilà qui peut paraître surprenant de la part d’une violoncelliste abonnée au répertoire classique, que ce soit Fauré, Bach, Chopin ou Brahms. C’est par contre oublier que la musicienne s’intéresse à la création contemporaine depuis des années et ne dédaigne pas faire des passerelles entre les différents genres.

    Ophélie Gaillard confie que l’idée de ce projet vient de son idée de mettre en lumière le répertoire du compositeur argentin Alberto Ginastera (1916-1983), présent dans plusieurs œuvres, La Puneña n°2 op.45, La Pampeana n°2 op. 21 et deux chansons (Canciones op. 3).

    Commençons donc avec ces œuvres dont le modernisme, certes sombre ("Harawi", Puneñas n°2), pourra désarçonner dans un opus consacré au tango. Ophélie Gaillard offre une entrée passionnante dans l’œuvre du compositeur argentin relativement peu connu dans nos contrées. On ne taxera pas la musicienne de facilité. Alberto Ginastera mérite cependant que l’on se penche sur son œuvre. Il a su s'inspirer de la musique de son pays tout en l’ancrant dans la modernité, avec des rythmes carnavalesques à la fois endiablés et désespérés menés par une Ophélie Gaillard solide et et expressionniste ("Wayno Karnavalito", Puneñas n°2). Plus mystérieuse encore est la Pampeana n°2, avec son court mouvement Lento rubato, précédant un Allegro au rythme de tango revisité et fiévreux. La musicienne qui se met au service d’un compositeur disparu il y a plus de 40 ans et, pourtant, tellement actuel ! Une nouvelle preuve s’il en est avec le pathétique Lento ed esaltato, en forme de chant funèbre. N’est-ce pas l’Argentine abîmée par la dictature militaire des années 60 à 80 qui s’exprime ? Alberto Ginastera a d’ailleurs vécu la censure puis l’exil. Le court Allegro vivace vient clore cette Pampeana, un mouvement sombre mais qui se veut aussi un appel à la vie et à la liberté. Comment rester indifférent au travail et à l’art d’un musicien argentin contraint de suivre de loin les affres de son pays ? Nahuel di Pierro vient interpréter dans le second CD deux chansons des Canciones op. 3 d’Alberto Ginastera. La nostalgie et la mélancolie cachent mal mal la douleur du déchirement natal (Canción al árbol del olvido), même si le désespoir ne peut se cacher trop longtemps (Canción a la luna lunanca).

    La danse la plus sensuelle et en même temps la plus existentielle qui soit

    Le tango, la danse la plus sensuelle et en même temps la plus existentielle qui soit, est représentée dignement par Astor Piazzolla. Inévitable. L’album rassemble des standards de tangos du célébrissime compositeur. Ophélie Gaillard aurait eu bien tort de ne pas s’en emparer, que ce soit Milonga for Three, Fuga y misterio derrière lequel se cachent les influences de Bach, le délicat Viage de bodas ou encore le désormais classique air de María de Buenos Aires, "Yo soy María", interprété avec conviction et tempérament par Inès Cuello. L’auditeur découvrira sûrement ce singulier titre de Piazzolla qu’est Vayamos al diablo, faisant se rejoindre tango traditionnel, rythmiques traditionnelles et facture moderne. Il faudra tout autant s’arrêter sur l’ambitieuse pièce Las Cuatro erstaciones Porteñas : Otoño porteño. Ces Estaciones porteñas constituent une suite en quatre parties, appelées "Saisons" – été, printemps, automne et hiver. Une œuvre réaliste et un hommage à Buenos Aires par le génie argentin. 

    Piazzola est présent dans le second disque du double album, avec le magnétique Milonga sin palabras, l’irrésistible et sensuel Regreso al amor, le sombre La Muerte del Angel et le désormais classique Oblivion, arrangé par William Sabatier et qu’interprète Agnès Jaoui.

    Hormis Ginastera et Piazzolla, on retrouvera dans ce convaincant opus de tangos des œuvres d’autres compositeur et compositrices. L’enregistrement débute d’ailleurs avec le pianiste argentin Osvaldo Pugliese (1905-1995) avec sa Negracha arrangée par William Sabatier.

    Le Volver d’Alfredo Gardel et d'Alfredo Le Pera est présent, comme de juste, mais singulièrement sans ses paroles, ce qui permet de s’arrêter sur la qualité de la composition musicale – et en particulier sur le dialogue entre le violoncelle d’Ophélie Gaillard et le bandonéon de Juanjo Mosalini.

    L’auditeur ou auditrice découvrira sans doute la compositrice Rosita Melo (1897-1981), présente dans l’album avec un de ses airs, la séduisante et mélancolique valse Desde el alma. Une autre compositrice a les honneurs de l’enregistrement, Mercedes Sosa (1935-2009). Celle que l’on surnommait "La Negra" est connue en Argentine comme chanteuse s’intéressant au folklore de son pays. Elle est présente dans l’album dans une de ses pièces, La Zafrera, ici interprétée en instrumental avec le violoncelle vibrant et vivant d’Ophélie Gaillard.  

    Dernière découverte de ce côté de l’Atlantique, celle de Julián Plaza (1928-2003), homme à tout faire du tango, proche d’Osvaldo Pugliese, musicien admiré, bandonéoniste, arrangeur génial, chef d’orchestre et ici compositeur. Avec Nocturna, arrangé par Juanjo Mosalini, il suit les pas de Piazzolla, mais tout en gardant son identité propre. Cette pièce séduit par sa liberté, son espièglerie mais aussi son attachement aux rythmes et musiques traditionnelles argentines.    

    L’album ne pouvait se terminer que par un standard – avec un grand "S" –, à savoir La Cumparsita de Gerardo Matos Rodríguez. Quelques coups de talons rythmés pour saluer ce programme argentin, séduisant et revivifiant ! Merci, Ophélie Gaillard, qui répondra très prochainement et en exclusivité, aux questions de Bla Bla Blog !

    Ophélie Gaillard, Cello Tango, Aparté, 2025
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    Voir aussi : "Histoires de tangos par Lucienne Renaudin Vary"

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  • 1842, année romantique

    "1842" aurait pu être le titre du dernier coffret de b.records, Collection Schumann. Cet enregistrement consacré à la musique de chambre de Robert Schumann s’intéresse à quatre œuvres de jeunesse du compositeur allemand. Nous sommes en 1842 et Schumann ne s’est pas encore essayé aux quatuors, se limitant surtout à des opus pour piano et voix. Cette année 1842 entre dans l’histoire de la musique romantique.

    L’enregistrement proposé est la captation d’un concert donné par le Quatuor Strada à l’Auditorium de la Cité de la Musique et de  la Danse à Soissons, les 3 et 19 avril 2024. Le Quatuor réunit Pierre Fouchenneret et Ayako Tanaka au violon, Lise Berthaud (alto) et François Salque (violoncelle).

    Ce coffret Robert Schumann débute avec le 1er Quatuor à cordes op. 41 dont l’introduction soyeuse et vibrante annonce un mouvement harmonique et harmonieux, mais non sans l’expressivité romantique de Robert Schumann (Andante expressivo) ni une allégresse certaine (Allegro). Écrit en 1842 (Robert Schumann a 32 ans), ce Quatuor op.41 illustre l’état d’esprit de son auteur. Il vit une période heureuse, ce qu’illustre encore le deuxième mouvement Scherzo – Presto – Intermezzo vivifiant auquel s’attaque le Quatuor Strada avec enthousiasme. Même l’Adagio n’est ni triste ni funèbre. Mélancolique et beethovénien, il ressemble à une douce déclaration d’amour. Le Presto, vif comme un torrent sauvage, vient conclure un premier Quatuor typique de cette année 1842 placée sous le signe de la musique de chambre schumanienne.

    Toujours en 1842, le compositeur allemand écrit son deuxième Quatuor à cordes op. 41. L’Allegro vivace a la légèreté de ces œuvres insouciantes. Le Quatuor Strada s’y promène avec une bonheur. Le charme de l’Andante quasi variazioni réside dans sa manière d’avancer pas à pas, avec un sorte de nonchalance joueuse. Le mouvement suivant, Scherzo – Presto, le plus court de ce coffret, garde cette insouciance et cette joie de vivre, si caractéristique de la musique de chambre schumanienne de cette période. Tour aussi alerte, l’Allegro molto vivace vient clore le Quatuor à cordes n°2 ainsi que le premier CD du coffret.

    "Ils me ravissent jusque dans le moindre détail"

    Le 3e Quatuor à cordes commence par une somptueuse déclaration d’amour tout en romantisme. N’est-ce pas à Robert Schumann amoureux – de Clara Wieck, future Madame Schumann – dont nous avons à faire dans le premier mouvement Andante ? Les frères Fouchenneret précisent d’ailleurs dans le livret que le trio de quatuors ont été offerts à la musicienne et compositrice pour ses 23 ans qui a su apprécier la valeur de cette création : "Ils me ravissent jusque dans le moindre détail", lui dit-elle. Pour l’Assai agitato, Robert Schumann semble se démultiplier dans une partie virtuose, enlevée et à la construction savante. On se pose sur l’Adagio, plus sobre avant un Finale Allegro molto vivace, enlevé, capricieux et joueur, mais non sans élan amoureux et romantique, avec une ligne mélodique irrésistible.

    Le Quintette pour piano et cordes op. 44 vient compléter ce programme. Théo Fouchenneret au piano rejoint son frère Pierre, toujours avec le Quatuor Strada. Composé lui aussi en 1842, le Quintette en mi bémol majeur est devenu un des exemples les plus éclatants de la musique romantique, suscitant d’ailleurs l’admiration, entre autres, de Wagner himself. L’Allegro est "brillante", mené tambour battant grâce notamment au piano de Théo Fouchenneret. Arrêtons-nous un instant sur le second mouvement In modo d’una marcia, un poco largamente. C’est tout le génie de Schumann qui s’exprime dans cette partie plus sombre – sinon funèbre – et dans lequel le compositeur sort des sentiers battus. Le romantisme se pare de modernité dans ce séduisant et frappant mouvement nimbé de mystères, comme annonciateur de sombres dangers. Avec le Scherzo Molto vivace, c’est un Schumann jeune et alerte qui s’exprime dans un mouvement relativement court, et en tout cas efficace. Le Quintette et le coffret se termine avec un Finale allegro ma non troppo au solide tempérament. Il vient clore une œuvre essentielle chez Schumann et, par là, une année 1842 à marquer d’une pierre blanche.  

    Robert Schumann, Quatuors et quintette pour piano et cordes,
    Quatuor Strada et Théo Fouchenneret, b•records, 2025

    https://www.b-records.fr
    https://www.theofouchenneret.com
    https://pierrefouchenneret.com/quatuor-strada

    Voir aussi : "Romantique et métaphysique Schumann"

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