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bande dessinée

  • Nouvelle histoire sans paroles de Frans Mensink

    CoquinNet-Lucinage-Visuel-1000pxl-rvb.jpgJe vous avais parlé il y a quelques semaines du premier tome de CoquinNet du très doué Frans Mensink.

    Le voilà de retour avec une nouvelle histoire sans paroles, sans bulles et sans textes,  Lucinage sur la Toile (éd. Tabou).

    Comme pour le précédent ouvrage, consacré à un drone particulièrement intrusif, l’auteur place son intrigue érotique au cœur des nouvelles technologies.

    Il s’agit cette fois encore d’une héroïne, Lucie, partie vagabonder sur un site de rencontre, à l’insu de son mari. Là, elle fait la connaissance avec une autre utilisatrice, Heidi. La rencontre en réel pourra-t-elle avoir lieu, et tiendra-t-elle toutes ses promesses ? Et surtout à quel prix ?

    Construire une histoire uniquement sur des images est en soi une gageure. Frans Mensink assume complètement son parti-pris grâce à son coup de crayon subtil, son découpage cinématographique, des couleurs douces, le sens de la mise en scène et aussi un solide sens de l’humour. Les corps féminins sont, quant à eux, dévoilés et mis à l’honneur. De l’érotisme pur jus qui se lit d’une traite. 

    Frans Mensink, Lucinage sur la Toile, CoquinNet, éd. Tabou, 2021, 56 p. 
    http://www.tabou-editions.com
    https://www.deviantart.com/fransmensinkartist

    Voir aussi : "Montre-le mais ne dis rien"

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  • 24 heures dans la vie d’une femme

    "Journal illustré d’un combat" : tel est le sous titre de la BD d’Erin Williams, Trajectoire de femme (éd. Massot). C’est effectivement un journal intime que nous propose la dessinatrice américaine. Elle y décrit sur plus de 300 pages une journée de travail, depuis le réveil, avec trajet aller-retour en train jusqu’à Manhattan, jusqu'à son coucher. Elle observe son environnement, croise des passagers et passagères comme elle, parfois en affrontant des regards – masculins – insistants et insupportables.

    Ces heures au milieu de ces semblables, au cours d’une journée "normale", permet à Erin Williams de faire de fréquentes digressions sur son passé et sur les hommes qu’elle a croisés dans sa vie.

    Trajectoires de femme passe ainsi de propos prosaïques et de saynètes ordinaires – le maquillage du matin ("Le ravalement de façade"), la sortie du chien, l’attente sur le quai de gare, les paysages que traverse le train, des publicités machistes, le déjeuner du midi, une femme passant l’aspirateur, une autre se faisant "mater" les seins par un homme – à des monologues intérieures qui la ramènent à ses souvenirs, à des traumatismes et à des réflexions sur sa condition de femme.

    C’est une BD engagée et féministe autant qu’un portrait intime que nous propose l’auteure américaine. Abîmée par plusieurs relations avec des hommes, Erin Williams se montre pour le moins tranchant avec ceux-ci, y compris ces inconnus qu’elle croise lors des trajets quotidiens pour se rendre au travail. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de se remémorer des expériences et des rencontres qu’elle décrit avec cruauté : "Tout ce que je disais, c’était pour le mettre en valeur… Je ne participais pas à ce rendez-vous en tant qu’actrice, mais en tant que spectatrice d’une parade masculine ridicule", dit-elle au sujet d'un échange avec un  inconnu qui la drague. Le spectateur est saisi bien plus encore par des souvenirs dans lesquelles l’agression sexuelle est d’autant plus brutale qu’elle se situe parfois dans une zone grise ("Les nombreuses, très nombreuses nuances de gris"), à la frontière du consentement ("Après le départ de Jim, je me suis sentie sale et honteuse"). L’alcool et les drogues finissent de prendre au piège la victime. Plus glaçant encore, l’auteure évoque le viol dont elle a été victime des années plus tôt.

    "Je ne lis pas de livres écrits par des hommes"

    Traumatisée par ces expériences, Erin Williams prend de la hauteur et s’engage dans des réflexions où le féminisme prend peu à peu le dessus, à l’exemple de ce détail éloquent au sujet de ses lectures dans le train : "Je ne lis pas de livres écrits par des hommes. Je me sens suffisamment imprégnée de l’expérience masculine humaine au travers de mon éducation."

    Féministe dans l’âme, Erin Williams ausculte avec finesse le piège des clichés, en admettant y être tombée, lorsque par exemple elle avoue s’être pliée à des "fantasmes sexuels". Cette journée de la vie d’une femme du début du XXIe siècle devient le reflet de stéréotypes masculins, qui sont notamment illustrées par la figure de Freud apparaissant sur deux planches ("Les femmes sont opposées au changement, reçoivent passivement des informations et n’apportent rien de personnel"). Dans ses relations avec les hommes, même lorsque certains semblent sortir du lot à l’instar d’un ex, il y a toujours cet élément ou cette phrase anodine qui va blesser, rabaisser et humilier ("Il m’a dit… que j’avais pris du poids").  "Violeur ou sauveur ?" se demande l’auteure au sujet d’un inconnu croisé au retour de la gare  : une interrogation qui peut s’appliquer, symboliquement ou non, à l’ensemble des hommes qu’elle croise.

    Dans ce récit chirurgical, Erin Williams consacre plusieurs pages sur le corps, indissociable du genre féminin et souvent un fardeau : "Je me bats toute la journée pour maîtriser mon corps, en public comme en privé", avoue-t-elle. Ses réflexions sur le corps l’amènent à parler de sa condition de mère, sans tabou ni angélisme : "La maternité c’est faire le deuil de soi en tant qu’individu." Abandonnant le récit du voyage en train au profit d’une introspection sur son être et sur son corps, Erin Williams consacre les 50 dernières pages de son livre à son travail de renaissance, à travers des rencontres ("Ce sont les femmes qui m’ont transformée"), de nouvelles expériences. Elle y parle du viol, du désir, du pouvoir masculin ("Les dés sont pipés. Le pouvoir est concentré de l’autre côté"), mais aussi du fait de devenir mère ("Nourrir et faire grandir un enfant peut être un processus indirect").

    Dans ce livre personnel à bien des égards, frontal et engagé, Erin Williams se livre avec audace, éloquence et fierté : " Raconter nos histoires, c’est témoigner de nos souffrances."

    Erin Williams, Trajectoire de femme, Journal illustré d’un combat, éd. Massot, 2020, 304 p.
    https://www.erinrwilliams.com
    https://massot.com/collections/trajectoire-de-femme

    Voir aussi : "Des bulles pour balancer"

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  • Noir coton

    Autres temps, autres mœurs : alors que durant la longue carrière de Lucky Lucke, l’homme qui tire plus vite que son ombre et son fidèle cheval Jolly Jumper côtoyaient la population du Far West la plus bigarrée qui soit – indiens, noirs, chinois ou latinos –, celle-ci était la plupart du temps réduite au second plan, pour ne pas dire caricaturée. Rien de grave à l’époque, car il ne s’agissait que de divertissement et d’humour. Sauf que l’époque a changé, et que des mouvements sociaux sont passés par là. 

    Lucky Lucke, semble prendre un nouveau virage dans son dernier album, Un cow-boy dans le Coton. Le justicier solitaire sans peur et sans reproche, au courage et à la générosité chevillés au corps, se frotte cette fois au racisme du sud américain, suite à un héritage inattendu.

    Devenu propriétaire d’un champ de coton dans la Nouvelle-Orléans, Lucky Lucke ne se voit pas abandonner l’aventure avec son fidèle destrier. Bien décidé à refuser l’héritage, il se décide à aller visiter ses terres, avant de les rendre aux ouvriers qui les exploitent. Évidemment, il faudra compter avec les voisins du domaine, des propriétaires blancs sans vergogne.

    Figures anachroniques et références bien actuelles

    Achdé au dessin et Jul au scénario font de ce nouvel album une savoureuse et intelligente respiration sociale dans un Far West – ou plutôt un Deep South – rarement vu dans un Lucky Lucke. Les auteurs ont redonné vie à Bass Reeves, un cow-boy tombé dans l’oubli en raison de sa couleur. Une postface précise que 25 % des cow-boys étaient noirs et une grande partie de leur collègue était hispanique : ce "secret le mieux gardé du Far West" est révélé au grand jour.

    Dans cette histoire d’héritage encombrant et sur fond d’esclavagisme, les auteurs parsèment joyeusement la BD de figures anachroniques et de références bien actuelles : Angela, une femme noire revendicative qui n’est pas sans rappeler Angela Davis, deux enfants s’appelant Ophrah et Barack (sic), une sémillante blonde sudiste prénommée Mélania ou un gros propriétaire qui pourrait être un croisement entre Donald Trump et le personnage de Calvin Candie, joué par Leonardo DiCaprio dans Django Unchained.

    Étincelles garanties pour ce nouvel album du cow-boy solitaire le plus célèbre de l’histoire, et qui se termine par un événement qui n’est pas sans rappeler une actualité plus récente, toujours dans le sud profond américain.

    Achdé et Jul, Un Cow-boy dans le Coton, éd. Lucky Comics, 2020, 46 p.
    https://www.dargaud.com
    http://www.lucky-luke.com/fr

    Voir aussi : "Complètement baba de bulles"

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  • Montre-le mais ne dis rien

    CoquinNet-Drones-Visuel-perspective.pngDrônes de filles du Néerlandais Frans Mensink (éd. Tabou) c’est une histoire sans parles, sans dialogues et sans autres textes que quelques messages, prétextes à une histoire salée et très contemporaine.

    Celle que l’auteur nomme Selena se voit distraite et surtout espionnée par un drone en pleine séance de yoga, évidemment dans le plus simple appareil. Ce qui était au départ une désagréable aventure propre à finir dans les une main-courante, devient un jeu érotique.

    Qui est le – ou la – pilote de cet appareil qui a l’outrecuidance de demander à Selena la possibilité de la regarder ? Une rose et des indices envoyés depuis les airs sont le début d’une relation inhabituelle. La jeune femme décide de se prêter au jeu, qui pourrait bien être le début d’une relation réelle.

    Les paroles sont inutiles dans cette bande dessinée soignée de Frans Mensink dont le plaisir à représenter les corps humains éclate à chaque page. Pour palier l’absence de texte, le dessinateur opte pour un découpage cinématographique et dynamique, en particulier lorsqu’il surprend les étreintes et les scènes érotiques.

    Drônes de filles est le premier épisode de ces histoires sans paroles et chaudes comme la braise. Cette BD érotique des éditions Tabou a l’immense qualité de traiter l’érotisme avec surprise et sourire.

    Frans Mensink, Drônes de filles, CoquinNet, éd. Tabou, 2021, 56 p. 
    http://www.tabou-editions.com
    https://www.deviantart.com/fransmensinkartist

    Voir aussi : "L’art de la débauche"

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  • Jacques, François, Jean, Coco et les autres

    La sortie en ce mois de janvier de la bande dessinée de Patrice Ordas et Alain Mounier, L’École buissonnière (éd. Grand Angle) est un événement au goût amer. Le co-auteur Patrice Ordas (Les Griffes de l’Hermine, L’Ambulance 13, La nuit de l'Empereur) est en effet décédé il y a un peu plus d’un an, en décembre 2019. Il s’agit donc pour lui d’une œuvre posthume.

    L’école buissonnière est celle que font quatre amis lycéens, en pleine Occupation nazie, suite à une altercation avec un soldat allemand. Pour éviter d’être arrêtés, Jacques, juif, orphelin de père et pupille, François, le fils à papa et Jean, en conflit avec son père, un ancien poilu et pétainiste, prennent la poudre d’escampette avec Coco (Colette), la seule fille du groupe.

    En plein hiver 1943, les voilà partis pour la Corrèze, à Ussel. Ils finissent par rejoindre un groupe de résistants : "Un vrai maquis ? Un camp de Terroriste !… De communiste ?! De patriote !" comme s’exclame un des protagonistes.

    Une BD à la fois éloquente et édifiante

    Jacques, François, Jean et Coco deviennent dorénavant Le Marquis, Victor, Hugo et Monique et prennent les armes malgré leur jeune âge. Pour le meilleur et pour le pire.

    Sans être révolutionnaire dans la forme et dans le fond, on doit à Patrice Ordas et Alain Mounier une BD à la fois éloquente et édifiante sur cette histoire de (jeunes) Français ordinaires plongeant dans la guerre et l’héroïsme à la faveur de concours de circonstances. Évoquer cette période noire de l’historie contemporaine avec les yeux d’adolescents et n’est pas la moindre des qualités ici, et on se prend à s’attacher à ces quatre jeunes gens pris dans le tourbillon de la guerre.

    Le scénariste Patrice Ordas n’aura pas vu concrétiser cette ouvrage qu’en préface il présente comme un livre de "souvenirs… épars". Il en a fait "une fiction qui respecterait la vérité". Il termine ainsi : "Je veux tirer du néant ceux qui n’ont eu de nom que sur les stèles des fusillés." 

    Patrice Ordas et Alain Mounier, L’École buissonnière, éd. Grand Angle, 64 p., 2021
    https://www.angle.fr/bd-l-ecole-buissonnia-re-9782818976128.html

    Voir aussi : "Naissance de Marcel Marceau"

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  • Complètement baba de bulles

    On entre dans l’anthologie de Thomas Mourier consacrée à la bande dessinée (Anthologie du 9ème art, éd. Bubble) avec un mélange d’excitation et de curiosité.

    Pensez : 150 auteur.e.s et œuvres (50 Européennes, 50 américaines et 50 japonaises) présentés de manière synthétique, avec des planches, des couvertures – du moins lorsque les ayant-droits l’ont autorisé – et un lexique en fin d’ouvrage. Pour faire très vite, quatre pays trustent la quasi totalité des œuvres et sagas présentées : la France, la Belgique, les États-Unis et le Japon.

    Pour les 3 grosses parties – BD européenne, comics américains et mangas nippons – l’auteur adopte grosso modo le même découpage non chronologique : les classiques, les grands maîtres, "les pépites méconnues" et enfin les auteurs à suivre. Dans la section consacrée aux comics, une place prépondérante est donnée aux figures de super-héros.

    Disons-le tout de suite : la BD semble un terrain connu et archi rabattu et on se dit dès les premières pages que nous sommes en terres connues : Tintin, Astérix, Gaston Lagaffe, Lucky Lucke et leurs auteurs Hergé, Franquin ou Morris. Que du grand classique et un art de synthétiser des sagas exceptionnelles en deux pages dont une consacrée aux planches ou aux couvertures.

    Mais la surprise vient à partir de la 30e page, lorsque Thomas Mourier prend des chemins moins banalisés, mais passionnants. Grâce à un gros travail de documentation, l’anthologie se fait moins encyclopédique que défricheuse de livres et d’auteurs français ou étrangers, depuis la naissance de la BD (Little Nemo, Krazy Kat ou Tintin) jusqu’à des publications récentes (Pucelle de Florence Dupré la Tour, sortie cette année).

    Véritable "compagnon de route" pour tout lecteur passionné de bande dessinées ou désireux de parfaire sa culture générale, Thomas Mourier fait plus que synthétiser les personnages et sagas présentées : il propose des œuvres incontournables, en suggérant, par exemple, pour les aventures du journaliste à la houppette, de lire ces deux ouvrages majeurs que sont Le Lotus bleu et Tintin au Tibet.

    À côté d’Astérix, la saga française la plus vendue, Spirou, Lucky Lucke ("Morris sera l’un des auteurs les plus innovants dans un contexte encore très standardisé"), le chroniqueur consacre des chapitres à l’absurde Achille Talon ("une œuvre qui ne ressemble à aucune autre"), Thorgal ou Corto Maltese ("le dessinateur joue sur ce subtil mélange d’invention et de documentation dans un cadre très réaliste"). Avec toujours les conseils de l'auteur pour entrer dans telle ou telle oeuvre. 

    La BD européenne frappe par son éclectisme

    La BD européenne frappe par son éclectisme, avec des livres s’ouvrant à des genres bien différents : l’humour bien entendu (Spirou, Gaston Lagaffe ou  Les Dingodossiers), mais aussi la fantasy (Thorgal), l’aventure (Hugo Pratt), le western (Blueberry), la SF (L’Incal d’Alejandro Jodorowsky et Moebius ou Barbarella), le conte (Les Cités Obscures de François Schuiten et Benoît Peeters ou Peter Pan de Régis Loisel), le polar (XIII ou l’étonnant Blacksad de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido), sans oublier le manga "à la française" (Lastman créé par Bastien Vivès, Balak et Michaël Sanlaville). Plus qu’une encyclopédie historique, l’anthologie de  Thomas Mourier puise aussi du côté des nouvelles pépites de la BD, à l’exemple de L'Ascension du Haut Mal de David B. (1996) : "On ne peut que vous conseiller la plupart de ses albums, qui ne ressemblent à aucun autre en bande dessinée, mais qui fraternisent avec les livres de Marcel Schwob, J.L. Borges et Antoine Galland".

    La section américaine, consacrée aux comics, propose une large place aux super-héros : Superman, Batman, Captain America ("Le premier héros de l’écurie Marvel"), The Flash, Wonder Woman, Les Quatre Fantastiques, Spider-Man ("aussi paumé que n’importe quel ado"), Hulk ou Thor. L’histoire des comics est bien entendu marquée par la lutte des géants du divertissement DC Comics et Marvel. L’auteur se veut un guide lisible pour faire découvrir les super-héros américains, et leurs auteurs, véritables stakhanovistes du genre : Stan Lee, Jack Kirby, Steve Ditko, Don Heck ou Bill Everett.

    Hormis les figures plus contemporaines de superhéros que sont Daredevil, Captain Marvel, Thanos ("Ce méchant cosmique est l’un des plus crédibles et réussis de l’univers Marvel") ou Watchmen ("C’est l’œuvre qui a le plus marqué l’univers et l’industrie des super-héros"), ressortent quelques personnages emblématiques : Sandman ("la série la plus littéraire de la bande dessinée"), Alias ("En seulement 28 épisodes Brian Michael Bendis et Michael Gaydos ont créé une super-héroïne tellement badass qu’elle se retrouve au premier rang des héroïnes les plus iconiques du moment") ou Walking Dead.

    Un chapitre est fort heureusement consacré aux romans graphiques indépendants, à commencer par la saga balzacienne sur 40 ans de Love and Rockets de Jaime, Gilbert et Mario Hernandez (une "série-monde" où "tous les genres sont convoqués par les auteurs, du soap à la science-fiction, du polar à l’horreur en passant par la comédie à l’eau de rose…"). A noter aussi, plus surprenant dans une telle section, La Jeunesse de Picsou de Don Rosa. Il faut également citer le brillantissime Tamara Drew de Posy Simmonds ou encore Mon Ami Dahmer de Derf Backderf, "l’album le plus dérangeant de ce guide, l’autobiographie romancée d’un ami d’enfance du « cannibale de Milwaukee », le tueur en série qui a terrorisé l’Amérique".

    Le comic-strip n’est pas oublié, avec le légendaire cycle Little Nemo de Winsor McCay, Peanuts de Charles M. Schulz ou encore, moins connu mais considéré comme "assurément l’un des auteurs les plus inventifs et drôles du moment", Tom Gauld et sa compilation Vous êtes tous jaloux de mon jetpack".

    Seinens et joseis

    La dernière section consacrée aux mangas japonais réussit la difficile mission de synthétiser un art à la fois pluriel et abondant (Sabu & Ichi de Shōtarō Ishinomori : "Shōtarō Ishinomori figure dans le Guinness Book avec ses 128 000 pages de manga"). Il y a bien sûr les emblématiques super-héros nippons, les Super Sentai (Dragon Ball, One Piece d’Eiichirō Oda, "la série de tous les records" avec ses 90 tomes). Seulement, à la différence du comics américain, les mangakas renouvellent sans cesse leurs sagas au long cours (30 volumes par exemple pour Yona : Princesse de l'Aube de Mizuho Kusanagi). 

    L’anthologie distingue seinens ("le manga pour jeune homme") et joseis ("le manga pour jeune femme"), des genres bien catégorisés qui cachent des influences et des thématiques très larges. Les auteurs puisent largement du côté de la mythologie (NonNonBâ de Shigeru Mizuki, "Figure incontournable du fantastique, de l’horreur et de la mythologie nippone"), de la critique sociale (GTO de Tōru Fujisawa), du polar (City Hunter de Tsukasa Hōjō),  de l’espionnage (Golgo 13), de la fantasy (L’attaque des Titans de Hajime Isayama), ou du conte (The Ancient Magus Bride de Koré Yamazaki, "une version moderne de La Belle et la Bête, selon les termes de l’autrice"). 

    Outre des récits intimistes, des réflexions sur le féminisme et sur le genre (Bonne Nuit Punpun d’Inio Asano), voire de l’érotisme (Le Monstre au Teint de Rose de Suehiro Maruo, "un petit voyage fascinant dans ces imaginaires macabres, portés par la beauté intemporelle des images."), le manga parvient à aller sur des chemins encore plus étonnants : l’uchronie (Le Pavillon des Hommes de Fumi Yoshinaga), la fiction historique et documentaires (le bouleversant Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa) ou la dark fantasy (Berserk de Kentaro Miura, "le titre le plus noir & le plus violent de ce guide. Depuis presque 30 ans, Berserk traumatise et fascine des générations de lecteurs").

    Des auteurs ressortent du lot, à commencer par  Osamu Tezuka, le "dieu du manga", dont, selon l'auteur, "il faut TOUT lire, lui qui a installé le manga moderne et en a exploré tous les genres." Le lecteur français sera plus sensible à Riyoko Ikeda et à La Rose de Versailles, connu dans nos contrées pour son adaptation Lady Oscar. Il faut aussi citer Sailor Moon de Naoko Takeuchi, un grand classique, même s’il a un peu vieilli, Nana d’Ai Yazawa, l’une des séries les plus vendues de l’histoire, ou à Jirō Taniguchi (Quartier Lointain), le plus européen des mangakas.

    Une preuve supplémentaire que le manga n’est pas ce divertissement populaire aux personnages et aux situations stéréotypées ? Il n’y a qu’à citer Une Vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi, "un des fondateurs du manga d’auteur et un instigateur du « gekiga », une forme nouvelle de fiction ancrée dans le quotidien" ou encore L’Homme sans Talent de Yoshiharu Tsuge, le maître du  "watakushi manga" ("le manga du moi"). Évoquons aussi le classique L’École emportée de Kazuo Umezu, "matrice du manga d’horreur moderne et du récit survivaliste".

    Comme pour la BD européenne, Thomas Mourier propose des auteurs et des œuvres à suivre, et parmi ceux-ci Blue de Kiriko Nananan (Une frontière floue entre fiction et non-fiction"), le splendide Bride Stories de Kaoru Mori ("À travers les yeux d’Amir, on découvre la vie des peuples nomades des grandes steppes, encore coupés du monde à l’heure de la révolution industrielle") ou encore Chiisakobe de Minetarō Mochizuki : "Désormais plus proche de la ligne claire européenne que du manga de ses débuts, le trait de Mochizuki vibre sous cette apparente froideur. Très stylisé et aérien, le dessin s’attache à montrer les émotions par des moyens détournés."

    Fans de BD et curieux désireux de parfaire votre culture générale, cette anthologie mérite largement de figurer parmi vos futurs cadeaux de Noël, si jamais vous êtes encore en panne d’idées.   

    Thomas Mourier, Anthologie du 9ème art, Bubble éditions, 2020 
    https://www.appbubble.com
    https://www.facebook.com/AppBubbleBD
    https://www.facebook.com/thomasm.bd

    Voir aussi : "Aimez-vous Tamara Drewe ?"
    "Gen d'Hiroshima, gens d'Hiroshima"

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  • Des bulles pour balancer

    L’ouvrage collectif #Balance ta Bulle (éd. Massot) est d’abord paru aux États-Unis sous le titre complet : Drawing Power: Women's Stories of Sexual Violence, Harassment, and Survival. Il s’agit d’un livre engagé et de combat contre les violences faites aux femmes, avec une caractéristique fondamentale : les dessinatrices, qu’elles soient célèbres (Emil Ferris ou Aline Kominsky-Crumb) ou non, témoignent de leur propre vécu avec sincérité et douleur, à telle enseigne que plusieurs dessinatrices se représentent dans leur propre case ("Sur la roue" de Hila Noah).

    Depuis le mouvement #Meetoo, la réalité du harcèlement sexuel, des agressions banalisées et des viols souvent commis dans le cercle privé, qu’il soit familial, professionnel ou amical, s’est dévoilé au grand jour. Une réalité qui est loin de l’histoire ancienne : dans sa préface Diane Noomin, elle-même auteure de la première planche de l’ouvrage ("Chope-les par la chatte"), raconte que depuis la conception de cette BD collective "une collaboratrice a été violée et une autre a abandonné le projet parce que l’auteur présumé de son viol l’a poursuivie en justice". Voilà qui fait de ce livre collectif une arme militante. Minnie Phan le résume à sa manière en expliquant que #MeToo ne se résume pas à la condamnation, "c’est aussi résister et être solidaire" ("Deux mots").

    Grâce à des récits d’une à huit pages maximum, 62 dessinatrices – dont une seule Française, hélas, Soizick Jaffre ("Les chiens sont lâchés") –, ont participé à ce projet qui met en image de manière tour à tour dramatique ("Choucroute" de Marcela Trujillo), réaliste ("Un genou à terre" d’Avy Jetter), faussement naïf ("Toujours là" de Nicola Streeten ou "Dessins" de Liana Finck) ), caustiques ("Au Marriott Marquis" d’Ariel Schrag) ou poétique ("Verdict" de Marian Henley) de faits survenus à leurs auteures.

    Harcèlements de rue ("Omniprésent" de Miss Lasko-Gross, "L’odeur de tes cheveux" de Cathrin Peterslund) ou en entreprise ("M. Stevenson" d’Ebony Flowers, "La fête de la saucisse" de Sarah Firth), agressions dans les lieux publics ("Alibi" de Bridget Meyne), viols ("Baulanta" de Powerpaola, "Viol consenti" de Mary Fleener), relations toxiques et malsaines ("Asian girkls" de Meg O’Shea) : ce sont autant de thèmes racontées, qui ont tous en commun ces violences sexuelles dont #MeToo a jeté un éclairage cru depuis 2017.

    62 dessinatrices, dont une seule Française, Soizick Jaffre

    Des sujets lourds sont évoqués : le viol homosexuel ("Blâmer" de Sarah Allen Reed ou "Prêt à péter" de Carta Monir), les violences au sein des communautés musulmanes, en l’occurrence pakistanaise pour Sabba Khan ("Frontières brisées"), sans oublier les agressions faites aux enfants ("Superglue" de Joamette Gil, "Elle se laisse pas faire" de Tyler Cohen ou "Instantanés de bêtes sauvages" de Kaylee Rowena). Il y a aussi ces zones grises, comme les manipulations mentales venues d’un être que l’on aime ("Tout détruire" de Rachel Ang) ou de relations voulues et dérapant subitement ("Toutes ces années" de Trinidad Escobar ou "Prends-moi tout de suite" d’Aline Kominsky-Crumb).

    Certaines BD sont plus explicatives, à l’exemple d’"Illusions de sécurité" d’Ajuan Mance ou "Bourbiers" de Caitlin Cass.

    Des trouées lumineuses apparaissent aussi, que ce soit dans ces histoires vraies à la conclusion étonnante ("Viol accidentel" de Joyce Farmer) ou dans les messages de résilience : "On gère les traumatismes différemment. Mais du moment que ça marche, hein ?" dit J. Gonzalez-Blitz dans Jouer du "« Blackie »". Le dessin sert alors pour beaucoup de ces auteures à avoir "le dernier mot" ("Non conforme" de Jennifer Camper). La soif d’en sortir ("Rage Queen" de Lenora Yerkes) passe très souvent donc par le dessin, comme thérapie, si bien que, comme le dit Una, "au bout du précipice, la lumière m’est apparue" ("Les mots me manquent").

    Soulignons aussi la qualité des travaux graphiques, avec les formidables planches de Roberta Gregory ("BD pour adultes"), de Kelly Phillips ("Feu intérieur"), de Cathrin Peterslund ("L’odeur de tes cheveux"), d’Avy Jetter ("Un genou à terre" ), de Lee Marrs ("Passée à autre chose") ou de Carol Tyler ("Tous ces Tommy"), pour n’en choisir que quelques-unes. Emil Ferris clôt ce recueil avec un magnifique récit qui retrace son parcours d’artistes sous le prisme d’un traumatisme, qui explique son travail sur les monstres.

    Pour terminer cette chronique, citons au moins la liste exhaustive des contributrices : Rachel Ang, Zoe Belsinger, Jennifer Camper, Caitlin Cass, Tyler Cohen, Marguerite Dabaie, Soumya Dhulekar, Wallis Eates, Trinidad Escobar, Kat Fajardo, Joyce Farmer, Emil Ferris, Liana Finck, Sarah Firth, Mary Fleener, Ebony Flowers, Claire Folkman, Noël Franklin, Katie Fricas, Siobhán Gallagher, Joamette Gil, J. Gonzalez-Blitz, Georgiana Goodwin, Roberta Gregory, Marian Henley, Soizick Jaffre, Avy Jetter, Sabba Khan, Kendra Josie Kirkpatrick, Aline Kominsky-Crumb, Nina Laden, Mlle Lasko-Gross, Carol Lay, Miriam Libicki, Sarah Lightman, LubaDalu, Ajuan Mance, MariNaomi, Lee Marrs, Liz Mayorga, Lena Merhej, Bridget Meyne, Carta Monir, Hila Noam, Diane Noomin, Breena Nuñez, Meg O’Shea, Corinne Pearlman, Cathrin Peterslund, Minnie Phan, Kelly Phillips, Powerpaola, Sarah Allen Reed, Kaylee Rowena, Ariel Schrag, Louise Stanley, Maria Stoian, Nicola Streeten, Marcela Trujillo, Carol Tyler, Una, Lenora Yerkes et Ilana Zeffren.

    Preuve que cet ouvrage s'avère exemplaire et indispensable, il figure dans la liste des meilleures BD du New York Times.

    Collectif, #Balance ta Bulle, traduit de l’anglais par Samuel Todd, éd. Massot, 2020, 248 p.
    https://massot.com/collections/balance-ta-bulle

    Voir aussi : "Rose McGowan, prix Nobel de la Paix"
    "Comics-19"

    © Maria Stoian

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  • Joplin's families

    Il était question il y a peu du biopic en BD consacré à Jimi Hendrix, publié par Graph Zeppelin. L’éditeur poursuit sa série musicale avec une autre figure de la pop : Janis Joplin (Janis Joplin, Piece of my heart, éd. Graph Zeppelin).

    Pour ce deuxième volume de la collection Rock Odyssée, c’est Giulia Argnani qui s’empare de cette légende musicale, morte à 27 ans – elle aussi, à l’instar de Jim Morrison, Kurt Cobain, ou Jimi Hendrix.

    La scénariste et dessinatrice italienne a choisi de coller au parcours à la fois personnel, familial et artistique, depuis son enfance à Port-Arthur dans le Texas jusqu’à Los Angeles en 1970, dans un hôtel où Janis Joplin est morte d’une overdose, seule et désespérée. Un paradoxe pour cette musicienne saluée et admirée, et que Giulia Argnani explique en s’arrêtant sur ses fêlures qu’elle date de ses primes années.

    Dès le début des années 60, Janis Joplin se démarque avec son look androgyne et son refus d’être une fille "convenable" et traditionnelle, qui ne s’habille pas comme les autres : "J’aime être à l’aise ! On ne peut rien faire avec une robe !", lui fait dire la dessinatrice italienne. Dans un État conservateur, les revendications féministes – nous pourrions ajouter "inclusives", même si le terme est anachronique – ne pouvaient que se solder par une rupture avec son milieu et sa famille, à l’exception de sa sœur Julie.

    Blessure originelle

    Très tôt, l’adolescente se trouve une passion et un talent pour la musique, le chant, et en particulier le blues, qu’elle interprète comme personne. "Je ne connais aucune blanche capable de chanter comme ça !" commente un de ses amis.

    La rupture avec sa famille entraîne pour Janis Joplin la construction de son autre famille, musicienne, via ses groupes, Big Brother and The Holding Company, les Kozmic Blues puis le Full Tilt Boogie Band. Des noms qui restent inconnus pour beaucoup de lecteurs, mais qui ont une importance capitale pour la blues woman, dans la mesure où c’est avec eux que l’artiste s’est libérée, dans tous les sens du terme.

    Drogues, dragues, vie communautaire hippie et surtout rock and roll : Janis Joplin, Piece of my heart est une plongée dans les sixties, jusqu’au décès de l’artiste, un an après Woodstock. Janis Joplin apparaît, y compris dans ses excès, comme une artiste très en avance sur son époque, et qui a été capable de révolutionner le blues comme sans doute jamais personne avant elle – si on excepte toutefois les Rolling Stones.

    Giulia Argnani a choisi de ne pas suivre un scénario stricto sensu chronologique, grâce à des va-et-vient entre ses dernières années et les années 60, comme si Janis Joplin en revenait toujours à sa famille naturelle. Sa blessure originelle. De là aussi viennent aussi sans doute ses blessures qu’elle a su si admirablement transcender en musique.

    Giulia Argnani, Janis Joplin, Piece of my heart, éd. Graph Zeppelin, 2020, 160 p.
    https://graphzeppelin.com
    https://www.facebook.com/GraphZeppelin
    https://janisjoplin.com

    Voir aussi : "L’expérience Jimi Hendrix en concept album"

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