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Livres et littérature

  • Des hommes, des eaux et des arbres

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    Sentinelle de la Pluie (éd. Héloïse d’Ormesson), le dernier roman paru de Tatiana de Rosnay, n’est pas le moins étonnant de l’auteure d’Elle s’appelait Sarah ou de Boomerang. Pourquoi étonnant ? Le lecteur trouvera certes quelques-uns des thèmes traversant son œuvre : les liens de sang, les secrets de famille ou les lieux imprégnés de souvenirs ; mais là où Tatiana de Rosnay a surpris ses lecteurs c’est le parti-pris de situer son histoire dans un futur proche, proposant un roman d’anticipation et le récit d’une catastrophe apocalyptique en même temps qu’un thriller psychologique et un drame familial.

    Linden Malegarde est l’un des plus célèbres photographes de son époque. Sa vie se passe dans les studios de shooting, entre son agent, des clients prestigieux, des mannequins célèbres et surtout son petit ami Sacha qu’il a laissé en Californie, le temps d’une réunion familiale dans un palace à Paris. Il doit y retrouver sa sœur Tilia et ses parents, Oriel et Paul à qui ses enfants ont décidé de fêter son soixante-dixième anniversaire. "Ce n’est peut-être pas le week-end idéal pour être à Paris" s’interroge la mère de Linden au début du roman, car la capitale est sujette à des pluies diluviennes, qui vont devenir l’une des clés de l’histoire. Il est vrai aussi que le vieux couple a accepté de quitter le paisible arboretum familial situé près de Nyons, dans la Drôme, pour un événement qui doit être l’occasion de réunir la famille. Les retrouvailles paisibles se transforment en un drame lorsque Paul s’écroule au beau milieu d’un dîner. Le père est conduit dans un hôpital pour y être soigné, alors que le déluge s’intensifie dans la capitale : la grande crue de 1910 risque bien d’être dépassée.

    Un livre sur les hommes – mais aussi sur les arbres

    Qui est-cette sentinelle dont nous parle le titre du livre ? Une première réponse se trouve dans une scène au cours de laquelle Linden veille sur son père hospitalisé, un père avec qui il n’a jamais pu discuter, ni parler de son coming-out et de Sacha : "Linden regarde à travers le carreau ruisselant, et il lui semble être devenu une sentinelle qui guette l’inévitable submersion aquatique, qui surveille son père, la pluie, la cité entière." Mais la sentinelle pourrait aussi être ce témoin muet et protecteur dont parle Paul au cours de sa propre histoire.

    Dans ce roman, aussi atypique soit-il, Tatiana de Rosnay est au cœur de ses sujets de prédilection : les liens familiaux, la difficulté à être soi lorsque des normes sociales vous contraignent, les secrets qui traversent les années voire les générations et les lieux qui peuvent être aussi bien des points de repère que des chaînes dont on veut se défaire. En apparence, Linden, artiste reconnu suscitant l’admiration de sa sœur et de ses parents, fait partie de ces personnages émancipés. En réalité, même s’il assume sa liberté en tant qu’homme et en tant qu’artiste, il lui reste une dernière barrière à franchir : celle du dialogue avec un père, dialogue qui, paradoxalement, finira par venir alors que ce dernier, dans un état grave, ne parvient pas à s’exprimer.

    C’est bien d’un échange entre deux hommes dont il est question dans ce livre : celui d’un fils qui veut aborder des sujets personnels ayant principalement trait à son homosexualité, mais aussi celui d’un père qui garde depuis son enfance un terrible secret. Au terme de ce séjour, Linden choisit de revenir quelques heures sur les lieux de son enfance afin de retrouver la trace d’une histoire qui devait rester cachée à jamais.

    À l’instar de Boomerang ou À L’Encre russe, Tatiana de Rosnay a écrit un livre sur les hommes – mais aussi sur les arbres. Certes, les personnages féminins sont passionnants, que ce soit Tilia (son nom signifie "tilleul" en latin, alors que "Linden" en est la traduction anglaise), Oriel ou Candice. Cependant, c’est autour du fils omniprésent et du père silencieux que se noue le récit d’une forme de réconciliation dans un Paris apocalyptique.

    Il a d’ailleurs beaucoup été question de ces crues qui forment la charpente du récit. Le récit familial se déroule lentement et inexorablement, à la manière de ces crues dévastatrices. Contrairement à son habitude, Tatiana de Rosnay a choisi de raréfier les dialogues, comme pour ne laisser aucun moyen de souffler au lecteur et de l’entraîner avec elle dans les courants implacables de son récit. L’auteure a aussi rappelé qu’elle a commencé à écrire son roman peu de temps avant les inondations de juin 2016, un événement qui lui a ensuite permis de donner aux scènes de crues un très grand réalisme : "L’insupportable odeur de putréfaction. Luisant et visqueux à cause de toutes les immondices échappées des canalisations crevées, le liquide jaunâtre exhale des miasmes pestilentiels..."

    Sentinelle de la Pluie déborde de signes, de symboles et de personnages se regardant tels des miroirs. Ils ont beaucoup à se dire, submergés par des souvenirs et des émotions : il a suffi d’une inondation pour mettre à bas toutes les digues.

    Tatiana de Rosnay, Sentinelle de la Pluie, éd. Héloïse d’Ormesson, 2018, 367 p.
    http://www.tatianaderosnay.com

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre"
    "Sous l'eau"
    "Je viendrai te chercher"

    "Inondations de Montargis"

  • De la fantasy à la pelle

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    C’est bien connu : dans la jungle des blogs culturels, les pépites sont souvent à chercher dans quelques-unes des innombrables niches. La fantasy est un genre devenu particulièrement en vogue depuis l’adaptation du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson et surtout la série Game of Thrones. Jessica Lefrançois, aux manettes de son blog Fantasy à la Carte, baigne dans ce genre depuis des années et s’y déplace comme si elle voyageait dans un territoire familier.

    Les publications de fantasy sont légion et Fantasy à la Carte n’a pas pour d’autres ambition que d’être une boussole – ou plutôt un "Portoloin" – afin de se mouvoir dans les univers innombrables d’une littérature de plus en plus populaire. Ce blog, qui est parvenu à se forger une petite notoriété dans le milieu, ne s’interdit rien : guerriers sans peur et sans reproche, dragons de toute nature, fées bienveillantes, sorciers maléfiques ou vampires sexy y trouvent leur place, tant il est vrai que l’imaginaire se veut un genre pluriel capable plus que n’importe quelle littérature de faire tomber les frontières et de se décliner dans des sous-genres particulièrement prolifiques – heroic fantasy, fantasy urbaine, bit-lit, steampunk ou dark fantasy.

    Bien entendu, Fantasy à la Carte réserve une bonne place aux grands classiques de l’imaginaire, que ce soit Tolkien, JK Rowling, GRR Martin ou Robin Hobb. Des chroniques riches et passionnantes reviennent sur les pionniers d’un genre longtemps décrié et considéré comme peu sérieux. Une injustice que la chroniqueuse répare, avec une belle acuité. Ainsi, un article sur Marion Zimmer Bradley rappelle que cette auteure américaine, "une pionnière en littérature fantasy et science-fiction [a] beaucoup surfé entre deux genres: la space fantasy et la science fantasy." Les lecteurs du site feront des découvertes étonnantes : celle par exemple de Lord Dunsany, un précurseur à la littérature fantasy avec notamment son œuvre la plus aboutie, La Fille du roi des Elfes.

    Un genre longtemps décrié et considéré comme peu sérieux

    Mais Fantasy à la carte n’est pas seulement tourné vers le passé et n’entend pas s’endormir sur les grands classiques ou se contentant de chroniquer des ouvrages aussi populaires que Game of Thrones, L’Assassin royal ou Le Seigneur des Anneaux. Il est aussi un site en perpétuelle évolution, tourné vers les publications les plus récentes, preuves que ce genre, l’un des plus en vogue, est aussi celui qui sait le plus évoluer. La fantasy française y trouve une place de choix, faisant de ce blog spécialisé l’un des meilleurs baromètres du genre. Les dernières chroniques portaient par exemple sur le roman jeunesse de Nadia Coste, Jivana (éd. ActuSF), et son monde féerique (celui des Feydelin), sur le troisième volume du cycle de L'Héritier d'Asgard de Bertrand Crapez (éd. Zinedi), "une trilogie qui a permis à une belle plume de sortir de l'ombre",  mais aussi sur la deuxième et dernière partie d’Olangar de Clément Bouhélier (éd. Critic), un "récit qui distille à doses thérapeutiques le suspense nécessaire pour donner l'envie de continuer cette histoire."

    Mais Fantasy à la carte ne se cantonne pas aux livres. Outre ses focus sur les salons incontournables, le blog s’ouvre également à l’art – les illustrations pour l’essentiel –, aux films et aux séries. Dans ce domaine, les visiteurs du blog pourront trouver de quoi passer des week-ends de binge-watching dans des univers extraordinaires. Outre des chroniques sur des créations récentes (The Magicians), le plaisir régressif est de mise avec ce rappel de séries rares ou au contraire devenues cultes, que ce soit Charmed, La Caverne de la Rose d’Or ou Buffy contre les Vampires.

    Un site passionnant par une passionnée, et qui offre à la fantasy l’une de ses vitrines les plus pertinentes.

    http://fantasyalacarte.blogspot.com

    Voir aussi : "Vous reprendrez bien un peu de fantasy ?" 
    "Buffy, vingt ans, tueuse de vampires"

  • Les ex c’est sexy

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    Sous la forme d’une longue lettre, Partition amoureuse de Tatiana de Rosnay est la confession que Margaux, une prestigieuse chef d’orchestre "baroqueuse", adresse à Maximilian U, son premier amant, disparu quelques années plus tôt. Des amants, il en est justement question dans cette correspondance pour un homme qui ne la lira jamais. Au moment où Margaux s’adresse à Max – nous sommes un 28 octobre –, elle s’apprête à fêter ses quarante ans. Elle organise un dîner pour lequel elle a décidé de réunir les hommes qu’elle a aimés. Max aura une place symbolique dans cette table des ex.

    Celle qui est toujours une belle femme, "une jolie rousse aux tâches de rousseur", fait le bilan de sa vie sentimentale, marquée par quatre hommes : Manuel, Pierre et Hadrien et bien sûr Max. Quatre hommes et quatre ex que la chef d’orchestre identifie à quatre notes de musique : Max serait "un do, la première note de la gamme comme alpha est la première note de l’alphabet" ; Manuel, "le sol aux accents inquiétants, la dominante de la gamme de do" ; Pierre, "un long ré tourmenté et sombre" ; Hadrien serait enfin le la, "la note de référence."

    Dans ce récit amoureux, il est beaucoup question de musique, "toutes les musiques" précise la narratrice : les concertos Brandebourgeois de Bach comme les tubes des Rolling Stones. L’auteure a composé son récit amoureux telle une vraie partition, en quatre mouvements – Con anima, Imperiozo sensa, Andante ma non troppo et Scherzo vivace – avec ouverture et intermezzo. Il s’agit du roman d’une authentique mélomane, en plus de celle d’une femme se penchant amoureusement au-dessus de l’épaule de ces hommes, tout aussi troublants et attachants les uns que les autres.

    Quatre notes de musique

    Les amants et les ex de Margaux, une épicurienne au prénom prédestiné, guident l’itinéraire sentimental d’une femme qui a fait de la liberté son credo et la musique sa religion : "C’est la musique qui renferme le plus de souvenirs" affirme la narratrice. Tatiana de Rosnay se glisse sans problème dans la peau d’une chef d’orchestre pointue : il n’y a qu’à lire ce qu’elle dit de la descente chromatique de la basse dans le BWV 243 de Bach et de la manière dont elle dirige son orchestre.

    Les mélomanes identifieront sans doute le couple que forme la toute jeune Margaux et le respectable et déjà âgé chef d’orchestre Maximilien U avec celui d’André Prévin et de la violoniste Anne-Sophie Mutter, de plus de trente ans sa cadette.

    La légèreté de ce récit sur l’amour, la construction d’une femme mais aussi la musique, sont contrebalancés par des souvenirs aussi sombres que l’adagio du concerto pour violon en ut mineur de Bach : les relations compliquées, les séparations, les deuils ou la mort d’un frère. Un moment, Margaux se confie avec amertume : "Aujourd’hui, Max, à part mon fils je n’ai personne à aimer."

    Il lui reste cependant sa soirée à préparer. Ce dîner des ex (le titre de Partition amoureuse lors de sa parution en 1996), la chef d’orchestre est bien décidée à le réussir. À quelques minutes de l’arrivée de ces ex – et de la fin du roman – la joie des retrouvailles saisit Margaux, bien décidée à diriger une nouvelle fois cette partition amoureuse. Il ne lui reste plus "qu’à entrer en scène."

    Tatiana de Rosnay, Partition amoureuse, éd. Livre de Poche, 1996, 150 p.

    Voir aussi : "Sur les pas de Daphne du Maurier"
    "Tatiana de Rosnay, son œuvre"

    "Je viendrai te chercher"

  • Comment pécho un mec

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    Une première question se pose à la lecture du dernier livre de Flore Cherry, Osez... draguer un Mec (éd. La Musardine) : ce vade-mecum sur l’art de la drague féminine peut-il être lu par les hommes ? La question n’est pas si anodine qu’elle n’y paraît.

    Un tel guide est a priori destiné aux femmes. Mieux, il s’ouvre sur une introduction résolument féministe. L’auteure confie avoir entrepris l’écriture de ce guide après la lecture d’un best-seller d’Ellen Fein et Sherrie Schneider, Les Règles - Secrets pour capturer l'Homme Idéal (éd. Albin Michel). Ce guide "miracle" sur l’art de se faire pécho par des mecs bien sous tout rapport en maniant l’art de se faire aborder, de se comporter sans ostentation (pour les femmes !), de savoir manier le "oui mais" et le "non sauf si" ou de manipuler un homme en lui promettant la récompense d’une possible conquête, est considéré par Flore Cherry comme un miroir aux alouettes. Mais ce manuel old school est aussi et surtout un contenu perpétuant une figure ancestrale de la femme – et de la drague.

    Qu’on se le dise : pécho est une affaire sérieuse, dans laquelle il est aussi question des rapports hommes-femmes, du modèle féministe imposé par les sociétés patriarcales mais aussi du savoir-vivre ensemble et de pouvoir se séduire mutuellement.

    La drague ? Les filles, n’hésitez pas à vous y mettre ! annonce l’auteure. Il n’y a rien de mal à aborder un homme qui vous plaît, "sans attendre que celui-ci vous adresse la parole en premier." Deux avantages en découlent : "expliciter clairement votre consentement et vos intentions, et ne jamais rester en zone grise" d’une part, et "vous redonner confiance en vous" d’autre part.

    D’emblée, Osez... draguer un Mec  s’annonce comme un guide plus sérieux et plus profond que ne l’annonce son titre. Flore Cherry entend encourager ses consœurs à prendre des initiatives, à revendiquer leur liberté de plaire, à assumer leurs désirs et à ne pas se contraindre aux modèles anciens et dépassés. Aller vers les hommes, dit-elle encore, peut intimider mais cela présente l’avantage de choisir son partenaire. Et, ajoute-t-elle, un homme dragué sera toujours bienveillant pour la personne qui l’aborde, mêmes’il ne répond pas favorablement. Voilà qui devrait faire tomber quelques inhibitions…

    La règle du "fuck yes !"

    Pécho c’est ne pas s’empêcher, dit en substance la journaliste, qui écrit ceci : "Prendre l’initiative, ça paye". "Si vous restez assis et attendez qu’on vienne vous parler, vous finir avec le moins mauvais de ceux qui seront venus vers vous", dit-elle encore en citant Hannah Fry (Les Mathématiques de l’Amour, éd. Marabout).

    Pour son guide, Flore Cherry choisit assez astucieusement de mettre la lectrice dans la peau d’une gérante de boutique désireuse d’attirer les meilleurs clients. Et pourquoi pas ? Les titres des chapitres trouveraient leur place dans des manuels d’économie : "Faire une étude de marché", "Afficher clairement vos horaires d’ouverture", "Soignez votre devanture", "Restez professionnelle" ou "Démarquez vous du marché."

    Tout comme un commerçant, le but n’est ni plus ni moins que d’"apporter de l’enthousiasme à la rencontre et la découverte de l’autre." C’est la règle du "fuck yes !", qui serait la réponse idéale d’un homme, définitivement séduit et convaincu. Flore Cherry répond aussi à quelques-unes des éternelles questions en matière de drague : faut-il coucher la première fois ? ("encaisser un client" tout de suite ?) , comment se mettre sous sa meilleure apparence ? ("soigner sa devanture") ou Comment assumer un refus ? ("Restez professionnelle").

    Dans un marché concurrentiel, l’auteure suggère des trucs et des lieux pour maximiser ses chances de draguer, que ce soit seule ou en groupes, sans omettre l’importance de l’Internet. Des focus sont également faits sur des situations particulières : faut-il draguer son ex, un ami (cette fameuse friendzone) ou un collègue de bureau ? Et qu’en est-il des exemples venus d’autres pays ?

    Flore Cherry fait d'Osez... draguer un Mec un guide qui aurait sa place parmi les livres de développement personnel : accepter son corps, donner du sens à son histoire, assumer ses faiblesses...

    Au terme de la lecture, beaucoup de lectrices pourraient bien se sentir convaincues par cette drague longtemps réservée à la population masculine. Quant aux hommes, ils seraient bien idiots de ne pas se réjouir de cette nouvelle forme de partage des rôles.

    Flore Cherry, Osez... draguer un Mec , éd. La Musardine, 2018, 128 pages

    Voir aussi : "Union TV : un nouveau média pour une nouvelle révolution sexuelle"
    "La vie (sexuelle) des jeunes"
    "Zob in job
    "C’est l’amour à la plage"

     

  • Rencontre avec un alter-artiste

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    Cette chronique est une rencontre avec un artiste à part. Jean-Luc Bremond est un homme discret et loin des sentiers battus. Il est une vraie figure de ce que l'on pourrait appeler l'alter-culture. Loin du courant mainstream, ses livres sont d'authentiques cheminements intérieurs sur lesquelles souffle l'aventure, la grande. "J’écris pour voyager, libérer les pensées qui naissent dans l’expire de l’imagination et dans le souffle de l’inspiration" dit-il lui-même. Jean-Luc Bremond a publié en quelques mois deux romans, La révolution du Klezmer et Le Chant du Tambour et  (Cinq Sens éditions). Il a bien voulu répondre à nos questions.

    Bla Bla Blog – Voulez-vous vous présenter en quelques mots ?

    Jean-Luc Bremond – Je suis né dans le Pas-de-Calais, sans m’y être fixé. Du nord au sud de la France, villes et villages, avec un détour en Suisse, pays d’origine du côté paternel, j’ai choisi de vivre en communauté, où j’ai maintenant passé plus de la moitié de ma vie. Dans ce collectif, rural et artisanal, j’ai rencontré le Québec au-travers ma compagne, fondé une famille et appris plusieurs métiers, dont celui de boulanger.

    BBB – Pouvons-nous dire que vous appartenez à cette catégorie d’écrivains à la fois en marge, tout en étant engagés ?

    JLB – L’écriture est venue sur le tard. L’engagement pour la justice et la paix, beaucoup plus tôt. Ce que je raconte vient de l’imaginaire, fécondé par des lectures, rencontres, voyages, vie proche de la nature, un intérêt précoce pour les peuples, leur histoire humaine, plus que celle des conflits armés. J’essaie de comprendre ce qui prédispose les hommes à choisir la guerre plutôt que l’entraide et le respect ; j’oppose au racisme, nationalisme, communautarisme, populisme, pacifisme, fondamentalisme (…), enfermant et détruisant pour le seul profit, les simples rapports des humains enclins à la créativité qui ouvre et construit. 

    BBB – Vous avez sorti deux romans à quelques mois d’intervalles, ce qui est assez inhabituel. La Révolution du Klezmer et Le Chant du Tambour. Quand ont-ils été écrits ?

    JLB – Dans l’ordre, il y a environ cinq ans. D’autres ont suivi. 

    DSC_1448.jpgBBB – La révolution du Klezmer se passe en Europe orientale dans l’entre-deux guerres. La première guerre mondiale est terminée et le monde va, dans quelques années, connaître un conflit dévastateur, notamment pour les juifs. Pourquoi avoir choisi les années 20 pour situer votre roman ?

    JLB – J’ai découvert la musique klezmer par la danse. En voyageant dans les pays d’Europe centrale, j’ai pu constater que la recherche d’identité nationale se figeait encore dans ces années de perte de territoire, post première guerre mondiale, pour retrouver le grand pays, la souveraineté culturelle et religieuse. Quand m’est venue l’idée de raconter l’histoire d’un klezmer, un musicien, je l’ai placé dans son milieu juif où, dans les années 20, s’affrontaient ceux qui recherchaient l’intégration pour sortir de la souffrance de la discrimination, quitte à faire des compromis, et ceux qui voulaient y échapper par le sionisme, une possible terre de liberté, sans concession, aveuglés par le nationalisme. Les idéologies séparent ; la musique, ou tout autre expression venant du tréfonds de la personnalité, pourrait résister à la division et empêcher l’histoire de se répéter.

    BBB – En filigrane c’est la Shoah qui se dessine. On pense à cette sinistre Garde de Fer.

    JLB – J’ai très jeune été choqué par la Shoah, révolté contre cette ignominie ; aussi parce qu’un de mes grands oncles s’était porté volontaire comme médecin à la libération d’un camp d’extermination, et qu’un autre était mort comme prisonnier, en tant que résistant, dans un autre camp. En écrivant, je ne pouvais m’empêcher de penser à la fin tragique de mes protagonistes. La garde de fer en Roumanie, la terreur blanche en Hongrie, le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne…Par jeu d’alliance et de collaboration, l’étau se resserrait pour ceux que ces mouvements xénophobes condamnaient. 

    BBB – Il est question dans votre roman de déracinement, de culture, de la place du religieux. Ce sont des notions qui ont marqué votre existence ?

    JLB – Je viens d’une famille où le religieux fait intégralement partie d’un engagement social. Mes ancêtres protestants ont connu la tentative d’éradication par le pouvoir religieux ; peut-être m’ont-ils transmis dans mes gènes la résistance par la tolérance et la culture du respect.

    Je viens d’une famille où le religieux fait intégralement partie d’un engagement social

    BBB – Après le violon d’Elijah, il y a le tambour d’Achachak (Le Chant du Tambour). Vous êtes musicien en plus d’être écrivain ?

    JLB – Je joue de temps en temps du violon et de la flûte. Bien que j’aspire à en faire davantage, je n’ai pas fait de la musique une priorité. Lors des fêtes, je ressors mes instruments ; je regrette de ne pas le faire plus souvent. En revanche, mon épouse joue quotidiennement de la harpe ; je baigne dans un univers musical. La musique accompagne les danses que j’anime hebdomadairement.

    BBB – Le Chant du Tambour (éd. 5 Sens), votre dernier roman paru, se passe au Canada, dans la tribu indienne des Algonquins. Voulez-vous nous dire quelques mots sur cette tribu amérindienne d’autant moins connue que lorsqu’il s’agit d’Indiens on pense plus au territoire des États-Unis ?

    JLB – C’est une tribu vivant dans la région de l’Abitibi-Témiscamigue au Québec. Elle a gardé tant bien que mal sa culture et sa spiritualité ; elle a une prophétie sur la venue des Blancs qui a pris progressivement de la place dans mon roman. 

    BBB – Pourquoi avoir choisi ces Algonquins ? Vous semblez y être très attachés.

    JLB – J’ai choisi les Algonquins, et non les Innus, ou Montagnais, de la région de ma compagne, suite à la lecture d’un livre de Dominique Rankin, "on nous appelait les sauvages." Je n’y suis pas plus attaché qu’à n’importe quels peuples subissant le mépris parce qu’ils sont différents.

    BBB – Qu’ont-ils à nous dire à nous, Européens ?

    JLB – Le respect de la terre et de ses éléments, sous peine d’effondrement de la planète, par notre recherche de profit, sans égard pour les vivants. Une culture qui inclue, même l’ennemi, pour sortir de l’anéantissement.

    BBB – Le Chant du Tambour parle de rite initiatique. C’est un thème capital dans votre roman. Définiriez-vous Le Chant du Tambour comme un roman initiatique, un conte ou bien un roman historique ?

    JLB – C’est un roman initiatique sur fond historique.

    BBB – Il est aussi question de l’exposition universelle de San Francisco, bien moins connue en France que celles de Paris au XIXe et début XXe siècle. Pourquoi en avoir parlé ?

    JLB – J’ai eu connaissance de cette exposition dans un livre, la Bible tchouktche ou le dernier chaman d'Ouelen, de Youri Rytkhèou. En recherchant la documentation sur cette exposition, j’ai été effaré par l’orgueil colonial en pleine guerre mondiale. J’y ai donc placé mon personnage pour montrer l’impitoyable égoïsme des colonisateurs. 

    BBB – La défense de l’environnement est un sujet de plus en plus discuté. Vous en parlez également dans ce roman dont l’histoire nous semble si éloigné.

    JLB – L’histoire n’en est pas éloigné, puisque l’environnement fait intégralement partie de la culture des amérindiens. Respecter et soigner la terre, en se considérant comme un de ses éléments, et non comme distinct d’elle en la dominant, est une solution pour l’humanité puisse cohabiter avec ce qui la fait vivre : oxygène, eau, végétaux et animaux ; ainsi, l’individu, plutôt que de penser à lui-même, son propre intérêt, devrait se relier avec tous les vivants et préserver l’environnement.

    BBB – La Révolution du Klezmer et Le Chant du Tambour sont parus aux éditions 5 Sens. Je crois savoir que cet éditeur est important pour vous.

    JLB – J’ai découvert cette maison quand elle a accepté de publier mon premier roman. J’ai apprécié le travail, tant par la qualité de la relation que de la réalisation du livre. La difficulté est qu’elle n’ait pas de diffuseur ; cela m’a permis de vous contacter.

    BBB – En effet. Et c'était un plaisir d'échanger avec vous. Merci.

    Jean-Luc Bremond, La Révolution du Klezmer, éd. 5 Sens, 2017, 234 p.
    Jean-Luc Bremond, Le Chant du Tambour, éd. 5 Sens, 2018, 202 p.
    https://www.jlbecrit.ovh

  • Je viendrai te chercher

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    Sorti en 2007, Elle s’appelait Sarah (éd. Héloïse d’Ormesson) marque une rupture capitale dans l’œuvre de Tatiana de Rosnay. Ce roman qu’elle écrit directement en anglais la fait entrer dans le cercle très fermé des auteurs à succès. À ce jour, plus de onze millions d’exemplaires sont vendus de ce livre qui traite d’un sujet bien connu, celui de la Shoah. Un sujet si classique que l’auteur précise que ce texte a été refusé par un paquet d’éditeurs avant que l’éditrice Héloïse d’Ormesson accepte de le défendre. Bien lui en a pris.

    Comment expliquer un tel succès, confirmé en plus par une adaptation cinéma réussie ? Il y a d’abord, sans doute, le titre. Elle s’appelait Sarah renvoie au célèbre tube de Jean-Jacques Goldman, Comme Toi, lui aussi dédié à une fillette juive pendant l’Occupation qui "n’avait pas huit ans." La Sarah de Tatiana de Rosnay, Sarah Starzynski, est certes un peu plus grande, mais elle reste une enfant sur laquelle va tomber du jour au lendemain les coups et l’horreur d’une guerre qui la dépasse. Une guerre absurde et inimaginable qui condamne à une mort atroce des millions de personnes aussi innocentes qu’elle.

    La deuxième explication tient dans l’approche de ce roman historique et dans le va-et-vient régulier entre le présent et le passé. Tatiana de Rosnay alterne en effet, d’une part les chapitres consacrés au destin de la petite Sarah depuis son arrestation avec sa famille, et d’autre part l’histoire de Julia Jarmond, une journaliste franco-américaine chargée de couvrir la commémoration du Vel d’Hiv et qui découvre en même temps que l’appartement qu’elle est sur le point d’aménager était occupé 60 ans plus tôt par une famille juive déportée – précisément celle de Sarah Starzynski.

    Le "je" du récit, qui est celle de Julia, masque un autre "je" : celui de Sarah. Dès le premier chapitre la fillette voit débarquer chez elle des policiers français chargés de les arrêter dans le cadre des lois antisémites de l’occupant nazi mais aussi de l’État français de Vichy. Elle décide au dernier moment de cacher son petit frère dans un placard, lui promettant de venir le rechercher plus tard. Sarah et sa famille sont envoyés, comme des dizaines de milliers d’autres, au Vélodrome d’Hiver dans le 15e arrondissement. Ils sont ensuite déportés dans le camp de transit de Beaune-la-Rolande dans le Loiret. Bientôt, la fillette se retrouve seule et n’est hantée que par une idée : se sauver et retrouver son frère Michel.

    Les silences ou les non-dits semblent se transmettre de générations en générations

    Comme souvent chez Tatiana de Rosnay, la famille et ses secrets forment le cœur d’un récit tragique et poignant. Or, ici, ces secrets, les silences ou les non-dits qui semblent se transmettre de générations en générations s’entrechoquent, se répondent et se font écho à travers les décennies. A priori, il n’y a pas grand-chose de commun entre Sarah, cette fillette juive française, et Julia, la brillante journaliste américaine. Rien de commun, sinon un appartement. La mémoire des lieux est un thème récurrent dans l’œuvre de Tatiana de Rosnay. On pense à Manderlay et Daphné du Maurier, à Colombe et son appartement bruyant ou à Nicolas Kolt et l’hôtel Gallo Negro dans À l’Encre russe. C’est comme si les lieux restaient imprégnés de cette histoire de trahison et de souffrance.

    L’Américaine Julia, si éloignée au départ du traumatisme de Vichy, porte à bout de bras, en dépit de ses propres démons et des atermoiements de sa belle famille, le destin et l’histoire de cette fillette raflée lors de la journée du 16 juillet 1942. Encore une histoire de trahison : Tatiana de Rosnay ne manque pas de signaler que l’arrestation de dizaines de milliers de juifs français a été décidée, organisée et menée par les autorités françaises. Ironie de l’histoire, rappelle l’auteure franco-anglaise, les responsables politiques de cette époque avaient choisi de jeter un voile pudique sur cette rafle – un authentique crime d’État – en choisissant de ne pas la planifier un 14 juillet mais deux jours plus tard. Au cours de son enquête, la journaliste américaine découvre le déni et le silence des Français qu’elle croise, que ce soit à Paris ou dans le Loiret.

    Elle s’appelait Sarah est un roman capital dans l’œuvre de Tatiana de Rosnay. C’est aussi un livre sur l’histoire concentrationnaire ramené ici singulièrement dans la sphère de de notre propre histoire, de notre mémoire contemporaine comme de notre intime. En allant à la recherche d’une petite fille oubliée, recherche qui la mènera jusque ans son propre pays, Julia entame elle-même un voyage intérieur qui qui la transforme autant qui la bouleverse. Il a d’ailleurs bouleversé des millions de lecteurs et de lectrices dans cette histoire de crimes, de secrets familiaux et de souffrances indicibles.

    Une adaptation en bande dessinée d'Elle s'appelait Sarah devrait sortir en novembre prochain.

    Tatiana de Rosnay, Elle s’appelait Sarah, éd. Héloïse d'Ormesson, 2007, 368 p.
    http://www.tatianaderosnay.com

    Voir aussi : "Sur les pas de Daphne du Maurier"
    "Tatiana de Rosnay, son œuvre"

    "Sous l’eau"

  • Amy Liptrot à l’écart

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    L’écart, en dehors de son sens bien connu, est le terme utilisé par les parents agriculteurs d’Amy Liptrot. Dans leur terre familiale située sur une des îles Orcades, au nord de l’Écosse, l’écart est un pré isolé, le plus grand de leurs pacages, ajoute l’auteure, et là où les animaux – brebis, agneaux et vaches de race highland – viennent paître durant l’été. Cette ferme isolée et a priori peu épanouissante pour une jeune femme, Amy Liptrot a choisi de la quitter après ses vingt ans pour faire sa vie à Londres. Elle y reviendra quelques années plus tard après des illusions et des expériences malheureuses marquées par l’alcool. 

    L’Écart est l’histoire d’un déracinement puis d’une réconciliation avec des terres rudes mais d’une grande beauté sauvage et peuplée par des habitants dont l’auteure salut la bienveillance et l’ouverture d’esprit.

    Dans une langue qui se déploie avec élégance et retenue, Amy Liptrot décrit le parcours étonnant d’une enfant de la campagne partie se frotter aux rêves d’une grande ville et qui en a gardé des ecchymoses.

    Sans aucun doute, cette expérience parlera à beaucoup de lecteurs, qu’ils soient anglais ou français. Il faut aussi préciser que ce qui intéresse cette enfant de la campagne orcadienne réside moins dans le descriptif de ses illusions urbaines que dans le récit de son retour en arrière vers l’archipel des Orcades, retour qui n’a été rendu possible que parce que l’alcoolisme l’y a contraint.

    Amy Liptrot entreprend son récit comme une analyse de ses années de boisson : "J’avais envie de boire en permanence. Cette idée ne me quittait jamais : elle était ancrée en moi, à l’arrière-plan de mes pensées, comme un bruit de fond ou un acouphène dont je ne parvenais pas à me débarrasser." La jeune Orcadienne, qui étouffait dans une famille sur le point d’éclater en raison surtout d’un père malade, fuit vers la capitale anglaise pour, croit-elle, s’y épanouir. Dans une langue déliée et riche, Amy Liptrot décrit pourquoi et comment dans cette ville elle s’est bientôt sentie "comme le petit bateau de pêche dans une position précaire." Loin de sa "base", ses îles finissent par la hanter comme elle le dit elle-même : "Je portais en moi ces mers déchaînées, ces ciels infinis et une facilité à apprivoiser la peur du vide."

    L’Écart est un cheminement intérieur et le récit d’une reconstruction dans laquelle les forces de la nature prennent tout leur sens. Il faut lire la manière dont l’auteure parle de son retour aux Îles Orcades après une longue période d’échecs amoureux, amicaux et professionnels dus à l’alcool. Un jour, elle découvre un phoque échoué sur un rivage. Voilà ce qu’elle en dit : "J’ai échoué ici, moi aussi, sobre depuis neuf mois, récurée par les vagues de la vie, polie comme un galet. Me voici de retour à la maison après une année de tempête, dans les vents qui m’ont forgée, là où le sel marin m’a écorchée vive. j’ai droit à un nouveau départ, mais pour aller où ?"

    L’épouse du roi caille

    La destination qui lui offre est celle d’un lieu qu’elle n’a finalement jamais quitté. L’ancienne aventureuse d’une grande métropole se découvre l’âme d’une Orcadienne découvrant le pays de son enfance : la ferme familiale (et ce fameux écart), les agnelages au cours desquels elle endosse le rôle de "sage-femme", l’ambre gris des baleines échoués sur les côtes, les îles abandonnés dont elle choisit de retracer des récits historiques et quelques légendes, mais aussi et surtout la nature omniprésente (guillemots, petits pingouins, macareux, cormorans huppés, mouettes ou fulmars). En quelques mois, Amy Liptrot devient d’ailleurs "l’épouse du roi caille" ("The Corncrake Wife"). Elle est embauchée par la Société Royale de Protection des Oiseaux (RSPB) pour localiser et recenser les râles des genêt ou roi caille dans l’archipel, des oiseaux en voie de disparition : "Le roi caille est devenu mon credo, ma bataille, mon obsession." Ces mâles chanteurs deviennent des compagnons autant que des doubles de l’ancienne londonienne : "En un sens, nous connaissons le même sort, eux et moi. Je tente de rester sobre et de m’accrocher à la vie « normale ». Les rois cailles, eux, tentent de s’accrocher à l’existence même."

    À l’écart de l’alcool, pour Amy Liptrot la renaissance passe par l’ornithologie, la nature mais aussi la rencontre avec ses semblables des Orcades, "des gens qui me ressemblaient." Pour autant, la vie citadine et la modernité ne sont pas en reste. Pas question d’oublier Internet, qui a facilité la vie des insulaires comme le rappelle l’auteure qui avoue non sans malice qu’elle a troqué, lors d’une nuit dégagée, "les boules à facettes des discothèques pour les lumières célestes."

    Bien mieux qu’un simple témoignage, Amy Liptrot parle de son retour aux Orcades comme d’un essai semi-scientifique pour elle-même, une reprogrammation intérieure et une "exploration bathymétrique" de son âme. Reprogrammation qui ne l’empêche pas de rester autant la fille des Orcades que l’ancienne fêtarde londonienne : "J’ai l’impression d’être une gymnaste en train d’effectuer un salto arrière sur un trampoline, retenue par des élastiques fixés aux tringles du chapiteau. Je suis coincée entre deux univers : j’ai les pieds sur Papay et la tête à Londres sur Internet… Je veux absolument me soigner et aller de l’avant."

    Ça, dit-elle encore, c’est la liberté qu’offre la sobriété. La liberté, la vraie.

    Amy Liptrot, L’ Écart, éd. Globe, 2018, 334 p.

    Voir aussi : "Aimez-vous Tamara Drewe ?"

  • Trompe-moi, mon amour

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    "Je n’étais pas le genre de fille qui couche avec tout le monde" : voilà le préliminaire des confessions d’Émilie, alias Mélanie Bauche, l’auteure sous pseudonyme de Parfois sans mon Homme (Amazon), un roman sur le caudalisme.

    À ce stade de la chronique, il est sans doute bon pour les non-initiés de rappeler ce que signifie le terme de "caudaliste." Le caudalisme est une pratique consistant à aimer voir son ou sa partenaire avoir des relations sexuelles. Le terme vient de l’Antiquité : Caudale, roi de Lydie au VIIe s. av JC, très amoureux de sa femme Nyssia, demande à un officier de sa garde personnelle d’assister au coucher de celle-ci, ce que le soldat finit par accepter. Une vieille pratique, donc. Au passage, le lecteur apprend les déclinaisons de ce mode amoureux : le cuckolding, le hotwifing, le dogging, le wife-watching, le wife-sharing ou le fluffing. Un petit tour à la page 31 permet un rapide décrassage et de s’endormir moins idiot.

    Dans Parfois sans mon Homme, Émilie narre ses aventures qu’encourage son compagnon Jérôme – le cocu de service, donc. Mais un cocu qui, dans l’organisation de ses plans caudalistes – dans toutes les positions, les partenaires et les combinaisons possibles – est le réel maître du jeu. Il confie d’ailleurs ceci à sa partenaire "officielle" : "Je cherche une jouissance plus cérébrale, plus personnelle. Avoir une femme qui profite des plaisirs de la vie sans honte grâce à moi, c’est bien mieux que d’aller baiser à droite, à gauche moi-même."

    Ça s’emballe, ça se déballe, ça s’allonge, ça râle

    Émilie est largement partante, et y trouve même des avantages qu’elle décrit en long, en large et en travers. Elle le dit autrement : "J’aurais le beurre, l’argent du beurre, et la bite du crémier !"

    Dans Parfois sans mon Homme, il est question à la fois de rencontres, de transgressions mais aussi de fantasmes qui n’ont pour but que d’épicer la vie d’un couple soudé : "Ça m’amuse, tous ces gens qui laissent le conformisme social prendre le dessus sur leur complicité de couple" se réjouit un Jérôme lors d’une conversation avec Émilie qui doute d’assumer en public ses pratiques.

    Mélanie Bauche ne s’interdit rien dans cette histoire épicée et sans tabous : ça s’emballe, ça se déballe, ça s’allonge, ça râle et ça se laisse prendre dans tous les sens. Il n’est bien sûr pas question de morale dans ce roman, ou, si morale il y a, elle est à chercher dans le choix d’une sexualité atypique : "L’infidélité est si répandue que les gens n’imaginent pas qu’elle puisse être consentie… Mes amants croient partager avec moi le secret d’une escapade adultère, alors qu’ils ne font que participer à une forme d’ébat dont mon chéri est bel et bien partie prenante."

    Si vous êtes allergique au conformisme sexuel, ce roman dense et se croquant avec appétit, est pour vous.

    Mélanie Bauche, Parfois sans mon Homme, Amazon, 2018, 51 p.

    Voir aussi : "L'ennui avec les princesses"

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  • Tatiana chez Augustin

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    Quelques semaines avant que Bla Bla Blog ne commence son hors-série spécial sur Tatiana de Rosnay, Augustin Trapenard proposait un numéro de son émission culturelle 21CM à la femme de lettres franco-anglaise.

    Ce numéro passionnant et réjouissant, toujours en replay sur Canal+, dévoile un peu de l’univers de Tatiana de Rosnay. Et l’on apprend que l’auteure d’Elle s’appelait Sarah voue une passion pour Virginia Woolf, utilise l’anglais ou le français dans l’écriture au gréé de ses idées, utilise le parfum d’une manière particulière et sait être une vraie dancing queen, preuve à l’appui…

    Augustin Trapenard a l’art de mener son interview avec un mélange de sérieux, de légèreté, de respect et de fantaisie. Et lorsque l’écrivain joue le jeu, à l’exemple de Tatiana de Rosnay, cela donne un formidable numéro. Il est à découvrir maintenant, si, comme Bla Bla Blog, vous étiez passés à côté jusque-là.

    21CM d’Augustin Trappenard, tous les mois, Canal+

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, ses œuvres"

  • Ne dors pas ma belle

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    Le Voisin ne fait certainement pas partie des ouvrages les plus connus de Tatiana de Rosnay. Il mérite pourtant à plus d’un titre qu’on le découvre ou redécouvre. Sorti en 2000 chez Plon avant d’être réédité chez Héloïse d’Ormesson, il fait partie de ces romans qui vous prennent à la gorge et vous laissent complètement KO debout.

    Qui aurait pu dire que Tatiana de Rosnay maîtrise à ce point le thriller psychologique et se montre sous les traits d’une auteure capable de manipuler son lecteur ? Son lecteur et son héroïne : car c’est une femme autour de laquelle se tisse une intrigue d’une perversité digne d’Alfred Hitchock.

    Elle se nomme Colombe et fait partie de ces jeunes femmes transparentes : un couple sans relief, un mari souvent en déplacement professionnel, deux garçons en bas âge qu’il faut élever, une carrière terne dans l’édition où elle sert de nègre et, depuis peu, un tout nouvel appartement dont elle doit s’occuper.

    C’est du reste cet appartement qui va être au centre des problèmes de Colombe. Peu de temps après son aménagement, Colombe est réveillée par de la musique venue de l’appartement du dessus, un tapage nocturne sous fond de Rolling Stones. Les nuits suivantes, le boucan se répète, encore et encore, toujours aux mêmes heures de la nuit. Les désagréments et les nuits blanches sont d’autant plus cauchemardesques qu’il semble que Colombe soit la seule que le bruit dérange : son mari ne la croit pas et ses voisins lui font un portrait très respectable de ce voisin bruyant, un certain docteur Faucleroy.

    Si Hitchcock avait été féministe, c’est sans aucun doute ce roman qu’il aurait écrit

    Une guerre psychologique semble être déclarée entre Colombe et cet homme discret qui vit à quelques mètres au-dessus d’elle. La jeune femme introverti et transparente, qui voit toute sa vie – et y compris son couple – se lézarder, se transforme bientôt en tigresse prête à tout pour retrouver la paix et faire taire son voisin – à moins que le silence ne soit finalement pire que tout.

    Dans Le Voisin, Tatiana de Rosnay revendique les influences de son roman noir : Alfred Hitchcock et Daphné du Maurier en premier lieu : le huis-clos pesant, une histoire de voisinage délétère renvoyant à Fenêtre sur Cour, le personnage ambivalent qu’est Colombe, une femme effacée et frustrée cachant des pulsions inconnues, sans oublier cette Rebecca (la référence à Alfred Hitchcock et Daphné du Maurier est assumée), une "anti Colombe", que Tatiana de Rosnay transforme assez astucieusement en révélatrice des aspirations profondes de la petite nègre des éditions de l’Étain.

    L’auteure de Manderley for ever déploie sur 250 pages un roman à suspense maîtrisé de A à Z. elle tient son intrigue jusqu’au bout, dans cette histoire d’obsessions, de prison dorée et de folie domestique : un authentique thriller dans lequel il est aussi question de l’aliénation d’une femme prise au piège d’une vie sans aspérité. Gageons que si Hitchcock avait été féministe, c’est sans aucun doute ce roman qu’il aurait écrit. Que Le Voisin devienne une adaptation cinéma n’aurait rien d’étonnant, et pourrait bien remettre au goût du jour ce polar intelligent et d’une belle acidité.

    Tatiana de Rosnay, Le Voisin, éd. Plon, 2000, éd. Héloïse d’Ormesson, 2010, 240 p.
    http://www.tatianaderosnay.com

    Voir aussi : "Sur les pas de Daphne du Maurier"
    "Tatiana de Rosnay, son œuvre"

    "Sous l’eau"

  • Tatiana de Rosnay sur les pas de Daphné du Maurier

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    Qui mieux que Tatiana de Rosnay pouvait parler de Daphné du Maurier ? Manderley for ever (éd. Albin Michel / Héloïse d’Ormesson) est la biographie vivante de l’une des plus grandes auteures de la littérature anglaise, une femme passionnante qui a arpenté le XXe siècle, de 1907 à sa mort en 1989, qui a côtoyé l’aristocratie guindée anglaise avant de s’émanciper et de connaître la gloire grâce à son plus célèbre ouvrage, Rebecca (1938).

    Ce personnage de Rebecca va, du reste, accompagner Daphné du Maurier tout au long de sa vie, jusqu’à faire de l’ombre aux autres grands livres qu’elle publie et que pourtant le public de l’époque dévore (L'Auberge de la Jamaïque ou Ma cousine Rachel). L’adaptation cinéma de Rebecca par Alfred Hitchcock en 1940 (avec Joan Fontaine et Laurence Olivier dans les rôles titres) assoit la notoriété d’une auteure bien plus complexe que ce que les critiques veulent bien dire d’elle. L’écrivain populaire, considéré par les mauvaises langues comme "facile" et "sentimentale", influencé par le roman gothique et marqué par l’œuvre des sœurs Brontë, est aussi une maîtresse du thriller psychologique, comme elle le démontrera dans la nouvelle des Oiseaux, elle aussi adaptée par Hitchcock.

    Tatiana de Rosnay propose dans cette biographie de suivre les pas de Daphné du Maurier, si consciente du poids de Rebecca dans son œuvre qu’elle intitule son livre du nom de la propriété imaginaire de Mme de Winter. "J’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderlay." C’est ainsi que commence Rebecca, et c’est aussi de cette manière que Tatiana de Rosnay appréhende son travail sur Daphné du Maurier.

    Les cinq chapitres de Manderley for ever s’ouvrent sur des pérégrinations géographiques de l’auteure franco-anglaise, de Londres (période 1907-1925) à Kilmarth en Cornouailles (1969) en passant par Menabilly.

    Menabilly est le Manderley de Daphné du Maurier : une propriété magnétisante qu’elle va louer pendant vingt ans. Tatiana de Rosnay fait de ce manoir un endroit unique pour lequel l’auteure de Rebecca va avoir un coup de foudre dès sa découverte en 1928 : "Daphné ne parvient pas à chasser de son esprit les images de la maison. Pourquoi est-elle posséder à ce point par un passé qui n’est pas le sien, hantée par la mémoire des murs d’un manoir abandonné ?"

    Pérégrinations géographiques

    L’identification de Manderley à Menabilly conduit inévitablement à voir dans Rebecca un double de Daphné du Maurier, de la même manière que sa célèbre héroïne l’est de la seconde épouse de monsieur de Winter. La question de l’identité et du double est d’ailleurs ce qui rythme toute la vie de Daphné du Maurier. Identité familiale, avec la place considérable de son père Gerald, un comédien adulé en ville et un envahissant modèle à la maison, à la fois adoré et craint. Identité familiale toujours, avec une généalogie dont Daphné du Maurier est parvenue à dénouer le vrai du faux en retrouvant ses origines jusque dans la Sarthe et faire taire les légendes sur ses aïeux. Identité sexuelle aussi : dans une Grande-Bretagne rigoriste héritée de l’époque victorienne, la future Madame Browning, du nom son époux, ce commandant de terre britannique – et héros malgré lui d’Un Pont trop loin –, est une femme guidée d’abord par ses passions et par quelques grands amours secrets, la plupart des femmes : Fernande Yvon, la directrice du pensionnat de Meudon où la jeune londonienne part étudier, Ellen Doubleday, l’épouse de son éditeur new-yorkais ou bien l’actrice Gertrude Lawrence dont le décès soudain la marquera cruellement.

    Daphné du Maurier est une femme sans cesse tiraillée entre une vie paisible à Menabilly pendant laquelle l’écriture est son activité essentielle, et ses questionnements personnels qui l'obsèdent, de la même manière que Rebecca de Winter hantait la jeune épouse de son mari. "Quel ennui d’être une fille," lui fait dire Tatiana de Rosnay au début de sa vie. Un garçon croisé à Londres pendant sa jeunesse, Éric Avon, devient ainsi un modèle et son double masculin qui lui permettra de se battre contre les préjugés de son époque. Daphné du Maurier, bien en avance sur son temps, était une femme en guerre pour sa liberté, qui en a connu le goût grâce à la littérature mais qui a aussi dû se plier aux injonctions de son époque. De ce point de vue, les relations qu’elle a tissées avec ses grands amours que furent Fernande Yvon, Ellen Doubleday ou Gertrude Lawrence sont à la fois d’un romanesque et d’une cruauté implacable.

    Derrière une des œuvres les plus lues de la littérature anglaise se cachait un des plus beaux exemples de l’émancipation féminine. Comme le disait le Los Angeles Times après son décès : "Toute sa vie, Mlle Du Maurier batailla, en vain, pour ne pas être étiquetée comme écrivain ‘romantique.’" Sans nul doute, l’expression "en vain" n’a plus lieu d’être depuis la parution, il y a trois ans, de cette biographique exemplaire de Daphné du Maurier.

    Tatina de Rosnay, Manderley for ever, éd. Albin Michel / Héloïse d’Ormesson, 2015, 459 p.
    http://www.tatianaderosnay.com

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre"
    "Sous l’eau"

  • Sous l’eau

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    C’est avec À l’Encre russe que Bla Bla Blog commence son hors-série sur Tatiana de Rosnay. Après ces deux romans historiques (Elle s’appelait Sarah et Rose), l’auteure surprenait, pour ne pas dire qu’elle prenait à contre-pied, ses lecteurs avec cette histoire d’anti-héros et d’écrivain à succès contraint de respecter ses engagements littéraires dans un palace italien.

    Nicolas Duhamel, ou Nicolas Kolt pour le grand public, a signé l’Enveloppe, un best-seller français international devenu une adaptation cinéma réussie avec Robin Wright. Du jour au lendemain, ce jeune homme qui peinait à joindre les deux bouts et était obligé de vivre chez sa mère, devient une star de l’édition. Tout lui réussit, malgré une séparation difficile avec Delphine, la femme qui a connu son virage vers le succès. Un succès qui a son revers, car Nicolas s’est transformé en un sale gosse capricieux qui décide de traîner sa nouvelle petite amie Malvina au Gallo Negro, un hôtel réservé à la jet-set. Quatre ans après la parution de son roman à succès, le lieu retiré du monde et loin des sollicitations semble être l’endroit idéal pour se remettre à écrire. En vain. Loin de se projeter vers son futur livre, ardemment réclamé par son éditrice, Nicolas est sous l’eau. Il ressasse son premier livre, L’Enveloppe. Ce roman lui revient comme un boomerang dans ce palace italien où se jouera l’une des plus grandes étapes de son existence.

    Un sale gosse capricieux

    Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le pitch d’À l’Encre russe, Tatiana de Rosnay met au second plan le sujet assez classique des affres de la création littéraire. Ce qui l’intéresse, comme souvent, est la construction de soi à travers les liens de sang et les secrets de famille. Ici, ces secrets sont dévoilés par petites touches, au fur et à mesure que Nicolas revient sur l’héroïne de son livre, Margaux Dansor, en réalité son double féminin.

    Un double comme Nicolas pourrait d’ailleurs l’être pour Tatiana de Rosnay. À l’Encre russe est de ce point de vue l’un des livres les plus personnels de l’auteure de Manderley for Ever : les racines russes, la mort en mer du père de Nicolas en 1993 qui renvoie à la disparition en mer du véliplanchiste surfeur Arnaud de Rosnay, la rencontre épéhmère avec une vieille dame russe naufragée et bien entendu le succès littéraire qui n’est pas le plus mince des traits communs entre Tatiana de Rosnay et Nicolas Duhamel. Sans oublier le prénom même de son personnage principal, qui n’est pas sans renvoyer à Nicolas Jolly, le mari de l’auteure.

    Un terme n’est pas utilisé tout le long des 350 pages de ce quasi huis-clos au bord de la Méditerranée : celui de "dépression". Sans doute est là l’une des clés de ce roman sombre et grinçant de Tatiana de Rosnay qui, après ses héroïnes (Sarah, Rose, Colombe ou Margaux), choisit de suivre un homme devenu suffisant, insupportable et pathétique après le succès de son premier livre. Nicolas Duhamel, dont l’explication du pseudonyme – Kolt – sera le fil conducteur d’À l’Encre russe, se débat, tel un poisson rouge dans un bocal, au milieu d’une galerie de personnages secondaires croqués avec soin par Tatiana de Rosnay. Elle ne se prive pas, au passage, d’égratigner le milieu de l’édition, avec notamment la charismatique et ténébreuse Dagmar Hunoldt.

    De vraies interrogations en fausses pistes, en passant par des coups de colère homériques, Nicolas Duhamel/Kolt, cet inoubliable salaud, se verra transfiguré dans les dernières pages en un de ces héros ordinaires, à la faveur d’un coup de théâtre incroyable.

    Tatiana de Rosnay, À l’Encre russe, éd. Héloïse d’Ormesson, 2013, 352 p.
    http://www.tatianaderosnay.com

    Voir aussi : "Et si l’on parlait de Tatiana de Rosnay ?"

  • Tatiana de Rosnay, ses œuvres

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    Avant de commencer ce hors-série sur Tatiana de Rosnay et la publication de chroniques sur ses livres, il paraissait logique de lister ses publications : 

    L'Appartement témoin, éd. Fayard, 1992, 312 p.
    Le Dîner des Ex / Partition amoureuse, éd. Plon, 1996, 150 p. 
    Le Cœur d'une Autre, éd. Plon, 1998
    Le Voisin, éd. Héloïse d’Ormesson, 2000, 240 p.
    La Mémoire des Murs, éd. Plon, 2003, 138 p.
    Spirales, éd. Plon, 2004, 200 p.
    Moka, éd. Plon, 2006, 249 p., éd. Héloïse d’Ormesson, 2016
    Elle s'appelait Sarah, éd. Héloïse d'Ormesson, 2007, 368 p.
    Boomerang, éd. Héloïse d'Ormesson, 2009, 379 p.
    Rose, éd. Héloïse d'Ormesson, 2010, 247 p.
    À l'Encre russe, éd. Héloïse d'Ormesson, 2013, 352 p.
    Manderley for Ever, essai, éd. Albin Michel / Héloïse d'Ormesson, 2015, 457 p.
    Sentinelle de la Pluie, éd. Héloïse d'Ormesson, 2018, 367 p.

    Outre ces romans et l’essai sur Daphné du Maurier (Manderley for ever), s’ajoutent des recueils de nouvelles et d'autres textes :

    Mariés, Pères de Famille, éd. Plon, 1995, 196 p.
    Amsterdamnation et autres nouvelles, éd. Le Livre de poche, 2013, 126 p. (livre inédit hors commerce, offert à l'occasion des 60 ans du Livre de poche)
    Café Lowendal et autres nouvelles, éd. Le Livre de poche, 2014, 274 p.
    Son Carnet rouge, éd. Héloïse d'Ormesson, avril 2014, 190 p.
    Rebecca m’a tuée, in Crimes et Châtiments : Pièces courtes, éd. L'Avant-scène théâtre, coll. "Collection des quatre-vents", décembre 2015, Publié à l’occasion de l’édition 2016 du festival Le Paris des femmes

    http://www.tatianaderosnay.com
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Tatiana_de_Rosnay

    Voir aussi : "Et si l'on parlait de Tatiana de Rosnay ?"

  • Et si l’on parlait de Tatiana de Rosnay ?

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    Question : quelle personne de lettres françaises est aujourd’hui la plus lue en Europe et aux États-Unis, et peut se targuer d’être suivie en France par des fans de plus en plus nombreux ? Marc Levy ? Guillaume Musso ? Vous n’y êtes pas du tout : il s’agit de Tatiana de Rosnay. Ses admiratrices et admirateurs ne sont d’ailleurs sans doute pas passé à côté de la très belle interview qu’elle a accordé au magazine Flow, dans son édition de septembre.

    L’éclosion de cette auteure majeure a débuté avec Elle s’appelait Sarah, sorti en 2007, et vendu à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde, traduit dans presque 40 langues et adapté au cinéma en 2010. Pour autant, l’œuvre de Tatiana de Rosnay ne doit pas se résumer à ce best-seller, aussi bouleversant soit-il. Aujourd’hui, la sortie de chacun de ses livres fait figure d’événements, l’exemple de Sentinelle de la pluie, sorti cette année.

    Bla Bla Blog commence cette semaine un hors-série sur cette femme de lettre passionnante et attachante. Nous parlerons de l’ensemble des ouvrages qu’elle a publiés à ce jour. À L’Encre russe, la biographie de Daphné du Maurier, Manderley For Ever et bien entendu Elle s’appelait Sarah seront les premiers livres dont nous parlerons. D'autres ouvrages moins connus seront également chroniquées.

    Voici quelques mois passionnants en compagnie de Tatiana de Rosnay qui nous attendent...

    http://www.tatianaderosnay.com
    Flow, septembre 2018

  • Le commerce des vivants

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    Grand roman sur la guerre, cinglante satire sociale et portraits croisés d’anti-héros flamboyants, Au revoir Là-haut a réussi le tour de force de réconcilier grand public, critiques et milieu littéraire, qui ne s’est pas trompé en lui décernant le Prix Goncourt.

    Nous étions en 2013 à la sortie du livre de Pierre Lemaitre et les commémorations du centenaire de la Grande Guerre n’avaient pas commencé. Quatre ans plus tard, à quelques mois de la célébration du centenaire de l’armistice du 11 novembre, il n’est pas trop tard pour lire ou relire Au revoir Là-haut, d’autant plus que l’adaptation de et avec Albert Dupontel nous rappelle la force d’une histoire aussi simple que géniale.

    Le 2 novembre 2018, à quelques jours de la fin des hostilités, le capitaine Henri d’Aulnay-Pradelle, un être "à la fois terriblement civilisé et foncièrement brutal," lance une charge aussi inutile que dangereuse contre les tranchées allemandes, moins pour son utilité tactique que pour sa gloriole personnelle. Parmi les victimes de l’attaque figurent Albert Maillard, un brave gars gentil, "de tempérament légèrement lymphatique," enterré vivant dans un trou d’obus avant d’en sortit miraculé, et surtout Édouard Péricourt qui deviendra une gueule cassée après avoir perdu la moitié de son visage. Une fois revenus parmi les vivants, le mutilé convainc Maillard de ne pas dévoiler son infirmité à sa sœur Madeleine et surtout à son père, l’homme d’affaire et millionnaire Marcel Péricourt. Aux yeux de tous, il doit figurer parmi les morts du conflit et tomber dans l’anonymat.

    La guerre terminée, plus rien n’est comme avant. Fort de sa carrière d’officier, Henri d’Aulnay-Pradelle s’est enrichi grâce à l’appel d’offres de l’État sur les inhumations des poilus et les immenses cimetières. Il s’est également marié avec Madeleine Péricourt, ce qui ne m’empêche pas de la tromper sans vergogne. Pour Albert et Édouard, l’avenir est plus sombre : ils vivent dans une modeste pension, sans croire au lendemain. Alors qu’Albert traficote pour récupérer des fioles de morphine destinées à son ami, celui-ci s’évertue à cacher son visage défiguré à l’aide de masques aussi fantasmagoriques les uns que les autres. Un jour, Édouard dévoile à son ami un projet d’escroquerie qui doit les tirer d’affaire. Il met à profit ses talents de dessinateur pour mettre au point une supercherie sur le dos des morts de la Grande Guerre. Et contre toute attente, ce projet, aussi amoral et improbable soit-il, fonctionne au-delà de toutes les espérances.

    Ces fameux masques, dadaïstes et surréalistes...

    Pierre Lemaitre a écrit un roman brillant, facétieux et tragique. C’est en transportant le lecteur au tout début des années folles qu’il se fait le pourfendeur de toutes les guerres et tous les nationalismes. À y regarder de près, il n’y avait qu’Albert Dupontel pour rendre sur écran toute la verve de l’auteur et en faire une fresque grinçante et sombre. L’auteur de 9 Mois ferme a pris à bras le corps le pavé de 620 pages de Pierre Lemaitre, a resserré l’intrigue avec justesse sans trahir l’auteur – qui a d’ailleurs participé au scénario – et a enrichi l’histoire de cette escroquerie et de ces anciens soldats perdus de la Grande Guerre.

    Qui d’autres que Dupontel pouvait interpréter le soldat Maillard, cet homme frustre, naïf mais courageux ? Laurent Lafitte, lui, excelle dans le rôle de cette fripouille qu’est Henri d’Aulnay-Pradelle. Quant à Nahuel Pérez-Biscayart, il campe un Édouard Péricourt brisé, muet mais capable de comportements audacieux. Gueule cassée condamnée à vivre en marge de son époque, et désireux de se couper de son père (Niels Arestrup), il devient paradoxalement la représentation vivante des années folles, cachant son visage cabossé et ses illusions tout autant détruites derrière des masques.

    Parlons justement de ces fameux masques, dadaïstes et surréalistes... Cécile Kretschmar est la créatrice de ces accessoires à l’importance considérable. "Édouard ne les portait jamais deux fois, le nouveau chassait l’ancien qui était alors accroché avec ses congénères, sur les murs de l’appartement, comme des trophées de chasse ou la présentation de déguisements dans un magasin de travestis."

    Citons enfin le personnage de Louise (la magnétique et toute jeune actrice Heloïse Balster) : celle qui devient la voix, les oreilles et l’assistante aux masques du fils Péricourt est intelligemment utilisée dans le film, jusqu’à devenir une protagoniste pleinement utilisée dans cette histoire de commerce des vivants sur les morts.

    Roman proche de la perfection, Au revoir Là-haut – dont le titre est un hommage à la dernière phrase de Jean Blanchard, fusillé le 4 décembre 1914 – est aussi l’exemple d’une adaptation réussie à montrer dans toutes les écoles de cinéma. Un grand livre et un grand film. À voir et à lire, ou inversement.

    Pierre Lemaitre, Au Revoir Là-haut, éd. Albin Michel, 2013, 620 p.
    Au Revoir Là-haut, d’Albert Dupontel, avec Albert Dupontel, Laurent Lafitte, Nahuel Pérez Biscayart, Niels Arestrup, Émilie Dequenne, Mélanie Thierry et Heloïse Balster,
    2017, 115 mn

    Voir aussi : "Aussies au front"