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  • Naissance(s) du bien manger français

    Après son Histoire(s) de vin sorti il y a deux ans, Éric Glatre poursuit son admirable de travail de prospection et de découverte d’un de nos plus beaux patrimoines culturels français.

    Histoire(s) de la Gastronomie (éd. Le Félin) se veut, comme son titre l’indique, un ensemble de récits qui entend montrer que la (bonne) cuisine française n’est ni une création spontanée ni une tradition qui se perdrait dans des temps immémoriaux.

    La période la plus ancienne qu’évoque l’auteur est le XVIe siècle. Dans le chapitre consacré à l’invention du restaurant, Éric Glatre mentionne qu’à l’époque "le terme [de restaurant] revêt une acception alimentaire pour désigner un « aliment reconstituant »", puis un "bouillon viande revigorant" au XVIIe siècle. Les lieux pour acheter de la nourriture existent, tout comme ceux pour se nourrir, mais ce ne sont pas encore les restaurants. Il faut finalement attendre la Révolution française pour que naissent les "établissements culinaires du même nom".

    Les restaurants, une invention moderne donc, intéressent au plus haut point l’auteur qui entreprend d’en faire la généalogie et d’essayer de répondre à la question ardue de savoir à qui l’on doit les premiers restaurants – parisiens. Ajoutons à ce sujet que Paris est au cœur de cette histoire de la gastronomie, la Province – et en particulier Lyon – restant largement dans l’ombre. Dommage. 

    Le lecteur de 2022 s’arrêtera avec curiosité et intérêt sur le chapitre consacré à la cartographie culinaire française durant le Premier Empire

    Éric Glatre entend défricher une histoire peu connue et pourtant essentielle de la gastronomie : celle qui se déroule sur, grosso modo, un siècle : de la Révolution à la Belle Époque. Le lecteur trouvera dans ce passionnant ouvrage aussi bien un historique des grands établissements de la Capitale que des portraits souvent hauts en couleurs de cuisiniers révolutionnaires, de critiques gastronomiques (Brisse et Monselet) ou de véritables encyclopédistes spécialisés (Alexandre Balthazar Laurent Grimod de La Reynière, Jean Anthelme Brillat-Savarin ou Jules Gouffé).

    À côté d’incursions du côté de la Grande Histoire (Napoléon Ier, qui a été "le contraire d’un gourmet ou d’un gastronome", alors que Talleyrand et Cambacérès en ont fait un outil diplomatique), Histoire(s) de la Gastronomie est surtout un essai sur la société française et sur les traditions culinaires. Le lecteur de 2022 s’arrêtera par exemple avec curiosité et intérêt sur le chapitre consacré à la cartographie culinaire française durant le Premier Empire. De longues pages sont consacrées aux "grands" restaurants parisiens ayant fait florès à partir de la Révolution et jusqu’au Second Empire, et dont les noms sont tombés dans l’oubli ("Méot") ou non ("Au Rocher de Cancale" ou "Le Grand Véfour" existent toujours).

    Éric Glatre aborde des sujet a priori anodins mais en réalité passionnants : La naissance du menu, celui des services à la française ou à la russe, le développement des salles à manger et des cuisines dans les intérieurs ou encore l’aventure de la boîte de conserve. La restauration populaire n’est pas en reste, pas plus que l’ouvrage légendaire d’Alexandre Dumas, son Dictionnaire de la cuisine, paru à titre posthume.  

    Cet essai gourmand est à dévorer de toute urgence, à quelques semaines de nos réveillons traditionnels.  

    Éric Glatre, Histoire(s) de la Gastronomie, 20 épisodes qui révolutionnèrent la cuisine française,
    éd. Le Félin, 2022, 276 p. 

    https://editionsdufelin.com/auteur/eric-glatre

    Voir aussi : "Vins et vignobles, des Gaulois à la Ve République"
    "Avec modération"

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  • Benjamin Valliet a voix au chat-pitre

    Allez, le lecteur pardonnera certainement ce jeu de mot pour une chronique sur le dernier livre de Benjamin Valliet qui n’en est pas avare ! Après avoir déroulé une histoire du féminisme, déjà aux éditions Favre (366 Dates pour célébrer les Femmes), le voilà qui s’attaque à un des sujets les plus populaires sur les réseaux sociaux : les chats.

    Chat-necdotes est un ouvrage qu’à coup sûr les amoureux des félins ne manqueront pas d’avoir dans leur bibliothèque. Benjamin Valliet a fait le choix des anecdotes et des faits divers pour mieux montrer que nos matous préférés ne sont pas des animaux tout à fait comme les autres.

    Cet essai qui entend être une déclaration d’amour pour les chats regorge d’informations qui vous fera regarder votre animal de compagnie d’une façon différente, avec sans doute encore plus de respect et de curiosité. On ne sait pas si les chats veulent dominer le monde, mais ce qui est certain c’est qu’ils font parler d’eux, quel que soit le continent où ils se trouvent. 

    On ne sait pas si les chats veulent dominer le monde, mais ce qui est certain c’est qu’ils font parler d’eux

    Benjamin Valliet relate des centaines d’histoires vraies dans lesquelles les chats peuvent se trouver dans des situations incroyables : chats écoliers, voyageurs, artistes-peintres, compagnons des Poilus pendant la Grande Guerre, spationautes et même… politiciens.  

    Le lecteur apprendra par exemple qu’en 1997, dans la petite ville de Talkeetna en Alaska, les électeurs ont choisi d’élire au poste de maire Stubbs, un chat roux.  Un choix plutôt folklorique mais qui a été bel et bien assumé car le brave félin a été réélu pendant 20 ans, jusqu’à son décès en 2017. Une habitante explique ainsi la pertinence d’avoir un chat comme maire : "Il n’augmente pas les impôts, il ne se mêle pas du commerce et est d’une probité à toute épreuve." CQFD.

    Le livre de Benjamin Valliet peut se picorer dans le désordre. Chat-necdotes est l’ouvrage des amoureux des chats, comme le furent des célébrités comme Colette, Victor Hugo, Boris Vian et même Freddy Mercury. Issac Newton le fut lui aussi. Le lecteur découvrira certainement que c’est à lui que l’on doit l’invention de la chatière. Chat vous scie, non ?    

    Benjamin Valliet, Chat-necdotes, éd. Favre, 2022, 208 p.
    Avec la participation de Philippe Dauty
     
    https://www.editionsfavre.com/livres/chat-necdotes
    https://www.facebook.com/jneb.esoinderien

    Voir aussi : "Almanach féministe"

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  • Avec modération

    Le vin : voilà une grande affaire pour notre pays, modelé par la viniculture et dont la culture et les mentalités sont indissociables de cette boisson alcoolisée infiniment complexe. Il semble pourtant que l’on veuille la peau du vin, pour les raisons les meilleures du monde : la santé. L’alcool et notamment le vin seraient à proscrire, ce que contredit pourtant le "french paradox" :  "Ce paradoxe français consistant en une faible mortalité d’origine cardiovasculaire malgré une forte consommation de lipides, notamment sous forme de graisses saturées" , sans oublier une place importante laissée aux bordeaux, bourgognes et autres côtes-du-rhône. Dit autrement, notre pays serait le plus gros consommateur de vin avec pourtant une des meilleures espérances de vie au monde. Le vin serait donc, non pas un alcool à prescrire mais au contraire un "aliment bénéfique", ce qui expliquerait ce paradoxe français, toujours d’actualité. Voilà la thèse du solide essai de Jean-Pierre Rifler, Les Vertus du Vin (éd. Favre).

    Médecin et urgentiste mais aussi passionné d’œnologie, l’auteur déploie des arguments souvent imparables pour expliquer que la consommation raisonnable d’alcool est non seulement inoffensive mais également bénéfique pour la santé. Ainsi, dit-il "ce n’est ni l’alcool seul (vin blanc et bière), ni les polyphénols seuls (jus de raisin) qui sont efficaces, mais bien le mélange alcool-polyphénols du vin rouge".

    Boisson festive, sacrée, "divine", socialisante ou antidépressive, le vin a été considéré pendant longtemps comme un médicament

    Le cofondateur de l’association Nutrition Méditerranéenne et Santé se fait historien et anthropologue lorsqu’il parle de la manière dont le vin a été considéré pendant des millénaires : boisson festive, sacrée, "divine", socialisante ou antidépressive, elle a été aussi considérée pendant longtemps comme un médicament : "Hippocrate et Galien nous apprennent que la prescription du vin est un art qu’il faut maîtriser : parfois interdit, parfois déconseillé mais souvent prescrit !" Ces vertus thérapeutiques du vin ont été argumentées jusque dans les années 70.

    Jean-Pierre Rifler n’est pas avare en termes techniques, y compris pour parler de la vigne et de la viticulture. Il utilise également des arguments médicaux et chimiques pour parler de la composition de cette boisson complexe, même si 85 à 92 % du vin est composé… d’eau.

    "L’alcool est-il notre ennemi ?" demande l’auteur. Il ne nie pas les méfaits de la consommation chronique d’alcool : "Il faut savoir que chaque gramme d’alcool ingéré apporte 7 kilocalories, soit presque 2 fois plus que le sucre". L’alcool conduit-il à 41 000 décès par en France ? Le médecin est plus mesuré : "C’est (...) seulement 0,67 % de la population qui est concernée par le problème". Scientifique vantant les mérites du régime crétois, l’auteur préconise d’inclure le vin dans des régimes alimentaires, prenant l’exemple édifiant du cas d’Alvise Cornaro.  

    Au terme de cet ouvrage, les amoureux du vin trouveront des arguments supplémentaires pour justifier que le vin n’est ni un ennemi ni un poison. A condition, bien entendu, qu'il soit consommé avec modération. 

    Jean-Pierre Rifler, Les Vertus du Vin, éd. Favre, 240 p., 2020
    https://www.editionsfavre.com/livres/les-vertus-du-vin/auteurs
    https://www.facebook.com/jeanpierre.rifler

    Voir aussi : "Vins et vignobles, des Gaulois à la Ve République"

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  • Analyse d’une analyse

    Au sujet de Jacques Lacan, dont Betty Milan est à la fois une admiratrice et une disciple, le lecteur de son court essai Pourquoi Lacan (éd. Érès) pourra avoir l’image d’un psychanalyste élitiste, obscur et qui cultivait cette approche déroutante : "Un maître dont la pratique exigeait la plus grande patience" et avait du mal à "se soumettre aux impératifs de la communication immédiate".

    Ceci dit, ce Pourquoi Lacan a cette immense qualité d’être immédiatement accessible. Il se lit comme le témoignage d’une femme dont la rencontre avec Jacques Lacan s’est d’abord faite sur le divan du plus grand psychanalyste, avec Sigmund Freud. "Il a changé ma vie. Il m’a permis d’accepter mes origines, mon sexe biologique et la maternité", écrit Betty Milan en début d’ouvrage.

    "J’ai fait mon analyse avec Lacan dans les années 1970. Quarante ans après sa mort, j’ai eu envie de revenir sur ce qui s’était passé au 5 rue de Lille" annonce l’auteure dès l'ouverture. À l’époque, celle qui n’est encore qu’étudiante brésilienne en psychiatrie se paie l’audace de frapper au cabinet du célèbre praticien et scientifique, au départ pour préparer un séminaire au Brésil sur les théories lacaniennes. Betty Milan est à Paris pour raisons universitaires mais cet exil s’expliquait aussi par les liens intellectuels de la France et de son pays d’origine. La situation politique du Brésil, en pleine dictature à l’époque, n’est pas non plus étrangère à sa présence au pays de Voltaire. La première visite chez Lacan sera suivie par plusieurs autres, dans le cadre d’une analyse.

    "Le Docteur"

    Grâce au témoignage de Betty Milan, le spectateur entre dans la tête d’une jeune Brésilienne des années 70, tiraillée entre plusieurs cultures puisque sa famille est originaire du Liban. Sa reconnaissance pour le psychanalyste ("Le Docteur" comme elle l’appelle) est immense : "Lacan  a éclairé ma route, en permettant qu’une descendante d’immigrants libanais, victime de la xénophobie des autres et de la sienne propre, puisse enfin s’accepter".

    L’ancienne analysée, devenue elle-même psychanalyste – lacanienne –, fait entrer le lecteur dans le cabinet du praticien et relate les échanges qu’elle a pu avoir avec lui au cours de séances souvent courtes. Elle raconte comment Jacques Lacan interrompait ses séances au moment où des informations pourtant importantes, commençaient à être révélées.

    Betty Milan parle des rendez-vous réguliers, de l’interprétation des rêves, de la place de l’argent mais aussi du problème de la langue maternelle qui constituait a priori un obstacle à l’analyse (en ce sens, le titre  Pourquoi Lacan – sans point d’interrogation – prend tout son sens). 

    Betty Milan parle aussi de la France, de Paris, des années 70 mais aussi du déracinement et de ses questionnements sur ses origines et sa liberté de femme. Car c’est bien de la réinvention de la vie dont il est question dans cette analyse d’une analyse chez une figure historique des sciences humaines disparue en 1981.

    Betty Milan, Pourquoi Lacan, éd. Érès, 2021, 160 p.
    https://www.editions-eres.com/ouvrage/4773/pourquoi-lacan
    https://www.bettymilan.com.br/fr

    Voir aussi : "En tongs avec Platon"
    "Lorsque les arbres pensent"

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  • Chefs-d’œuvre à la loupe

    Les amateurs de peintures seront sans doute frustrés par cette encyclopédie de 240 pages proposée par les éditions Larousse. Dans La vie secrète des chefs-d’œuvre, Vincent Brocvielle propose un choix de seulement 28 artistes ou courants picturaux (pour les œuvres les plus anciennes). Le but est de répondre à cette question : pourquoi cette peinture a une importance capitale dans l’histoire de l’humanité et peut être considérée comme un chef d’œuvre.  

    Vaste question et plus complexe qu’on veuille bien le dire. Disons aussi que, par sa démarche, l’auteur entend bien affirmer que, contrairement à l’adage populaire, les goûts et les couleurs ça se discute. Il le dit autrement dans son avant-propos : "Je suis convaincu que les œuvres d’art mènent leur propre vie".

    Outre les peintures pariétales, les créations égyptiennes, gréco-romaines et médiévales, Vincent Brocvielle a jeté son dévolu sur quelques peintures marquantes de Piero della Francesca, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Vélasquez, Goya, Courbet, Picasso ou Marcel Duchamp. On regrettera l’absence d’autres figures incontournables telles que Botticelli, Watteau, Ingres ou Matisse. Mais ainsi va la dure loi de ce genre de livres. 

    L’incroyable peinture d’Artemiscia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, est la plus symptomatique des déboires de son auteure

    C’est donc un choix extrêmement restreint, mais à travers des œuvres incontournables, que ce soit Le Jardin des Délices de Bosch, La Ronde de Nuit de Rembrandt ou Guernica de Picasso. Seules quatre femmes sont représentées : Artemisia Gentileschi, Rosa Bonheur, Berthe Morisot et Frida Kahlo. L’auteur de ce beau livre propose de revenir sur la genèse de chaque œuvre, en les plaçant dans l’histoire de son auteur ou auteure. À cet égard, l’incroyable peinture d’Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, est la plus symptomatique des déboires de son auteure, victime de viol autant que de la justice.

    L’aspect technique fait l’objet de développements, notamment pour les pages consacrées aux fresques romaines ou à l’art médiéval. Le lecteur français s’arrêtera avec grand intérêt sur le peu connu Hokusai, dans un livre largement consacré à l’art occidental.

    D’autres passages sont consacrés à l’accueil du public, aux techniques de restauration et à de multiples anecdotes. Autant d’informations qui entendent montrer et démontrer le caractère unique de ces œuvres. 

    Vincent Brocvielle, La vie secrète des chefs-d’œuvre, éd. Larousse, 2021, 240 p.
    https://www.editions-larousse.fr/livre/la-vie-secrete-des-chefs-doeuvre-9782036008168

    Voir aussi : "Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ?"

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  • Bataille contre la mafia

    "Bataille" est traduit en italien par "Battaglia". "Battaglia" comme Letizia Battaglia, une photographe sicilienne qui s’est battue toute sa vie contre ce fléau qu’est la mafia. Elle est au cœur de l’ouvrage de Frederika Abbate, Letizia Battaglia, Une Femme contre la Mafia (éd. de la Reine Rouge).

    L’essai n’a pas vocation d’être exhaustif mais plutôt de faire découvrir une figure héroïque qui a fait de son art un combat contre la pieuvre mafieuse. Letizia Battaglia, décédée en avril dernier, s’est souvent expliquée sur sa démarche et sur ce choix qui a mis sa vie en danger : "On a voulu faire croire à l’opinion publique, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Italie, que la mafia prospérait en Sicile à cause de la société civile, d’une certaine mentalité. Mais c’est une affirmation injuste qui nous humilie et nous dénigre".

    L’appareil-photo de Letizia Battaglia est sa meilleure arme pour montrer que tout n’est pas perdu et que, face au crime, les mafiosos ne sont pas ces gentlemen dignes de figurer dans Le Parrain, mais des personnages vulgaires, violents et cruels. Disons aussi que sur l’œuvre de la photographe plane en premier lieu l’ombre de la mort.

    Cette mort, écrit Frederika Abbate, "elle la photographie avec respect". Ces clichés "sont aussi des actes de dénonciation et de combat qui produisent leur effet". Dans ses noirs et blancs, derrière la grâce, la beauté et l’innocence se cache le deuil, la violence et le désespoir. 

    Guerre civile en Sicile

    Le livre de Frederika Abbate pose quelques jalons chronologiques sur cette femme née une Sicile conservatrice, meurtrie par une agression sexuelle, enfermée par ses parents puis mariée jeune, avant que la photo ne la sauve littéralement. Elle vouera toujours un amour inconditionnel à la Sicile et à Palerme où elle est née, un amour auquel vient faire écho la propre histoire de l’auteure, transformant par moment l’essai biographique en hommage personnel.

    Le livre revient en quelques pages sur les décennies de crimes impunies suivies de l’opération "Mains propres" menée par quelques juges et personnalités incorruptibles qui ont souvent payé de leur vie leur bataille contre la mafia, qu’elle s’appelle Cosa Nostra, Camorra ou 'Ndrangheta. Un des chapitres du livre se nomme "Guerre civile en Sicile", comme pour mieux marquer l’extrême violence de ces États dans l’État. On peine à croire que Letizia Battaglia a pu survivre aux attentats, règlements de compte et exactions sur une île qu’elle a très peu quittée et qu’elle a photographiée, le plus souvent pour le journal communiste L’Ora. Elle est décédée le 13 avril dernier à l'âge de 87 ans. 

    S’écartant de l’essai biographe pur, Frederika Abbate consacre plusieurs chapitres sur les séries et les clichés de Letizia Battaglia pour mieux y faire ressortir ses influences classiques autant que sa modernité (sa passion pour Pasolini, ses photos montrant la vie quotidienne à Palerme et son engagement féministe par exemple). La mort y est toujours présente, d’une manière ou d’une autre, cette mort qu’elle savait photographier à hauteur de femme et d’homme pour mieux lutter contre la mafia, devenue son ennemi intime – et sans doute aussi le nôtre : "Avant de lutter contre la mafia, tu dois faire ton propre examen de conscience et ensuite, après avoir détruit la mafia à l’intérieur de toi, tu peux combattre la mafia qui se trouve dans ton cercle amical. La mafia, c’est nous-même et notre mauvaise façon de nous comporter". 

    Frederika Abbate, Letizia Battaglia, Une Femme contre la Mafia, éd. de la Reine Rouge), 2022, 182 p. 
    https://frederika-abbate.com
    https://www.facebook.com/letiziabattagliaofficial

    Voir aussi : "Rêves violents"

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  • Un Churchill costaud et massif

    S’attaquer à un morceau comme ce Churchill d’Andrew Roberts (éd. Perrin) demande une sacrée ténacité : plus de 1 300 pages en comptant l’index et une biographie. Il faut cependant bien cela pour saisir la vie d’une des figures majeures du XXe siècle, celui qui a largement permis la victoire des Alliés pendant la seconde guerre mondiale tout autant qu’il a fait entrer l’Angleterre dans la modernité.

    Un homme exceptionnel, donc, dont on peut dire qu’il a un  pied dans le XIXe siècle post-victorien et l’autre dans le XXe siècle post-colonial. Il faut citer pour la traduction française Antoine Capet pour son remarquable travail, permettant au lecteur français de découvrir ou redécouvrir "le vieux lion".

    Connaît-on réellement Churchill ? Andrew Roberts a une étonnante réponse en toute fin de l’ouvrage, lorsqu’il parle de la jeune génération : "Dans un sondage de 2008 auprès de 3 000 adolescents britanniques, pas moins de 20 % d’entre eux pensaient que Winston Churchill était un personnage de fiction…" Hormis le fait que cela remet en question les programmes scolaires anglais où Churchill a été presque totalement éliminé, apprend-on, cela reste cependant un "hommage" singulier pour le premier ministre britannique, comme si sa destinée était trop invraisemblable pour avoir été réelle.

    La biographie d’Andrew Roberts est constituée de deux parties : "La préparation" et "L’épreuve". Les jeunes années de Churchill, ce fils de l’aristocratie anglaise ayant fait ses armes sous les drapeaux, semblent être, comme l’a dit lui même l’intéressé, une période de formation avant l’épreuve de la seconde guerre mondiale. Le lecteur a peine à imaginer le futur premier ministre rondouillard de l’Empire Britannique en soldat aguerri : "À 25 ans, il s’était battu sur davantage de continents qu’aucun soldat de l’histoire, hormis Napoléon", raconte un portrait de l’époque.

    Courageux jusqu’à la témérité, Churchill devient aussi un homme de lettres autant qu’un tribun, laissant une œuvre aussi impressionnante que l’homme lui-même, récompensée par ailleurs d’un Prix Nobel de Littérature.

    Impérialiste libéral, Churchill  se lance dans la politique à l’âge de 26 ans. C'est le début d’une carrière impressionnante, non sans soubresauts et traversées du désert qu’Andrew Roberts détaille avec patience. L’homme monte les échelons : sous-secrétaire d'État aux Colonies, ministre de l'Intérieur puis Premier Lord de l'Amirauté, une nomination qui le rendra le plus heureux comme jamais, comme en témoignera plus tard son amie Violet Asquith.

    C’est sous son mandat que commence la première guerre mondiale. Il est déjà aux avant-postes de la Grande Histoire. C’est aussi et surtout une période d’apprentissage, avec des victoires (la création du MI5 et du MI6) mais aussi des erreurs (l’opération des Dardanelles en 1915, qui le marquera toute sa vie), erreurs qui lui seront profitables des années plus tard. 

    Le lecteur qui croit au destin historique, pourra s’appuyer sur cette éloquente citation de l’intéressé au moment où il accède au poste de premier ministre en mai 1940 : "J’avais l’impression d’être guidé par la main du destin, comme si toute mon existence préalable n’avait été qu’une préparation en vue de cette heure et de cette épreuve…"

    "À 25 ans, il s’était battu sur davantage de continents qu’aucun soldat de l’histoire, hormis Napoléon"

    Cette épreuve, c’est bien évidemment la seconde guerre mondiale. L’armée d’Hitler conquiert l’Europe et l’Angleterre est à deux doigts de sombrer comme la France, piteux vaincu après quelques semaines d’une bataille peu glorieuse. Churchill va se servir de son expérience pour convaincre son peuple que la défaite n’est pas inéluctable, en dépit des bombardements nazies sur Londres. "Âgé de 65 ans, il était magnifiquement préparé (…) pour les épreuves qui l’attendaient".

    Ces cinq années éprouvantes, il les affronte avec un courage frôlant la témérité, lui qui n’hésite pas à parcourir le monde en avion ou en bateau en dépit des dangers. La Bataille d’Angleterre fait l’objet de longues pages, et l’auteur ne tait pas les combats politiques, rythmés par les discours légendaires du prime minister, tout au long de ces 5 années de guerre, développées sur environ 400 pages, avec minutie et grâce à une documentation impressionnante.  

    Andrew Roberts rappelle que les États-Unis sont aux abonnés absents au début du conflit et qu’il a fallu toute la pugnacité de Churchill pour convaincre Roosevelt d’entrer en guerre, chose faite après Pearl Harbour en décembre 1941. L’essayiste souligne l’importance capitale de la Bataille de Dunkerque en mai 1940 avec l’Opération Dynamo qui a eu une importance capitale dans la résistance anglaise en ce qu’elle a permis de préserver la marine britannique. Le Blitz et la Bataille d’Angleterre constituent deux chapitres pour ce tournant décisif. Ce que le lecteur découvrira sans doute c’est la saignée dans les forces aériennes anglaises lors de la Bataille d’Angleterre ("en tout, depuis le 10 mai, la RAF avait perdu 1 067 appareils et 1 127 aviateurs"). Cela rend la résistance menée par Churchill tout à fait remarquable ("Nous sommes résolus à poursuivre le combat encore et toujours"), d’autant que le premier ministre lui-même a plusieurs fois risqué sa vie au milieu des bombardements, en raison de sa proverbiale témérité, même si des observateurs ont trouvé qu’il s’était malgré tout "assagi". L’auteur nous apprend que pendant ces 1 900 jours de guerre, il a parcouru 180 000 kilomètres en bateau, en train et en avion.

    Avec un luxe de détails, le biographe suit Churchill du 10 Downing Street au Canada en passant par Washington ou Téhéran, le chef de guerre se révélant un diplomate parfois dupé par un Staline lors de tractations narrées avec précision et un grand sens de la théâtralité, comme on le découvre lors d’une série de rencontres à Moscou.

    Andrew Roberts parle du tournant qu’a été 1942, année décisive au cours de laquelle le monde a été sur une ligne de crête, entre victoire annoncée et défaite inéluctable. Du point de vue intérieur, Churchill est critiqué ("le plus grand marchand de défaites de l’histoire anglaise" est-il dit de lui). En dépit de cela, le peuple le suit, comme le montrent des sondages de l'époque. Le débarquement en Normandie, imaginé dès le début du conflit mondial, est finalement brièvement évoqué, en dépit de son importance stratégique considérable.

    "Victoire et défaite" : tel est le titre du chapitre consacré à la période de janvier à juillet 1945. S’il est vrai que le triomphe de Churchill est l’anéantissement de l’armée nazie, pour autant le premier ministre se voit débarqué après la perte des élections par les conservateurs à l’été 1945.    

    Les derniers chapitres de ce Churchill sont consacrés aux années d’opposition, à des discours importants consacrés à la Guerre Froide naissante, aux colonies britanniques et à l’Europe. Puis, advient le retour au pouvoir de Churchill de 1951 à 1955, dans une période que l’auteur juge plus crépusculaire.

    On ressort de la lecture du livre d'Andrew Roberts éclairés par un des plus grands hommes de l’histoire britannique et sans doute du XXe siècle. Sans doute la meilleure conclusion à apporter à ce Churchill reste le portrait "multiple" qu’en a fait un autre biographe : "Homme politique, sportif, artiste, orateur, historien, parlementaire, journaliste, essayiste, joueur de casino, soldat, correspondant de guerre, aventurier, patriote, internationaliste, rêveur, pragmatique, stratège, sioniste, impérialiste, monarchiste, démocrate, égocentrique, hédoniste, romantique".  

    Andrew Roberts, Churchill, trad. Antoine Capet, éd. Perrin, 2018, 1319 p.
    https://www.andrew-roberts.net
    https://www.lisez.com/livre-grand-format/churchill/9782262081195
    https://winstonchurchill.org

    Voir aussi :  "400 000 hommes à la mer"
    "Lady Di, celle qui ne voulait pas être reine"

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  • Almanach féministe

    Navigatrices, pilotes de courses, peintres, écrivaines, scientifiques, cinéastes, philosophes, ministres et même présidentes de Républiques : ces femmes brillantes et souvent oubliées sont au cœur de l’ouvrage de Benjamin Valliet, 366 Dates pour célébrer les Femmes (éd. Favre). Le choix de l’almanach sert de cadre à ce projet éditorial exemplaire et qui apporte sa pierre au combat féministe.

    En préface de l’ouvrage, Louise Ebel présente ainsi ce travail : "Benjamin Valliet, qui s’est penché sur ces dates clés que les manuels continuent de dédaigner, et sur les destins inspirants qui leur sont associés. En attendant que ces exemples soient un jour enseignés à l’école".

    366 Dates pour célébrer les Femmes se présente comme un almanach traditionnel, découpé en mois. Le calendrier énumère, du 1er janvier au 31 décembre, les grandes et les petites dates autour de l’histoire des femmes, du féminisme et de l’émancipation de l'autre moitié de l’humanité.

    Le livre aborde la plupart des domaines publics où les femmes se sont engagées, voire imposées : les médias (la journaliste belge Janine Lambotte), les arts et la culture (Marguerite Duras, Frida Kahlo ou Elsa Triolet, la première lauréate du Goncourt en 1945), l’économie (la businesswoman Ruth Handler, la créatrice de l’emblématique – et a priori peu féministe – poupée Barbie), le sport (Nadia Comaneci ou la nageuse australienne Fanny Durack), la technologie et les sciences (Irène Joliot-Curie ou l’astronome Edmée Chandon), la politique (Samia Suluhu Hassan, la présidente de la République unie de Tanzanie) et les grandes découvertes (Alexandra David-Néel).

    Le lecteur pourra y trouver les dates de naissance et de décès de grandes figures féminines. Citons les naissances de la résistante allemande Sophie Magdalena Scholl (le 9 mai 1921), de la politique et ancienne candidate à la Présidentielle française Christiane Taubira (le 2 février 1952) ou encore de Sarah Bernhardt le 22 octobre 1844 . Côté décès, l’auteur cite celui de Louise Weber, dite La Goulue (29 janvier 1929), celui de la Suissesse Kitty Ponse, scientifique, pionnière de la génétique et de l’endocrinologie (10 février 1982) ou de la navigatrice Florence Arthaud (9 mars 2015).

    "Il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu, c’est sa femme"

    La plupart des dates couvrent le XXe et XXIe siècle. Cependant, l’almanach peut remonter plus loin, preuve que le féminisme est un mouvement qui vient de loin : ainsi le 13 mars 1774 voit la naissance de la femme d’affaire américaine, née de parents esclaves, Rose Fortune. Bien avant, le 14 avril 1663, Catherine Duchemin, artiste peintre française, est la première femme admise à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Le 7 mai 1748 voit la naissance de Marie Gouze, dite Olympe de Gouges, quelques années avant celle de Jane Austen (le 16 décembre 1775).

    Benjamin Viallet fait aussi une place aux "Milléniums", avec la naissance de Billie Eilish le 18 décembre 2001 et celle de Greta Thunberg le 3 janvier 2003.

    L’ouvrage, bien entendu, n’oublie pas le militantisme et les grandes avancées du féminisme : le droit de vote aux citoyennes françaises le 29 avril 1945, le manifeste des 343 le 5 avril 1971, le discours de Simone Veil pour l’IVG le 26 novembre 1974, avant la promulgation de la loi dépénalisant l’avortement le 7 janvier 1975.

    Des événements moins connus mais essentiels sont abordés. Ainsi, en 1930, Jane Evrard (1893 – 1984) décide de fonder elle-même son orchestre, "l’orchestre féminin de Paris". Elle devient la première femme cheffe d’orchestre professionnelle en France. Le 8 avril 1908, Madame Decourcelles obtient l’autorisation de conduire ses premiers clients en qualité de "chaufferesse", autrement dit de conductrice de taxi. Plus près de nous, le 28 février 2019, l’Académie française se prononce en faveur d’une ouverture à la féminisation des noms de métiers, de fonctions, de titres et de grades, alors qu’aux États-Unis, le 7 février 2021, Sarah Thomas devient la première femme à arbitrer le Superbowl.

    Des biographies de femmes, modèles ou militantes, ponctuent l’almanach. Outre des citations mises en exergue tout au long du livre ("Il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu, c’est sa femme"), l’auteur décide de mettre en avant des figures souvent peu connues, que ce soit Kate Warne, la première femme détective aux États-Unis, la cinéaste Alice Guy ou les sportives Violette Morris et Suzanne Lenglen.

    Au final, Louise Ebel commente ainsi le projet de Benjamin Valliet : "La mise en lumière des destins de femmes à travers l’histoire n’est pas seulement notre affaire, c’est une affaire universelle". L’auteur ose un clin d’œil personnel inattendu avec une mention du 25 décembre 1949, la date de "naissance de Christiane Valliet, ma mère, une femme formidable", écrit son fils et auteur de cet Almanach peu commun. 

    Benjamin Valliet, 366 Dates pour célébrer les Femmes, éd. Favre, 2022, 224 p.
    Préface de Louise Ebel
    https://www.editionsfavre.com/livres/366-dates-pour-celebrer-les-femmes

    Voir aussi : "Ce qu’elles veulent"
    "En suivant la route de Simone Veil"

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