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Politique, société et environnement - Page 4

  • Pianos droits et à quai

    Parfois, des événements appelés à être modestes et éphémères s’avèrent être d’exceptionnels marqueurs sociaux. C’est le cas de l’opération "Piano en gare".

    Il y a cinq ans, entre le 25 juin et 8 juillet 2012, 40 pianos relookés par des artistes avaient été disposés pour la première fois dans des lieux publics, dont deux dans la gare de Paris-Montparnasse. Cette opération, nommée "Play Me I'm Yours", fut déclinée par la SNCF à partir du 20 décembre 2012. La compagnie nationale installa un piano au cœur de la gare Montparnasse dans le cadre d'un événement qui devait, lui aussi, rester éphémère.
    Contre toute attente, cinq ans après, une centaine de gares en France ont adopté cette idée. La décision de la SNCF de mettre un piano à la disposition de ses voyageurs suscite un fort assentiment, en particulier chez les amateurs de piano qui n'ont pas tous les moyens ou la place d'en avoir un à leur domicile. L’idée a même été reprise dans d’autres publics, comme certains hôpitaux (celui du CHR La Source Orléans, notamment).

    À l'occasion du 5ème anniversaire de l'opération "Piano en gare", l'Ifop a réalisé pour Piano Lab une enquête qui confirme l'engouement indiscutable du public pour les pianos en libre-service dans les gares en France.

    87% des Français déclarent approuver l'installation par la SNCF de nombreux pianos dans des halls, 40% se disant même approuver "tout à fait" cette initiative d'aménagement des espaces de circulation comme les gares. Le taux d'approbation du projet "piano dans les gares" est encore plus élevé dans les catégories socioprofessionnelles supérieures (91 au-dessus du niveau baccalauréat, 92% chez les cadres et professions intellectuelles, 91% chez les plus aisés) ainsi que chez les musiciens et mélomanes : 93% des personnes sachant jouer d'un instrument approuvent cette initiative, de même que 90% de ceux qui n'ont pas appris mais le regrettent, et contre seulement 68% des personnes qui ne regrettent pas de ce ne savoir jouer d'aucun instrument.

    L’Ifop a élargi son étude à la pratique du piano et des instruments à musique dans les foyers français. Un Français sur dix possède actuellement un piano (10%), son taux d'équipement tendant à croître avec le niveau de diplôme, le niveau social et le niveau de revenu des personnes interrogées. Par exemple, seuls 2% des ouvriers en possèdent, contre 15% des cadres et professions intellectuelles supérieures. La proportion de Français qui souhaiteraient acquérir un piano est, elle, deux fois plus élevée : 20% des Français en expriment le souhait, en particulier dans les rangs des jeunes de moins de 25 ans (28%) et des cadres et professions intellectuelles supérieures (28%). Si cette aspiration à acquérir un piano apparaît notamment bridée par le prix d'achat – cité comme un frein par 65% des personnes qui aimeraient en posséder – elle est aussi essentiellement contrariée par le manque de place dans son logement (57%).

    Le piano est l'instrument qui compte le plus d'amateurs chez les Français jouant de la musique à l'heure actuelle : un tiers des personnes jouant d'un instrument de temps en temps déclarent savoir jouer du piano (32%), contre un quart de la flûte (26%) et environ un sur cinq de la guitare (21%). Il est vrai que le piano est aussi l'instrument ayant été enseigné au plus grand nombre de Français : plus d'un tiers des Français ayant appris à jouer d'au moins un instrument au cours de leur vie ont étudié le piano (39%), soit un taux légèrement supérieur à la flûte (38%) et à la guitare (33%).

    Le plébiscite pour le "Piano en gare" semble bien faire de cette opération au départ éphémère un service appelé à demeurer pérenne. En tout cas, c’est ce que le public semble plébisciter.

    À propos de l’étude : Étude Ifop pour Piano Lab. réalisée auprès d'un échantillon de 2 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. La représentativité de l'échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d'agglomération. Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 27 avril au 3 mai 2017.

    https://www.pianolab.fr
    Étude Ifop

  • Nathalie Cougny, en adoration

    Sur Bla Bla Blog, nous adorons Nathalie Cougny pour des tas de raisons : son caractère entier, son opiniâtreté, son engagement auprès de causes qui lui tiennent à cœur (le féminisme et la protection de l’enfance) mais aussi et surtout son travail d’artiste se jouant des barrières et des étiquettes. N’avait-elle pas présenté au Julia (Paris 3e) en décembre 2015 son roman Amour et Confusions… (éd. Sudarènes) dans le cadre d’une exposition de peintures et de photos, au cours de laquelle étaient accrochée ses propres toiles ? Plus récemment, c’est le théâtre que l’artiste a choisi d’investir, à travers Sex&love.com, une pièce abrupte et sincère – sur l’amour et les femmes, toujours.

    Nathalie Cougny est entière, sincère et sans artifice. La poésie tient pour cette raison une place essentielle dans sa vie comme dans son œuvre. Mais il s’agit d’une poésie proche de nous, sensuelle et au plus près des corps : "Ma poésie traite essentiellement du sentiment amoureux. Depuis des changements importants dans ma vie personnelle, je pose des mots en musique, celle des émotions du corps et de l’âme" dit-elle au sujet de son dernier ouvrage.

    Adoration (éd. Mon Petit Éditeur) entre dans le domaine de l’intime, celle "des coups de reins, des coups de rien. / Emmêlés dans cette jouissance en fusion." Nathalie Cougny s’est emparée de la poésie pour libérer ses propres tourments et s’interroger sur l’amour, le thème le plus traité en littérature. Nathalie Cougny prend à bras le corps ce sentiment universel : "Tu éclaires tous les contre-jours de ma vie", écrit-elle dans un élan qui ne saurait faire de distinction de genre et de sexe. Dans sa bouche, l’amour devient une religion envoûtante qui se joue de toutes les règles : "Délivre-moi du bien /Jusqu’à la défaillance."

    Les poèmes en vers ou en prose de Nathalie Cougny ne s’embarrassent pas de mièvreries. Ils sont racés, colorés, épanouis, et en même temps piquants comme autant de roses offertes en bouquets : "Je voudrais pleurer encore, de cet amour-là, / Qui me parlait en secret, pour ne rien me dire. / M'étrangler de tes silences, en liberté, / Égoïste, je les veux tous pour moi."

    "La belle charogne"

    Il est question de pulsions insensées et libératrices ("Je m’offre à ton emprise, / Comme une viande / À la belle charogne, / Léchant jusqu’à l’aube, / Ma cuisse, mon sexe et l’autre. / Profite, salive, viens !"), mais aussi de trahisons ou de fuites ("Tu n’as pas su m’habiller de tes souffrances. / Tu as pris le chemin de la fuite en instance"), avec ces mots qui savent happer le lecteur, le séduire, le désarçonner et se jouer de lui : "De ton âge à mon âge il y a deux pas, / Encore et encore, il n’y a qu’un pas. / Que dit ton corps à demi-mot ? / Un pas de plus, un pas de trop."

    C’est à pas feutré que l’auteure nous fait entrer dans ces intimités, telle cette "chambre blanche" qui a accueilli les étreintes de deux amants éperdus : "Nos mains désinvoltes, offertes aux instants, : Qui ont tout pris de ton corps, de mon corps. / Caresses sur caresses, langues curieuses, / Assoiffées de désir, puis nos souffles, chauds."

    Un grand souffle chaud balaie ce recueil. Il respire de vies et d’envies : "Au risque de me perdre, je fais ce voyage, / De mon corps à ton corps, sans aucun bagage, / J’approche ma bouche de tes envies, / Tu es cette sublime et divine rêverie." Nathalie Cougny a choisi de faire de ces amours-là une matière littéraire et libératrice – qui fait du bien.

    Nathalie Cougny, Adoration Poésie libre et sensuelle, inclus : (Ta) Plénitude – Carnet amoureux, éd. Mon Petit Éditeur, 2017
    https://www.nathaliecougny.fr
    "Mes hommes"
    "En corps troublé"
    "Homo errectus on ligne"

    Photo © Walt27

  • Trumpatisme en Amérique

    America, la revue d’investigation politique, sociale et culturelle sur les USA, a été imaginée et conçue par François Busnel après l’élection de Donald Trump. Ce trimestriel allie enquêtes de fond, textes littéraires inédits, reportages photos, interviews et focus afin de comprendre le visage des États-Unis, toujours traumatisés – ou plutôt "trumpatisés" – après l’accession à la Présidence américaine d’un aventurier de la politique, populiste et inquiétant.

    À raison d’un numéro par trimestre pendant quatre ans – à moins que les citoyens américains ne choisissent de donner à l’occupant de la Maison Blanche un second mandat de quatre ans – America se veut le baromètre d’une Amérique que nous ne connaissons finalement pas tant que cela.

    Pour son troisième numéro sorti cet automne, un large dossier est consacré au FBI. Cette enquête est particulièrement opportune tant il est vrai que c’est au cœur de cette administration hautement sensible et régulièrement abonnée aux coups les plus tordus (cf. l’assassinat de JFK) que se joue l’avenir politique du président populiste. "Le FBI aura-t-il la peau Donald Trump ?" s’interroge d’ailleurs le magazine en couverture. Julien Bisson en profite pour retracer plus d’un siècle d’histoire de cette agence dominée par la figure quasi impériale de J. Edgar Hoover.

    François Busnel reste dans cette Amérique grise avec une interview passionnante de James Ellroy. L’auteur du Dahlia noir ou d’American Tabloid se dévoile en écrivain ambitieux, caustique mais aussi volontiers roublard. Il reste l’artiste sur qui l’on peut compter pour comprendre l’Amérique des années 50 à 70 : "Je vis dans le passé : à Los Angeles entre 1941 et 1972" affirme-t-il, ne dévoilant finalement que peu de chose des États-Unis de Trump.

    Tout aussi noire est la chronique de Douglas Kennedy au sujet du film de John Frankenheimer, L’Opération diabolique (Seconds, 1966). C’est encore une fois une Amérique trouble et cynique dont il est question : un "pacte faustien" entre un businessman ordinaire et une entreprise bien décidée à s’offrir les services d’un citoyen au-dessus de tout soupçon , en échange d’une nouvelle jeunesse.

    America s’arrête  entre autres sur la série Les Simpson, qui fêtera en 2018 sa 30e saison. Bart, Homer, Marge, Lisa et Maggie illustrent les torts et les travers d’une Amérique prise au piège de la société de consommation, de la télévision, de la corruption et d’une foule d’incapables aux commandes d’un pays sans boussole. Les Simpson, série caustique de la Fox, toujours bien inspirée et à la durée de vie exceptionnelle, ne représente pourtant pas, selon Julien Bisson, loin s’en faut, l’alpha et l’oméga de la contestation aux États-Unis : "Si elle se moque de la famille, ce n’est que pour mieux la sacraliser, en tant que valeur cardinale d’une Amérique en plein doute."

    Le lecteur d’America pourra enfin découvrir le portrait d’une figure tutélaire de la littérature américaine. Mark Twain est l’auteur d’Huckleberry Finn, le premier grand roman de ce jeune pays : "Toute la littérature américaine vient de ce roman. Il n’y avait rien avant. Il n’y a jamais rien eu depuis" disait Ernest Hemingway à ce sujet.

    America est la revue indispensable pour qui veut comprendre les réalités, les turpitudes, les excès et les trumpatismes de la première démocratie mondiale.

    L’Excusemoihiste, automne 2017
    http://america-mag.com

    AMERICA-N3-GIF from ROSEBUD PRODUCTIONS on Vimeo.

  • Le silence est un sport de combat

    Une citation du poète belge Jacques Goorma ouvre la dernière partie du récit de Mélanie Hamm, Écoute : "Les mots s’échangent. Seul le silence se partage." Cette citation pourrait servir d’exergue à l’ensemble du récit de l’auteure qui nous délivre le récit d’une jeune femme atteinte d’un handicap très peu connu. Être malentendant c’est vivre, nous dit Mélanie Hamm, avec une particularité "insoupçonnée" et invisible. C’est être ni sourd ni vraiment entendant : "Parfois sourde, parfois entendante," c’est condamner "à rester entre les deux."

    La malentendance est ici racontée avec pudeur mais néanmoins précision dans les rapports de l’auteure avec les autres : ses proches, sa famille, ses amis, ses camarades d’écoles mais également ses professeurs. Spécialisée dans les sciences de l’éducation, Mélanie Hamm consacre de nombreuses pages à l’école, à l’apprentissage et à ses difficultés à se faire une place dans une société qui peine à s’adapter à son écoute mal aisée, ce que l’auteure formule ainsi : "Un goût de citron naquit dans ma bouche, celui de la gêne d’être différente face à autrui."

    Le silence est un sport de combat, et plus encore la lutte pour apprivoiser une conversation et naviguer "entre deux mondes, le silence et le bruit." Le mot handicap n’est pas tu par l’auteur et l’apitoiement convient bien mal à ce qui est aussi une histoire d’initiation. La construction de soi, la découverte du handicap, l’ouverture vers les autres, les incompréhensions réciproques, la découverte des mots, la littérature, le lycée, l’adolescence et l’amour font d’Écoute un récit sans pathos ni leçons moralisatrices. Le lecteur trouvera aussi quelques jolis passages consacrés à… la musique classique, l’une des passions de l'auteure.

    Mélanie Hamm écrit sans doute le passage le plus poignant dans l’histoire d’une idylle marquante mais inaboutie avec un professeur brillant. Celui-ci se révèle comme englué dans un échec personnel, offrant à la lycéenne malentendante le visage d’un homme "handicapé" par ses faiblesses, ses doutes et ses lassitudes. Où la personne handicapée n’est pas là où on le pense.

    Vivant au milieu des "entendants", c’est aussi parmi les sourds que la jeune femme découvre une forme de sérénité : "J’aimais de plus en plus leur compagnie. Leur silence m’apaisait, leurs signes me ravissaient. Avec eux, je me sentais instantanément protégée du bruit et de la trépidation de la vie."

    Plus qu’un simple témoignage, Mélanie Hamm livre une analyse rare, sensible et percutante sur l’ouïe et sur l’écoute, que, paradoxalement, la malentendante a réussi à "surdévelopper" et, à force de combat, à utiliser telle une arme pour vivre et survivre : "Qu’est-ce qu’entendre ? C’est entendre avec le corps. l’oreille entend le rythme oral, le corps comprend l’expression verbale… Ma force intrigue. Faut-il que je l’écrive autrement : le silence est ma force ? Il fend les monts et les océans."

    Mélanie Hamm, Écoute, éd. Calleva, 2012, 166 p.

  • Deborah de Robertis, ou le droit qu’elle l’ouvre

    Bla Bla Blog a consacré une chronique récente à Deborah de Robertis, auteure de performances remarquées, spectaculaires et engagées au Musée du Louvre : en septembre dernier, l’artiste franco-luxembourgeoise a exhibé son sexe devant le tableau de La Joconde, devant un public de visiteurs médusés et finalement acquis à la cause de cette féministe qui a fait de son corps une arme autant qu’un instrument artistique.

    Suite à cet événement (qui a fait l’objet d’un film, Ma Chatte mon ©), le parquet avait décidé de renvoyer l’artiste en comparution immédiate et le musée du Louvre de déposer plainte pour sa performance réalisée devant la Joconde. L’artiste avait été placée en garde à vue pour délit d’exhibition sexuelle.

    Le 18 octobre dernier, le tribunal correctionnel de Paris a relaxé Deborah de Robertis du chef d’exhibition sexuelle. Il a considéré que cette accusation était infondée, en raison de l’absence de l’élément matériel du délit (la pilosité cachait "ces organes génitaux que vous ne saurez voir...") et de l’élément intentionnel du délit (l’intention était de porter un message" militant et artistique", et "non sexuel"). Le tribunal a estimé que le travail de Deborah de Robertis ne pouvait constituer une infraction d’exhibition sexuelle du fait de sa dimension politique, militante et artistique. 

    L’artiste commente ainsi ce rendu judiciaire : "Cette victoire artistique et judiciaire s’inscrit dans une bataille qui risque de s’éterniser : le musée du Louvre n’a pas manqué de demander au tribunal de m’interdire tout accès à ses galeries et d’ordonner la suppression sur la Toile de toutes images provenant de mes performances. Il s’agit donc clairement de censure, d’atteinte à ma liberté de création, d’expression, et d’aller et venir. Le musée du Louvre, dans ce qu’il charrie de pire, a connu ici un premier et cinglant échec : en tentant d’interdire mon travail et de radier mon sexe de ses galeries,  il a cru pouvoir décider de ce qui pouvait ou non être vu. Mon œuvre a envahi ses murs, et continuera à les occuper."

    "Deborah de Robertis l’ouvre"

    Photo : Deborah de Robertis

  • La politique… quoi ?

    Souvenez-vous bien de leurs noms : Mathis Fleuret et Léonard Perez. Ils sont jeunes, ils n’ont pas froid aux yeux, ils sont étudiants en journalisme à Université Paris VIII et ils se sont lancés dans une websérie consacrée à la politique, à suivre sur Youtube.

    Politiquoi ? L'émission ce sont des reportages brefs, efficaces et rythmés, tournés non pas dans des studios feutrés, mais dans la rue, très souvent au milieu de militants ou de sympathisants. Nos deux reporters ont pris le parti de faire descendre la politique de son piédestal pour la remettre, non sans impertinence, au cœur de la cité, d'où elle n’aurait jamais dû sortir.

    Après six épisodes rythmés par l’élection présidentielle, Politiquoi ? L'émission revient dans une deuxième saison, avec une immersion chez les partisans de Jean-Luc Mélanchon. Mathis Fleuret et Léonard Perez ont battu le pavé lors de la manifestation de la France Insoumise pour saisir la vie et et les motivations de quelques anonymes engagés en politique.

    Pas de langue de bois dans cette websérie d’un autre genre mais du sérieux, de la bienveillance, de la passion et de l’engagement. Politiquoi ? L'émission, ce sont aussi d’authentiques reportages journalistiques dignes de figurer dans une émission grand public.

    Au final, voilà du bel ouvrage conçu par deux inconnus qui pourraient très bien ne plus l’être très longtemps.

    PolitiQuoi ? L'émission La chaîne Youtube
    PolitiQuoi ? L'émission  sur Facebook
    PolitiQuoi ? sur Twitter : @politiquoiparis
    http://politiquoi.wixsite.com/politiquoi

  • Deborah de Robertis l’ouvre

    © Deborah De Robertis & Jean Paul Lubliner

    Ça s’est passé au Louvre le 15 avril 2017. Deborah de Robertis, artiste franco-luxembourgeoise féministe, engagée et aux performances sulfureuses, pose dénudée au milieu d’un parterre de touristes venus mitrailler et filmer La Joconde. Devant ce public médusé et vite acquis à sa cause, Deborah de Robertis expose son sexe, comme elle l’avait d’ailleurs fait au Musée d’Orsay en 2014 devant le tableau L’Origine du Monde de Gustave Courbet. La scène, brève et violente, est interrompue par les gardiens du musée et par l’auguste établissement qui choisit d’évacuer le public.

    Le 29 septembre dernier, Deborah de Robertis présentait au Silencio, le sélect club imaginé par David Lynch, son œuvre audiovisuelle, Ma Chatte mon ©. Ce film réalisé autour de sa performance d’avril "utilise les codes du rap US" et a été réalisé en "featuring" avec la rappeuse Mac Manu et le rappeur Yaway. À l’occasion de cette diffusion, un débat était organisé dans une salle pleine à craquer. Il réunissait Deborah de Robertis, son avocate Marie Dosé, la directrice du Centre culturel de Neimënster Ainoha Achotegui et la philosophe et féministe Geneviève Fraisse venus commenter cette performance.

    Vulgaire délit d’exhibition sexuelle – qui a d’ailleurs conduit l’artiste en garde à vue après une nouvelle "exposition" le 24 septembre, toujours au Louvre ? Acte de revendication d’une féministe s’érigeant en modèle d’émancipation appelant aux "les prémices d’une nouvelle ère" ? Simple buzz médiatique ? Ou bien authentique démarche créative devant le plus célèbre tableau du monde, devenu si iconique que les visiteurs du Louvre ne le regardent même plus et se contentent de le photographier et le filmer ?

    "Tant qu'à "faire la pute", pourquoi ne pas vendre mes culottes ?"

    Deborah de Robertis ne serait-elle qu’une provocatrice, dont les actes se limiteraient à des délits d’exhibitions sexuelles ? Marie Dosé rappelait au cours du débat que jusqu’à récemment la justice n’a poursuivi que des hommes pour ce type d’agression, les femmes ne pouvant être que de fragiles victimes... L’avocate s’interrogeait parallèlement au sujet de la pudeur et de l’atteinte aux bonnes mœurs, lorsqu’il est question de dénuder une poitrine, comme chez les Femen : "Qu’est-ce qui dit qu’une poitrine masculine est plus sexuelle qu’une poitrine féminine ?"

    L’exhibition est partout dans notre société, était-il rappelé, y compris des exhibitions à visée commerciale et publicitaire. Est-il tenable que Deborah de Robertis soit sanctionnée pour un travail artistique ? L’artiste franco-luxembourgeoise a fait de son corps un instrument politique et de son sexe un medium – avec un copyright de bon aloi. Genevièvre Fraisse citait de son côté Michel Foucault : "Le sexe qui parle." Cette affirmation forte prend tout son sens s’agissant du travail de Deborah de Robertis : "Si j'ouvre mon sexe au lieu d'ouvrir ma bouche, c'est parce que c'est là où réside la transgression. En faisant ce geste, ce n'est pas mon sexe que j'expose, mais l'état du droit."

    Finalement, les performances des 15 avril et 24 septembre, ont permis à Mona Lisa de sortir du tableau de Léonard de Vinci et de s’incarner à travers une femme d’aujourd’hui. Le modèle venait ainsi prendre sa revanche sur le chef d’œuvre désincarné et Mona Lisa, la muse, prenait symboliquement sa revanche sur l’artiste. Une revanche déshabillée ? L’artiste et performeuse rappelle que La Joconde a probablement posé nue…

    Outre une suite judiciaire probable, Deborah de Robertis va continuer à asséner son message féministe à travers une campagne de crowdfunding où un objet phare est mis à l'honneur : les culottes d'artistes. "Lorsque j'ai exposé à la Fiac, j'ai eu l'impression de faire le tapin, alors tant qu'à "faire la pute", pourquoi ne pas vendre mes culottes ?" dit-elle. Provocatrice jusqu’au bout, en plus d’être drôle et douée.

    "Cachez ces seins"
    http://www.union.fr/actus/les-blablas-cul-ture/deborah-robertis-louvre-179285.html

  • Qu’est-ce que le fascisme ?

    Dans son essai Reconnaître le Fascisme (éd. Grasset), Umberto Eco écrit ceci : "L’Ur-fascisme est toujours autour de nous, parfois en civil. Ce serait tellement plus confortable si quelqu’un s’avançait sur la scène du monde pour dire « Je veux rouvrir Aushwitz ». Hélas, la vie n’est pas aussi simple. L’Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes."

    Fruit d’un discours tenu à l’Université de Columbia en 1995, avant d’être publié en anglais puis en italien, Reconnaître le Fascisme est un opuscule qui a le mérite de mettre à plat quelques vérités sur une idéologie plus moderne – hélas ! – que jamais. Encore qu’idéologie n’est pas le terme approprié. Comme le dit Umberto Eco, "le mot fascisme [est] devenu une synecdoque, la dénomination pars pro toto de mouvements totalitaires différents."

    Alors, qu’est-ce sur le fascisme ? L’intellectuel italien rappelle qu’il a des origines et une histoire bien connues : l’Italie mussolinienne née en 1922 avec la Marche sur Rome et morte dans les décombres de la seconde guerre mondiale en avril 1945. Ce fascisme initial, dit l’auteur, "offrit ensuite à tous les mouvements analogues une sorte d’archétype commun." Le fascisme italien, le nazisme ou le franquisme ont des différences notables qui les rend bien identifiables. Cependant, ajoute Umberto Eco, "Le fascisme s’adapte à tout parce que même si l’on élimine d’un régime fasciste un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez lui l’impérialisme et vous aurez Franco ou Salazar ; enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique..."

    Umberto Eco en vient à définir un "fascisme primitif et éternel", qu’il nomme l’Ur-fascisme, commun à des mouvements politiques hétéroclites. Ces archétypes sont au nombre de 14 : le culte de la tradition, le refus du modernisme, le culte de l’action pour l’action ("Penser est une forme d’émasculation"), le refus de toute critique, la recherche du consensus (et "la peur de la différence"), l’appel aux classes moyennes frustrées, le nationalisme et l’obsession du complot, "les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l’ennemi", la recherche d’une guerre permanente contre un ennemi intérieur et extérieur, l’élitisme, le culte de l’héroïsme, le rôle important du sexe et du machisme, le "populisme qualitatif" et l’utilisation d’une "novlangue."

    Avec concision, clarté et un sens de l’engagement louable, l’intellectuel italien, décédé l’an dernier, dresse le portrait d’un danger, avançant souvent masqué. Umberto Eco entend ainsi "rediaboliser" des partis et des mouvements tentés par la respectabilité : "Notre devoir est de démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour, dans chaque partie du monde."

    Umberto Eco, Reconnaître le Fascisme, éd. Grasset, 2017, 52 p.
    "Umberto Eco, un mélange"
    Narjas Zatat, "A philosopher listed the 13 most common features of fascism -
    How many do you recognise?"