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  • Les aventuriers de l'Arche perdue

    Sous sa facture faussement naïf, la dernière bande dessinée de l’Israélienne Rutu Modan, Tunnels (éd. Actes Sud), a la qualité des œuvres riches, intelligentes et plus subversives qu’il n’y paraît.

    Israël est si façonné par son histoire que l’archéologie tient une place capitale, et c’est justement cette science qui est au cœur de l’aventure que nous conte Rutu Modan.

    Nilli Broshi, mère divorcée, élevant tant bien que mal son fils Doc’, est aussi la fille d’Israël Broshi. Le vieil homme est devenu sénile, après une carrière brillante comme archéologue et des fouilles ambitieuses, mais aussi une brouille avec son confrère Motké, devenu un chef de département important.  

    Lorsque Nilli découvre une vieille tablette chez un collectionneur, elle sait qu’elle est sur la piste de l’emplacement de l’Arche d’Alliance. Deux problèmes se posent : organiser et financer des fouilles au nez et à la barbe de Motké, afin de poursuivre l’œuvre du père de Nilli et le faire en territoires occupés. La jeune femme se lance dans l’aventure avec Doc’ – plus intéressé par les smartphones que par les vieilles pierres (ce qui aura une importance non négligeable) – mais aussi son frère, plus circonspect sur ce projet.

    Projet archéologique ahurissant

    Rutu Modan déroule sur près de 300 pages cette histoire de projet archéologique ahurissant, mêlant aventure digne d’Indiana Jones, récit géopolitique autour du conflit israélo-palestinien, réflexions sur le patrimoine religieux et historique juif et conflit familial autour de l’héritage intellectuel et spirituel d’un archéologue grabataire, dont on ne sait pas de quoi il est conscient.

    L’humour grinçant est omniprésent dans cette histoire fourmillant de circonvolutions et de rebondissements : la vente de la collection privée de Monsieur Abouloff sous la pression de sa femme, le conflit avec le fonctionnaire et directeur de département Motké Sarid, le recrutement cocasse des ouvriers chargés des fouilles, sans compter la manière dont l’armée est mise à contribution. Il faudra aussi compter avec des Arabes perturbant les fouilles et l’intrusion de terroristes de l’État islamique. Rien que ça !

    La dessinatrice s’inscrit graphiquement dans la tradition de la ligne claire, avec une Nilli héroïque comme le célèbre reporter belge à la houppette, mais non dénuée de malice, et sachant utiliser des coups tordus pour arriver à ses fins. Ou du moins essayer.  

    Rutu Modan, Tunnels, éd. Actes Sud, 2021, 288 p.
    https://www.actes-sud.fr/catalogue/bande-dessinee/tunnels
    https://sites.google.com/site/artsandidentity/graphic-arts/rutu-modan

    Voir aussi : "Le léger problème du chômage"

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  • Cours, Etsy, cours

    Unorthodox a été la série à succès inattendue de cette période de confinement. Une mini-série en réalité : avec quatre épisodes cette création Netflix n’impose pas un temps interminable de binge-watching. Là est sans doute l’une des raisons du succès d’Unorthodox. Mais pas que.

    À vrai dire, la série allemande avait tout pour faire fuir de nombreux spectateurs : le récit a priori aride d’un déracinement et d’une séparation, une plongée dans l’univers peu connu des hassidiques, des acteurs inconnus et le refus du spectaculaire.

    Esther Schwarz est Etsy, une jeune New-yorkaise élevée dans un milieu orthodoxe extrêmement pieux, si pieux que le respect des rituels juifs vire à l’obsession jusque dans la vie quotidienne. Etsy a été élevée par sa grand-mère et sa tante après la séparation de sa mère, Alex, partie vivre en Allemagne. Le père, lui, est incapable de l’élever. Alcoolique et aussi croyant que les autres membres de sa famille, il a laissé sa mère et sœur le soin de s’occuper de sa fille. Et s’occuper d’elle signifie surtout la marier.

    Sa famille lui trouve un homme, Yanky Shapiro, aussi respectueux des traditions qu’il peut être doux et très réservé. Mais les relations entre Esther et Yanky s’aggravent en raison de la pression sociale pour qu’elle devienne mère. Un an après les noces célébrées en grande pompe, Etsy décide de fuir pour rejoindre Berlin. Sa mère y vit toujours, mais entre les deux femmes les liens ont été coupés depuis longtemps, car Alex elle-même a dû se séparer de son mari peu de temps après la naissance d’Essther. Pendant ce temps, le rabbin de la communauté hassidique demande à Yanky de partir en Europe récupérer son épouse. Pour l’accompagner, on lui impose la présence de son cousin Moishe. Les deux hommes s'envolent pour Allemagne pour retrouver celle qui a fui leur communauté.

    Il faut la voir débarquer à Berlin, à la fois éblouie, fascinée et apeurée

    Unorthodox est l’adaptation du récit autobiographique de Deborah Feldman, The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots (2012). Pour raconter cette histoire d’une fuite et d’une libération, les showrunneuses ont insisté sur la construction intérieure d’Esty, se trouvant du jour au lendemain livrée à elle-même dans un monde qu’elle ne connaît pas. Il faut la voir débarquer à Berlin, à la fois éblouie, fascinée et apeurée. Une baignade, un concert de musique classique ou une soirée en boîte de nuit prennent des allures de découvertes ahurissantes et déstabilisantes. Esty y découvre à cette occasion l’amitié, l’amour, une vocation mais aussi la grisante incertitude de la liberté.

    Esther est interprétée par Shira Haas, impressionnante de bout en bout et littéralement métamorphosée lors de son arrivée en Europe. Elle endosse avec un naturel désarmant cette femme déracinée d'un milieu toxique et bien décidée à se battre pour exister. Mais cette quête pour son identité en cache une autre : celle d’une jeune femme juive se reconstruisant sur les lieux mêmes où la Shoah a pris corps. La série multiplie les références et les symboles de ce traumatisme : la fameuse baignade dans le lac en face de Wannsee (le lieu de la tragique conférence du 20 janvier 1942), la tête rasée d’Etsy, des conversations sur le nazisme et même une chemise rayée que porte un moment la jeune femme.

    On ne racontera pas la fin de cette série, qui fait d’un concours de musique la conclusion d’un récit intelligent et émouvant sur la liberté, les racines, le féminisme mais aussi la réconciliation.

    Unorthodox, mini-série dramatique allemande d’Anna Winger et Alexa Karolinski
    avec Shira Haas, Amit Rahlav et Jeff Willbursch
    une saison, 4 épisodes, 2020, Netflix

    https://www.netflix.com/fr/title/81019069

    Voir aussi : "Mando, l'autre Boba Fett"

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  • Le mur du silence

    santiago h. amigorena,"roman,récit,shoah,juif,argentine,pologne,silenceSi vous voulez vous faire une idée du Ghetto Intérieur de Santiago H. Amigorena (éd. POL), ce roman très remarqué lors de la dernière rentrée littéraire, évitez de vous référer au 4e de couverture, pour le moins aride. Il est vrai que la prestigieuse maison littéraire – comme beaucoup de ses consœurs – n’a jamais été très inspirée pour ses textes de présentation – du moins, lorsqu’elle en proposait.

    Le Ghetto intérieur est le récit poignant du silence de Vicente Rosenberg, le grand-père de l’auteur, immigré en Argentine dans les années 20. Alors que cet homme originaire de Pologne a trouvé en Amérique du Sud une nouvelle vie – une femme, Rosita, avec qui il aura deux enfants, un emploi à responsabilités, des amis immigrés comme lui et une nouvelle patrie – sa conscience est resté dans son pays d’origine et sa famille juive.

    L'indicible

    Le roman de Santiago H. Amigorena démarre en septembre 1940, lorsque la seconde guerre mondiale fait déjà rage, le point de départ du cauchemar juif. Vicente Rosenberg se renseigne sur les nouvelles dans son pays, de plus en plus rempli d’angoisse pour ce qui s’y passe, et en particulier pour sa mère qu’il n’a pas su convaincre de l’accompagner en Argentine. De mois en mois, la réalité de ce qui se passe dans la Pologne en guerre rattrape cet homme exilé à des milliers de kilomètres : "Comme tous les Juifs, Vicente avait pensé qu'il était beaucoup de choses jusqu'à ce que les nazis lui démontrent que ce qui le définissait était une seule chose : être juif."

    La grande force de ce court récit familial est de parler de la manière dont cet homme va vivre son isolement loin de sa mère et de son pays natal. Santiago H. Amigorena ponctue son livre de passages sur la Solution Finale, auxquels répond l’incapacité de Vicente de se confier ne serait-ce qu’à sa femme : "Il voulait parler, mais, prisonnier du ghetto de son silence, il ne pouvait pas parler. Il ne savait plus."

    Face à l’indicible, désespéré et démuni ("Brutalement, à ce moment-là, Vicente était devenu étranger à lui-même. Il était devenu un autre, un autre vide de sens, vide d’espoir, vide d’avenir"), cet immigré juif va peu à peu s’enfermer dans un insupportable silence ("Il voulait parler, mais prisonnier du ghetto de son silence, il ne pouvait pas parler. Il ne savait plus"), que l’auteur a choisi de mettre fin : "J’aime à penser que Vicente et Rosita vivent en moi, et qu’ils vivront toujours lorsque moi-même je ne vivrai plus."

    Santiago H. Amigorena, Le Ghetto intérieur, éd. POL, 2019, 191 p.
    http://www.pol-editeur.com

    Voir aussi : "Pendant que j’écrivais, j’étais avec elle

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  • Sarah et Julia en BD

    Il y avait le roman Il s’appelait Sarah, puis la version ciné : voici maintenant, sorti depuis quelques mois, l’adaptation en bande dessinées du best-seller de Tatiana de Rosnay. Pascal Bresson au scénario et Horne au dessin proposent une nouvelle lecture de l’histoire de cette petite juive prise dans les tourments de l’Occupation allemande et de l’État autoritaire de Vichy.

    Lorsque la police française vient arrêter sa famille, Sarah, 10 ans, choisit d’enfermer son petit frère Michel dans le placard de leur appartement. Elle lui fait la promesse qu’elle viendra le chercher plus tard. 60 ans plus tard, une journaliste américaine s’apprête à aménager dans l’appartement parisien qu’occupait sa belle-famille.

    Il y avait un piège dans pour une telle adaptation : celle de trop s’inspirer du film de Gilles Paquet-Brenner, avec Kristin Scott Thomas dans le rôle principal. Contre cet écueil, Pascal Bresson et Horne ont choisi de proposer une œuvre graphique austère, portée le noir et blanc et des gris lavis omniprésents et oppressants – y compris pour les scènes se passant entre 2002 et 2005. Quelques touches de couleurs jaunes ou orangées viennent éclairer les quelque 200 planches de la BD, mettant en valeur la petite victime innocente. Et l’on en vient à penser à la fillette en robe rouge de La Liste de Schindler.

    Des "Mangemorts" tout droit sortis de l’armée de Voldemort

    Pascal Bresson et Horne choisissent d’allier des paysages et des descriptions réalistes – notamment le Paris de la journaliste américaine Julia Jarmond – à des scènes expressionnistes. Les policiers français, les soldats allemands ou les geôliers du camp de Beaune-la-Rolande ne sont que des masses sombres. Ces "Mangemorts", comme tout droit sortis de l’armée de Voldemort, ouvrent des bouches monstrueuses, prêtes à dévorer leur victime – le plus souvent des enfants. Lors d’une scène capitale dans un restaurant, Julia Jarmond elle-même se trouve face à une bouche semblable : et il s’agit singulièrement celle de son propre mari...

    Plus sans doute que la version filmée, cette BD fusionne parfaitement bien l’époque des années 40 et la nôtre. Le passé vient surgir et se fracasser contre le présent. Tel un tsunami, il met à nu les liens familiaux, bouscule les certitudes et oblige les personnages à se révéler. Il est impossible de ne pas parler des lieux, que ce soit l’appartement de Sarah ou le camp de Beaune-la-Rolande agissant comme des marqueurs indélébiles, des dizaines d’années après un drame indicible. À la faveur d’un déménagement ordinaire, voilà une journaliste américaine et une petit fille juive indéfectiblement liées.

    Tatiana de Rosnay, Pascal Bresson et Horne, Elle s’appelait Sarah
    éd. Marabulles, 2018, 207 p.

    http://www.tatianaderosnay.com
    https://pascalbressonbd.weebly.com

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre" 
    "Je viendrai te chercher"

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