Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Variations scandinaves

    Lorsque l’on parle variations et piano, un compositeur et une œuvre vient immédiatement en tête : Bach et ses Variations Goldberg. Un thème et trente variations écrits en 1740, devenus célèbres lorsqu’un certain Glenn Gould choisit de les interpréter en 1955 puis en 1981, donnant à cette œuvre longtemps restée discrète un opus fondamental dans le répertoire de Bach.

    Le compositeur et pianiste Håkon Skogstad nous vient de Norvège et lorgne largement du côté de ces Goldberg Variations. Il s’est fait remarqué et a été récompensé pour son travail sur la musique de tango. Le voici avec un opus plus intime et qu’il présente ainsi : "24 Variations for Piano est, dans une large mesure, le reflet de qui je suis en tant que pianiste et compositeur — façonné par les influences qui m’ont construit. Je pense que l’œuvre peut être appréciée par petites touches, mais je crois aussi qu’elle révèle quelque chose de particulièrement spécial à ceux qui prennent le temps de l’écouter du début à la fin."

    On oublie bien vite les Variations Goldberg, tant cet opus a sa propre identité. La ligne mélodique du thème principal est d’une grande simplicité, toute en concentration, voire en hésitations. Le compositeur scandinave choisi non sans audace d’inclure la toute première variation en la mineur dans le premier morceau (Main Theme and Variation N°1 in A minor).

    La grande difficulté du genre est de décliner un air en des variations aussi différentes que possibles, et aux durées souvent courtes (ainsi, la joueuse Variation N°17 en la bémol majeur dépasse à peine les 50 secondes). Håkon Skogstad se plie à l’exercice sans faillir et en variant les tonalités mineures et majeures. La maîtrise est là (Variation N°2 en do dièse mineur ou la néo-romantique Variation N°5 en ré bémol mineur). Mais sans poésie, quel serait l’intérêt ? Voilà le pianiste et compositeur debussyen dans sa Variation N°3 en si majeur, avant de revenir vers ses premières amours, le tango (Variation N°4 en mi mineur), un genre cher à son cœur et qui l’a fait connaître. 

    Des variations aussi différentes que possibles

    On parlait d’intimisme et de simplicité en parlant du thème. Håkon Skogstad aime la pureté comme le prouve la sixième Variation (en sol dièse), mélancolique et nostalgique.

    Il y a du jazz dans la Variation en si bémol majeur, et même du Gershwin : du rythme, du swing, bref de la joie de vivre. C’est ce que l’on aime dans cet opus : une cohérence et en même temps une variété qui fait que l’auditeur ou l’auditrice pourra écouter ensemble ou séparément chaque morceau, selon son humeur. À la tristesse infinie de la huitième variation (sol mineur) viendra répondre l’étrange Variation N°9, entre onirisme et vitalité toute stravinskienne. Il y a parfois de la légèreté (la jazzy Variation N°15 en ré mineur), vite contrebalancée par la funèbre seizième Variation en fa dièse mineur).

    Grâce à Håkon Skogstad le contemporain devient immédiatement proche, presque un ami (Variation N°10 en mi bémol majeur). Le compositeur norvégien revient vers le tango avec la Variation N°11, un nuevo tango sombre, bien différent du mouvement suivant, plus classique, aux couleurs qu’Erik Satie n’aurait pas renié (Variation N° 12 en mi majeur).

    Saluons les palettes de couleurs, justement, que parvient à tisser Håkon Skogstad (Variation N°13 en fa mineur). L’auditeur ou l’auditrice se laissera séduire par la délicate quatorzième Variation (en mi bémol mineur), néoromantique dans l’âme et à l’esprit tango. Néoromantique comme l’est la Variation N°18 en do mineur, épurée et bouleversante.

    Håkon Skogstad a grandement été nourri par le répertoire pour piano des XIXe et XXe siècle, que ce soit Debussy, nous le disions (Variation N°19 en sol bémol majeur), mais aussi le répertoire russe dans ses expressions exacerbées (Les N°22 et 23). Sans oublier un esprit pop (l’orientale Variation N°20 en fa majeur) ou la musique traditionnelle norvégienne. Le compositeur précise que pour la vingt-et-unième Variation, il s’est inspiré d’un air folklorique norvégien.

    La vingt-quatrième et dernière Variation conclut en douceur un album néoclassique aux multiples couleurs musicales. Une jolie réussite.

    Håkon Skogstad, 24 variations pour piano, Øra Fonogram, 2026
    https://www.orafonogram.no/hkon-skogstad
    https://www.hmskogstad.net
    https://www.facebook.com/skogstadpianist
    https://www.instagram.com/hakonskogstad

    Voir aussi : "Au cœur de l’Europe"
    "Éternelle et musicale Norvège"
    "Les Variations ”Gouldberg”"

  • Hybridations

    Étrange essai. Un essai mêlant allègrement la vulgarisation historique – ce qui n’est pas un gros mot, loin s’en faut –, mais aussi une réflexion contemporaine sur l’identité et une forme de tribune qui pourrait vite déstabiliser le lecteur ou la lectrice. Reconnaissons cependant à l’auteur, Nicolas Delange, une bonne connaissance historique alliée à un certain enthousiasme, le coach professionnel n’étant pas très loin derrière. Tel est l’objet du livre de Nicolas Delange, Découvrons-nous gaulois (autoédition).

    Au point de départ de son essai, découpé en six parties, il y a le constat que la civilisation gauloise est d’autant plus méconnue qu’elle a largement été critiquée par ses ennemis et envahisseurs, les Romains. Les Gaulois n’ayant laissé aucun texte original, c’est la voix de l’ennemi (et en premier lieu, Jules César, dans La Guerre des Gaules) qui a écrit sur eux. Pas très objectif tout ça. Nicolas Delange entend corriger – un peu – cette injustice. Voilà pour la première section historique, section dans laquelle l’auteur assume de prendre des libertés. Pour preuve, il "corrige" les dénominations des époques couramment admises –  "Moyen Âge", "Renaissance" et "Ancien Régime" – pour leur préférer les termes d’"Âge des Royaumes", "Âge des découvertes" et "Grandes Royautés" pour "Ancien Régime". Un choix qui peut piquer les yeux, mais passons.

    Finalement, en parlant de la Gaule pré-romaine, la section qui n’est pas la moins intéressante, c’est un peu – ou beaucoup – de la France dont parle Nicolas Delange, au risque de la fantasmer. Car, redisons-le, pour longtemps encore cette civilisation fascinante nous restera largement méconnue, d'où évidemment des interprétations;, pour ne pas dire des approximations lorsque l'on parle de cette civilisation importante. Cette Gaule mystérieuse et riche, aux paysages divers que l’on trouve encore aujourd’hui, a autant été victime de la jalousie et de la cupidité de son voisin transalpin (traumatisé également par le sac de Rome par Brennus en 390 avant notre ère) que jalousée. Nicolas Delange insiste sur l’importance de l’oralité chez les Gaulois, avec une place prépondérante donnée aux druides et l’absence volontaire de l’écrit. Résultat : les Gaulois sont restés muets sur leur propre histoire.

    "Nos ancêtres, les Gaulois"

    Il reste heureusement ces sources ennemies romaines, un ennemi au sujet duquel l’auteur ne se montre pas des plus tendre. La figure du Gaulois et de la Gauloise retrouve du panache sous la plume de Nicolas Delange : guerrier redoutable pouvant se battre nu pour effrayer ses ennemis, inventeurs géniaux (la cote de maille, la serpe, le tonneau, le briquet ou le fer à cheval), l’appétence pour la mode, un monde respectueux de la nature, bref un "génie gaulois" qui a pu surprendre et terroriser Jules César et ses prédécesseurs et successeurs. Certes, on est plus dans le registre de l'interprétation ou du fantasme que de l'analyse scientifique.

    Depuis le XIXe siècle, rappelle Nicolas Delange, le mythe français du Gaulois a largement été utilisé par les autorités françaises (le fameux "Nos ancêtres, les Gaulois"). Au XXe siècle, la figure d’Astérix a popularisé le Gaulois – certes, jusqu’à la caricature. Au point d'oublier tout de même que la France est largement le fruit de mélanges de populations et de cultures différentes, bref d'hybridations.

    Après trois parties placées sous le signe de l’Histoire et de la civilisation antique, voilà que le livre devient un essai sociologique et, à certains égards, politique et idéologique. Il interroge notre méconnaissance de la civilisation gauloise et invite à faire un peu plus de place à cette culture pour l’ériger en fondation. L’auteur parle, non sans raison, d’un "dénigrement", que les recherches archéologiques plus ou moins récentes ont toutefois permis de pondérer. D’essai historique, ce livre s’hybride en ouvrage engagé mais aussi en une réflexion sur ce que sont les "mythes" pour une nation. À quoi servent-ils ? Comment naissent-ils ? L’auteur trouve sept conditions pour avoir de tels mythes.

    Finalement, c’est bien de "roman national" dont il est question ici, avec les Gaulois en héros et fondateurs. Voilà qui fait de ce livre commençant comme un essai historique et qui se transforme en un plaidoyer dont on ressortira soit convaincu, soit indifférent, soit dubitatif, soit agacé, soit franchement réticent. Bref, tout sauf un livre tiède.

    Nicolas Delange, Découvrons-nous gaulois, 2026, 306 p.
    https://www.nicolasdelange.fr
    https://www.instagram.com/decouvronsnousgaulois 

    Voir aussi : "Plume à l’eau"