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chanteur

  • Romain Pinsolle, libre et solitaire

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    Romain Pinsolle n’a pas oublié ses classiques, lui qui puise ses influences aussi bien dans le rock (Les Pales), le blues (La Pluie), le reggae (Encore) ou dans la pop des années 80 (Le Vin et L’Assassin) – décidément une source d’influence inépuisable en ce moment chez la jeune génération d’artistes compositeurs.

    Après un passage dans le groupe Hangar, encouragé par l’écurie Universal, le guitariste et co-compositeur a décidé de se lancer en solitaire dans un premier album solo, sorti en cette fin d’année.

    Pas de tergiversations ni de chichis pour Romain Pinsolle qui a travaillé à l’ancienne : instruments acoustiques (guitares, claviers, piano, saxophone), enregistrement live, compositions rugueuses et rageuses et plaisir de livrer un disque vivant et audacieux, comme le prouve l’ouverture du premier titre désenchanté et inspiré du poème éponyme de Charles Baudelaire : "Ma femme est morte / Je suis libre" (Le Vin et L’Assassin). En digne héritier de Gainsbourg, Romain Pinsolle s’y livre dans un parlé-chanté acide comme le rock : "Me voilà libre et solitaire ! / Je serai ce soir ivre mort / Alors, sans peur et sans remord, / Je me coucherai sur la terre, / Et je dormirai comme un chien."

    Tout aussi gainsbourien est le titre Encore, mais cette fois ce serait du côté du mythique album reggae Aux armes et cætera (1979) qu’aurait cherché le jeune chanteur pour ses influences.

    Dans la droite ligne d’artistes comme Alain Bashung Romain Pinsolle a soigné les textes de chansons au romantisme noir : "J’ai niqué mon encre éphémère / Coulé ma barque sur terre / T’es tombé sur moi comme une goutte de pluie / T’as glissé sur mes bras t’as fini dans mon lit" (La Pluie).

    Chercher l’amour chez Romain Pinsolle c’est se fracasser contre une "aliénante, / Ravissante / Traînée." Incommunicabilités et incompréhensions mènent des danses amoureuses, fiévreuses et terribles : "Dis à quoi tu penses / Quand tu baises dans le noir ?"

    Plus délicat, Romain Pinsolle propose le langoureux Léonita : "Des humeurs vagabondes / Étourdissent nos cœurs / Et dans le soir qui tombe / Il rachète leur bonheur" ou encore Gueule d’Ange, pour un "instant de volupté."

    L’influence de Jean-Louis Murat est visible dans le titre Les Joues creuses, à l’élégante austérité : "Cette présence qui se perd, / Toutes ces joies si éphémères / Comme une absente entre ces murs / Tu fais saigner tes veines dures." Le parlé-chanté de Romain Pinsolle s’appuie sur une instrumentation minimaliste et en particulier un délicat saxophone.

    Plus rock, En Arrière sent bon ces rocks aux riffs fiévreux, avant la lumineuse ballade amoureuse Pierre Bonnard : "Si j’étais peintre / Je te peindrais / Comme Matisse, Jean Renoir / Ou Pierre Bonnard." Romain Pinsolle s’y dévoile non plus en beau gosse impertinent du rock mais en artiste à fleur de peau, délivrant un premier album sincère, brut et au solide caractère.

    Romain Pinsolle, Soleil Oblique Records, 2017
    http://romainpinsolle.com

  • Polygame, mini-miss et autres créatures de Jarcamne

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    Sur la pochette de son premier album, L'Abri bus, Jarcamne déplie sa longue silhouette dégingandée dans un abribus, une rose à la main. Qui attend-il ? Sans doute son public, qui pourrait tomber sous le charme de cette nouvelle voix de la chanson : "Je suis heureux si ma chanson / Te plaît / Je voudrais plaire à tout le monde" comme avoue l’artiste dans J’veux pas grandir.

    Jarcamne est un vrai artiste de notre époque, partageant avec Philippe Katerine le goût pour l’autodérision. Il pourrait aussi être notre voisin poli et discret, le bon pote, le collègue de bureau bienveillant ou ce lointain cousin mystérieux et sensible : "Imbibé par la chanson française, je m’efforce de parodier, la majesté, l’excès, la peur, la douleur, la fragilité de mes semblables", affirme-t-il.

    Sensible, Jarcamne l’est dans sa manière de parler de sujets actuels et rarement traités : la polygamie (Le Polygame), l’environnement (Deux Mille Cent), le speed-dating (Speed dating), les élections de mini-miss (Mini-Miss), une marionnette obsessionnelle et plus vraie que nature (Plaie immobile) ou un jardin ouvrier (Le Jardin).

    L’air de rien, Jarcamne impose sa voix et un discours faussement naïf. Dans Deux Mille Cent, le réchauffement climatique est poétisé avec un faux-angélisme ("Les écosystèmes s’harmonisent / L’hiver ici c’est la banquise / Les ours en méditerranée passent leurs hivers à Saint-Tropez"), jusqu’à une chute inattendue mais pourtant pleine de bon sens : "À moins qu’en l’an deux mille cent / On soit aussi con qu’à présent."

    Il est également question d’engagement dans Mini-Miss. Jarcamne se fait cette fois l’observateur sévère, sur un air de samba, de ces défilés de "lolitas carnaval." Le musicien égratigne le miroir aux alouettes que sont les défilés d’enfants grimés en miss : "Maman rêve des affiches / Des shows télévisés / Papa en carriériste / Lolita en narcissique." Jarcamne a cette conclusion : "Miss est un truc pour les grands / Pas un jouet d’enfant / Pas besoin de carnaval / Pour t’aimer Lolita."

    Jarcamne sait se léger dans l’excellent Speed Dating, joyeuse valse sur le thème de la séduction, de la drague et du mensonge : "Séduire et convaincre / la clochette retentit / Sept minutes pour vaincre."

    Dans Le Polygame, son titre le plus provocateur, Jarcamne se glisse joyeusement dans la chambre à coucher d’un polygame. Les féministes hurleront à l’écoute des confidences d’un homme amoureux de plusieurs femmes et obligé de s’expliquer devant les autorités : "Messieurs, messieurs / Confusion, amalgame / Est-ce donc là un drame / D’héberger quelques âmes ?" Jarcamne construit une malicieuse chanson amorale, dans laquelle ce sympathique et "infâme" polygame nous parle autant de plaisir que d’hypocrisie : "Quand ils ont envoyé les képis à ma porte / J’ai compris qu’en voisin / J’avais fait des envieux."

    Il est encore question d’hypocrisies – et même d’hypocrisie à double détente – dans L’Héritage. Jarcamne raconte sur un air de jazz l’histoire à la première personne d’un héritage controversé, avec pour héros un grand-père décédé qui "avait une favorite de cinquante piges sa benjamine." Le "vieux lubrique", autrefois connu pour "sa morale et ses bonnes manières", dévoile d'outre-tombe sa double vie, déshéritant du même coup ses enfants au profit de sa maîtresse. Et voilà une famille unie et "pique-assiette" s’empoignant pour un héritage qui leur file sous le nez  : "Maman s’écrit : Ah la salope / Adieu chalet de Courchevel / Papa retrousse le fond de ses poches / Fini le coup de pouce mensuel."

    Plus sombre est le titre Les Crayons, le plus engagé sans doute puisque Jarcamne traite dans une ballade acoustique et mélancolique de l’attentat contre Charlie Hebdo : "Marianne lève-toi, ils sont devenus fous / Marianne lève-toi on ne meure pas à genoux."

    L’abribus, qui donne le titre de l’album, nous parle d’un lieu souvent ignoré, sans doute parce qu’il est omniprésent dans nos vies. Chez Jarcamne, l’abribus devient romanesque et poétique en ce qu’il condense et cristallise nos petites vies, nos espoirs, nos attentes ou nos amours : "Sous l’abribus le cœur serré / en attendant le 23 / Christophe rêve de la belle Aline / Mais de sa femme c’est la copine / Et le Christophe ne le sait pas / Sous l’abri pendant qu’il a froid / Sa femme en maîtresse saphique / Cajole l’Aline sur le sofa."

    Jarcamne sait nous croquer comme peu d’artistes :"Depuis l’enfance mon oreille a toujours été captivée par ces histoires plus ou moins banales de la vie, celles de Mam’selle Clio de Charles Trénet, du Tord boyau de Pierre Perret, ou de Ta Katie ta quitté de Boby Lapointe." De belles références pour un musicien qui fait de notre monde son terrain de jeu.

    Jarcamne, L’Abri bus, La Face B, 2017
    http://www.jarcamne.com

  • Ex fan des eighties

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    En ex fan des eighties, Nicolas Vidal peut sans conteste revendiquer sa filiation avec Serge Gainsbourg, Jean-Louis Murat, Depeche Mode (The Executionner) ou Alain Chamfort, période Manureva. Son dernier album, Les Nuits sereines n’existent pas, place le chanteur dans la lignée des artistes lorgnant déjà du côté de la pop des années 80 et de la new wave. Dans la même veine figurent aussi Sarah Mitkovski et Mell que le bloggeur avait chroniquées il y a peu.

    Nicolas Vidal se fait plus modeste mais aussi plus éclectique lorsqu’il se présente ainsi, non sans humour :"Je suis un auteur nourri de références variées que j’essaie d’utiliser avec légèreté et parcimonie en mélangeant allègrement Robyn et Martin Gore, Françoise Hardy et Au revoir Simone, Elli et Jacno, Carine Roitfeld et Rocky Balboa."

    Un bon coup de régression, donc, attend l’auditeur qui va découvrir dans Les Nuits sereines n’existent – un joli titre plein de spleen – une musique minimaliste et aérienne. 

    Loin d’une nostalgie vaine, Nicolas Vidal se fait dandy baudelairien dans le premier titre, Pour Compléter La Parure : "Se parfumer de luxure / S’abreuver d’écume fatale / Un léger sourire obscur / Une partition végétale." L’auditeur pourrait y retrouver les traces d’Oscar Wilde voyageant dans le temps grâce à la fameuse machine de HG Wells, pour retrouver Serge Gainsbourg dans une fumerie d’opium.

    C’est la même invite à la décadence et au snobisme qui nous est proposée dans Teenager : "Quelques psychotropes / Pour conjurer le sort / Un baiser sucré sur un canapé / un garçon qui dort." N’y aurait-il pas la trace de Baudelaire dans ce premier couplet ("Son coude dans les coussins, / Écoute pleurer les bassins ; / C'est la chambre de Dorothée", Bien loin d’ici, in Les Fleurs du Mal) Nicolas Vidal se drape dans un peu de lo-fi et beaucoup de maîtrise mélodique pour trousser un joli titre sur le thème de l’adolescence.

    Ce thème également traité dans Comme Une Fille, semblant tout droit sorti du Top 50 pour jeunes filles en fleur : "Tu noies les causes / Les litanies / De tous ces hommes qui te renient… / Comme une fille avec le cœur qui scintille." Un joli brin d’hommage aux adolescentes qui rêvent "qu’un réciproque amour / se présentera" avant de foncer tête baissée, "les deux pieds au plancher."

    Comédie Extravagante s’aventure sur les terrains vagues, suffocants et équivoques de l’amour, encore : "Je voudrais te voir nue / Entourée de malaises / Tel un pervers repus / Déblatérant des fadaises..." Nicolas Vidal, musicien bercé par la new wave, se fait une nouvelle fois poète décadent autant que désabusé : "Hélas / Je ne suis pas un as / Et l’amour ne m’a / Jamais aimée."

    Après la balade Amore, moins convaincante (et qui n’est pas sans rappeler les tubes italiens des bandes FM), le single Les Nuits Sereines – qui donne le titre à l’album – s’impose par son onirisme : "Les nuits sereines n’existent pas / Et dans les songes que l’on voit / Des interstices de vie déjà / Prennent de temps en temps la poussière" proclame le chanteur dans un titre qu’Alain Chamfort n’aurait pas renié.

    L’interlude Choix, instrumental électronique, pioche de son côté dans le répertoire jarrien, avant un nouveau grand saut dans le temps avec Mademoiselle R, digne de la new wave française, sur des paroles qu’un dandy en veste Members Only aurait pu chanter sur une scène du Palace: "Mademoiselle R / Autoritaire / D’un monde feutré / Chamarré / Dévoile ses envies / Et ses personnelles lubies."

    L’album se termine par Dimanche, moins eighties mais tout aussi pop. Cet instrumental clôture non sans nostalgie une plongée dans une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

    Nicolas Vidal, Les nuits sereines n'existent pas, N(ouvelle)V(ersion), 2016
    Nicolas Vidal
    Page Facebook de Nicolas Vidal


  • Gainsbourg, un enfant de la chance

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    gainsbourg-Le-G--nie-Sinon-Rien.jpgDans la littérature gainsbourienne, il y a bien sûr la biographie de référence de Gilles Verlant, Gainsbourg (Albin Michel, 2000). En cette année de commémoration des 25 ans de la mort du chanteur, un autre ouvrage sort indéniablement du lot : Gainsbourg, le Génie sinon Rien de Christophe Marchand-Kiss (éd. Textuel, 2015), préfacé par Laurent Balandras que j’ai chroniqué il y a peu pour son essai sur Gainsbourg et La Marseillaise.

    C’est d’abord un très bel objet qui est proposé, à savoir 239 pages consacrées à l’artiste, à sa carrière, avec des illustrations en nombre : des photographies rares (celle de sa première femme Elisabeth Levitsky, une photo de groupe de 1959 avec Serge Gainsbourg, Jacques Dufilho, Denise Benoît et Marcel Amont lors d’une remise de prix de l’Académie Charles-Cros ou des clichés pris avec Jane Birkin à la fin des années 60), des reproductions de textes et de compositions de la main de Serge Gainsbourg, des documents administratifs et privés (des relevés de notes du petit Lucien Ginsburg, une carte d’alimentation de 1949 ou une fiche professionnelle de la SACD), des clichés intimes avec Jane Birkin, Bambou et Charlotte Gainsbourg, des témoignages de ses proches (un émouvant dessin de Charlotte représentant son père "avec les rastas") et des centaines d'autres souvenirs de la carrière exceptionnelle de l’homme à tête de chou, des Trois Baudets au Palace en passant par la Jamaïque. Sans oublier la littérature et le cinéma où Gainsbourg a été prolifique comme acteur (quoique sous-employé, dit l’auteur), réalisateur et surtout auteur d’innombrables bandes originales de films.

    L’essai illustré de Christophe Marchand-Kiss retrace plus de 35 années d’une carrière chaotique marquée par la recherche musicale permanente, une ambition artistique sans faille, un génie incandescent et une rigueur indéniable qui a pu être cachée par un personnage cynique et excessif vers la fin de sa vie.

    Une biographie de plus sur un musicien que l’on aime ou que l’on aime détester ? Bien plus : il s’agit d’une passionnante plongée dans la vie comme dans l’œuvre de Serge Gainsbourg, car "toute vie est digne d’intérêt – même la plus intime" dit l'auteur en préambule. 160302_2o2qo_aetd_gainsbourg_charles_cros_sn635.jpg

    Une cinquantaine de pages de l’ouvrage sont consacrées au petit Lucien Ginsburg, fils d’immigrés juifs russes. Avec un père pianiste, ayant joué notamment dans une boîte intitulée Les Enfants de la Chance (Gainsbourg saura s’en souvenir en 1987 pour l'une de ses dernières chansons), le destin semblait tout tracé pour cet enfant de la balle. Ce sera sans compter les coups durs, la seconde guerre mondiale, et aussi la part de chance qui permettra au petit Lucien ainsi qu’à sa famille – d’origine juive – d’échapper aux rafles allemandes.

    Au milieu des années 40, le jeune homme se voit artiste peintre. Il étudie à l’académie Montmartre, est influencé par les l’impressionnisme mais la musique reste une option qu’il finira par adopter au point d’avoir détruit presque toutes ses œuvres picturales. À ce sujet le lecteur pourra découvrir dans le livre de Christophe Marchand-Kiss un autoportrait de Lucien Ginsburg. Une rareté.

    L’intérêt principal de cette biographie réside dans l’auscultation d’un musicien ayant connu mille et une mues : chanteur de cabaret à ses débuts côtoyant Boris Vian, Juliette Gréco ou Guy Béart, parolier hors-pair (Le "Poinçonneur des Lilas", "L’Eau à la Bouche" ou "Mes Petites Odalisques"), expérimentateur pugnace durant les années 60 lorsqu’il s’inspire du jazz américain ("Black Trombonne"), qu'il utilise des percussions africaines ("New York USA") ou lorsqu'il adopte les courants easy listening ou le yé-yé ("Chez les yé-yé").

    En 1962 sort La Javanaise. C’est l’occasion pour Christophe Marchand-Kiss de s’arrêter sur cette chanson mythique, pas si anodine que cela. Il en fait une étude de texte brillante et d’une rare pertinence : "La Javanaise est une dilution brutale, presque instantanée, de l’amour… d’une grande violence… Il y a aussi sa déroute et le suicide, simplement suggéré…" C'est une analyse remarquable d'une des plus belles chansons du répertoire français qui vaut à elle seule la lecture de cette biographie !

    serge-gainsbourg-brigitte-bardot.jpgL’auteur ne passe pas sous silence les relations passionnées qu’il a entretenues avec quelques unes de ses muses, dont Brigitte Bardot. Sa relation brève mais passionnée lui inspira "Initials B.B.", "Bonnie and Clyde" et surtout "Je t’aime moi non plus" que le chanteur avait composé pour elle. Christophe Marchand-Kiss évoque les autres interprètes féminines des chansons de Gainsbourg : de Françoise Hardy à Isabelle Adjani, en passant par Régine et Bambou.

    Deux longues parties du livre sont consacrées à la femme qui a partagé sa vie et qui lui a permis d’écrire quelques-unes de ses plus belles chansons : Jane Birkin. Dans le chapitre consacré au titre Jane B., Christophe Marchand-Kiss s’empare des paroles – "Signalement : / Yeux bleus / Cheveux châtains, Jane B / Anglaise / De sexe / Féminin" – pour les revisiter et écrire une magnifique déclaration d’amour.

    Christophe Marchand-Kiss déniche un autre exemple des talents d’auteur de Gainsbourg. Il s’arrête sur "Ford Mustang", écrite en 1968 après un très long travail à la fois linguistique et sonore autour du français et de l’anglais : "Ce qu’obtient Gainsbourg n’est pas une autre langue : il même deux langues sans les confondre… Ce n’est pas non plus tout à fait du franglais, car le jargon que que ce mot prétend recouvrir n’existe pas. Des mots depuis le Moyen Âge passent d’une langue à une autre, voilà tout." Le livre reproduit un dépliant en anglais sur la Ford Mustang, dépliant que l’artiste a annoté, traduit et transcrit en sonorités, avant d’écrire les paroles d’une chanson plus expérimentale qu’il n’y paraît.

    Le Gainsbourg explorateur musical se confirme durant les années 70 et 80, avec quelques concepts marquants. "Histoire de Meldy Nelson" (1971) est "une hallucination. Un égarement dans les méandres complexes du fantasme", véritable "poème symphonique de l’âge pop". Rock round the Bunker, sorti quatre ans plus tard, est la revanche de l’ancien petit Lucien pourchassé par les cohortes nazies et par l’État français : un album noir, sarcastique et vengeur. "Reste l’étoile jaune. La Yellow Star... Distanciation. Retour sur soir."

    Ce retour à l’actualité et à l’autobiographie c’est un autre concept-album, L’Homme à Tête de Chou ("Marilou sous la Neige", "Variations sur Marilou"), sorti en 1976.

    terrasson-gainsbarre-rue-verneuil-3-635x428.jpgGainsbourg a emprunté des chemins musicaux aussi variés que la chanson française traditionnelle, la pop anglaise, le rock, les rythmes latinos ou les percussions africaines. Le voilà qui s’aventure en 1979 avec le reggae et son album qui marque un virage dans sa carrière. J’avais parlé sur ce blog du scandale de La Marseillaise jamaïcaine, Aux Armes et caetera. C’est peu de dire que cet album a été un véritable coup de tonnerre médiatique. Devenu immensément populaire, Gainsbourg voit aussi sa vie privée chamboulée : divorce avec Jane Birkin, dépression, création de son personnage Gainsbarre, fumeur, buveur et provocateur. L’homme fascine autant qu’il exaspère. Ses prestations télévisées avec Catherine Ringer, Whitney Houston ("I want to fuck you") ou ce célèbre billet de 500 francs brûlé devant les caméras deviennent mythiques.

    Trois disques viendront clôturer une carrière exceptionnelle : Mauvaises Nouvelles des Etoiles et surtout Love on the Beat (voir l’article qui est consacré "Il n’y a pas que la beat dans la vie") et You’re under Arrest, deux albums funks montrant qu’à 60 ans l’artiste n’a pas fini d’arpenter de nouveaux univers musicaux. L'artiste se permet encore de faire chanter et danser la jeunesse de son pays sur Mon Légionnaire et sur Aux Enfants de la Chance, "réminiscence d’un nom de cabaret où son père travailla avant guerre."

    Avant de mourir le 2 mars 1991, l’homme aura pu éditer une intégrale de ses chansons (1989) et entrer dans le Larousse encyclopédique : "Doué d’un humour grinçant et subtil, il a su imposer au public un personnage de désinvolte désenchanté et sardonique qui cache une très vive sensibilité." Un artiste qui a accompagné et la société et la culture française sans renier ses exigences. Un enfant de la chance.

    Christophe Marchand-Kiss, Gainsbourg, le Génie sinon rien,
    préfacé par Laurent Balandras, éd. Textuel, 2015, 239 p.

    "Aux armes citoyens... et cætera"
    "Il n'a pas que la beat dans la vie"

  • Aux armes citoyens... et cætera

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    gainsbourg-2-bio-gainsbourg_112.jpeg"Je suis un insoumis et qui a redonné La Marseillaise son sens initial ! Et je vous demanderai de la chanter avec moi !"

    La scène se passe le 4 janvier 1980 à Strasbourg, dans le cadre d’un concert de Serge Gainsbourg, concert qui, du reste, n’aura jamais lieu. L’essai de Laurent Balandras, La Marseillaise de Serge Gainsbourg, Anatomie d’un Scandale (éd. Textuel) s’ouvre sur ce moment phare de l’histoire de la chanson française, coup de tonnerre médiatique autant que virage artistique dans la carrière de l’homme à tête de chou.

    L’essai de Laurent Balandras est exemplaire à bien des égards. En retraçant le contexte de La Marseillaise version reggae de Gainsbourg (et intitulée Aux Armes et cætera), il ausculte les tenants et les aboutissants d’un scandale qui dépasse largement le simple contexte musical.

    En janvier 1979, Serge Gainsbourg, toujours en quête de renouvellement musical, enregistre en quelques jours à la Jamaïque l'album Aux Armes et cætera. L’auteur d’Initials BB a, par le passé, puisé son inspiration dans le jazz, les percussions africaines, la pop anglaise ou le rock. Cette fois, c’est sur le reggae que Gainsbourg jette son dévolu, convaincu par son directeur artistique Philippe Lerichomme après l’écoute de la première version de Marilou Reggae dans l’album L’Homme à Tête de Chou (1976). Parmi les 12 titres enregistrés figure cette fameuse Marseillaise revisitée dans un style reggae, "un chant révolutionnaire sur une musique révolutionnaire" comme l’expliquera inlassablement le chanteur en pleine tourmente.

    L’album Aux Armes et cætera sort le 13 mars 1979. Le scandale éclate moins de trois mois plus tard lorsque le futur académicien Michel Droit publie dans Le Figaro Magazine une violente tribune contre "l’outrage à l’hymne national" que constitue cette Marseillaise reggae : "un rythme et une maladie vaguement caraïbe… à l’arrière-plan, un chœur de nymphettes émettant des onomatopées totalement inintelligibles… et au ras du micro, d’une voix mourante, exhalant comme on ferait des bulles dans de l’eau sale, des paroles empruntées à celles de … La Marseillaise." L’ancien résistant va plus loin en s’attaquant à l’artiste : "œil chassieux, barbe de trois jours, lippe dégoulinante… débraillé… crado…" La charge de Michel Droit atteint des sommets lorsqu’il considère qu’en adaptant La Marseillaise à des fins mercantiles ("en tirer profit aux guichets de la Sacem"), l’initiative du chanteur porte "un mauvais coup dans le dos de ses coreligionnaires". Autrement dit, par son acte "provocateur" contre l’hymne national, Serge Gainsbourg est accusé de favoriser l’antisémitisme… en raison de ses origines juives. Cet article donne le départ d'un scandale si brutal que Gainsbourg en restera définitivement meurtri.

    Relatant cette affaire, Laurent Balandras ne se contente pas de dresser l’historique de ce qui n’était au départ qu’une adaptation moderne - et exotique - de l’œuvre de Rouget de Lisle. Il retrace aussi en quelques pages l’enfance du petit Lucien Ginsburg, fils d’immigrés russes et de culture juive. Il rappelle que, né en 1926, le futur Serge Gainsbourg a été élevé dans l’amour de la culture française, dans une famille laïque, naturalisée et amoureuse de son pays d’adoption. Musicien très jeune, pianiste classique, il échappe de peu à la déportation comme d’ailleurs ses parents et ses sœurs. Un véritable traumatisme, comme le rappelle Laurent Balandras et qui resurgira en 1979 à la faveur d’un article haineux écrit par l'ancien résistant Michel Droit.

    gainsbourgCet essai sur La Marseillaise de Gainsbourg abandonne le chanteur le temps d’un chapitre pour s’intéresser à l’histoire de l’hymne national. Il se nommait à l’origine Le Chant de l’Armée du Rhin, et a été composé en avril 1792 à Strasbourg (et oui !) par Claude Joseph Rouget de Lisle, modeste officier et musicien amateur. Un chant révolutionnaire donc, comme le rappellera Serge Gainsbourg deux siècles plus tard. Laurent Balandras rappelle l’histoire tumultueuse de ce chant patriotique qui est devenu un hymne national après pas mal de déboires… et d’adaptations, jusqu'à la version de Gainsbourg, Aux Armes et cætera.

    Au sujet de ce titre, le chanteur rappellera qu’il respecte un manuscrit original de Rouget de Lisle. Laurent Balandras nuance cependant ses propos : "Les paroles reproduites dans le Larousse contiennent cette indication afin de ne pas réécrire sempiternellement le refrain. C’est presque vrai à cette nuance que la mention exacte est Aux armes, citoyens… etc."

    L’album reggae de Gainsbourg, vendu à plus d’un million d’exemplaire, est un succès inédit pour le musicien. À 50 ans, l’auteur de La Chanson de Prévert ou de L’Eau à la Bouche devient un artiste populaire, adoré par la jeunesse et considéré avec respect par la profession. Le jour de gloire est arrivé, donc. Cependant, "la fête est brutalement gâchée par l’article scandaleux de Michel Droit." Serge Gainsbourg conservera toute sa vie dans ses archives les pièces qui ont constitué ce scandale de La Marseillaise "jamaïcaine" : lettres d’injures ou de soutiens, coupures de presse, photographies, télégrammes. La reproduction de quelques-unes de ces pièces à conviction constitue l’une des grandes richesses de l’ouvrage de Laurent Balandras. Elles illustrent à elles seules le degré de violence contre l’artiste, empêché à plusieurs reprises de se produire sur scène, ce qui ne l’empêchera pas de partir à la rencontre de son public. Mais c’est un homme blessé qui sort de cette épreuve : "Si les attaques de Michel Droit ont meurtri Gainsbourg, l’affront de Strasbourg l’a anéanti… Certes, il se doutait bien qu’une Marseillaise en reggae allait défriser quelques implants mais de là à menacer physiquement des saltimbanques…"

    À partir de 1980, Serge Gainsbourg endosse un nouveau costume et se mue en Gainsbarre, son "double monstrueux" et provocateur, désinhibé, dépressif et (faussement?) alcoolisé. Sa vie privée est chambardée. Il quitte sa muse Jane Birkin, fréquente un temps Catherine Deneuve, avant de rencontrer sa dernière compagne, Bambou : Ecce homo, comme le dit la chanson phare de son album suivant Mauvaises Nouvelles des Étoiles (1981).

    Mais l’ultime pied de nez de ce scandale, sur fond de patriotisme antisémite, viendra le 13 décembre 1981. Ce jour-là, contre vents et marées, Serge Gainsbourg achète pour 135 000 francs un manuscrit autographe de La Marseillaise rédigée en 1833 par Rouget de Lisle. Il racontera ainsi son retour de la salle des ventes, avec cette pièce historique : "Le retour de Versailles fut grandiose. J’étais accompagné par Phify, garde du corps, videur au Palace, d’origine polonaise. Il y avait Bambou, ma petite amie, une Niak. Moi, je suis russe, juif et la voiture c’était une Chevrolet, une américaine ! Et sur la banquette arrière, y’avait le manuscrit original de La Marseillaise ! Étonnant !"

    Laurent Balandras, La Marseillaise de Serge Gainsbourg,
    Anatomie d’un Scandale
    , éd. Textuel, 159 p.

  • Il n'y a pas que la beat dans la vie

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    gainsbourgUne réflexion m'agace lorsqu'il est question de Serge Gainsbourg : s'attarder sur les quinze premières années de sa carrière et oublier volontairement ses dernières œuvres, sur l'air du "Je préfère le Gainsbourg de La Javanaise que le Gainsbarre de Love on the Beat".

    Ce rejet reflète sans doute une forme de pudibonderie pour ce qui est certainement un des albums les plus originaux et les plus mieux écrits de l'Homme à la Tête de Chou. Sorti en 1984, Love on the Beat peut même être qualifié d'un des meilleurs disques français de la décennie 80 (comme l'indique le classement des 1001 Albums qu'il faut avoir écouté dans sa Vie). 

    Ce qui a fait la (mauvaise) réputation de l'avant dernier album de Gainsbourg sont ces chansons sulfureuses qui ont heurté le public de l'époque : "Love on the Beat", "No comment" et surtout "Lemon Incest". 

    Arrêtons-nous sur la spécificité de cet album provocateur.

    C'est avec audace que l'auteur de "L'Eau à la Bouche" a pris le parti d'écrire et composer un disque homogène, dont chaque titre est décliné sur les thèmes du sexe, de la grivoiserie et de la pornographie. "Love on the Beat", la chanson qui introduit l'album (sic), est un long et rugueux chant d'amour érotique, aux paroles exceptionnellement travaillées, et traversé durant les huit minutes par des gémissements féminins et des cris d'orgasme que d'aucuns trouveront à la longue insoutenables.

    Les auditeurs des ondes FM de l'époque ont été certainement tout autant choquées par "Lemon Incest", une balade composée sur l'Etude n°3 "Tristesse" de Frédéric Chopin, et interprétée par Serge Gainsbourg et Charlotte Gainsbourg, sa fille âgée de treize ans à l'époque. Il a été reproché à son auteur d'écrire une chanson glorifiant l'amour incestueux, et surtout d'avoir entraîné sa propre fille dans cette aventure scabreuse. Une critique pleine de mauvaise foi comme l'affirmera toujours Charlotte Gainsbourg. La jeune interprète considère qu'elle participait de plein gréé à un projet artistique qu'elle soutenait. L'admiration du père et de la fille était réciproque. 

    Deux autres titres ont émergé auprès du grand public : "Sorry Angel" et "No Comment", un succès qui peut se lire comme un tube drôle et osé. Moins connus, signalons : "HMM HMM HMM", "Kiss Me Hardy", "I'm The Boy" et "Harley David (Son of a Bitch)". "Harley David (Son of a bitch)", à ne pas confondre avec le "Harley Davidson" que Gainsbourg avait écrit pour sa muse de l'époque, Brigitte Bardot, passerait presque pour une parenthèse amusante : "Hé, dis donc David fils de pute, qu'est-ce que tu fais sur ma Harley ?... Ses vibrations te font de l'effet...".   

    Gageons au passage qu'aucun de ces titres ne passerait de nos jours le filtre de la censure et de l'autocensure. Mais ceci est une autre histoire.  

    Serge Gainsbourg, Love on the Beat, 1984, Philips
    Sergegainsbourg.net