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sf

  • Taisez-vous, Mrs Dalloway

    Sorti un an avant Célestine du Bac, un ouvrage de jeunesse de Tatiana de Rosnay, son roman Les Fleurs de l’Ombre (éd. Robert Laffont/ Héloïse d’Ormesson) est en réalité le dernier qu’elle ait écrit à ce jour. Il est sorti en librairie en mars 2020, quelques jours seulement avant le début du Grand Confinement. Autant dire qu’éditorialement, ce livre a une histoire compliquée pour le faire simple. Mais c’est aussi un roman qui mérite d’être lu à la lumière des bouleversements environnementaux et sanitaires de notre société.

    Après une séparation tumultueuse avec son mari François, séparation dont le lecteur connaîtra les détails sordides en fin de roman, Clarissa Katsef, une auteure franco-britannique dont le succès est plus ou moins derrière elle, trouve un nouveau logement dans un appartement flambant neuf au cœur du 8e arrondissement d’un Paris traumatisé par un attentat. C’est une opportunité unique pour l’artiste qui a été choisie au terme d’une sélection rigoureuse menée par CASA, une obscure organisation.

    Voilà donc Clarissa, fraîchement célibataire, se retrouve entre les murs d’un appartement pourvu d’une domotique dernier cri, avec notamment une voix synthétique portant le nom de Mrs Dalloway (en référence à Virginia Wolf), chargée de veiller à ses moindres souhaits. Mais la vie de Clarissa devient assez rapidement angoissante. Elle sent dans ce lieu aseptisé que quelque chose ne tourne pas rond. Sauf que personne ne semble la croire, hormis sa petite-fille, Andy. Et ce n’est pas l’intervention régulière de Mrs Dalloway, son assistante personnelle, qui la rassure. En prenant contact avec quelques résidents de l’immeuble, Clarissa remarque que tous sont, comme elle, des artistes. Troublant. Au même moment, une mystérieuse étudiante, Mia White, la contacte. Elle se présente comme une admiratrice de son œuvre et souhaite la rencontrer.

    Tatiana de Rosnay avait déjà, dans un de ses précédents livres, Sentinelle de la Pluie (2018) fait de Paris une ville apocalyptique. Après la pluie et les inondations, c’est le soleil et la chaleur qui s’abattent impitoyablement sur la capitale des Fleurs de l’Ombre. Le monde subit les conséquences du dérèglement climatique et la nature est en train d’agoniser. La nouvelle thébaïde de Clarissa fait donc figure de havre sécurisant – en apparence cependant.

    Virginité mémorielle et artificielle

    Tatiana de Rosnay revient au thème central de son œuvre : la mémoire des lieux, d’autant plus qu’il s’agit également d’un sujet intéressant la protagoniste principale des Fleurs de l’Ombre. Sauf que l’appartement qu’occupe Clarissa n’a précisément pas de mémoire car il est neuf, et c’est justement cette virginité mémorielle et artificielle (artificielle comme Mrs Dalloway) qui perturbe l’occupante.

    Dans cette intrigue hitchcockien que Tatiana de Rosnay a bâti comme un roman de science-fiction à la Philip K. Dick, la romancière se fait encore plus sombre que dans ses livres précédents : dérèglement climatique, destructions de la nature, menaces technologiques, sociétés de surveillance et dangers planant sur les artistes. Il est singulier que ces sujets de préoccupation sont portés par une héroïne qui apparaît comme le double de l’auteure : "Élevée par un père britannique et une mère française, elle [Clarissa] était parfaitement bilingue. Elle avait deux langues d’écriture, et n’avait pu choisir l’une au dépend de l’autre". Cela ne vous rappelle personne ? 

    Il faut enfin mentionner que Tatiana de Rosnay a écrit Les Fleurs de l'Ombre simultanément en français et en anglais. Un roman qui est sorti peu de jours avant le déclenchement apocalyptique de la crise sanitaire. Un signe, sans aucun doute.

    Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’Ombre,
    éd. Robert Laffont Héloïse d’Ormesson, 2020, 336 p.

    http://www.tatianaderosnay.com
    https://www.lisez.com

    Voir aussi : "Tatiana de Rosnay, son œuvre"
    "Des hommes, des eaux et des arbres"
    "Célestine et Martin"

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  • S’il vous plaît, rembobinez

    Le plus beau coup que pouvait faire Christopher Nolan au spectateur de Tenet est de le contraindre à rembobiner et revoir les aventures du protagoniste. Car visionner plusieurs fois ce long-métrage mémorable s’avère plus que nécessaire pour comprendre – un peu – les secrets de ce film mêlant espionnage et science-fiction et jouant essentiellement sur des retours-arrières temporels.

    L’histoire peut se résumer de manière la plus classique qui soit : le personnage principal (qui se nommera plus tard lui-même "le protagoniste"), joué par un impeccable John David Washington, est un agent secret. Lorsque le film commence, il est engagé dans une mission dangereuse lors d’une prise d’otage dans un opéra qui se termine dans la confusion et avec la mort de l’agent, torturé sans en avoir révélé des informations sur sa présence et sur son but. Une mort qui n’en est pas vraiment une puisque le protagoniste se réveille sain et sauf sur un bateau. Il apprend qu’il est recruté pour une nouvelle opération dont le code, qui est aussi le nom d’une organisation secrète, est "Tenet".

    Ce palindrome, au cœur de milliers de commentaires autour de ce film, cache un danger universel : une guerre mondiale infiniment dangereuse, provoquée ni par des armes nucléaires ni par des États terroristes mais par une technologie venue du futur capable d’inverser l’entropie. Pour faire simple, l’entropie est la qualité physique d’un objet d’aller dans un sens ou dans un autre. Le protagoniste a d’ailleurs pu voir une balle "inversée" manquer de le tuer lors de sa précédente opération. Pour dire les choses autrement, il semble que l’avenir ait déclaré la guerre à notre présent en raison d’une arme physique capable d’annihiler son passé et donc notre présent.

    Le spectateur aura besoin de quelques clés pour naviguer dans un film qui promet de rester dans les annales du cinéma

    Vous me suivez toujours ?

    Le protagoniste se lance sur la trace d’objets "inversés" que le futur a envoyé à notre époque grâce à des sortes de tourniquets – et que le spectateur pourra voir à l’œuvre. Un homme a la clé de cette mission : Sator. Véritable génie du mal, c’est lui qui manipule cette arme d’un genre nouveau grâce à sa maîtrise du temps. Son seul point faible est sa femme Kat (Elizabeth Debicki), approchée par le protagoniste, allié avec le mystérieux Neil – un Robert Pattinson vraiment au sommet. Elle et son jeune fils Max sont entre les griffes du mafieux russe qui tient entre ses mains pas moins que l’existence de l’humanité.

    Lors de la sortie de Tenet, Christopher Nolan – qui est aussi l’auteur du scénario travaillé pendant des années – a prévenu les futurs spectateurs qu’il fallait "ressentir" plutôt que de "comprendre" une histoire mettant en scène des agents secrets sans peur et sans reproche, un méchant absolu joué avec un plaisir manifeste par Kenneth Branagh, une arme fatale, des innocents empêtrés dans des intrigues insolvables et, the last but not the least, des personnages allant dans un sens ou dans l’autre, lorsqu’ils ne passent pas d’un présent à un autre.

    Il faut objecter au réalisateur que le spectateur aura besoin de quelques clés pour naviguer dans un film qui promet de rester dans les annales du cinéma. Rembobiner le film – et pas qu’une fois ! – peut s’avérer nécessaire pour savourer des indices parsemées ici ou là : les deux voix de chemin de fer entre lesquelles le protagoniste est torturé, la boucle rouge du sac à dos, un signe des mains, les références au carré Sator ou bien la présence de Neil, en complice obstiné.

    Pour ce long-métrage malin, intelligent et de très haute volée (Ludwig Göransson signe en plus une bande originale qui semble elle aussi se jouer du sens de la lecture), Christopher Nolan met le cerveau du spectateur à contribution, à telle enseigne que des théories, parfois très bien vues, se multiplient sur Internet. Je vous en ai trouvé ici et  ou encore là.

    Alors, je vous donne un ultime conseil : regardez, concentrez-vous, savourez, puis rembobinez.

    Tenet, espionnage et SF anglo-américain de Christopher Nolan, avec John David Washington
    Robert Pattinson, Elizabeth Debicki et Kenneth Branagh, 2020, 150 mn
    https://www.tenetfilm.com
    https://www.warnerbros.com/movies/tenet

    Voir aussi : "Homme fatal"

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  • Fantasque, fantastique et Fantask

    Fantask, dont le premier numéro est sorti chez nous ce mois de juin, est la version française du mythique magazine américain de bande dessinée créé en 1969. Le premier numéro français, sorti le 28 mai dernier et disponible ce semestriel, se veut à la fois précis, sérieux, moderne, dérangeant et engagé. Il entend aussi élargir le sujet en balayant aussi bien la BD que le cinéma, la littérature, la musique et la culture en général. Un vrai magazine pop, en sorte, qui ne pouvait qu’intéresser Bla Bla Blog. Un magazine avec une vraie personnalité, et qui le revendique comme le dit à sa manière l’éditorial : "Le tsunami de la marchandisation a tué ce que la pop culture recelait d’insurrection spirituelle, l’a broyé et aseptisé en l’abandonnant aux mâchoires de des professionnels du mainstream."

    Le premier numéro du Fantask français est consacré aux figures du mal : serial killers, "pères fouettards", figures sexy à l’instar de Dexter, vamps plus ou moins habillées, génies du mal tels qu’Hannibal Lecter, sans oublier l’incontournable Hitler et ses condisciples (la "nazie-exploitation").

    Érudit, décalé, drôle, intelligent, le numéro français propose tout d’abord une traduction de la conversation entre Jodie Foster et Anthony Hopkins, alias respectivement Clarice Starling, la célèbre élève du FBI, et Hannibal Lecter, le tueur en série cannibale : ce sont les deux héros du mythique Silence des Agneaux (rappelons au passage que la série Clarice est proposée en France en ce moment sur Salto). Cette rencontre tout simplement passionnante entre l’actrice et l’acteur permet de revenir sur ce thriller horrifique ayant marqué l’histoire du cinéma mais aussi sur Jonathan Demme, décédé en 2017.

    Pour ce numéro dédié aux figures du mal, il fallait bien faire une place à Satan en personne, ce qui est fait à travers une analyse des iconographies du Prince des Ténèbres à travers les siècles, des eaux fortes du XIXe siècle aux films d’animation de Disney, en passant par les peintures Renaissance ou les créations contemporaines et la publicité. Dans son appétence pour des analyses fouillées, les journalistes de Fantask consacrent une interview à Jean-François Colosimo, spécialiste du christianisme. Il donne son analyse des incarnations modernes du diable. Il parle d’une véritable mutation de ce personnage "débaptisé, déraciné, défavorisé", au point de rendre le diable "presque" positif. À ces pages consacrées à un diable désacralisé vient répondre les images des "satanes", ces vamps ultra sexy qui peuvent prendre la forme de sorcières, de possédées plus ou moins illuminées  (voir à ce sujet l'article consacré à la kitsch et incroyable Church of Satan créée par le mystérieux Anton LaVey), de goulves, de vampires et même des "louves SS".

    "Le nazi c’est pop ?"

    Voilà qui nous mène à ce dossier incroyable et passionnant présenté sous dorme d’une question provocatrice : "Le nazi c’est pop ?"  Cette interrogation porte sur l’imaginaire de la croix gammée, de la figure d’Hitler et sur l’esthétisation du nazi devenu une marchandise de divertissement "spectaculaire" : "La barbarie du Troisième Reich semble s’allier avec la logique culturelle du néocapitalisme, elle est barbarisée" écrit Vicenzo Suca en introduction. Hitler ne pouvait être qu’un personnage idéal au service des uchronies les plus incroyables : "Et s’il était vivant ?" s’interrogent plusieurs artistes ("What if Hitler… ?"), dont les créateurs de la BD Hitler (tout simplement), qui n’aura droit qu’à deux numéros. Fantask propose quelques planches de cette œuvre incroyable… interdite par la loi en 1978.

    Dans la culture pop, l’imagerie nazie a une place importante soulignent Stéphane François et Nicolas d’Estienne d’Orves, à l’instar d’Indiana Jones, du jeu Wolfenstein ou du film plus confidentiel Iron Sky. Les spécialistes parlent d’une "aura magique et mystique qui entoure encore Hitler et ses sbires", avec en particulier Himmler, apparaissant comme le personnage le plus ésotérique au point d’être considéré comme "la figure du mal absolu".

    Le magazine quitte la thématique inquiétante du nazisme pour s’intéresser aux autres représentations du mal, séduisantes et sexy : Morgan Dexter, Le Joker, Tahar Rahim dans la série Netflix Le Serpent ou encore Charles Manson. Fantask a encore la bonne idée de s’intéresser au clown tueur et au romancier français Maxime Chattam, sans publier toutes ces femmes tueuses, minoritaires mais marquantes.

    Les 250 pages du semestriel proposent une inquiétante mais passionnante plongée dans le mal. De quoi donner des frissons mais aussi envie de se plonger ou se replonger dans des œuvres marquantes, terrifiantes et maléfiques.

    Fantask, numéro 1, semestriel, juin 2021
    http://huginnmuninn.fr/fr/book/fantask-n-1-la-tentation-du-mal

    Voir aussi : "La Route 66 des échecs"

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  • New age

    En cette période où le courant apocalyptique et post-apocalyptique est devenu un genre en vogue, pour le meilleur et pour le pire, intéressons-nous à un de ces nombreux court-métrages, La dernière prophétie. Ce dessin animé d’un peu plus de 3 minutes frappe par le soin graphique, à telle enseigne que le voir développer en long-métrage (qui est le projet originel), voire en série, ne serait pas une absurdité.

    Son réalisateur, un véritable touche-à-tout (pub, films, recherche) est Romain Demongeot. Il dirige la création de l’agence Londonienne UNIT9. UNIT9 group et unit 9 films se sont associés à une boîte de production de longs métrages en Californie.

    Romain Demongeot s’était fait remarquer avec ses deux premiers courts métrages, Love 2062 (2012), déjà un film d’anticipation autour de la pollution, puis Krokodil Requiem, (2016) qui entendait sensibiliser à la drogue.

    Tout aussi engagé et new age, La dernière prophétie est un voyage dans le temps et dans l’espace. C'est aussi une vraie réflexion utopique, singulièrement rare dans la mouvance millénariste. Les auteurs du court-métrage (Romain Demongeot, Sebastien Novac et Elvire Cheret) imaginent la manière dont les hommes pourraient se saisir des religions monothéistes mais aussi de l’intelligence artificielle pour donner une nouvelle chance aux quelques humains réfugiés sur une autre planète habitable.

    Romain Demongeot a condensé en quelques minutes ce récit de SF, qui est aussi une autre manière de mettre l’humanisme au cœur du discours.

    Cette curiosité qu’est La dernière prophétie est à surveiller d’autant plus près qu’il pourrait bien devenir un projet de grande envergure. C’est tout le mal que nous lui souhaitons.

    Romain Demongeot, La dernière prophétie, court-métrage français, 2020, 3 mn 17
    Scénario : Romain Demongeot, Sébastien Novac et Elvire Cheret
    Musique : Christophe Menassier

    https://www.youtube.com/watch?v=33fjioJzG5c&ab_channel=RomainDemongeot
    https://www.youtube.com/user/romaindemongeot

    Voir aussi : "Ce film que vous ne verrez jamais (mais que vous écouterez)"

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  • Travail de mémoire

    claude-jean poignant,traditions,bretagne,côtes d’armor,sfCet essai sous forme d'encyclopédie est le livre posthume de Claude-Jean Poignant que j'ai eu la chance de rencontrer et dont j’ai plaisir à me souvenir.

    Saint-Aaron est une petite ville des côtes d'Armor ou l'auteur a posé ses valises et est parti à la rencontre de ses habitants et de leurs souvenirs qui démarre singulièrement comme un roman de SF.

    Des histoires de traditions, de travaux, de fêtes locales. Des histoires de chevaux aussi. Un recueil touchant.

    Claude-Jean Poignant, Travailleries de Mémoire
    Dictionnaire encyclopédique de Saint-Aaron et des environs
    Éd. A la ville d'y d'en bas, 2008, 141 p.

    Data BNF

    Vour aussi : "Il n'y a pas de Requins dans la Loire"

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  • Un conte de Bilal

    La sortie d'un nouveau Bilal est toujours un événement. Le dernier en date, Bug (éd. Casterman) est le premier volume d'une série de BD d'anticipation. Ou bien, devrions nous dire "de conte d'anticipation".

    Nous sommes en 2048, dans un monde futuriste gris et angoissant (on reconnaît là l'univers d'Enki Bilal) dominé par les technologies. Un bug informatique majeur survient, vidant les serveurs du monde entier et rendant impossible l'accès aux réseaux. Dans l'espace, un groupe d'astronautes est en proie à toutes les difficultés pour rejoindre la terre. Parmi ces hommes de l'espace, il y a Obb, que sa fille Gemma attend impatiemment à Paris. Obb devient bientôt un enjeu le dépassant lui-même : ses capacités cognitives se sont développées de manière anormale, ce qui le rend d'autant plus intéressant en cette période de panne informatique généralisée. Ne serait il pas l'origine et la réponse au bug mondial ?

    Bilal signe là un brillant conte d'anticipation qui entend nous alerter sur les dangers d'une dépendance aux outils technologiques. Comme toujours chez l'auteur des Phalanges de l'Ordre noir, l'histoire semble écraser des personnages dessinées telles de superbes statues antiques et évoluant dans un décor hyper réaliste. Les trouvailles graphiques sont nombreuses, que ce soit cette case montrant le palais de l’Élysée ou ces unes de journaux écrites sans vérificateur d'orthographe.

    Le rire grinçant de Bilal semble se faire entendre par moment, mais c'est le rire d'un conteur autant qu'un des grands maîtres de la bande dessinée.

    Enki Bilal, Bug, tome 1, éd. Casterman, 2017, 86 p.