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  • Vitax® (et autres nouvelles)

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    vitax.PNGVitax®, recueil d’Yves Bernas sorti en 2013, rassemble 17 nouvelles étonnantes qui baladent le lecteur dans des univers bien différents. Elles prouvent les multiples facettes et le talent d’un auteur à suivre.

    Chroniques minutieuses et textes brefs alternent dans ce livre qui démarre par une formidable farce tragicomique : Capitaine Gaspard met en scène un détestable officier, brimant sans vergogne des appelés inoffensifs, jusqu’à un retour de bâton inévitable. La troisième nouvelle suit cette veine plutôt réaliste : Docteur Wunderlich est le portrait écrit à deux voix d’un médecin remarquable mais au lourd secret et à la poursuite d’une rédemption. Il est également de rédemption et de fautes dans David Forster, la plus américaine de ces histoires.  

    Vitax®, qui a donné le nom à ce recueil, est sans doute la nouvelle plus frappante. Dans un monde dystopique, Spike Thorn doit assumer sa condition d’être Bêta, soumis aux pires vexations dans une société  hyper hiérarchisée et dominée par un étrange produit, le  Vitax®, aux pouvoirs régénérant étonnants (ne cherchez pas ce produit miracle dans le commerce !). On peut ne pas être sensible au style onirique et fantastique de ce texte (qui n’est pas sans rappeler le film eXistenZ de David Cronenberg) mais cette histoire marque les esprits par sa noirceur poétique.

    La deuxième partie du recueil rassemble d’autres textes mêlant naturalisme, lyrisme et surnaturel de manière plus ou moins convaincante. Les influences d’Edgar Allan Poe ou Oscar Wilde sont manifestes dans Le Miroir ou Greeneisen. Le lecteur prend de plein fouet l’humour noir de La Tzigane. Mais l’on peut surtout retenir la nouvelle Sang d’Encre, de facture kafkaïenne, une histoire classique de pacte faustien rondement menée.

    Voilà un premier livre prometteur dans lequel, malgré la disparité des textes, Yves Bernas montre la richesse de son univers  littéraire et l’étendue de son talent. De ce point de vue, il en a sous la pédale.   

    Yves Bernas, Vitax® et autres nouvelles, Amazon, 215 p.
    http://ybernas.de

  • Lady Vegas : la surdouée, le prof et la poissarde

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    lady Vegas.jpgTamara Drewe et Beth Raymer. Les héroïnes des deux films de Stephen Frears, Tamara Drew et Lady Vegas, ont au moins trois points communs : l’ambition de deux jeunes femmes de refaire leur vie, leur outrageante beauté qui va faire tourner la tête de quelques hommes et l’art de porter le mini-short !

    Mais là où Tamara Drewe (Gemma Aterton), le personnage principal du film éponyme, pose ses bagages dans le village de son enfance so british, la candide Beth (Rebecca Hall) entreprend de faire fortune dans la plus artificielle des villes occidentales, Las Vegas. Après une brève carrière dans le strip-tease à domicile, notre Lady Vegas y découvre sa voie dans les paris sportifs où elle s’avère vite surdouée et chanceuse. Elle y trouve, pour le coup, un ami attentif en la personne de Dink Heimowitz (Bruce Willis) et une famille de substitution dans laquelle Tulip (Catherine Zeta-Jones), l’épouse de Dink, finit, contre toute attente, par jouer un rôle non négligeable.

    On peut faire la fine bouche devant cette petite comédie de Stephen Fears. L’auteur des Liaisons dangereuses ou de My beautiful Laundrette offre, avec Lady Vegas, une escapade fraîche mais sans surprise dans le milieu de l’argent facile, avec un happy-end à la clé. Frears est cependant bien trop doué et malin pour se cantonner dans un film commercial uniquement distrayant. 

    Il convient de rappeler que Lady Vegas est aussi et surtout l’adaptation du récit de Beth Raymer, Lay The Favorite. Cette ancienne journaliste y conte son expérience de l’industrie du sexe et des jeux d’argent. Les chassés-croisés amoureux et amicaux, les ambitions et les jalousies sont l’occasion de brosser le portrait d’une Amérique libérale obnubilée par le Roi Dollar. "Las Vegas et Wall Street : même combat !" semble asséner Frears lorsque la fausse ingénue rejoint son petit ami Jeremy (Joshua Jackson) à New York, avant unes escapade professionnelle au Costa-Rica avec son nouvel associé Rosie (Vince Vaughn), le double sombre de Dink. Bravant les lois fédérales sur les jeux d’argent, Beth y découvre aussi amèrement le revers de cette fortune, avant une pirouette finale et une fin convenue. 

    Lady Vegas, modeste étape américaine dans la brillante carrière de Stephen Frears, trouve finalement son plus grand intérêt dans le jeu des acteurs. Rebecca Hall est la révélation de cette comédie sympathique pour son rôle d’ingénue ambitieuse et sexy. Bruce Willis, en contre-emploi, se distingue quant à lui en quinquagénaire installé, blasé et bienveillant. Soulignons enfin le retour sur les écrans de la trop rare Catherine Zeta-Jones : un brin cabotine, elle s’en sort plutôt bien dans le portrait d’une épouse superficielle, jalouse et poissarde. 

    Finalement, Stephen Frears a su tirer vers le haut cette comédie légère. Qui aurait pu en douter ?      

    Stephen Frears , Lady Vegas : Les Mémoires d'une Joueuse, 100 mn, 2012

  • Qui es-tu, Nico ?

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    nicoNico, magnifique blonde incendiaire des années 60 d'origine allemande, également mannequin, est l'héroïne de cette bande dessinée originale.

    Cela ne vous rappelle rien ?

    Les fans du Velvet Underground auront tout de suite fait l'analogie avec la chanteuse Nico, top-model, égérie de nombreux artistes de cette époque et chanteuse folk aux disques légendaires (voir la vidéo en bas de cet article).

    Dans le premier volume de cette série, Nico renaît sous les traits d'une espionne, en pleine guerre froide. CIA, KGB ou agents-doubles s'affrontent autour de secrets technologiques capables de changer le cours du monde.

    Rien que de très classique, me direz-vous, dans cette histoire digne de Ian Fleming ! Sauf que cette bande dessinée, très datée année 60, est en réalité une uchronie. Le lecteur découvre des sixties bien différentes de celles que le XXe siècle a connu : après la seconde guerre mondiale, l'écrasement de soucoupes volantes en URSS et aux États-Unis (à Roswell) a bouleversé l'ordre du monde, en exacerbant plus encore les tensions entre les deux superpuissances. La technologie a fait des bonds en avant prodigieux, grâce à ces technologies extraterrestres tombées du ciel. Les moyens de transports supersoniques sont courants et des villes futuristes ont poussé. Le lecteur apprend également que Marilyn Monroe est toujours vivante, tout comme John Fitzgerald Kennedy et Staline. En pleine guerre froide d'un autre genre, la sémillante Nico part en mission à Paris recueillir les informations d'un espion. Prise au piège après la mort de ce dernier, elle n'a d'autre choix que de fuir en Autriche grâce à son père adoptif, ce dernier ayant trouvé là-bas la mère naturelle de notre héroïne.

    Qui est Nico ? Cette histoire divertissante d'espionnage, au graphisme élégant, pose la question de l'identité. Un troublant jeu de miroir renvoyé au lecteur lorsque ce dernier apprend que, dans ces années 60 fictives, le Velvet Undergroud enregistre son premier album avec une chanteuse et mannequin prénommée... Amanda. Pendant ce temps, notre Nico commence une carrière d'espionne, en route vers son destin – mais aussi son passé.

    Berthet et Duval, Nico, 1, Atomium-Express, éd. Dargaud, 56 p., 2009

  • Il est de retour

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    99552091_o.jpgIl est de retour. Qui ? Adolf Hitler. Quand ? De nos jours.

    Voici le pitch étonnant et provocateur de ce best-seller allemand. Timur Vermes choisit d'aller droit au but dans cette satire au vitriol : soixante-dix ans après sa mort, sans que le lecteur ne sache pourquoi, l'ancien chancelier nazi se réveille au milieu d'un terrain vague, pour découvrir une Allemagne en paix et bien différente de ce qu'il connaissait : une femme est au pouvoir, la démocratie est bien installée, l'Europe est en paix, les Turcs ont pignon sur rue et les citoyens allemands ont perdu tout sens de combativité. L'ancien Führer décide de se remettre sur le devant de la scène, aidé en cela par une société de production. Après s'être familiarisé très facilement avec les moyens de communication modernes (smartphone, Internet, etc), il s'offre une tribune à la télévision et sur Internet et s'avère efficace en diable. Et, contre toute attente, son discours reçoit une large écoute.

    Un roman engagé qui ne prend aucune pincette pour dénoncer la montée des extrémismes, le populisme, la démagogie et la crédulité ambiante. 

    Timur Vermes, Il est de Retour, éd. Belfond, 406 p.

  • Mes parents étaient des espions communistes

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    The-Americans-Poster.jpgLa saison 2 de The Americans a débarqué sur nos petits écrans depuis quelques semaines, sur Canal+. Pour celles et ceux qui auraient raté la première saison, rappelons l'histoire de cette captivante fiction d'espionnage. 

    Au début des années 80, dans les Etats-Unis reaganiens et en pleine guerre froide, une famille d'Américains, Elizabeth et Phillip Jennings, vivent une existence paisible d'Américains moyens en compagnie de leurs enfants. Une existence qui n'est que façade car Elizabeth et Phillip sont en réalité deux agents dormants soviétiques, deux espions froids et efficaces du KGB infiltrés des années plus tôt chez l'ennemi. Leur couverture sans faille – un mariage de circonstance, deux enfants, Paige et Henry, une agence de voyage dont ils sont responsables – est mise à mal le jour où vient s'installer en face de chez eux un nouveau voisin, Stan Beeman, un redoutable agent du FBI. 

    La saveur de cette série est de faire la part belle aux dissimulations, mensonges, couvertures, agents doubles et autres subterfuges, donnant à cette série une atmosphère paranoïaque rarement vue depuis la première saison de Homeland.

    Audacieuse et austère, The Americans brille par sa description minutieuse d'une époque trouble. Décors, costumes, musiques, objets du quotidien : rien ne manque, jusqu'aux événements politiques évoqués du point de vue communiste et soviétique. La politique de Ronald Reagan, l'IDS (la fameuse "guerre des étoiles", pseudo programme spatial américain) ou les refuzniks sont évoqués sous couvert d'actions obscures et souvent criminelles des deux espions communistes. 

    Une plongée hallucinante dans cette dernière période de la guerre froide. Brillant, complexe et sans concession !

  • Aimez-vous Tamara Drewe?

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    81Ny-TRNvpL._SL1500_.jpgTamara Drewe de Posy Simmonds peut être qualifié de roman graphique. Et pas des moindres. Le terme de roman graphique mérite que l'on s'y arrête : ce vocable un peu gadget est sensé qualifier des bandes dessinées pour adultes, généralement un peu plus bavardes et (donc) plus sérieuses que les autres livres de ce genre. Or, Tamara Drewe est bel et bien le plus bel exemple de roman graphique. Dans ce livre qui fait la part belle à la littérature, le texte est riche et omniprésent au point que, sur certaines pages, les dessins servent avant tout d'illustrations. L'écrit est d'ailleurs au centre de ce remarquable livre, qui a par ailleurs fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 2010, réalisée par Stephen Frears, avec Gemma Aterton dans le rôle principale (voir la vidéo en bas de cet article). 

    Dans un cottage anglais, Beth Hardimann gère en maîtresse femme une résidence pour écrivains en compagnie de ses deux employés, Mary et Andy, un sémillant jardinier. C'est également elle qui gère la carrière de son mari, Nicholas, écrivain à succès, imbu de lui-même en plus d'être volage.

    Débarque Tamara Drew en plein été. Cette journaliste, originaire de cette campagne anglaise et tout juste débarquée de Londres, est bien décidée à s'installer à Winnards Farmhouse, la ferme voisine.

    Qui n'aimerait pas Tarmara Drewe ? Trentenaire chroniqueuse dans un quotidien national, pétillante, indépendante, sensible, elle ne laisse personne indifférent, à commencer par les hommes, Nicholas, Andy – et bien d'autres. Son arrivée dans cette campagne tranquille va complètement bouleverser, pour le meilleur et pour le pire, les petites vies tranquilles et mornes de ses habitants. 

    Posy Simmonds croque avec génie, grâce, humour mais aussi cruauté des personnages emportés par le souffle de la passion, du désir, de la concupiscence, de la jalousie mais aussi de la frustration. L'auteur réserve ses plus belles flèches pour le petit monde de la culture – écrivains ambitieux, intellectuels prétentieux, stars sur le retour, journalistes indiscrets. Posy Simmonds se fait balzacienne lorsqu'elle dépeint la comédie humaine de cette modeste région anglaise. Quant à l'héroïne principale, c'est le personnage le plus romanesque qui soit, et, assurément, il est impossible de ne pas aimer Tamara Drewe. 

    Posy Simmonds, Tamara Drewe, éd. Denoël Graphic, 2008

  • Celia Green, une dissidente universitaire

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    celia-green.jpgCelia Green est née à Londres en 1935. Elle est une figure à part dans le milieu universitaire en raison de ses travaux avant-gardistes en philosophie et psychologie.

    Pionnière dans ses recherches sur les phénomènes de perception, comme les rêves lucides ou les expériences de mort imminente, on lui doit notamment The Human Evasion (1969), Letters from Exile (2004)  mais aussi ses aphorismes.

    Profondément sceptique, attachée à l’individualisme, à la royauté et à la place de l’hérédité, Celia Green est critique sur la place accordée par la plupart des hommes aux activités triviales (nourriture, sexualité, activités quotidiennes), au détriment des interrogations sur des problèmes à résoudre ou sur les grandes questions philosophiques et scientifiques.

    Elle ne cache pas non plus ses réticences à l’égard du féminisme, notamment dans un de ses aphorismes célèbres : "Si vous pensez aux femmes comme être humain, elles sont exaspérantes en raison de leur faiblesse incroyable ; bien sûr, c’est très bien si vous n’avez pas à les considérer comme des êtres humains du tout" (The Decline and Fall of Science). 

    Ce qu'elle a pu écrire :

    "La plupart des recherches faites ont été déterminées par l'exigence qu'elles doivent, d'une manière assez évidente et prévisible, renforcer les théories approuvées ou à la mode."

    "L'étonnement est la seule émotion réaliste."

    "Justice sociale : expression de la haine universelle."

    "La chose la plus remarquable à propos de l'esprit humain est la gamme de ses limitations."

    La société est un mécanisme d'autorégulation pour empêcher l'accomplissement de chacun de ses membres."

    "Lorsque quelqu'un dit que ses conclusions sont objectives, il signifie qu'elles sont basées sur des préjugés que beaucoup d'autres personnes partagent."

    "Dans une autocratie, une seule personne agit à sa façon; dans une aristocratie quelques personnes agissent à leur manière ; dans une démocratie, personne ne suit son propre chemin."

    "Démocratie : tout le monde doit avoir une chance égale d'entraver tout le monde."

    "Les personnes pratiquant une religion sont une insulte à l’univers."

    "La race humaine en sait assez sur la réflexion pour l’entraver."

    "Une des plus grandes superstitions de notre temps est la croyance qu'il n'y en a pas."

    "La seule chose importante à réaliser sur l'histoire, c'est que tout a eu lieu dans les cinq dernières minutes."

    "Je ne peux pas écrire de longs livres ; je laisse cela à ceux qui n'ont rien à dire."

    http://www.celiagreen.com
    http://celiagreen.blogspot.fr

  • Une vie toute neuve

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    UNEVIETOUTENEUVE.jpgÀ Séoul, en 1975, Jinhee (Kim Saeron), 9 ans, se laisse entraînée en toute confiance par son père (Sol Kyung-gu) dans une grande et agréable balade. Robe neuve, gâteau, repas au restaurant : rien ne manque à cette journée idyllique. L’objectif de cette promenade est en réalité un orphelinat catholique où Jinhee est abandonnée par son père afin de lui donner la chance d’une nouvelle vie. Puis, ce dernier disparaît ; il ne reviendra plus.   

    Pour Jinhee, à l’incompréhension et à la certitude que tout cela ne peut être vrai ("Mon père est un menteur !" lance-t-elle au cours du film) succède la terrible réalité de son abandon mais aussi l’espoir qu’une adoption lui apportera de nouveaux parents et "une vie toute neuve". Une vie toute neuve qui vaut aussi pour ce père méprisé : dans la Corée du Sud traditionnelle des années 70, le divorce est si mal considéré que se remarier nécessitait de faire table rase de son passé, même au prix de l’abandon du ou des enfants d’un premier mariage.

    Là où des films comme Holy Lola de Bertrand Tavernier s’attachaient à suivre le parcours de parents adoptants, Une Vie toute neuve suit le quotidien sombre d’une enfant traumatisée par son abandon et  dans l’attente d’être accueillie par des adultes.    

    La séparation est la clé de voûte de cette fiction : séparation avec le père, bien sûr, mais aussi séparation de deux amies, séparation de l’orphelinat puis déracinement lors de son arrivée à Paris. Le film se clôt d’ailleurs sans que le spectateur n’assiste à la rencontre entre la fillette et ses nouveaux parents. Ce choix, certes critiquable, met le film à l’abri d’un pathos prévisible et inutile. 

    Ayant connu elle-même l’adoption durant son enfance, Ounie Lecomte signe ce premier long-métrage en partie autobiographique d’une très grande qualité. La grande originalité de cette œuvre très personnelle est que la caméra se met à la hauteur des yeux de Jinhee. On peut saluer la réalisatrice qui, non seulement évite le sentimentalisme mais porte en plus un regard plein de compassion sur la petite Coréenne, admirablement interprétée par Kim Saeron.    

    Ounie Lecomte, Une Vie toute neuve, 90 mn, 2010 

  • Modiano : l'anti-Le Clézio

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    modiano,leclézioSix ans après JMG Le Clézio, l'académie Nobel a choisi de récompenser un autre auteur français, Patrick Modiano. Deux talents d'une même génération (né en 1940 pour l'un, en 1945 pour l'autre), ayant commencé leur carrière dans les mêmes années (1963 pour le premier avec Le Procès-verbal, en 1968 pour le second avec La Place de l'Étoile). Deux Nobel français, si proches mais aussi si différents. 

    Quoi de commun en effet entre ces deux écrivains récompensés à quelques années d'écart ? 

    Prenez Jean-Marie Gustave Le Clézio. Après une période fortement marquée par le nouveau roman et l'absurde (Le Procès-verbal, Le Livre des Fuites, par exemple), le jeune écrivain français abandonne la voie du "cartésianisme littéraire" pour se nourrir des sources du nouveau monde, après sa découverte du Mexique au début des années 70. Dès lors, c'est comme libéré que Le Clézio devient le plus universel des écrivains français, le plus philosophique aussi, héritier autant des pré-socratiques que de Henri Michaux ou Francis Ponge : "Je veux écrire une autre parole que qui ne maudisse pas, qui n'exècre pas, qui ne vicie pas, qui ne propage pas de maladie" écrit-il. C'est ce Le Clézio sans frontière, à la langue enrichie de cultures étrangères, avec des ouvrages tels que Voyages de l'autre Côté (1975), Désert (1980), Le Chercheur d'Or (1985) ou Onitsha (1991) que récompense l'académie Nobel en 2008. 

    Quel contraste avec Patrick Modiano ! Son homologue est sans aucun doute le plus Français et, dirais-je, le plus Parisien de nos auteurs. Après une entrée fracassante dans la littérature avec La Place de l'Étoile, Modiano s'avère un écrivain hors des modes, hors du monde aussi. Indépendant, d'une grande timidité, il construit son œuvre autour de la mémoire, des disparitions, des fantômes du passé et de l'identité (Quartier perdu, Rue des Boutiques obscures, Une Jeunesse ou Un Pedigree). Passionné par Paris, l'écrivain connaît cette ville comme personne, jusqu'à mettre en scène ses personnages dans un Paris disparu, reconstitué grâce à une documentation exceptionnelle : ses fameux annuaires parisiens des années 30 et 40. Ainsi, dans Dora Bruder, Modiano suit les pas d'une jeune juive pendant l'Occupation, une recherche où l'auteur s'attache autant aux hommes qu'aux lieux. Ce livre est également emblématique de l'importance, dans son œuvre, de ces années noires – le père de Modiano a échappé par miracle aux camps de concentration. 

    Aussi elliptique que Le Clézio peut être onirique, Patrick Modiano a été reconnu par l'académie suédoise. Ce quatorzième Nobel français, après d'autres noms aussi prestigieux que Bergson, Gide, Camus ou Le Clézio, prend une résonance particulière en cette période où le terme de "déclin français" fait florès ; pas en littérature, en tout cas!

  • Toute une histoire pour ça !

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    dieu.jpgIl y a quelques semaines, je faisais un coup de projecteur sur le blog Raconte-moi l’HistoireVoir mon article ici à ce sujet.

    Ce site irrévérencieux, mais non moins sérieux, rassemble mille et un sujets et événements de la grande et de la petite Histoire. Il est l’œuvre d’une jeune bloggeuse, Marine, qui affirme aimer "beaucoup l'histoire et encore plus dire des gros-mots" (sic). Raconte-moi l’Histoire permet de rendre des sujets comme la classe ouvrière au XIXe siècle, le procès des templiers ou l’histoire de la psychiatrie beaucoup moins ennuyeux que beaucoup de cours scolaires.

    Ce blog ne semble pas faire que des adeptes car, au détour d’une publication Facebook, j’apprends que des militants catholiques intégristes ont "attaqué" ce site, l’accusant de jeter l’opprobre sur les dérives peu "chrétiennes" du clergé. Dit autrement, et de manière plus fleurie, par l’auteur : "On veut que j'arrête de parler de bite, de curés, de putes et d'Église catholique dans une même phrase."

    Autant dire que face à de tels dénigrements, mon blog apporte tout son soutien à Raconte-moi l’Histoire.  Le dernier post paru, "Le curé, La putain, et le vœu de chasteté", n’aurait-il pas mis le feu aux poudres en dénonçant l’hypocrisie religieuse ? La jeune bloggeuse fait mouche lorsqu’elle présente son article ainsi : "C’est beau l’éthique sexuelle chez les curés, d’ailleurs les moines bouddhistes aussi sont chastes, enfin, en théorie. Un petit coït rapide avec une pénitente, une religieuse, ou une fille publique, ça ne fait de mal à personne, hein. Si personne le sait, ça ne compte pas, si ? Dieu est pardon". Comme ça, c’est dit !

    Conclusion de ces attaques, voulant jeter un voile pudique sur des pratiques peu catholiques : allez, Marine, ne te décourage pas et continue ton blog avec la même irrévérence, la même liberté et le même sérieux !

    Raconte-moi L’Histoire

  • Gen d'Hiroshima, gens d'Hiroshima

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    gens hiroshima dessin.gifGen d'Hiroshima, chef d'œuvre de la bande dessinée, fait partie de ces livres que l'on n'oublie pas.

    Cette série d'une dizaine de tomes, célèbre et adulée au Japon dès sa sortie en 1973, a connu une existence plus tardive en Occident ; cependant, son influence est certaine : Art Spiegelmann, l'auteur de Mauss, bande dessinée majeure sur la Shoah, explique dans la préface de Gens d'Hiroshima toute l'importance de ce manga. Un manga qui, comme son titre l'indique, aborde une autre des grandes tueries de la seconde guerre mondiale : le bombardement nucléaire d'Hiroshima.

    Le premier tome de cette bande dessinée autobiographique déroule sur plus de 250 pages la survie d'une modeste famille de cette région du Japon, relativement préservée jusqu'en 1945 par les bombardements. Dans ce pays en guerre où la dévotion à l'Empereur et à à la grandeur de la nation, la population souffre mais doute également. La famille de du jeune Gen survit difficilement aux privations et aux obligations martiales, d'autant plus que le père, homme courageux et au caractère bien trempé, s'avère un pacifiste convaincu. La majeure partie de ce premier volume suit les petits et les grands faits de cette famille soudée : un père se battant pour ses idées dans un Japon rigoriste et militariste, une mère enceinte et épuisée par les privations et les enfants - Gen et ses frères et sœurs. Au milieu de la petite histoire, des focus sur la grande histoire – la guerre du Pacifique et les préparatifs des bombardements nucléaires – nous rappellent qu'un terrible drame va se jouer.

    Les vingt dernières pages de ce tome sont proprement hallucinantes. Le lecteur entre au cœur du bombardement nucléaire tel qu'il a été vécu par les victimes. L'auteur, qui a vécu lui-même cet événement (Keiji Nakazawa, est mort d'un cancer fin 2012), dévoile la réalité crue des ravages de l'arme nucléaire, transformant la ville paisible d'Hiroshima en une zone digne des pires films d'horreur. Les dernières pages de ce livre n'assènent aucun message : ils giflent le lecteur en montrant la réalité crue et insoutenable de la bombe A sur des victimes prises au piège.

    Terrible chef d'œuvre ! Inoubliable.

    Keiji Nakazawa, Gen d'Hiroshima, Ed. Vertige Graphique, 2003, 274 p.

     
    Gen d'hiroshima par cinemasian

  • Les Variations "Gouldberg"

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    "Il est génial et c'est nous qui l'avons !" Ainsi pouvait se résumer l'état d'esprit de la Columbia lorsque le jeune Glenn Gould, 22 ans en 1955, signa avec avec la major américaine pour son premier disque. Un premier disque qui, au début, laissa perplexe ses producteurs. 

    Le musicien canadien s'était déjà fait remarquer lors de concerts, autant pour ses choix musicaux hétéroclites et assumés (des compositeurs élisabéthains côtoyaient Beethoven, Webern et, déjà, Bach) que pour sa présence physique reconnaissable entre toutes lors de ses interprétations : position basse sur son siège, virtuosité, jeu non legato, visage hypnotisé, concentration telle que l'artiste allait jusqu'à chantonner durant ses propres exécutions – ce qui n'ira pas sans donner des sueurs froides aux ingénieurs du son !

    Devenu un des poulains de la Columbia, Glenn Gould devait enregistrer le premier de ses nombreux enregistrements. Quelle œuvre allait être choisie par le musicien ?

    Si le pianiste ne montrait pas beaucoup d'intérêt pour le répertoire romantique, il n'était pas absurde de penser qu'il allait jeter son dévolu sur Beethoven ou Bach. Et si c'est effectivement ce dernier qui fut choisi, ce fut pour une œuvre peu enregistrée jusqu'alors : les Variations Goldberg. La surprise était manifeste.

    Ces 30 variations sur un aria (cataloguées sous la référence BWV 988), exercice pour clavier datant des années 1740, étaient destinées selon la légende au jeune Johann Gottlieb Goldberg, claveciniste doué et élève de Jean-Sébastien Bach. Cette série de courts thèmes et variations ne suscitaient pas l'enthousiasme au sein de la Columbia. Qui s'intéressait au début des années 50 à ces Variations Goldberg, du reste peu enregistrées et surtout mal connues du public ?

    Mais, les producteurs plièrent. On ne pouvait déjà rien refuser au jeune Glenn Gould.

    Contre toute attente, ces trente-deux arias et variations suscitèrent l'enthousiasme critique et surtout public. Les ventes de disques explosèrent. Glenn Gould devint instantanément une star. Comme le commenta son compatriote Norman Snider, "Si une lycéenne possédait un disque de musique classique parmi des enregistrements de Dave Brucecks ou du Trio Kingston, c'était sans doute les Variations Goldberg" ("Indeed, if a college girl had one record of serious music among the Dave Brubecks and Kingston Trios, it was likely to be the Goldberg Variations"). 

    Cette référence à quelques standards de jazz n'est pas anodin. Virtuose, Gould offrait un nouveau souffle à cette œuvre austère, lui donnant du rythme et même, diront certains, du swing. La relecture des Variations Goldberg hérissa le poil de nombreux puristes mais le public ne s'y trompait pas, qui fit un triomphe au pianiste au point de le rendre légendaire.

    Mais l'histoire des "Variations Gouldberg" ne s'arrête pas là. 

    26 ans plus tard, dans la dernière année de sa vie, Glenn Gould offrit une nouvelle version de cette œuvre devenue culte et célèbre grâce à lui. Il choisit cette fois une interprétation lente, sombre et contemplative, plus longue de 13 minutes que l'enregistrement de 1955 ! Le jeune homme impétueux des premières années avait laissé place à un homme mûr, plus intériorisé et d'abord soucieux de comprendre l'essence même de Bach. 

    Ces deux enregistrement éloignés dans le temps, l'un débutant et l'autre clôturant une carrière exceptionnelle, offrent deux visages diamétralement opposées d'un même morceau. Deux visages, deux chefs-d'œuvres, mais un seul interprète. 

    Jean-Sébastien Bach et Glenn Gould, Variations Goldberg (version de 1955), Sony Classical
    Jean-Sébastien Bach et Glenn Gould, Variations Goldberg (version de 1982), Sony Classical

  • George Eliot, une femme libre sous le règne rigide de Victoria

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    george-eliot.jpgGeorge Eliot (1819-1880), de son vrai nom Mary Anne Evans, est un auteur britannique du mouvement victorien.

    Issue d’un milieu modeste, elle doit vivre avec la rigidité de la société anglaise, aux couches sociales très hiérarchisées. Elle y résiste grâce à l’école, à la découverte des arts et de la philosophie, aux voyages en Europe mais aussi aux relations considérées comme scandaleuses qu’elle entretient avec le philosophe et journaliste George Henry Lewes. Cette union libre et affichée est mal perçue et oblige la jeune femme à se tenir à l’écart de la société londonienne.

    À l’âge de 37 ans, elle écrit son premier ouvrage, Amos Barton, le premier volet des Scènes de la Vie du Clergé. Elle choisit un pseudonyme masculin, George Eliot, afin d’être mieux perçue par les critiques. Elle révèle sa véritable identité après la parution de son roman Adame Bede qui s’avère un succès. S’ensuivent une vingtaine d’ouvrages, dont Le Moulin sur la Floss (1860) et Middlemarch (1872). Ces deux derniers livres, considérés comme ses chefs d’œuvre, impose George Eliot comme une figure majeure de la littérature victorienne. Elle y excelle dans son art du réalisme, de l’érudition, de l’humour et de l’observation psychologique.     

    Ce qu'elle a pu écrire :

    "Il n’est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être."

    "Examinez bien vos paroles et vous trouverez que, lors même que vous n’avez aucun motif d’être faux, il est très difficile de dire l’exacte vérité."

    "Les femmes heureuses, comme les nations heureuses, n'ont pas d'histoire."

    "Elle est comme les autres femmes. Elle croit que deux et deux feront cinq si elle pleure assez longtemps et fait assez d'histoires."

    "Nos actions agissent sur nous tout autant que nous agissons sur elles."

    "Dieu nous juge tous entiers et d'un regard, et non pas comme les hommes, sur des sentiments et des actes isolés."

    "Lors même que vous n’avez aucun motif d’être faux, il est très difficile de dire l’exacte vérité."

    "Les animaux sont des amis tellement agréables - ils ne posent jamais de questions, ils ne font aucune critique."

    "Nous sommes volontiers meilleurs pour les bêtes qui nous aiment que pour les femmes qui nous aiment. Est-ce parce que les bêtes ne parlent pas ?"

    "On prend parfois comme une mauvaise habitude d'être malheureux."

    "Pour récolter plus de roses, il suffit de planter plus de rosiers." 

    "Béni soit l'homme qui, n'ayant rien à dire, s'abstient d'en administrer la preuve en paroles !"

    "Je ne nie pas que les femmes soient stupides ; Dieu Tout Puissant les fit l’égal des hommes."

    "Nos actions sont comme nos enfants, qui vivent et agissent en dehors de notre propre volonté."

    "Une différence de goût en matière de plaisanteries gâte l’amitié." 

    "Une erreur vigoureuse et vigoureusement cultivée entretient du moins les germes de la vérité."

  • Ces inconnus qui nous gouvernent

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    circus_politicus.jpgCircus Politicus, essai ambitieux, entend décrire les dérives de nos démocraties actuelles, en ce que la parole des peuples (le "vox populi, vox dei") est très souvent (trop souvent selon les auteurs) considéré par nos dirigeants comme un obstacle à des décisions qui semblent s'imposer. Ces décisions sont liées à de bonnes intentions (une meilleure gouvernance) et à d'autres moins avouables (l'idéologie libérale). Le "circus politicus" est cet univers public et politique fait de faux-semblants, d'apparences, de langues de bois, de discours trompeurs (pour ne pas dire mensongers), de non-dits et surtout de décisions secrètes imposées à tous.

    Un des chapitres du livre s'intitule "ministères du monde". Derrière ce terme se cachent des organisations officielles et d'autres officieuses : conseils européens, BCI, agences de notation, organisation mondiale Bilderberg, lobbys internationaux, etc. Pour être honnête, cette première partie gêne aux entournures en ce qu'elle semble faire la part belle à une sorte de complot mondial.

    Mais là où l'essai s'avère passionnant est son patient descriptif des institutions européennes. C'est la deuxième partie du livre, la plus volumineuse mais aussi la plus intéressante. Parlement, commission, conseil et autres organismes européens sont passés au crible, pour le meilleur et surtout pour le pire. Les auteurs ne sont pas tendres envers les conseils européens où se décident les grandes décisions à l'échelle du continent : les chefs d'Etat se montrent sous leur plus mauvais jour, d'autant plus que les débats y sont savamment cachés.

    On aurait pourtant tort de classer ce livre parmi les critiques des institutions européennes. Deloire et Dubois pointent au contraire du doigt la mesquinerie de l'ensemble de la classe politique française. En privilégiant les élections nationales tout en snobant des institutions aussi importantes que ne l'est, par exemple, le Parlement européen, la plupart des politiques français (mais aussi les énarques et futurs dirigeants) passent à côté de l'Histoire et des décisions les plus capitales pour les citoyens européens. Et, avec toutes ses imperfections, les organismes européens montrent, à la fin de cet essai, une image finalement beaucoup plus reluisante que nombre d'institutions françaises.

    Christophe Deloire & Christophe Dubois, Circus Politicus, éd. J'ai Lu, 503 p.