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hitler

  • La bête doit mourir

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    C’est le fait d’arme le plus important et le plus spectaculaire de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale : l’assassinat du haut-dignitaire nazi, Reinhard Heydrich, le 4 juin 1942 à Prague. Celui que l’on surnomme toujours HhhH, "Himmlers Hirn heisst Heydrich" (en français : "Le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich") avait un rôle central dans l’appareil nazi : directeur de la RSHA (Reichssicherheitshauptamt), vice-protecteur de la Bohême-Moravie à sa mort (surnommé à ce titre "le bourreau de Prague"), il fut aussi responsable de la Gestapo, créateur des sinistres Einsatzgruppen chargés des tueries de masse en Europe de l’Est et en Union soviétique (la Shoah par balles), avant de planifier à partir de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942, la Solution finale contre les juifs. C’est dire l’importance d’un homme fanatisé, violent ("L’homme au cœur de fer") et capital dans la machinerie de mort nazie.

    Début 1942, Londres envoie à Prague deux agents, le slovaque Jozef Gabčík et le tchèque Jan Kubiš, afin de mettre en place l’opération Anthropoid. Les deux hommes ont la difficile mission d’assassiner Heydrich. Dans un pays mis sous coupe réglée par les dignitaires nazis, la mission réussit, non sans des conséquences désastreuses : les villages de Lidice et de Lezaky sont rayés de la carte et des milliers de victimes tchécoslovaques sont tués en guise de représailles.

    Sur cet événement important mais mal connu en France, Laurent Binet en a tiré un livre en 2010, HhhH (éd. Grasset). Contre toute attente, ce premier roman reçoit un accueil enthousiaste, public et critique. Le jeune écrivain a fait de ce récit historique une matière littéraire passionnante, dans laquelle le narrateur – et l’auteur – parle de la difficulté à relater une histoire hors-norme. À la fois essai, roman historique et autofiction, HHhH est plus que convainquant : un premier roman magistral et passionnant de bout en bout.

    L’homme au cœur de fer

    L’an dernier, ce livre a fait l’objet d’une adaptation qui était très attendue. Cédric Jimenez s’est attelé à cette tâche, avec Rosamund Pike dans le rôle convaincant de l’épouse d’Heydrich. Las, le parti-pris de Laurent Binet – allier la grande histoire et les questionnements sur l’indicible – sont passés à la trappe. HHhH suit de manière efficace le parcours du dignitaire nazi dans une première partie, avant de s’intéresser aux deux résistants tchèque et slovaque. Le réalisateur ne nous épargne par les exactions après l’assassinat de la tête pensante de la Solution Finale, notamment lors de la destruction de Lidice, "l’Oradour-sur-Glane tchèque."

    En 2016, un autre film, plus confidentiel, a traité de cet événement. Opération Anthropoid, de Sean Ellis, se concentre cette fois sur les six mois qui ont précédé l’attentat contre Heydrich, en suivant la préparation, les atermoiements et la vie quotidienne de Gabčík et Kubiš. Tourné sans grand moyen, avec cependant la présence à l’écran de la lumineuse Charlotte Le Bon dans le rôle d’une complice investie, Opération Anthropoid a les qualités du film d’espionnage. Heydrich n’apparaît que fugacement, lors de l’attentat. Ce long-métrage a des accents hagiographiques en ce qu’il suit deux résistants pugnaces, héroïques et lancés dans une opération désespérée.

    On peut se féliciter que ce fait d’arme exceptionnel de la résistance tchèque soit revenu au-devant de l’actualité. Cependant, les deux films, très différents dans leur facture – mais tous deux dominés par deux actrices exceptionnelles, Rosamund Pike et Charlotte Le Bon – ne sont sans doute pas à la hauteur de l’événement raconté, et ce malgré les qualités de ces deux œuvres. Il reste le roman de Laurent Binet, traduit dans le monde entier, notamment en Tchéquie, et qui demeure l’œuvre de référence pour comprendre l’assassinat de Reinhard Heydrich par Jozef Gabčík et Jan Kubiš.

    Laurent Binet, HHhH, éd. Grasset, 441 p., 2010
    HHhH, de Cédric Jimenez, avec Jason Clarke, Rosamund Pike, Jack O'Connell, Jack Reynor, Mia Wasikowska et Thomas M. Wright, France, 2017, 120 mn
    Opération Anthropoid, de Sean Ellis, avec Jamie Dornan, Cillian Murphy, Charlotte Le Bon et Toby Jones, Grande-Bretagne – France – Tchéquie, 2016, 120 mn

  • L’abîme est bordé de hautes demeures

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    Le titre de cette chronique reprend l’une des phrases qui clôt le roman L’Ordre du Jour (éd. Actes Sud, prix Goncourt 2017). Sur une période historique bien connue et enseignée dans tous les lycées – l’escalade irrésistible vers la seconde guerre mondiale – le court, dense et passionnant ouvrage d’Éric Vuillard relate les faits d’armes diplomatiques, les lâchetés politiques comme les combines économiques qui ont donné quitus à Hitler et ses sbires pour avancer leurs pièces jusqu’au déclenchement du conflit planétaire en 1939.

    Le roman s’ouvre et se clôture sur les liens entre les pontes de l’industrie allemande (et ces fleurons bien connus : Krupp, BMW, Siemens, IG Farben ou Schell) et les responsables nazis pour une alliance qui se voulait gagnante-gagnante : aux uns des marchés assurés (pendant la future guerre, les entreprises alliées aux nazis bénéficieront également d’une main d’œuvre servile), aux autres un soutien financier capital, à quelques mois des élections de mars 1933 qui verront arriver Hitler à la Chancellerie.

    Un accord faustien

    Cet accord faustien est le premier acte d’une sorte de partie d’échecs à l’échec européenne. La suite a lieu dans les couloirs feutrés de la diplomatie. Elle a pour enjeu l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne. Éric Vuillard suit heure par heure les discussions, les manœuvres, les parties de poker-menteur, les mensonges, les dissimulations et surtout la lâcheté des pays occidentaux – France et Grande-Bretagne en tête – lorsque l’Anschluss de 1938 devient une réalité. Une réalité qui prend toute son apparence à la fois pathétique et cruelle lorsque l’auteur nous parle de l’invasion chaotique et picaresque de l’invasion, comme des drames humains qui se jouent en Autriche parmi la population juive. Il faut notamment lire cet ahurissant passage sur l’histoire des factures de gaz impayées à Vienne.

    Sous la plume d’Éric Vuillard, la diplomatie n’est plus qu’un jeu de dupe, une pièce de théâtre tragi-comique et surtout un instrument terrible au service d’une catastrophe humaine annoncée, et qui sera finalement validée par les accords de Munich le 29 septembre 1938. Hitler vient de gagner sa partie d’échecs. Plus rien ne pourra l’arrêter. On connaît les propos lucides d’Édouard Daladier à son retour d’Allemagne, lorsqu’à Paris une foule immense acclame le traité signé sensé sauver la paix : "Ah, les cons ! S’ils savaient !"

    Éric Vuillard, L’Ordre du Jour, éd. Actes Sud, 150 p. 2017

  • Il est de retour

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    99552091_o.jpgIl est de retour. Qui ? Adolf Hitler. Quand ? De nos jours.

    Voici le pitch étonnant et provocateur de ce best-seller allemand. Timur Vermes choisit d'aller droit au but dans cette satire au vitriol : soixante-dix ans après sa mort, sans que le lecteur ne sache pourquoi, l'ancien chancelier nazi se réveille au milieu d'un terrain vague, pour découvrir une Allemagne en paix et bien différente de ce qu'il connaissait : une femme est au pouvoir, la démocratie est bien installée, l'Europe est en paix, les Turcs ont pignon sur rue et les citoyens allemands ont perdu tout sens de combativité. L'ancien Führer décide de se remettre sur le devant de la scène, aidé en cela par une société de production. Après s'être familiarisé très facilement avec les moyens de communication modernes (smartphone, Internet, etc), il s'offre une tribune à la télévision et sur Internet et s'avère efficace en diable. Et, contre toute attente, son discours reçoit une large écoute.

    Un roman engagé qui ne prend aucune pincette pour dénoncer la montée des extrémismes, le populisme, la démagogie et la crédulité ambiante. 

    Timur Vermes, Il est de Retour, éd. Belfond, 406 p.