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piano

  • Âme de musicien, âme de cinéphile

    Revoilà Philippe Guilhon-Herbert, après un formidable album Ravel et une interview exclusive pour Bla Bla Blog, le pianiste français revient avec Cinéma (Indésens). Comme son titre l’indique, l’album est consacré aux musiques de film.

    Voilà un genre adoré par le grand public et de plus en plus plébiscité par le milieu classique qui, au fur et à mesure des années, a fini par reconnaître que ce genre dépassait largement l’illustration sonore d’un film. Mieux, il y avait des chefs-d'œuvre trouvant largement leur place dans un concert ou un album classique. Philippe Guilhon-Herbert reconnaît par ailleurs que le cinéma est son autre grande passion. Quoi de plus logique donc, que cet album.

    La preuve avec cet opus dominé d’une bonne tête par des pièces de Michel Legrand. L’auditeur ou l’auditrice retrouvera ainsi Romance, extrait des Parapluies de Cherbourg et What Are You Doing The Rest Of Your Life de The Happy Ending. Ajoutons à cela le titre Pieces Of Dreams tiré du film éponyme. Outre le jazzy et nostalgique I Will Say Good Bye, citons aussi ce bijou qu’est Sea And Sky, One Day Summer 42 ou Years Of My Youth.

    Philippe Guilhon-Herbert fait un tour par le classique et Prokofiev, via La Danse des couteaux de Roméo et Juliette. Il est vrai que ce morceau de Prokofiev a été archi-utilisé tant par le cinéma que la télévision, voire la publicité.

    Faites entrer l’accusé

    Cinéma est une authentique récréation, tant le pianiste y semble à l’aise. Le piano seul suffit à son bonheur et à notre bonheur, tant l’instrumentiste y semble à l’aise.

    Il ne lui était pas possible de passer à côté de l’une des pièces les plus incroyables et bouleversantes d’Ennio Morricone. Il interprète le thème central d’Il était une fois en Amérique, gardant sa mélancolie, la noirceur en moins, mettant en valeur les lignes mélodiques envoûtantes. Il est encore question d’Ennio Morricone qui a composé la musique du film Cinéma Paradisio, un grand succès à sa sortie mais que la postérité a surtout retenu pour sa BO.

    Autre monument de la BO : Georges Delerue. Sans surprise, c'est Le Mépris, qui a été choisi. Il est vrai que ce chef-d’œuvre est d’une modernité incroyable. Il ne perd jamais ni son efficacité ni son fil conducteur porté par une mélodie simple et inoubliable. L’arrangement pour piano devient une évidence sous les doigts de Philippe Guilhon-Herbert.

    Les accords du Messager parleront sans aucun à l’auditeur ou l’auditrice. Le génie de Michel Legrand a sans doute sa musique plus célèbre encore que le film de Joseph Losey – grâce notamment à l’émission Faites entrer l’accusé…

    Leigh Harline ne dira sans doute rien à beaucoup. Et pourtant, ce compositeur américain a été un prolifique auteur de musiques de film, notamment pour Disney. Philippe Guilhon-Herbert propose dans son Cinéma une version piano de When You Wish Upon A Star, tiré du Pinocchio de Disney. Une manière de montrer qu’ici comme ailleurs les interprètes classiques savent souvent garder leur âme de passionné et d’enfant.

    Cinéma, Philippe Guilhon-Herbert (piano), Indésens Records Calliope, 2026
    https://indesenscalliope.com/boutique/cinema
    https://www.facebook.com/pghpianist

    Voir aussi : "Philippe Guilhon Herbert : ‘Ravel est au plus près de mon parcours de musicien’"
    "Ravel nu"
    "Thierry Caens a le Smile"

  • Handel, jamais aussi proche

    Qui connaît vraiment Haendel ? Voilà un compositeur prolifique, admiré à son époque, encore archi joué, vraiment admiré, mais dont la personnalité et l’âme demeurent un mystère. En comparaison, ses contemporains Bach et Mozart sont devenus hyper populaires à partir du XXe siècle. Oui, il y a bien un mystère Haendel – ou plutôt Handel, Clara Ponty ayant choisi l’orthographe anglais utilisée après l’installation du compositeur allemand de l’autre côté du Channel.

    La pianiste a choisi de "ré-imaginé" Handel dans l'album Handel reimagined (Neo Classic), sorti cet année mais né il y a six ans pendant le confinement, alors que la musicienne venait de se produire à Halle, la ville natale du compositeur. "Pendant le confinement, ma meilleure thérapie a été de m’asseoir à mon piano et de jouer une heure de musique baroque presque chaque jour », confie l’artiste. « Ce fut ma plus grande consolation dans une période difficile."

    C’est au piano que la musicienne américaine réinterprète quelques grands titres – on a même envie de préciser "quelques grands tubes" – de l’auteur de Water Music, du Messie… ou de l’hymne de la Champions League ! Il faut aller à la dernière piste pour écouter le Royal Anthem, extrait de Zadock The Priest, adapté par Benjamin Britten deux siècles plus tard pour le grand plaisir des fans de football.

    L’objectif de Clara Ponty est on ne peut plus clair : "Je souhaite donner une nouvelle vie à cette musique exceptionnelle. Mon espoir est que cet album soit perçu comme une passerelle, prouvant que le classique n’est pas une musique de niche, mais une émotion universelle."                         

    L’hymne de la Champions League

    Rappelons que Georg Friedrich Haendel, né à Halle, donc, en 1685 et mort à Westminster en 1759, est un représentant capital de la période baroque (que l’on pense au Mysterious Minuet). Clara Ponty choisit le dépouillement (Sweet Gigue), donnant à ces œuvres intemporelles un extraordinaire dénuement, jusque dans la célèbre Sarabande (Sarabande reimagined). L’Américaine a sans doute en tête ses compatriotes du courant répétitif américain – Adams, Reich, Glass. Il y a du minimalisme dans cette manière d’interpréter le baroque handelien. Et pourquoi pas ? Autre tube, la Passacaille, devenue ici la Gladsome Passacaille, tout aussi irrésistible et demandant la même virtuosité.

    "Handel Made in Ponty" ce n’est pas une relecture, mais des relectures allant du classique au moderne, en passant même par la pop. C’est ce que l’auditeur ou l’auditrice se dira d’ailleurs à l’écoute de Permets-moi de pleurer, extrait de l’opéra Rinaldo. Prenez ce morceau, écrivez des paroles et vous aurez sans doute un tube de notre époque.       

    On est tout autant heureux de retrouver deux extraits de la Water Music, cette "musique sur l’eau", l’une des plus grandes compositions de l’histoire consacrée à la fête. Et à la vie. Clara Ponty fait de l’Ode to River Thames une interprétation mystérieuse, singulière, légère et au bonheur pudique. Quant à A Majestic Air, nous voilà dans un titre aérien – justement – à la mélodie imparable et rappelant qu’Handel est un compositeur immédiatement attachant, bref si proche de nous grâce notamment à la magicienne qu'est Clara Ponty. Un gros big up pour elle !

    Clara Ponty, Handel reimagined, Neo Classics, 2026
    https://www.claraponty.com
    https://www.facebook.com/ClaraPonty
    https://x.com/ClaraPonty
    https://www.youtube.com/ClaraPonty

    Voir aussi : "À la recherche de Philippe Malhaire"

  • Au cœur de l’Europe

    L’enchantement dont il est question nous vient du hautboïste Philippe Tondre et de la pianiste Danae Dörken. Dans un enregistrement de Klarthe, le duo nous propose un programme venu de compositeurs de l’Europe de l’Est. Voilà pour l’explication du titre.

    Les deux noms les plus connus sont le Hongrois Antal Doráti (1906-1988) et le Tchèque Bohuslav Martinů (1890-1959). Philippe Tondre présente ainsi cet album : "Avec Eastern Enchantment, j'achève une trilogie discographique qui m'a conduit à travers les grandes traditions musicales allemande et française, et qui me mène aujourd'hui au cœur du répertoire slave et hongrois. Cet album n'est pas une simple continuité, c'est une déclaration de passion, d'intensité et de cette profondeur saisissante qui caractérise la musique de cette région."

    De Dorati, on retient surtout sa carrière de chef d’orchestre. Pour autant, il a aussi composé, des œuvres qui sont par ailleurs de plus en plus jouées. Parmi ces pièces, il y a ce Duo Concertante pour hautbois et piano, assez tardif dans sa carrière (1983).

    Philippe Tondre et Danae Dörken prennent à bras le corps cette pièce de musique de chambre plongeant dans l’âme slave. Cette expression un peu bateau illustre en tout cas la densité, les excès, la passion et les hauts et bas des deux mouvements. Les rythmes alternent, se répondent, faisant appel tour à tour à la déclaration amoureuse, aux tourments intérieurs, à l’apaisement ou à la nostalgie. Au hautbois intense et expressif du franco-britannique Philippe Tondre vient répondre le piano joueur et complice de sa pianiste germano-grecque Danae Dörken. Le Molto Vivace a je ne sais quoi d’oriental dans ses accents, des accents même rieurs par moment. Le hautbois donne à ce morceau contemporain une immédiate sympathie, en particulier dans la partie lente. Le folklore et le moderne se répondent dans une belle symbiose.

    Découverte tragique

    Pavel Hass (1899-1944) est une vraie découverte. Une découverte en réalité tragique car ce compositeur tchèque et juif, élève de Leoš Janáček, a été déporté pendant la seconde guerre mondiale, puis déplacé dans le sinistre camp-ghetto de Theresienstadt, avant d’être assassiné dans une chambre à gaz d’Auschwitz en décembre 1941. Il avait 45 ans. Philippe Tondre et Danae Dörken proposent sa Suita pour hautbois et piano opus 17, composée entre 1939 et 1941. Des années sombres évidemment, comme le sont les trois mouvements Furioso, Con fuoco et Moderato. Les deux instrumentistes donnent à entendre un compositeur remarquable, relativement peu joué et poignant dans son expressivité. L’auditeur ou l’auditrice trouvera cependant un peu d’élan de vie, cette vie qui ne demande qu’à s’épanouir dans les ténèbres. Il faut toute la finesse et la subtilité de Philippe Tondre et Danae Dörken pour apporter de la couleur et de la lumière dans cette pièce comme hors du monde (Moderato).

    Autre découverte, autre Tchèque, le compositeur Klement Slavický (1910-1999). On peut remercier Philippe Tondre et Danae Dörken de nous proposer sa Suita pour Hautbois et Piano. Composée entre 1956 et 1960, elle illustre le chemin artistique d’un musicien s’emparant du folklore de son pays pour le faire entrer dans la modernité. Il y a cette Pastorale mystérieuse dans laquelle semblent planer des ombres bienfaisantes. Il y a ensuite ce Scherzo, rythmé et dansant, à la fois diabolique et entêtant. Il y a aussi ce mouvement Triste (Molto Tranquillo), servi par le hautbois dont Philippe Tondre tire mille couleurs, des plus pures aux plus inquiétantes. Saluons aussi la pianiste Danae Dörken capable d’accompagner sans s’effacer, d’imposer sans écraser et de faire surgir des accents inédits au détour d’une mesure, d’une note. La Suita de Slavický se termine avec une singulière Bacchanale Rustico. Enlevée, pour ne pas dire échevelée, elle offre à l’auditeur ou l’auditrice une page lumineuse et joyeuse. Cela sonne comme une fête païenne et slave, nourrie par le folklore morave cher au cœur au compositeur tchèque.

    L’enregistrement se termine avec le Quatuor pour hautbois, violon, violoncelle et piano H. 315 de Bohuslav Martinů. L’influence du compositeur tchèque a été considérable. Influencé par la musique française du XXe siècle – Ravel, Dukas mais aussi Debussy – il a su faire son chemin grâce à l’apport du folklore de son pays. L’harmonie est là, à l’exemple de ce quatuor que proposent Philippe Tondre et Danae Dörken, accompagnés par la violoniste Sarah Christian et le violoncelliste Maximilian Horning. Martinů est un compositeur très apprécié dans le milieu classique et contemporain. On le comprend aisément à l’écoute de cette pièce de musique de chambre écrite en 1947. Un enchantement venu, là encore, du l’est de l’Europe. 

    Eastern Enchantment, Philippe Tondre (hautbois), Danae Dörken (piano),
    Sarah Christian (violon) et Maximilian Horning (violoncelle), Klarthe, 2026

    https://www.klarthe.com/index.php/fr/eastern-enchantment-detail
    https://www.philippetondre.com
    https://danae-doerken.com

    Voir aussi : "À la recherche de Philippe Malhaire"

  • À la recherche de Philippe Malhaire

    Quatre œuvres composent cet album consacré à Philippe Malhaire, avec la pianiste Fanny Prandi en véritable maître de cérémonie. Du haut de ses quelque 40 ans, le compositeur peut se targuer d’une œuvre déjà prolifique. Dans l’album Clartés obscures, les éditions Klarthe ont choisi de proposer des pièces pour musique de chambre, à savoir sa Suite mineure pour piano, Une Petite Plaisanterie pour voix et piano, la singulière Cathédrale, incroyable œuvre pour piano à quatre mains et une Suite pour violon et piano.

    Dès les premières notes de sa Suite mineure, datée 2023, l’auditeur ou l’auditrice devine qu’il va entrer dans un univers singulier, une Confusion des Temps comme le titre la première partie. Compositeur contemporain, Philippe Malhaire refuse l’aplomb musical. Il va mezza-voce dans un paysage quelque part entre Debussy, Satie (Le Parfum de la fée ou l’oriental Rindu). Satie fait d’ailleurs partie de son panthéon. Voilà qui prouve l’esprit d’indépendance du compositeur.

    Écouter cette Suite c’est se balader dans une période indistincte, entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle. Alfred Schnittke, trop oublié, fait également partie de ses musiciens fétiches. Sauf que nous sommes bel et bien après 2020. Fanny Prandi interprète avec tact La Milady, une pièce empreinte d’une grande nostalgie – et modernité. On peut parler d’une forme de romantisme, mais ce serait un romantisme nourri des désastres du XXe siècle et des angoisses de ce millénaire commençant. La nudité de l’énigmatique et inquiet Orgueil du Scorpion frappe comme une évidence. Fin d’un Homme est plus que crépusculaire ; c’est une marche funèbre. Le piano se fait écrasant et désespéré. Il remplit l’espace et donne à entendre un compositeur décidément à découvrir. La Suite mineure se termine avec L’Ombre souveraine, une dernière partie moins spectaculaire, contrairement à ce que dit le titre, qu’épurée et finalement noble et d’une grande dignité.

    Satie… Tiens, hasard ?

    La Petite Plaisanterie a été écrite en 2024 pour mezzo-soprano et piano. Cette mélodie déploie sa complainte, un texte extrait d’une nouvelle éponyme de Tchekhov traduit du russe par le compositeur himself. Récit d’une déclaration d’amour sous la neige. Souvenirs, souvenirs… Philippe Malhaire s’empare ici d’un genre assez rare : celui de la mélodie qui a pourtant eu son moment de gloire dans le répertoire de musique française de la fin XIXe et du début du XXe siècle. Cette adaptation sobre d’un texte littéraire rappelle un exercice similaire du siècle dernier : le Socrate, d’après Platon (Le Banquet, Phèdre, Phédon) par... Satie ! Tiens, hasard ?

    Composée en 2020, Cathédrale se présente comme un ensemble de 7 préludes pour piano à quatre mains. Voilà qui ne peut que séduire. L’auditeur ou l’auditrice se laisseront happer par une construction sonore imposante – une cathédrale musicale, donc. On pense à Volée, qui ouvre l’opus. Philippe Malhaire semble poser ses yeux en hauteur, avec respect (Statuaire, Nef, le coloré et impressionnant Abside). Il met en musique, comme rarement avant lui, ces constructions humaines honorant (le recueilli Prière) autant que défiant le Dieu qu’elles sont sensées représenter. Le livret de l’album insiste à juste titre sur les influences de la polyphonie médiévale (Tombeau de Machaut), preuve que le compositeur contemporain entend bien tracer son chemin vers le modernisme sans jamais abandonner en cours de route ses aînés. Cathédrale, derrière sa nudité apparente, brille de mille éclats. A-t-on déjà entendu mis en musique, à l’instar de Vitraux, la lumière de ces lieux majestueux ?

    On parlait de Satie. L’influence du compositeur français est au centre de la Suite pour violon et piano. Aucun doute à l’écoute de ces titres éloquents : Humoresque, Malinconia, Trance, Invenzione et Catarsi. Comme pour les autres pièces de l’album, Philippe Malhaire choisit la concision pour ces mouvements faussement futiles (Humoresque). On dirait que tout l’esprit de l’auteur des Gymnopédies est là : irrévérencieux, libre (Trance), attachant mais aussi hypersensible, voire tragique (Malinconia), entre classicisme et modernité, à l’instar du formidable Invenzione, dans lequel Jean-Sébastien Bach aurait été téléporté dans une autre dimension. Malin, séduisant et aussi diablement audacieux. 

    Philippe Malhaire, Clartés obscures, Fanny Prandi (piano), Camille Bauer (mezzo-soprano), Sylvain Combaluzier (piano) et Stéphanie Moraly (violon), Klarthe, 2026
    https://www.klarthe.com/index.php/fr/clartes-obscures-philippe-malhaire-detail
    https://www.philippe-malhaire.com
    https://www.facebook.com/philippe.malhaire.9
    https://www.instagram.com/fannyprandi

    Voir aussi : "L’autre Reine des Neiges"
    "Romance en musique"

  • L’autre Mendelssohn

    Mendelssohn, pour piano. "OK", me direz-vous. Rien de très marquant. Sauf qu’il s’agit ici de Fanny Mendelssohn (1805-1847). Une femme donc, proposée et même célébrée par le label Présences compositrices. Cette Mendelssohn-là est la sœur de Felix. Peu connue, elle a été pourtant une pianiste de renom. Elle peut se targuer d’une œuvre abondante, quoique peu publiée de son vivant – son père, mais aussi son frère, voyaient sans doute mal une compositrice capable de faire de l’ombre à Felix Mendelssohn. Inconcevable de la part d’une femme pour l’époque.

    La pianiste Marie Vermuulin nous la fait découvrir à travers le cycle pour piano Das Jahr, proposé par Présences compositrices. Cette fameuse "année", c’est 1841 durant laquelle cet opus fut composé, soit six ans avant la mort de l’artiste. L’œuvre est composée de douze pièces, comme les douze mois de l’année – elles portent d’ailleurs leur nom. Un Choral (Nachspiel) vient compléter ces douze sections.

    Le romantisme fait la part belle à la nature comme reflet des passions humaines. Autant dire qu’on est en plein dedans. Que l’on pense à ce lugubre Janvier (Januar. Ein traum), joué adagio . Marie Vermeulin séduit d’emblée avec l'Adagio ("quasi una fantasia, presto"), suivi par un Février (Februar), joué scherzo et presto. Il y a une sorte de joyeuse impatience, comme si la compositrice voulait hâter le cours du temps, traverser l’hiver et arriver au printemps.

    Le recueillement frappe aux oreilles dans la partie März. Pas de printemps ensoleillé et réconfortant mais un Andante mélancolique. Fanny Mendelssohn exprime des tourments intérieurs tus pudiquement, la tête ailleurs et pas forcément vers la nature qui s’éveille. La pianiste laisse la place aux silences et à la retenue, non sans quelques éclats, avant un mois d’avril plus léger, plus frais et en forme de caprice (April. Capriccioso. Allegretto, allegro). Nous sommes au cœur du printemps. Marie Vermeulin s’y ballade avec insouciance, à la suite de son aînée (Mai, Frühlingslied. Allegro vivace e gioioso). Il faut souligner que l’art de Fanny Mendelssohn s’épanouit dans cette partie, prouvant qu’elle est une musicienne majeure de l’époque romantique.

    Une compositrice capable de faire de l’ombre à Felix Mendelssohn

    En revisitant la sérénade pour son mois de Juin (Juni. Serenade. Larghetto), la compositrice fait preuve d’une certaine audace : sens de la mélodie, rythme, expressivité, le tout servi par une pianiste au jeu tour à tour alerte, concentré, mélancolique, sombre et faussement léger.

    Étrange Juillet (Juli). Il est joué lui aussi comme une sérénade, avec une profonde langueur (Larghetto), comme si la chaleur ardente venait écraser l’auditeur ou l’auditrice, avant un mois d’août aux couleurs estivales (August. Allegro, tempo di marcia, allegro assai), sur un rythme de marche.

    Le début de l’automne est idéal pour refléter l’esprit romantique (September. Am flusse). Il faut une certaine virtuosité pour jouer ces vagues mélodieuses, aux sacs et ressacs mélancoliques. Octobre (Oktober) est plus joyeux, presque insouciant. Novembre prend des couleurs automnales, et même vives si l’on écoute November joué allegro. Pas de tristesse ici mais la chaleur d’un âtre rassurant, jusque dans le début d’un hiver apaisant (Dezember). Il y a pourtant un je ne sais quoi de nostalgique dans cette dernière partie des quatre saisons. Un sombre, bachien et court Choral (Nachspiel) vient conclure l’œuvre.  

    Au final, on se dit que Das Jahr déploie une panoplie de teintes, de rythmes et d’atmosphères, à l’image des sentiments qui peuvent nous assaillir pendant les douze mois d’une année – la joie, la tristesse, la déception, l’espoir ou l’inquiétude. Voilà qui prouve tout le talent de Fanny Mendelssohn que Marie Vermeulin nous fait découvrir avec cœur, intelligence et infiniment de persuasion. 

    Fanny Mendelssohn, Das Jahr, Marie Vermeulin (piano), Présences compositrices, 2025
    https://www.presencecompositrices.com/mag/das-jahr-fanny-mendelssohn-marie-vermeulin
    https://www.marievermeulin.com

    Voir aussi : "Compositrices entre classicisme et romantisme"
    "Trip en Écosse"

  • Disque amoureux de Chopin

    Le pianiste suisse Pascal Godart nous propose un album Indésens qui peut s’écouter soit comme une piqûre de rappel romantique, soit comme une découverte en douceur de l’univers de Frédéric Chopin.

    Ne le cachons pas. Il est courant que l’œuvre du compositeur polonais passe systématiquement par des intégrales, que ce soit ses Nocturnes, ses Études, ses Concertos pour piano ou ses Mazurkas, à l’exemple du très beau double album proposé par Irina Chukovskaya et que Bla Bla Blog vient de chroniquer.

    Bref, avec Chopin, c’est tout ou rien. On peut être reconnaissant à Pascal Godart de nous offrir un enregistrement relativement court – moins d’une heure – regroupant un choix de pièces représentatives du compositeur romantique, avec un focus sur ses Ballades. Pas d’overdose donc, encore moins de best of mais un "disque amoureux", comme il y a des "dictionnaires amoureux". Au programme, les quatre Ballades (bon, on est d’accord, on peut parler "d’intégrale", même si elle se limite à quatre pièces…), la Berceuse opus 57 et trois Nocturnes, l’Opus 9 n°2, l’Opus 27 n°2 et l’Opus 72 n°1.

    Au sujet de son intégrale des Mazurkas, Irina Chukovskaya parlait de sa connaissance d’une œuvre qu’elle jouait depuis des années. Pascal Godart, lui, va mezzo voce, avouant que Chopin est un compositeur qui l’a longtemps intimidé, qu’il a beaucoup étudié mais qu’il a peu joué au public.

    Voilà sans doute la magie de cet album qui nous rend Chopin dans toute son intimité, à commence par sa Berceuse apaisante sans tomber dans le piège de la mièvrerie. Les lignes mélodiques sont irrésistibles et le jeu de Pascal Godart donne à entendre un Romantique qui s’est démarqué par sa discrétion mais aussi son modernisme.

    Chopin dans toute son intimité

    Nous l’avons dit, les Ballades constituent le gros morceau de ce programme. Il s’agit de pièces souvent longues, si on les compare par exemple aux Mazurkas. Introspectives et mélancoliques (la première Ballade op. 23), ce sont des mécaniques d’horlogerie demandant à la fois une grande technique et un solide tempérament, alliés bien entendu à de l’intelligence. Pascal Godart ne manque d’aucune de ces qualités. Il voyage de concert avec Chopin – et avec nous, tant qu’à faire.

    La deuxième Ballade op. 38 commence comme une méditation philosophique, presque une prière. Chopin avait dédiée cette pièce, écrite entre 1836 et 1839, à Robert Schumann. On est là au coeur du Romantisme, avec ces décrochages enfiévrés. Ajoutons aussi qu’à cette époque, Chopin vit une histoire d’amour devenue légendaire avec George Sand. Il est vrai qu’il y a quelque chose de la passion dans cette Ballade épique.

    Poétique, la Ballade n°3 séduit par sa fraîcheur mais aussi sa grande simplicité. Pas d’élans tapageurs ici mais une déambulation dans la campagne berrichonne où Chopin vient régulièrement auprès de George Sand. La Ballade n°4 op. 52, composée en 1842, est considérée comme un must de la musique chopinienne comme du genre romantique. Sombre mais aussi recueilli, elle se déploie grâce à des lignes mélodiques complexes. On peut presque parler d’architecture musicale complexe. À l’instar de Pascal Godart, il faut de la technique et de l’intelligence pour s’approprier ce morceau mêlant recueillement, expressivité et sens de l’épique.

    Les Ballades de Chopin sont complétées par quatre autres pièces, à commencer par la célèbre Nocturne op. 9 n°2. Impossible de laisser l’auditeur ou l’auditrice sur la touche, grâce à cette mélodie devenue un vrai tube de la musique classique. Pascal Godart a choisi deux autres Nocturnes, l’opus 27 n°2, délicate et mélancolique, ainsi que l’Opus 72 n°1, plus courte, écrite et jouée comme une déclaration d’amour.

    Frédéric Chopin, Ballades – Berceuse – Nocturnes,
    Pascal Godart (piano), Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin
    https://pascalgodart.ch

    Voir aussi : "Danses avec Chopin"

  • Danses avec Chopin

    Quand on pense à Frédéric Chopin, les premières œuvres qui viennent à l’esprit sont ses Nocturnes, ses Études ou ses Valses, moins sans doute ses Mazurkas. Il a pourtant composées pas moins de 57 de ces danses traditionnelles de son pays, la Pologne. La pianiste Irina Chukovskaya en propose une intégrale dans un très beau double album d’Indésens.

    Comment transformer des pièces musicales populaires, qui ont d’abord vocation à être dansées, en chefs-d’œuvre de la musique de chambre romantique ? Voilà le pari réussi de Chopin pendant presque 25 ans. 12 de ces mazurkas ont par ailleurs été publiées et jouées après sa mort.

    Chopin a fait de ces morceaux autant de joyaux intemporels que de rappels émus de son pays. Irina Chukovskaya s’approprie avec élégance ces pièces souvent courtes – certaines dépassent à peine la minute. L’esprit de Chopin est là, enlevé, fin mais aussi empreint d’une profonde nostalgie. Compositeur romantique, il ne s’épanche que rarement, préférant jouer de la fausse insouciance (Mazurka en si bémol dans le premier CD). L’amour se fait joueur (la Mazurka en sol majeur ou la Mazurka op. 41 n°2) ou joyeux (Mazurka op. 50 n°1), voire lumineux (Mazurka op. 59 n°3). Il s’agit de danses traditionnelles polonaises, comme le rappellent à chaque fois les rythmes des morceaux (Mazurka WN 24 en do majeur, Mazurka WN 26 en sol majeur, Mazurka en do majeur dans le premier CD ou encore la Mazurka op. 59 n°2).

    Elles se transforment, grâce au compositeur et à son interprète, en pièces de musique de chambre à la mélancolie profonde (Mazurka WN 14 en la mineur, la Mazurka WN 45 en la bémol majeur, l’Opus 7 n°2 ou les Mazurkas op. 63 sur le second CD) ou, au contraire, à la légèreté qui fait plaisir à entendre (les Opus 7 n°1 et n°4, les deux premières Mazurkas op. 33 ou la Mazurka WN 60 en la mineur). Le romantisme ne fait jamais défaut, que ce soit la Mazurka WN 25 en fa majeur, à la fois majestueuse et mélancolique. Du grand art.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un ou une proche (Mazurka WN 41 en si bémol majeur). La simplicité des mélodies, toute en nuances, en suspensions, en fausses hésitations, fait de ces mazurkas des illustrations de son attachement à la Pologne. De vraies pièces spontanées.

    Chopin séduit par son immédiate accessibilité. Il nous parle comme à un proche

    La pianiste parle, dans le livret "du timbre purement pianistique, transparent, sans nuances orchestrales". On pense aux Opus 6, dont la facture romantique n’est pas trahie par Irina Chukovskaya, loin de là ! L’essence de cette école dont Chopin a été l’un des grands champions est également présente dans les Mazurkas Opus 17 ou Opus 24.

    Romantisme, oui ; mais aussi modernité dans cette approche très libre de la composition et l’utilisation des silences. Voilà qui fait de Chopin un compositeur plus qu’actuel : hors du temps, toujours aimé, toujours écouté, toujours analysé et toujours surprenant. On pense d’emblée à la Mazurka op. 17 n°4, l’une des plus longues du double album. Chopin prend tout autant son temps dans les quatre Mazurkas opus 30 qui ferment la première partie du double album. On sera tout aussi bien séduit par la pétillante Mazurka en ré majeur (Opus 33 n°3), par la tendre et poignante Mazurka en si mineur (Opus 33 n°4) ou par ces pensées mélancoliques distillées par la Mazurka Dpop. 42A en la mineur.

    Saluons enfin la prise de son impeccable qui vient récompenser le jeu tout en nuances et en précisions d’Irina Chukovskaya qui précise qu’elle a étudié ces pièces toute sa vie. Elle en saisit toute la diversité mais aussi toute la profondeur.

    Répétons qu’il s’agit à l’origine de danses polonaises, si bien que la nostalgie n’est pas absente dans ces pièces poétiques qu’il faut prendre le temps d’écouter pour bien s’en imprégner (Opus 50 n°3), ne serait-ce que pour mieux se laisser surprendre (on pense à la courte Mazurka op. 56 n°2). Un vrai "miracle vivant", comme le dit justement Irina Chukovskaya. Validé !

    Très bientôt, je vous proposerai d'un autre album Chopin.

    Frédéric Chopin, Mazurkas, Irina Chukovskaya (piano),
    Indésens Calliope Records, 2026

    https://indesenscalliope.com/boutique/chopin-complete-mazurkas
    https://irinachukovskaya.com/en

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"
    "Lacunes comblées par Fleur Strijbos"

     
     
     
     
     
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  • Lacunes comblées par Fleur Strijbos

    L’album Lacunes mérite d’être sous nos radars pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il donne à découvrir deux artistes belges talentueuses, la soprano belge Fleur Strijbos, actuellement en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, accompagnée de la pianiste Babette Craens. Ensuite pour la programmation choisie : de la musique romantique et contemporaine mais aussi et surtout des œuvres classiques belges. On est bien d’accord pour dire que le répertoire classique et contemporain de nos voisins et amis flamands et wallons est peu connu de ce côté-ci de la Meuse. Voilà une lacune en partie réparée.

    Fleur Strijbos ouvre largement sa programmation à la musique contemporaine, avec en premier lieu Anton Webern. Il y a ce lied expressionniste et sombre chant d’amour Heimgang in der Frühe. Wagner n’est pas loin dans cette mélodie allemande du XXe siècle tirée des 8 Frühe Lieder (1901). Elle propose d’autres mélodies extraites cette fois des Fünf Lieder, no. 3 (1908). Il y a le Himmelfahrt et le Nächtliche Scheu : "Timidement, du banc de nuages, / Le rayon de lumière jaillit / De la main pâle de la lune et se répand sur la campagne, / Apaisant toute ma flamme… / Entends-tu, ô cœur ? / Les vagues murmurent : / 'Embrasse-moi, embrasse-moi !' / Et de toute ma force timide, / Je t'embrasse, ma bien-aimée."

    Commence très vite le cœur de cet opus, à savoir le focus sur des compositeurs belges. Parlons, pour commencer, d’une découverte, celle de Piet Swerts (né en 1960). Ce compositeur belge que ses compatriotes ne pouvaient pas oublier est présent avec sa mélodie Si ta fraîcheur, extrait de son cycle Les roses. Il s’agit de l’adaptation musicale d’un poème traduit de Rainer Maria Rilke : "Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant, / Heureuse rose, / c’est qu’en toi-même, en dedans, / Pétale contre pétale, tu te reposes".

    Il est de nouveau question d’une rose dans le lied de Schumann, Meine Rose. De ce romantisme pur jus, Fleur Strijblos et Babette Craens en font une délicieuse sucrerie. Schumann fait sans nul doute partie du panthéon de la chanteuse si l’on en croit la programmation de ce premier album avec plusieurs extraits  du cycle Sechs Gedichte von N. Lenau und Requiem, op. 90 : "Meine Rose", donc, mais aussi "Einsamkeit", "Kommen und Scheiden", "Der Schwere Abend" et le "Requiem".

    Une lacune en partie réparée

    Arrêtons-nous un instant sur cette merveille qu’est Die Sennin, un autre lied de Schumann, lui aussi extrait des Sechs Gedichte und Requiem et qui se passe cette fois dans le… far west : "Belle cowgirl, chante encore une fois / Ta chanson dans la vallée, / Pour que les falaises s'éveillent à / Ta voix joyeuse." ("Schöne Sennin, noch einmal / Singe deinen Ruf ins Tal, / Dass die from Felsensprache / Deinem hellen Ruf erwache").

    Voilà qui est une transition parfaite vers un air américain, celui de Samuel Barber. L’esprit européen est là, néoromantique et touchant. La soprano propose également un autre compositeur américain, Aaron Copland et son Old Poem.

    Les compositeurs belges restent le fil conducteur du programme, que ce soit Alain Craens (1957), avec Droomballade, une page sombre et expressionniste. On découvrira sans doute également le compositeur belge August De Boeck (1865-1937) et ses deux pièces, Frissons de fleurs et Crépuscule, dans le plus pur style musique française et néoromantique. Un jeune compositeur est enfin mis à l’honneur, Noah Senden (Il pleure).

    Fleur Strijbos inclut une pièce de Richard Strauss. Compositeur génial, transition quasi parfaite entre le XIXe siècle romantique et le XXe siècle turbulent. Le Die Nacht op. 10, composé après la mort de son ami poète Ludwig Thuile, parle de la nature et de la nuit, miroirs des tourments d’une âme tourmentée par la mort inéluctable et par la nostalgie.

    Fleur Strijbos, Lacunes, avec Babette Craens (piano), Etcetera2026
    www.fleurstrijbos.com
    www.instagram.com/fleurstrijbos
    https://www.pietswerts.com

    Voir aussi : "Amitié franco-allemande"