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philippe druillet

  • Dans les villes de grande solitude

    Bien entendu, Fanny de la Roncière ce sont d'abord ces petites nanas à la Pénélope Bagieu, que ce soit cette Bretonne joyeusement déshabillée sous une pluie iroise, ces bandes de copines désœuvrées ou bien ces trentenaires nonchalantes croquées avec humour. Tous ces personnages tendres et attachants sont à découvrir sur le site de l'artiste.

    Mais Fanny de la Roncière excelle surtout dans un autre genre, tout aussi graphique mais dans un style diamétralement opposé : les villes.

    Les cités que l’artiste "arrache" à son imagination ne sont pas de simples collages comme le spectateur pourrait le penser de prime abord. Fanny de la Roncière utilise des techniques mixtes où intervient une part de hasard.

    Sur des panneaux en bois recyclés, l’artiste imprime des pages de magazines ou de journaux. Le résultat de ces impressions aléatoires servent de point de départ à son minutieux travail sur ces "arrachés." Fanny de la Roncière passe à la phase graphique pour faire sortir du chaos visuel des formes, des visages, des personnages et surtout des cités imaginaires, souvent en friches et désertes. "Éloignez-vous, tout se brouille, tout s'aplatit et disparaît, approchez-vous, tout se recrée et se reproduit" disait Diderot, une citation que la plasticienne aime rappeler.

    Il n’est pas anodin de préciser que l’artiste a vécu plusieurs années en Espagne, à l’époque où la crise économique et immobilière a mis au grand jour des villes abandonnées. Fanny de la Roncière exposera par la suite à Bruxelles dans le cadre de la manifestation "Viens dans ma ville" (2009). 

    Le spectateur est happé par la richesse de ces acryliques aux teintes sépia. Dans ces décors urbains à la fois baroques et fragiles surgissent des visages et des personnages désœuvrés, comme surgis de nulle part et allant on ne sait trop où : ici, derrière un building rouge, une mondaine trinque au-dessus d'un autre convive, goguenard (Au-delà des Rêves) ; là, une femme aux traits orientaux et aux lèvres bleus est représentée tête en bas dans un décor déstructuré mêlant influences cubistes et mer moutonneuse à la Hokusai (La Vie dans quel Sens) ; là encore, un groupe de voyageuses sillonne un paysage surréaliste et inquiétant à la Philippe Druillet (Le Souvenir Vignette). L’influence graphique de la bande dessinée est d'ailleurs évidente : lignes claires, traits appuyés, personnages expressifs. Moebius ou Paul Gillon (tous deux auteurs de science-fiction révolutionnaires et graphistes géniaux) font partie des références que le spectateur – et le bloggeur en premier lieu – pourra mentionner. Sans nier ces apports, Fanny de la Roncière cite plus volontiers François Schuiten et Benoît Peeters pour leur œuvre la plus célèbre, Les Cités obscures.

    Il est encore question de mégalopoles dans la série des "Reflets" : des villes poussent, s'élèvent, tourbillonnent (La Nuit je mens, 2016) et semblent vouloir prendre leur liberté (Lame de Fond, 2016) dans des créations graphiques à la fois graphiques et jouant sur une fausse symétrie.

    Fanny de la Roncière aime à travailler sur des objets récupérés. Ce fut, au début de sa carrière, des sachets de thé savamment agencées et d'une grande élégance. Plus tard, l'artiste s'est intéressé aux sous-bocks, créant pièce après pièce, des mosaïques mêlant constructions géométriques et coulées de peintures aléatoires (FDL 100).

    Une de ses dernières séries pourraient bien lui valoir l'attention d'un public beaucoup plus large. Fanny de la Roncière a choisi comme support de création inédit... des enjoliveurs de voiture. Le résultat final convaincra les plus réticents. Ces objets adorés par les fans de tuning deviennent, sous les mains d'une artiste attachante, des joyaux artistiques : villes futuristes aux buildings fins comme des aiguilles, poissons stylisés s'ébrouant joyeusement ou bien décors géométriques archaïsant. La plasticienne expose pour l'instant ces géniaux enjoliveurs, beaux à couper le souffle... en espérant les voir un jour adoptés par des férus d'automobiles ?

    Fanny de la Roncière est à découvrir dans le cadre de la journée In The Mood For Art, au Kiss Keys, le samedi 25 mars 2017.

    www.fannydelaronciere.com
    Instagram de Fanny de la Roncière
    In The Mood for Art
    Samedi 25 mars 2017, de 13H à 23H30
     Au Kiss Keys, 37 bis rue du Colisée Paris 8eme
    Inscription obligatoire
    Métro : saint Philippe du Roule
    http://www.cherry-gallery.fr

    © Fanny de la Roncière

     

  • Futurophilie

    Le magazine Beaux-Arts continue son aventure dans le neuvième art, en proposant un hors-série passionnant sur la bande dessinée de science-fiction. Après la BD érotique, paru l’an dernier, c’est un autre genre qui est mis à l’honneur par le prestigieux magazine d’art, un genre populaire, souvent considéré de haut, mais à l'influence considérable. "La bande dessinée de S.F. a contaminé les blockbusters du cinéma contemporain, de Star Wars à Blade Runner en passant par le futur Valérian de Luc Besson. Les petits Français n’y sont pas étrangers. Dans les années 1970 et 1980, les bibliothèques des studios hollywoodiens étaient remplies de numéros de Métal Hurlant" dit à ce sujet Vincent Bernière dans son éditorial.

    Il est vrai que ce hors-série de Beaux-Arts fait la part belle à la science-fiction dessinée tricolore : Les Pionniers de l’Espérance de Roger Lécureux et Raymond Poïvet, Les Naufragés du Temps de Jean-Claude Forrest et Paul Gilon, Valérian et Laureline de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, Lone Sloane de Jacques Lob, Beanjamin Legrand et Philippe Druillet, L’Incal d’Alejandro Jodorowsky et Moebius, La Trilogie Nikopol d’Enki Bilal et Le Transperceneige de Jacques Lob, Benjamin Legrand et Jean-Marc Rochette.

    Bien entendu, BD et SF font aussi bon ménage qu’il n’est possible, pour une raison évidente : avant le développement des effets spéciaux au cinéma – et leur corollaire, les effets numériques –, la bande dessinée était un médium sans nul autre pareil pour donner la vie à des mondes imaginaires et des univers extraordinaires.

    Les auteurs du magazine datent la naissance de la BD de SF française à l’immédiate après-guerre, avec la parution des Pionniers de l’Espérance de 1945 à 1973. L’élégante et futuriste saga de Roger Lécureux et Raymond Poïvet, de par sa longévité exceptionnelle, va marquer un nombre considérable d’auteurs. Parmi ses héritiers figure Les Naufragés du Temps de Jean-Claude Forrest et Paul Gilon. Un large public va se laisser conquérir par ce space opera somptueux, palpitant et sexy. Ce chef d’œuvre, aussi magistral soit-il, n’aura pas autant d’influence que l’épopée de Valérian, l’agent spatio-temporel et de la "jeune et jolie sauvageonne Laureline", "une anti Barbarella." Les aventures de ce couple, berçant entre réalisme et fantaisie, sont si marquantes que l’oeuvre de Christin et Mézières est présente jusque dans la mythique saga Star Wars.

    Les lecteurs français de Beaux-Arts découvriront une figure légendaire de la BD de SF : L’Éternaute des Argentins Héctor Oesterheld et Victor Solano López. Cette histoire d’un pays tombé dans l’apocalypse suite à la chute d’une neige mortelle donne des sueurs froides, mais pas pour les raisons que l’on pense. L’Éternaute devient un personnage emblématique et politisé lorsqu’en 1976 ce héros, créé en 1957, reprend du service. Nous sommes en pleine dictature argentine et les militaires prennent très au sérieux cette bande dessinée de science-fiction allégorique et engagée. Considéré comme un opposant, le scénariste Oesterheld est poursuivi avant d’être arrêté et de disparaître en 1977. Auparavant, il a dû vivre les enlèvements et les morts atroces de ses quatre filles, non sans avoir choisi de terminer malgré tout l’épisode de la série mythique entré dans la culture argentine.

    En parlant de ce scénariste ayant donné sa vie pour son œuvre et ses idées, il faut souligner la place que Beaux-Arts donne aux scénaristes de BD, insuffisamment mis en avant : Roger Lécureux, Jean-Claude Forrest, Pierre Christin, Brian K. Vaughan ou Alejandro Jodorowsky. Il est rappelé que Jacques Lob est à ce jour le seul scénariste à avoir reçu le Grand Prix du Festival d’Angoulême, en 1986.

    Déconsidérée, méprisée ou ignorée, la science-fiction dessinée a trouvé dans le prestigieux magazine d’art un précieux soutien.

    Les Secrets des chefs d’oeuvre de la BD de science-fiction, Beaux-Arts,
    hors-série, février 2017, 154 p.