Hybridations (05/10/2026)

Étrange essai. Un essai mêlant allègrement la vulgarisation historique – ce qui n’est pas un gros mot, loin s’en faut –, mais aussi une réflexion contemporaine sur l’identité et une forme de tribune qui pourrait vite déstabiliser le lecteur ou la lectrice. Reconnaissons cependant à l’auteur, Nicolas Delange, une bonne connaissance historique alliée à un certain enthousiasme, le coach professionnel n’étant pas très loin derrière. Tel est l’objet du livre de Nicolas Delange, Découvrons-nous gaulois (autoédition).

Au point de départ de son essai, découpé en six parties, il y a le constat que la civilisation gauloise est d’autant plus méconnue qu’elle a largement été critiquée par ses ennemis et envahisseurs, les Romains. Les Gaulois n’ayant laissé aucun texte original, c’est la voix de l’ennemi (et en premier lieu, Jules César, dans La Guerre des Gaules) qui a écrit sur eux. Pas très objectif tout ça. Nicolas Delange entend corriger – un peu – cette injustice. Voilà pour la première section historique, section dans laquelle l’auteur assume de prendre des libertés. Pour preuve, il "corrige" les dénominations des époques couramment admises –  "Moyen Âge", "Renaissance" et "Ancien Régime" – pour leur préférer les termes d’"Âge des Royaumes", "Âge des découvertes" et "Grandes Royautés" pour "Ancien Régime". Un choix qui peut piquer les yeux, mais passons.

Finalement, en parlant de la Gaule pré-romaine, la section qui n’est pas la moins intéressante, c’est un peu – ou beaucoup – de la France dont parle Nicolas Delange, au risque de la fantasmer. Car, redisons-le, pour longtemps encore cette civilisation fascinante nous restera largement méconnue, d'où évidemment des interprétations;, pour ne pas dire des approximations lorsque l'on parle de cette civilisation importante. Cette Gaule mystérieuse et riche, aux paysages divers que l’on trouve encore aujourd’hui, a autant été victime de la jalousie et de la cupidité de son voisin transalpin (traumatisé également par le sac de Rome par Brennus en 390 avant notre ère) que jalousée. Nicolas Delange insiste sur l’importance de l’oralité chez les Gaulois, avec une place prépondérante donnée aux druides et l’absence volontaire de l’écrit. Résultat : les Gaulois sont restés muets sur leur propre histoire.

"Nos ancêtres, les Gaulois"

Il reste heureusement ces sources ennemies romaines, un ennemi au sujet duquel l’auteur ne se montre pas des plus tendre. La figure du Gaulois et de la Gauloise retrouve du panache sous la plume de Nicolas Delange : guerrier redoutable pouvant se battre nu pour effrayer ses ennemis, inventeurs géniaux (la cote de maille, la serpe, le tonneau, le briquet ou le fer à cheval), l’appétence pour la mode, un monde respectueux de la nature, bref un "génie gaulois" qui a pu surprendre et terroriser Jules César et ses prédécesseurs et successeurs. Certes, on est plus dans le registre de l'interprétation ou du fantasme que de l'analyse scientifique.

Depuis le XIXe siècle, rappelle Nicolas Delange, le mythe français du Gaulois a largement été utilisé par les autorités françaises (le fameux "Nos ancêtres, les Gaulois"). Au XXe siècle, la figure d’Astérix a popularisé le Gaulois – certes, jusqu’à la caricature. Au point d'oublier tout de même que la France est largement le fruit de mélanges de populations et de cultures différentes, bref d'hybridations.

Après trois parties placées sous le signe de l’Histoire et de la civilisation antique, voilà que le livre devient un essai sociologique et, à certains égards, politique et idéologique. Il interroge notre méconnaissance de la civilisation gauloise et invite à faire un peu plus de place à cette culture pour l’ériger en fondation. L’auteur parle, non sans raison, d’un "dénigrement", que les recherches archéologiques plus ou moins récentes ont toutefois permis de pondérer. D’essai historique, ce livre s’hybride en ouvrage engagé mais aussi en une réflexion sur ce que sont les "mythes" pour une nation. À quoi servent-ils ? Comment naissent-ils ? L’auteur trouve sept conditions pour avoir de tels mythes.

Finalement, c’est bien de "roman national" dont il est question ici, avec les Gaulois en héros et fondateurs. Voilà qui fait de ce livre commençant comme un essai historique et qui se transforme en un plaidoyer dont on ressortira soit convaincu, soit indifférent, soit dubitatif, soit agacé, soit franchement réticent. Bref, tout sauf un livre tiède.

Nicolas Delange, Découvrons-nous gaulois, 2026, 306 p.
https://www.nicolasdelange.fr
https://www.instagram.com/decouvronsnousgaulois 

Voir aussi : "Plume à l’eau"

00:00 Écrit par Bruno Chiron | Tags : nicolas delange, gaulois, gaule, essai, sp | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |