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  • Hedy Lamarr, star hollywoodienne et inventeuse de la technologie sans fil

    C’est l'histoire d'une injustice propre à se faire étrangler toutes les féministes du monde – et on peut les comprendre : ou comment l'une des plus belles tête de l'histoire des sciences a été largement oubliée des manuels, en dépit de ses travaux révolutionnaires. Encore que, lorsque je dis "belle tête", je devais préciser que c'est surement cela qui a joué des tours à Hedy Lamarr, actrice hollywoodienne devenue inventeuse de technologies sans fil que l’on retrouve dans les GPS, bluetooth et autres wifi. Le destin de celle qui est devenue une figure emblématique de Google est évoquée par la dessinatrice Pénélope Bagieu dans le tome 2 de Culottées, Des femmes qui ne font que ce qu'elles veulent.

    Hedy Lamarr, née Hedwig Eva Maria Kiesler, est décédée à l’âge de 85 ans en janvier 2000 en Floride et aurait eu 102 ans en novembre dernier. Née en Autriche en 1914, rétrospectivement ses premières années n’augurent rien de bon : une famille d’origine juive puis un premier mari violent, Friedrich Mandl, marchand d’armes en contact avec Benito Mussolini et hébergeant Adolf Hitler dans leur maison familiale. Hedy Lamarr parvient toutefois à se faire une place au soleil comme actrice. Elle tourne aux côtés de son mentor Georg Jacoby (Tempête dans un Verre d’Eau, 1931) et multiplie les films à succès, dont le sulfureux Extase de Gustav Machaty (1933) qui fera rugir la bonne société de l’époque.

    Son mariage avec un homme d’affaire très controversé n’est pas une réussite mais il lui permet d’être initié, grâce à lui, à la technologie militaire. Hedy Lamarr choisit de fuir son pays lorsque les nazis s’en emparent. Trop heureuse de quitter un mari méprisé, l’actrice trouve facilement les chemins des studios, grâce à Louis Mayer, producteur aux studios Metro-Goldwyn-Mayer. Séduit par la jeune femme ("la plus belle fille du monde" selon le metteur en scène de théâtre Max Reinhardt) , il lui propose son premier contrat aux États-Unis. La carrière d’actrice d’Hedy Lamarr devient celle des plus grandes stars d’Hollywood. Elle est choyée par Louis Mayer et côtoie Billy Wilder, Robert Capa, Charlie Chaplin, Jean-Pierre Aumont, Marlon Brando, Orson Welles, Errol Flynn, James Stewart ou Robert Taylor. Cole Porter lui écrit même une chanson. À partir de 1938, elle enchaîne une quinzaine de rôles : Camarade X de King Vidor (1940), La Danseuse des Folies Ziegfeld de Robert Z. Leonard (1941) où elle tient la dragée haute à Judy Garland et Lana Turner, Tortilla Flat de Victor Fleming (1942), Angoisse de Jacques Tourneur (1944), Samson et Dalila de Cecil B. DeMille (1949), L'Amante di Paride de Marc Allégret et Edgar G. Ulmer (1954) ou L'Histoire de l'Humanité d'Irwin Allen (1957).

    Pour autant, il n’était pas dit que Hedy Lamarr serait simplement une nouvelle Greta Garbo ou une femme dont la pastique pouvait faire de l’ombre à Marlene Dietrich. Devenue actrice, Hedy Lamarr nourrit en effet d’autres ambitions qu’une profession qu’elle ne juge pas sans dédain : "N'importe quelle fille peut avoir l'air glamour, tout ce que vous avez à faire est de rester immobile et de prendre un air idiot", affirme-t-elle non sans auto-dérision.

    Alors que le rôle des femmes est encore à l’époque cantonné au second plan, elle utilise ses connaissances et ses capacités intellectuelles exceptionnelles au service des Alliés – mais aussi contre son pays d’origine tombé sous le joug de la croix gammée. La petite histoire dit que, peu encline à faire la fête, l’actrice hollywoodienne utilise son temps libre dans des laboratoires, au service de l’armée américaine. Son dada ? Les ondes radio et les technologies de communication, des domaines pointus dont elle avait eu connaissance grâce à son premier mari Friedrich Mandl. Avec George Antheil – un autre artiste, pianiste, compositeur reconnu mais aussi, durant cette période, scientifique familier des systèmes de contrôles automatiques – Hedy Lamarr travaille sur une invention précurseur de la communication à distance, sans fil : un système émetteur et récepteur de signaux secrets indétectables, qui sera appliqué en pleine guerre sur les torpilles auto-guidées. En 1962, lors de la crise des missiles à Cuba, c’est encore elle qui améliora cette avancée majeure en travaillant sur un système de "radiodiffusion à large spectre." Depuis les années 80, la "technique Lamarr" est toujours utilisée dans la technologie mobile.

    La reconnaissance tarde et Hedy Lamarr se cantonne à être cette actrice glamour, au point d’en oublier ses apports technologiques, ses inventions ayant été gardées secret défense par l’armée américaine. Ambitieuse, orgueilleuse et intelligente, elle montre aussi le visage d’une scientifique humaniste, prudente sur l’utilisation de ses propres inventions : "Le monde ne devient pas plus facile. Avec toutes ces inventions, je pense que les gens sont davantage pressés et sollicités… La précipitation ne représente pas la bonne manière de procéder. Nous avons besoin de temps pour tout : pour travailler; pour se divertir et pour se reposer."

    Cette manière pertinente et prudente de juger les progrès de la science illustre sans doute le parcours d’une scientifique à la fois pugnace et discrète. Si discrète que le milieu de la science mettra des décennies avant de reconnaître les avancées d’une femme qui avait sans doute le "tort" d’être une "simple" actrice, une femme dans une société machiste, et belle de surcroît – trop belle, donc idiote, le genre de fille "à ne pas avoir inventé l’eau tiède." Les dernières années de l’actrice et scientifique sont plus sombres : la presse people se gargarise de ses frasques amoureuses, de sa fortune dilapidée ou de ses vols à l‘étalage.

    La reconnaissance vient sur le tard. En 1987, plus de quarante ans après leurs premiers travaux appelés à une pérennité exceptionnelle, Hedy Lamarr et son acolyte et ami George Antheuil sortent de l’oubli et sont reconnus par l’Electronic Frontier Foundation. Son biographe Richard Rhodes raconte à ce sujet que lorsque l’artiste et scientifique apprit la nouvelle, elle commenta ainsi : "Et bien, il était temps !"

    Richard Rhodes, Hedy’s Folly: The Life and Breakthrough Inventions of Hedy Lamarr, The Most Beautiful Woman in the World
    "Comment Hedy Lamarr a inventé la première technologie sans fil", in IQ Intel, 6 avril 2016
    Pénélope Bagieu, Culottée, tome 2, Des Femmes qui ne font que ce qu'elles veulent, Gallimard Jeunesse, 2017, 168 p.

  • Ère de l’information ou ère de la crédulité ?

    Le dossier que la revue Pour la Science consacre à la désinformation sur les réseaux sociaux est de ceux que l’on souhaite promouvoir. L’enquête menée par l’équipe de chercheurs italiens menée par Walter Quattrociocchi au Laboratoire de sciences sociales computationnelles à Lucques (école MIT des hautes études) s’est intéressée à la manière dont sont diffusées les informations fausses et les théories conspirationnistes les plus aberrantes. Les exemples en la matière ne manquent pas : traînées de condensation d’avions destinées à manipuler le climat voire les populations (chemtrails), liens entre vaccins et maladies, attentats du World Trate Center, l’alunissages d’Apollon 11 en 1969, et cetera. Ces théories fumeuses ne pourraient être qu’anecdotiques si l’on oubliait leur influence parfois désastreuse : l’affaire du "Pizzagate" en pleine élection américaine, imaginant un réseau de pédophilie auquel aurait été liée Hillary Clinton, a contribué à perturber l’électorat américain particulièrement volatile.

    L’équipe de Walter Quattrociocchi a passé à la moulinette plusieurs millions de données d’internautes italiens entre septembre 2012 et février 2013, alors que ce pays était en pleine campagne électorale : un contexte idéal pour étudier à la loupe les comportements de citoyens lorsqu’ils sont en présence de sources classiques, alternatives et politiquement influentes.

    L’article du magazine scientifique rappelle qu’Internet a révolutionné la manière dont mes citoyens sont informés – et mésinformés. Trois facteurs fondamentaux expliquent la désinformation. L’analphabétisme fonctionnel, tout d’abord, qui est cette incapacité à comprendre un texte : cela concerne près de la moitié des Italiens ou Français âgés de 16 à 65 ans. Un autre facteur est le "biais de confirmation", autrement dit la propension que nous avons à rechercher des informations qui viennent étayer et confirmer nos goûts et nos préjugés. Le dernier facteur est celui, inédit depuis la naissance des réseaux sociaux type Facebook ou Twitter, d’une information numérique directe, sans contrôle ni vérification préalable avant diffusion. Ce dernier facteur est considéré par nombre de spécialistes comme une menace particulièrement dangereuse, ce qui fait dire ceci à Walter Quattrociocchi : "On fait souvent l’hypothèse que l’être humain est rationnel, mais l’étude quantitative de ces phénomènes indique plutôt le contraire" !

    La première conclusion de l’étude sociologique montre que les trois sources étudiées (classiques, alternatives et politisées) ont, dans leur propagation et leur diffusion (nombre de likes, de partages ou de commentaires) des statistiques similaires. Autre similitude : la polarisation des internautes sur les sources d’actualité qu’ils ont l’habitude de suivre. Autrement dit, une personne suivant des actualités scientifiques réagira peu ou pas du tout à des sources alternatives – et inversement. Une première distinction apparaît lorsqu’il s’agit d’étudier les trolls, ces messages parodiques dont l’objectif est de perturber volontairement une discussion (par exemple, la mise en relation de la fièvre Ebola avec des photos de chatons). Il apparaît que ces trolls suscitent d’abord des réactions de la part des internautes suivant les sources d’informations alternatives : "Parmi les 1279 utilisateurs classés comme une orientation bien définie, 55 % de ceux qui ont cliqué "J’aime" sur les trolls considérés sont des amateurs de sources alternatives, contre 23 % et 22 % respectivement pour les amateurs de sources classiques et de mouvements politiques." Walter Quattrociocchi pointe du doigt un paradoxe frappant : "Les internautes les plus attentifs à la prétendue manipulation perpétrée par les médias orthodoxes sont les plus enclins à interagir avec des sources d’informations intentionnellement fausses." Dit autrement, les pourfendeurs de la manipulation sont aussi ceux les plus enclins à être manipulés !

    Mais qu’est-ce qui différencie les sources d’information scientifiques et celles provenant de médias alternatives ? La première est que l’information scientifique fait référence à des travaux et des auteurs précisément tracés. Par contre, les articles conspirationnistes s’appuient sur des machinations secrètes, ourdies par des individus puissants mais jamais clairement identifiés. D’autre part, alors que les sources scientifiques s’appuient sur des faits empiriques, ceux appartenant à la sphère conspirationniste trouvent des explications simples – pour ne pas dire simplistes – à des phénomènes complexes. Internet, on le sait, est une caisse de résonance formidablement puissante et est un véhicule efficace, pour le meilleur, mais aussi pour le pire (voir à ce sujet le graphique Matteo Pavanati au sujet des complots diffusés sur Facebook).

    Comment désintoxiquer et empêcher la diffusion de fausses informations ? Walter Quattrociocchi considère qu’essayer de convaincre que les chemtrails (les fumées d’avion dangereuses) n’existe pas est vaine. L’interaction des utilisateurs d’une même sphère est si présente que tenter de convaincre un conspirationniste produit l’effet inverse de celui recherché. D’une manière générale, chacun tendra à ignorer tout ce qui ne conforte pas leur propre préjugé ("biais de confirmation"). De plus, précise le chercheur italien, plus une discussion sur un post est longue plus elle aboutira à "une dégénérescence négative."

    Dans ce même dossier de Pour la Science, Gérard Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot salue les travaux de ses confrères italiens comme les analyses, confirmant d’autres études sociologiques. S’agissant des moyens d’empêcher la mésinformation et la désinformation, il compare l’attrait pour le conspirationnisme avec la croyance à des mouvements sectaires, ajoutant que s’affranchir d’une secte est toujours possible, "sous les coups de boutoir de la réalité." Oui, dit-il, il convient d’apporter la contradiction face à des visions du monde simplistes et erronées, même si c’est un travail de longue haleine. L’entreprise est d’autant plus ardue lorsque des hommes de pouvoir comme Donald Trump parviennent à réveiller "des préjugés enfouis" chez des électeurs : le manichéisme, la peur ou la croyance en solutions simplistes. On sait que le Président américain s’est habillement servi de médias alternatifs sur les réseaux sociaux pour diffuser des informations susceptibles de déstabiliser son adversaire démocrate. Walter Quattrociocchi a cette conclusion frappante : "Ne faudrait-il pas cesser de parler de l’ère de l’information et parler plutôt de l’ère de la crédulité ?"

    Walter Quattrociocchi, "Désinformation sur les réseaux sociaux",
    in Pour la Science, février 2017, pp. 20-32

    Page Facebook Complots faciles pour briller en société

    © Matteo Pavanati

  • Aliénor et ses "cellettes"

    J'ai envie de vous parler d'Aliénor de Cellès et de ses portraits. L'artiste expose en ce moment à la galerie LaLoge jusqu'au 11 février. Les parcours singuliers sont ceux qui donnent le plus de consistance à une carrière artistique. Celui d'Aliénor de Cellès est passé par le stylisme, la mode et les costumes de scène. Cette influence est visible dans les gouaches qu'elle propose à LaLoge ("Si je t'ai croisé, je t'ai croqué").

    Il est vrai que les personnages naïfs de la peintre, pourraient autant être ces mannequins en représentation lors de défilés que ces anonymes croisées ici ou là. Cette petite femme à la moue dépitée, serrant contre elle un dossier de travail, ne serait-elle pas une attachée de presse débordée, une stagiaire paumée ou une secrétaire priée de se mettre à disposition de tel ou telle.

    Dans leurs atours colorés, les femmes d'Aliénor de Cellès – ou les "cellettes" si le bloggeur peut se permettre ce néologisme – baignent dans un océan de perplexité, pour ne pas dire de solitude. Les regards plongent vers le sol, à l'image de cette femme en déshabillé (une prostituée?). Les modèles interrogent le spectateur ou bien se font fuyants, pour ne pas dire désespérés.

    Aliénor de Cellès est la portraitiste sans fard de femmes cachant leurs blessures dans des attitudes exubérantes ou des tenues chatoyantes. Que l'on ne s'arrête pas sur sa patte faussement naïve : l'âme de ces petites femmes, ces "cellettes", est là, exposée, captant l'attention du spectateur. Il semblerait qu'elles vont prendre vie.

    Aliénor de Cellès, "Si je t'ai croisé, je t'ai croqué"
    du 23 janvier au 11 février 2017 à LaLoge Expo

    24, rue Morère 75014 Paris
    de 14:00 à 19:00
    Tél. 06 09 75 79 64
    https://www.facebook.com/GalerieLaLoge
    http://www.bureaudecreationalienor.com

    © Aliénor de Cellès