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Retenez-moi ou le Valet de pique va faire un malheur

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Dans Le Valet de pique, le dernier roman de Joyce Carol Oates, l’écrivain Andrew J. Rush a deux visages. Pour tous, il est l’écrivain de polars à succès admiré qui ont fait de lui le "Stephen King du gentleman." C’est un homme de lettres qui a choisi de se consacrer à l’écriture dans sa vaste maison de Mill Brook House, loin des tumultes et des champs de sirène de New York. Mari exemplaire et notable considéré à Harbourton, modeste village dans le New Jersey, il ne manque pas de s’investir dans la vie locale comme dans des œuvres caritatives. Voilà pour le côté pile. Côté face, Andrew J. Rush cache un secret. Il a choisi d’écrire sous le pseudonyme du Valet de pique des thrillers sordides et violents. Personne ne connaît cette identité, pas même sa femme dévouée Irina, et encore moins leurs enfants.

Sorti du néant, ce Valet de pique s’avère être un personnage encombrant mais également très utile ("Le Valet de pique avait une solution toute prête à tous les problèmes."). Lorsqu’une mystérieuse C.W. Haider intente un procès à l’écrivain irréprochable pour plagiat, Andrew J. Rush choisit de garder le secret à ses proches et de se défendre devant un tribunal : "Je suis une personne que les autres respectent, admirent, aiment. Je ne suis pas un vulgaire malfaiteur. Je ne suis pas un plagiaire. Vous ne me traînerez pas dans la boue !" L’accusatrice devient une ennemie mortelle. Le Valet de pique prend le dessus et entreprend de la débusquer et de la mettre hors d'état de nuire.

Le dernier ouvrage de Joyce Carol Oates est un délicieux roman vénéneux, tranchant mais aussi teinté d'humour noir. L’auteure de Blonde fait de ce thriller une fiction kafkaïenne – kafkaïenne comme le procès surréaliste qui est imposée au narrateur au début du livre.

L'affaire de plagiat ouvre une boîte de pandore terrible, libérant pulsions, fantômes du passé... et Valet de pique. Les secrets, les mensonges et la part d’ombre : voilà ce qui intéresse Joyce Carole Oates. Elle se montre féroce dans sa peinture d’un milieu américain cultivé, à travers le personnage de l'écrivain doué, modeste et bienveillant ("Tout le monde aime Andy Rush") et aspirant à une vie confortable. Le "monsieur Bien-sous-tous rapports" laisse au fil des pages son alter ego, le Valet de pique, s'imposer et devenir à la fois son adversaire et complice : "Admets-le, Andy Rush : tu es jaloux du Valet de pique. Et excité, et un peu effrayé." Joyce Carol Oates est habile et incisive lorsqu'elle entre dans l'intimité d'une famille bâtie sur les cachotteries, les dissimulations et les mensonges. Le faux-semblant et le trompe-l’œil deviennent la règle. Ainsi, Irina, la "chère femme", épouse dévouée, aimante et se pliant aux quatre volontés de son mari, s'avère être une femme blessée et frustrée par une carrière littéraire qui lui était promise et que son mari, moins doué qu'elle au départ, a comme vampirisée. Par ailleurs, ne trompe-t-elle pas son écrivain de mari, comme il le pense ? "Admets-le, Andy. Tu es fichtrement jaloux. Jaloux du Valet de pique, et de la femme. Et de cet Asiatique, Machin-Chose..." Lorsque la vérité éclate les dégâts sont considérables.

Thriller impitoyable autant que fable moderne, Le Valet de pique peut également se lire comme un vibrant hommage à quelques grands noms de la littérature américaine, et en premier lieu à Stephen King, le "rival" imaginaire de Rush. Le dernier livre paru sous le pseudonyme du Valet de pique se nomme Fléau, en référence à l'ouvrage du même nom écrit par l'auteur de Shining. Shining est d'ailleurs mentionné par l'auteure géniale et facétieuse : elle imagine que ce classique de la littérature fantastique (1977) a connu une version antérieure (Glowering, 1974), écrite par cette mystérieuse C.W. Haider. Joyce Carol Oates brouille les cartes, se joue du lecteur, autant qu'elle adresse des clins d’œil appuyés à ses homologues : "Votre adversaire a également tenté de poursuivre, au fil des ans, John Updike et John Grisham, Norman Mailer et Dean Koontz, Peter Straub, James Patterson… et Dan Brown !"

Outre la littérature fantastique (Edgar Allan Poe, Mary Shelley, Bram Stoker et bien entendu Stephe King), Le Valet de pique n'oublie pas de faire référence au polar américain (Michael Connelly, James Ellroy et Mary Higgins Clark), un genre dont Joyce Carol Oates est familière puisqu'elle a écrit elle-même plusieurs romans policiers sous des pseudonymes, comme son personnage noir, Andrew J. Rush.

Joyce Carol Oates, Le Valet de Pique, éd. Philippe Rey, 2017, 224 p.

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