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martinique

  • Pas de pardon pour le béké

    Voilà une affaire – Que dis-je ? Un scandale – que la majorité ne connaît pas. On ne saurait qualifier de simple fait divers le meurtre du journaliste martiniquais André Aliker survenu le 12 janvier 1934. Voilà le sujet du passionnant essai de Marc Hédrich, De l'affaire Aubéry à l'affaire Aliker (éd. Michalon). Il faut en préalable parler de l’auteur, écrivain et surtout président de cour d’assise à Fort-de-France. Autant dire que Marc Hédrich connaît bien ce sujet. Le lecteur ou la lectrice devinera dans les pages de cet essai historique le regard du juriste autant que du citoyen engagé.

    Mais de quoi s’agit-il au juste ? Nous sommes en 1934. Si la France métropolitaine au bord de la crise de nerf, avec une IIIe République critiquée et une dépression violente, la Martinique ne va pas mieux. Elle est encore une colonie française, dans les mains des békés, ces familles souvent blanches dominant la vie économique, sociale, politique et judiciaire. Les inégalités sont criantes et les petits arrangements des dominants finissent par être insupportables.

    Parmi les hommes forts de l’île, il y a Eugène Aubéry, un puissant industriel. Face à lui, il trouve un adversaire redoutable, le journaliste André Aliker, rédacteur en chef du journal martiniquais Justice. Les deux hommes se vouent une haine farouche, le premier voyant le second comme un empêcheur de tourner en rond, bien décidé à ne pas laisser le béké le plus célèbre de la Martinique faire ses affaires en toute impunité. Or, le 12 janvier 1934, le cadavre d’André Aliker est découvert sur une plage de Case-Pilote. Rapidement, une première certitude apparaît : le journaliste n’a pas pu se suicider. Les regards se tournent aussitôt vers Eugène Aubéry.

    "Bizarreries" judiciaires

    Telle une poupée russe, cette affaire criminelle en cache bien d’autres. Celle d’abord d’une magouille et d’une fraude fiscale qui peut coûter très chère à la famille Aubéry. Le journal Justice se fait "lanceur d’alerte" et, avec lui, André Aliker, journaliste engagé, représentant les citoyens pauvres. Il faut dire qu'il vient d’une famille nombreuse et modeste. Entre l’industriel colonial et le Créole communiste, l’affrontement est rude. Ce dernier est plus que menacé : il échappe de peu à la mort. Fin du premier acte.

    Le deuxième est l’assassinat d’Aliker. Bien vite, des hommes de main sont arrêtés, des fusibles en réalité. Il est bien difficile de retrouver  le commanditaire, bien que tous les regards se portent vers le château du Lamentin où se discutent discrètement les affaires du béké martiniquais. Vient se greffer un scandale dans un scandale – un juge corrompu –, un dépaysement du procès des Antilles… à Bordeaux. S’en suivront toute une série de "bizarreries" judiciaires, qui laissent l’auteur lui-même complètement baba, puis un dernier acte digne d’un polar.

    Il fait lire le récit de cette affaire et de ces affaires dans l’affaire, ou comment un fait divers devient le révélateur d’une crise sociale profonde. Sur cette histoire oubliée, Marc Hédrich appelle à un "devoir de mémoire" et à ce souvenir que la République française a grandement été sali par sa justice coloniale.

    Marc Hédrich, De l'affaire Aubéry à l'affaire Aliker : chronique de justice coloniale,
    éd. Michalon, 2026, 304 p.

    https://www.michalon.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=223582
    https://www.linkedin.com/in/marc-h%C3%A9drich-6374a480

    Voir aussi : "Un si long procès"