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  • Deborah de Robertis l’ouvre

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    © Deborah De Robertis & Jean Paul Lubliner

    Ça s’est passé au Louvre le 15 avril 2017. Deborah de Robertis, artiste franco-luxembourgeoise féministe, engagée et aux performances sulfureuses, pose dénudée au milieu d’un parterre de touristes venus mitrailler et filmer La Joconde. Devant ce public médusé et vite acquis à sa cause, Deborah de Robertis expose son sexe, comme elle l’avait d’ailleurs fait au Musée d’Orsay en 2014 devant le tableau L’Origine du Monde de Gustave Courbet. La scène, brève et violente, est interrompue par les gardiens du musée et par l’auguste établissement qui choisit d’évacuer le public.

    Le 29 septembre dernier, Deborah de Robertis présentait au Silencio, le sélect club imaginé par David Lynch, son œuvre audiovisuelle, Ma Chatte mon ©. Ce film réalisé autour de sa performance d’avril "utilise les codes du rap US" et a été réalisé en "featuring" avec la rappeuse Mac Manu et le rappeur Yaway. À l’occasion de cette diffusion, un débat était organisé dans une salle pleine à craquer. Il réunissait Deborah de Robertis, son avocate Marie Dosé, la directrice du Centre culturel de Neimënster Ainoha Achotegui et la philosophe et féministe Geneviève Fraisse venus commenter cette performance.

    Vulgaire délit d’exhibition sexuelle – qui a d’ailleurs conduit l’artiste en garde à vue après une nouvelle "exposition" le 24 septembre, toujours au Louvre ? Acte de revendication d’une féministe s’érigeant en modèle d’émancipation appelant aux "les prémices d’une nouvelle ère" ? Simple buzz médiatique ? Ou bien authentique démarche créative devant le plus célèbre tableau du monde, devenu si iconique que les visiteurs du Louvre ne le regardent même plus et se contentent de le photographier et le filmer ?

    Deborah de Robertis ne serait-elle qu’une provocatrice, dont les actes se limiteraient à des délits d’exhibitions sexuelles ? Marie Dosé rappelait au cours du débat que jusqu’à récemment la justice n’a poursuivi que des hommes pour ce type d’agression, les femmes ne pouvant être que de fragiles victimes... L’avocate s’interrogeait parallèlement au sujet de la pudeur et de l’atteinte aux bonnes mœurs, lorsqu’il est question de dénuder une poitrine, comme chez les Femen : "Qu’est-ce qui dit qu’une poitrine masculine est plus sexuelle qu’une poitrine féminine ?"

    L’exhibition est partout dans notre société, était-il rappelé, y compris des exhibitions à visée commerciale et publicitaire. Est-il tenable que Deborah de Robertis soit sanctionnée pour un travail artistique ? L’artiste franco-luxembourgeoise a fait de son corps un instrument politique et de son sexe un medium – avec un copyright de bon aloi. Genevièvre Fraisse citait de son côté Michel Foucault : "Le sexe qui parle." Cette affirmation forte prend tout son sens s’agissant du travail de Deborah de Robertis : "Si j'ouvre mon sexe au lieu d'ouvrir ma bouche, c'est parce que c'est là où réside la transgression. En faisant ce geste, ce n'est pas mon sexe que j'expose, mais l'état du droit."

    Finalement, les performances des 15 avril et 24 septembre, ont permis à Mona Lisa de sortir du tableau de Léonard de Vinci et de s’incarner à travers une femme d’aujourd’hui. Le modèle venait ainsi prendre sa revanche sur le chef d’œuvre désincarné et Mona Lisa, la muse, prenait symboliquement sa revanche sur l’artiste. Une revanche déshabillée ? L’artiste et performeuse rappelle que La Joconde a probablement posé nue…

    Outre une suite judiciaire probable, Deborah de Robertis va continuer à asséner son message féministe à travers une campagne de crowdfunding où un objet phare est mis à l'honneur : les culottes d'artistes. "Lorsque j'ai exposé à la Fiac, j'ai eu l'impression de faire le tapin, alors tant qu'à "faire la pute", pourquoi ne pas vendre mes culottes ?" dit-elle. Provocatrice jusqu’au bout, en plus d’être drôle et douée.

    "Cachez ces seins"
    http://www.union.fr/actus/les-blablas-cul-ture/deborah-robertis-louvre-179285.html

  • Eugène Boudin, le roi des ciels

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    boudin,monet,courbet,millet,whistler"Je dois tout à Boudin" disait Claude Monet à propos de celui que l'on peut qualifier de "baliseur de l'impressionnisme." Artiste majeur du XIXe siècle, précurseur de la modernité picturale, innovateur fondamental, Eugène Boudin (1824-1898) reste l'auteur de peintres de marines et de plages normandes dont se sont inspirées pour le meilleur et pour le pire pléthores de peintres du dimanche !

    Limiter Boudin à ces scènes de genre c'est oublier son apport capital dans l'histoire esthétique du XIXe siècle. Le Musée d'art moderne André Malraux (MuMa) du Havre, qui possède la deuxième plus importante collection du natif de Honfleur (325 oeuvres) propose une grande exposition consacrée : "Eugène Boudin : l'atelier de la lumière" (16 avril-26 septembre 2016), dans le cadre du festival Normandie Impressionniste. La dernière exposition havraise de ce type datait de 1906. Cette incongruité illustre les liens ambigus que Boudin entretenait avec sa ville d'adoption.

    Attaché à Honfleur, le peintre est soutenu financièrement au début de sa carrière par la ville du Havre. Elle prend cependant ombrage des choix peu académique d'un artiste déjà considéré comme très doué. Peu avant sa mort, Eugène Boudin décide de léguer plusieurs toiles à sa ville de naissance. Le Havre ne devait, elle, recevoir que deux toiles. C'est son frère Louis Boudin, et surtout son exécuteur testamentaire Gustave Cahen, qui dotent Le Havre d'un fond de peintures et de dessins considérable. Et c'est un autre admirateur, Pieter Van der Velde, collectionneur et mécène, qui impulse au début du XXe siècle la vocation d'art moderne du musée havrais en faisant entrer dans ses collections des œuvres de Monet, Sisley, Pissaro, Renoir et bien entendu Boudin.

    boudin,monet,courbet,millet,whistlerLa reconnaissance réelle des impressionnistes et la paradoxale discrétion d'un peintre attachant méritent que l'on s'arrête sur celui que Corot surnommait "Le roi des ciels".

    Le MuMa s'arrête sur un parcours artistique passionnant qui a mené Boudin de la Normandie à Londres, en passant par la Bretagne, Paris et les Pays-Bas, toujours à la recherche d'une nouvelle esthétique.

    Dans ses jeunes années, lorsqu'il rencontre Jean-François Millet, l'auteur des Glaneuses entend le dissuader de se lancer dans la peinture, ce que Boudin fera pourtant, encouragé par Constant Troyon et Thomas Couture. Grâce à leurs encouragements et leurs appuis, il obtient une bourse du Havre où il vit depuis ses onze ans. Des natures mortes et des copies au Louvre n'apportent pas satisfaction aux édiles havraises. Le jeune peintre est déjà obnubilé par des questions esthétiques qui ne cesseront de le tarauder : les rendus de la lumière, l'immédiateté, le travail en plein air plutôt que dans l'atelier et la priorité donnée à la nature ("La nature est mon grand maître"). Il convainc d'ailleurs Claude Monet, de seize ans son cadet, de le suivre pour ses exécutions en pleine nature, comme le prouvent les études de barques des deux artistes : ce parti-pris s’avérera fondamental dans le devenir du futur mouvement impressionniste.

    Cet homme modeste, généreux et altruiste, tiraillé par ses engagements familiaux et professionnels, veut approcher un idéal esthétique : capter la beauté impalpable des paysages, saisir l'évanescence et les "métamorphoses de l'enveloppe" . Dès ses premiers dessins de pêcheurs dans les années 1850, Boudin immortalise la mer, le ciel, les nuages (les "beautés météorologiques" comme le qualifie Baudelaire)  et les personnages comme fondus dans les paysages.

    boudin,monet,courbet,millet,whistlerÀ partir de 1862, Eugène Boudin représente ses premières scènes de plages: Trouville (La page de Trouville, 1865, notamment). L'artiste affectionne ces œuvres, peu goûtées par les collectionneurs qui les qualifient "d'approximatives". On croirait Boudin parler d'eux lorsqu'il parle des habitants de Deauville qu'il a si souvent représentés : "Bande de parasites, qui ont l'air si triomphants !" Les amateurs d'art critiquent les représentations esquissées si éloignée de la peinture académique : dans les scènes de plages, les figures vues de près ont des airs de masques de carnaval, les groupes de personnages sont statiques, les silhouettes se dissolvent, les motifs disparaissent jusqu'à l'abstraction  et la lumière domine. L'esquisse au service de la fluidité des tableaux prend sa revanche. Sous l'influence de Johann Barthold Jongkind, le trait est ferme, concis, économe (L'embarcadère et la jetée de Trouville, 1867). L'esquisse est la marque de la modernité dont les impressionnistes puis les nabis sauront se souvenir.

    Moderne, Boudin l'est dans le choix de ses sujets : le tourisme en Normandie, la campagne bretonne représentée dans tous ses contrastes (Bretagne, Scène d'Intérieur, 1865-1870 ou La pointe du Raz, 1887), les paysans (Paysages. Nombreuses Vaches à l'Herbage, 1881-1888), les travailleurs populaires (Lavandières, 1881-1889) ou les scènes de pêche (Le Chargement du Poisson, 1880). Il l'est également dans le cercle de ses relations. De 1861 à 1889, il participe au Salon des artistes français, à la demande de Puvis de Chavannes. En 1863, il est au Salon des Refusés à Paris, fréquente les plus modernes des artistes de l'époque et travaille avec Courbet et Whistler à Trouville. En 1874, Boudin participe au premier salon impressionniste, bien qu'il se considère comme ne faisant partie d'aucune école. Il reste dans la modernité lorsqu'il invente la série, ressassant les mêmes sujets (plages, ports, bateaux, soleils couchant, et cetera), mais en variant la effets de lumière. Là encore, l'art de l'esquisse est porté à son apogée lorsque Boudin créé des versions réduites de tableaux de salon, avec toujours pour obsession le rendu subtil de la lumière "qui a un langage. Il faut la faire parler, il faut la faire chanter. Il ne faut pas la faire gueuler." L'étude devient œuvre à part entière (Étude de Ciel, 1855-1862).

    boudin,monet,courbet,millet,whistlerTravailleur infatigable, Boudin n'hésite pas à retravailler en atelier des œuvres qui sont d'abord nés en pleine nature. Lorsqu'il "frotte" des marines, il entend garder intact l'impression primitive au moment où il finit ("perle") l'ouvrage dans son atelier parisien. 

    Après une crise de l'art qui l'oblige à vivre quelques temps aux Pays-Bas (1876), le peintre reçoit la reconnaissance de ses pairs, de l'Etat qui lui achète des peintures (Marée basse, 1884 puis Un Grain, 1886) et surtout des modernes impressionnistes. Ces derniers n'oublient pas le chemin balisé par leur aîné : le travail sur la lumière, bien sûr, mais aussi les exécutions en pleine nature, l'esquisse, la disparition du motif ou la réflexion sur le geste de l'artiste avec les séries. Boudin portait un regard plein de lucidité sur sa carrière : "Si plusieurs de ceux que j'ai eu l'honneur d'introduire dans la voie, comme Claude Monet, sont emportés plus loin par leur tempérament personnel, ils ne m'en devront pas moins quelque reconnaissance, comme j'en ai dû moi-même, à ceux qui m'ont conseillé et offert des modèles à suivre."

    "Eugène Boudin : l'atelier de la lumière", MuMa Le Havre, 16 avril-26 septembre 2016
    Eugène Boudin : L'Atelier de la Lumière, éd. RMN,MuMa, Paris, 2016, 240 p.
    Normandie Impressionniste

    Eugène Boudin, Berck. Le Chargement du poisson, 1880, huile sur toile marouflée sur bois, 31,7 x 46,6 cm. Cambridge (Royaume-Uni), Fitzwilliam Museum © Fitwilliam Museum, Cambridge
    Eugène Boudin, Le Bassin du Commerce au Havre, 1878, huile sur toile, 38 x 55 cm. Collection particulière © Photo Charles Maslard
    Eugène Boudin, Femme en robe bleue sous une ombrelle, vers 1865, huile sur carton, 22,1 x 31,8 cm. Le Havre, musée d’art moderne André Malraux © MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn
    Eugène Boudin, Villefranche, vers 1892, huile sur bois, 41 x 32,7 cm.Williamstown, Massachusetts (États-Unis), Sterling and Francine Clark Institute © Sterling and Francine Clark Institute, Williamstown / Michael Agee