Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

fin du monde

  • La condition inhumaine

    Après sa biographie sur la photographe italienne Letizia Battaglia (Une Femme contre la Mafia, éditons de la Reine Rouge), Frederika Abbate est de retour pour un roman La Fille sauvage, toujours chez La Reine Rouge. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’auteure n’a choisi la facilité ni la compromission pour un récit violent et sulfureux se déroulant en Biélorussie puis en France.

    Lors d’un accident de voiture au cœur de la forêt de Belovejskaia Puctcha, Mitsu voit ses parents disparaître, non sans avoir subi des outrages post-mortem. Mitsu se réfugie dans des bois sauvages et peu accueillants. L’adolescente rencontre un ermite muet et difforme qui lui porte secours. En peu de temps,  l'adolescente quitte la civilisation et trouve dans une biche une amie et une compagne. Mais la fille sauvage fuit de nouveau et parvient dans une zone isolée où vit une communauté inquiétante.

    A Paris, Audrey Daylacs, une jeune actrice, naïve et enthousiaste, commence le tournage d’un film sur une sauvageonne. Pendant ce temps, les meurtres d’un tueur en série ensanglantent la capitale. 

    Des récits croisés et sombres, baignant dans un érotisme tout aussi sauvage que Mitsu lorsqu’elle se perd dans la forêt biélorusse

    La Fille sauvage ne laissera personne indifférent, avec ces récits croisés, sombres et baignant dans un érotisme tout aussi sauvage que Mitsu lorsqu’elle se perd dans la forêt biélorusse. Dans la première partie du livre, le lecteur suit, fasciné, le parcours d’une adolescente devenue une animale parmi les animaux – on aimerait aussi dire une humaine parmi les monstres. Des monstres qui renvoient à une région marquée encore aujourd’hui par l’explosion de Tchernobyl.

    "Mais qui sont les monstres ?" semble nous dire Frederika Abbate dans la deuxième partie du livre. L’anormalité, la violence, la manipulation (celle de l’inquiétant réalisateur Fulvio Berger), le machisme et finalement le sexe sont au centre du deuxième récit volontairement décousu. Le lecteur suit des récits divergents dans lequel les monstres – les vrais, cette fois, ceux de la fameuse forêt biélorusse – viennent s’installer à Paris.

    L’amour a sa place dans la dernière partie du roman, mais avec son lot de bizarreries mais aussi de perversités. La perversité, justement, ne fait pas peur à Frederika Abbate qui fouille la fange de la condition humaine ("Humains trop inhumains", écrit-elle, avec un accent nietzschéen). L'environnement, la nature et l'écologie deviennet vite un enjeu ("C’est étrange (…) cette recrudescence de catastrophes naturelles. Comme si la nature cherchait à se venger"). Le message de l’auteure est mis dans la bouche d’une monstre, Aglaé, dans le monologue du film tournée sur la sauvageonne. Tout se terminera dans une fin spectaculaire. Spectaculaire comme ce roman, décidément pas comme les autres. 

    Frederika Abbate, La Fille sauvage, éd. La Reine Rouge, 2022, 285 p.
    https://frederika-abbate.com/la-fille-sauvage

    Voir aussi : "Bataille contre la mafia"

    Couverture : Nicolas Le Bault

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez, twittez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !

  • Anti-Genèse

    Il y a des œuvres qui, dès leur sortie, semblent hors du temps. Elles font figure d’objets artistiques indéfinissables, exigeants et déstabilisants. Le Cheval de Turin, le dernier film du réalisateur Béla Tarr (en tout cas, selon lui qui a décidé d’abandonner la mise en scène) peut être défini comme tel. Le long-métrage est sorti il y a 10 ans mais il mérite bien d’être redécouvert. Rappelons aussi que le film avait à l’époque obtenu l’Ours d’argent au Festival de Berlin, provoquant aussi bien des louanges que des critiques sévères pour son aridité.

    Mais de quoi parle Le cheval de Turin, dont le titre lui-même peut étonner ?

    Une voix off commence par raconter l’histoire de ce fameux cheval que croisa le philosophe Friedrich Nietzsche à Turin. Nous sommes en 1889 et l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra est témoin d’une scène entre un paysan tentant de faire avancer son cheval qui refuse d’obéir. Furieux, le maître fait pleuvoir sur sa bête des coups de cravache, sous l’œil interloqué de badauds, dont Nietzsche. Ulcéré par la scène, le philosophe se précipite vers le cheval, lui entoure l’encolure et l’embrasse dans un geste de consolation. De retour chez lui, bouleversé par ce qu’il vient de voir, il commence à délirer. Débute pour le penseur une période de 11 années de démence qui se terminent avec sa mort. La voix off précise que ses derniers mots pour sa mère furent ceux-ci : "Mutter, ich bin dumm". La traduction française peut être lue à double sens : "Mère, je suis bête". La voix off conclut sa présentation en précisant qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à ce fameux cheval de Turin.

    Le film du cinéaste hongrois entend a priori suivre l’histoire cet animal. La scène d’ouverture est d’ailleurs celle du retour d'un cheval au bercail, mené par son maître. Ils rejoignent une bicoque dans un paysage désertique battu par les vents et où vit légalement la fille de du conducteur. La suite du film raconte six jours dans la vie de ces trois personnages : le vieil homme, la jeune femme et leur cheval. Interviendront également un étrange visiteur prophétique et aussi, quoique plus brièvement, un groupe de tziganes.

    Chaque plan est bâti comme un tableau à l’esthétisme soigné

    Pas de trace de Nietzsche donc, si ce n’est par allusions allégoriques, que ce soit avec la mort de Dieu (les références religieuses sont bien présentes), le ton prophétique du film ou encore cet éternel retour, lorsque le vieil homme et la fille tentent de partir de leur maison avant d’y revenir. 

    Le cheval de Turin s’attache à six jours de ce couple taiseux et de leur cheval. Six jours à la portée bien entendu symbolique et derrière laquelle on pourra voir dans ce film aride une "anti-Genèse" : un couple isolé dans une terre non pas paradisiaque mais infernale (un arbre fantomatique et une campagne balayée par les vents) et un animal qui n’est pas un serpent diabolique mais un cheval paisible, innocent et tourmenté ("Tu ne vas nulle part", lui dit la jeune femme), celui qu’aurait pu défendre Nietzsche à Turin avant de sombrer dans une folie de plusieurs années.

    Voilà qui donne à ce film un caractère allégorique. Sur une musique néoclassique, sombre et lancinante de Mihály Vig et servi par la photographie en noir et blanc somptueuse de Fred Kelemen, Béla Tarr fait le choix courageux de la longueur et de la lenteur. Chaque plan est bâti comme un tableau à l’esthétisme soigné, mais aussi académique et froid selon les détracteurs.

    Des scènes sont comme figées, tournées dans la durée, mais non sans ellipses, telle la toute dernière séquence. Le spectateur assiste, pendant les 2H30 du film à des moments quotidiens et ordinaires : la jeune femme s’occupant du cheval dans l’écurie, aidant le père à s’habiller, préparant le repas ou allant au puits. Il y a aussi le lent et somptueux travelling du début avec le vieil homme dans sa carriole. Les moments contemplatifs sont également nombreux. 

    La caméra s’attarde sur de petits gestes : le poêle que l’on charge, les vêtements que l’on range ou une bible que l’on lit. Au bout d’une heure, un dialogue singulier a lieu entre le vieil homme et un mystérieux visiteur, dans une ambiance tout aussi lugubre, filmée avec une économie de moyen autant qu’un travail esthétique remarquable dans les cadrages et la lumière. Dans ce quasi monologue, le spectateur a la clé du film, Béla Tarr y dévoilant son message apocalyptique et nihiliste.

    Le visionnage du Cheval de Turin est ardu, certes, mais sa découverte ou redécouverte est importante, le dernier film du réalisateur hongrois pouvant figurer, selon ses plus ardents défenseurs, parmi les œuvres les plus importantes de ces 10 dernières années. Rien que ça. 

    Le Cheval de Turin (A Torinói ló), drame hongrois, français, allemand, suisse et américain de Béla Tarr,
    avec János Derzsi, Erika Bók et Mihály Kormos, 2011, 146 mn, noir et blanc, en DVD et Blu-Ray, Blaq Out

    https://www.dulacdistribution.com/film/le-cheval-de-turin/55

    Voir aussi : "Jolie bouteille, sacrée bouteille"
    "Borges magyar"

    Tenez-vous informés de nos derniers blablas
    en vous abonnant gratuitement à notre newsletter.

    Likez, partagez, twittez et instagramez les blablas de Bla Bla Blog !