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lewis caroll

  • Au-delà du miroir

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    Peut-être serait-il bon de définir ce qu’est d’abord l’ouvrage de Nicolas Le Bault, La Fille-Miroir (éd. Réseau Tu dois) : un très bel objet d’art, le genre de livres gardé amoureusement dans sa bibliothèque et dont ont ne se séparerait pour rien au monde.

    Dans un format traditionnel, avec couverture cartonnée toilée et impression sur papier épais (mais sans numérotation de pages), Nicolas Le Bault a produit un roman graphique d’une belle audace, publié par une maison d’édition parisienne, Réseau Tu Dois, spécialisée dans "la fabrication du livre d’artiste du XXIe siècle".

    Sur environ 120 pages, l’écrivain et graphiste a construit un petit bijou artisanal : texte reproduit patiemment à la main d’une écriture cursive enfantines, aquarelles naïves, feuilles de classeurs scolaires insérées telles des pièces à conviction, reproductions de clichés photographiques, de pages de magazines, de coupures de presse ou de publicités kitsch.

    La Fille-Miroir est littérairement à la croisée des chemins entre le conte pour adultes, le journal intime et le roman graphique. Le lecteur pourra être déstabilisé par un texte débordant d’imagination et s’enfonçant loin dans les labyrinthiques questions de l’identité, du genre, du fantasme et de la recherche amoureuse.

    Hygiène Rose est un garçon que Pierre, dont il est épris, invite à un rendez-vous "dans la clairière aux secrets." Cette idylle se pare de tous les mystères et des jeux les plus étranges où le crime et la perversion ne sont jamais loin. Hygiène Rose est à la fois témoin et victime de scènes dignes de faits divers : "Avait-elle vu des horreur dans le bois creux ?" Les personnages charrient leurs lots de secrets, d’ambiguïtés (y compris sexuelle) et d’équivoques.

    Le lecteur – comme le personnage principal – balance entre le rêve et la réalité ("Cela me semblait tellement… vrai…"). Il y a aussi du David Cronenberg dans cette manière qu’a Nicolas Le Bault de s’intéresser aux corps, de les malmener et d’en faire des artefacts inquiétants, tel le visage transfiguré de Léna dévoilant "sa nature perverse" : "Le visage de chairs, de pollutions et d’organes me disait tout ce qu’elle était, tout ce qu’elle nous cachait, et tout ce qu’elle étouffait en elle. Ou bien n’était-ce que le miroir de mon désordre, de ce que je m’éprouvais que trop moi-même… ?"

    C’est sans doute cela aussi, cette "fille-miroir" : un voyage dans le mystère du genre et des règles sociales et morales enfreintes, les transgressions pouvant s’avérer fatales. Hygiène-Rose est au fil du conte une victime expiatoire, tourmentée tour à tout par Pierre (surnommé aussi "Pierre le Chien-Loup"), Léna ou l’inquiétant Léopold : "Hygiène était un être doux, sensible, et quelque peu erratique, d’une nature passive et gaie qui excitait à la cruauté. Il semblait souvent se perdre dans ses pensées ou se noyer dans ses émotions, et le mystère de ses sensations avait la profondeur d’un océan ou l’obscurité de la nuit. Insaisissable, il paraissait flotter, lui qui aimait tant le contact de l’eau sur sa peau, sombrer, s’immerger, mais dans quoi ?"

    Dans La Fille-Miroir, les lieux les plus paisibles et les plus anodins deviennent des endroits inquiétants où peuvent sévir des maniaques et des tueurs en série : "Et c’est ainsi qu’Hygiène Rose, n’écoutant que ses passions, s’enfuyait vers son destin sous l’affreux rire des dieux. La bête immonde ricane dans ses entrailles et lui grignote le cerveau, mais les rumeurs de la ville qui l’appellent au loin derrière la brume, ne sont-elles pas chargées d’espoir ?"

    Telle une Alice traversant le miroir, Hygiène Rose serait une lointaine héritière du célèbre personnage de Lewis Caroll, une créature nourrie par les influences d’Alfred Jarry, du surréalisme, de la culture punk, de l’androgyne Ziggy Stardust, de William Burroughs, de Serge Gainsbourg et des univers à la fois inquiétants et somptueux de Cronenberg et de David Lynch.

    Aussi beau, onirique et inquiétant que le titre de Nike Cave et Kylie Minogue, Where The Wild Roses Grow, La Fille-Miroir est une des surprises artistique et littéraire les plus étonnantes de cette fin d’année. On y entre curieux et séduit et on en sort sonné et remué, preuve que ce livre OVNI a pleinement rempli son rôle.

    Nicolas Le Bault, La Fille-Miroir, éd. Réseau Tu dois, 2016, 128 p.
    http://nicolaslebault.com
    http://www.reseautudois.com

  • Alice contre le temps

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    Six ans avant Alice de l'autre Côté du Miroir, il avait été reproché à Tim Burton sa liberté avec l’œuvre de Lewis Caroll lorsque le cinéaste américain avait réalisé – mais aussi réécrit – Alice au Pays des Merveilles (2010) : actrice trop âgée pour le rôle, place trop importante laissée au Chapelier ou scénario puisant indifféremment dans Alice au Pays des Merveilles et… De l’autre Côté du Miroir.

    Or, ces critiques valent pour la suite de l’Alice de Burton, à ceci près que les auteurs (James Bobin à la réalisation et Linda Woolverton au scénario) n’ont pas cherché à piocher ici ou là les scènes adaptables chez Lewis Caroll mais ont imaginé une histoire originale pouvant se fondre dans l’univers de l’écrivain anglais.

    Dans Alice de l’autre Côté du Miroir, Les spectateurs retrouveront ainsi quelques personnages familiers, devenus légendaires : le chat de Cheschire, le lapin blanc, la reine rouge, Bonnet blanc et Blanc Bonnet et bien entendu Alice.

    Mia Wasikowska incarne de nouveau l’héroïne, devenue après la mort de son père la capitaine d’un vaisseau nommé fort opportunément Wonderland. La première scène du film – qui pourrait se lire comme un clin d’œil à la Chasse au Snark, une autre œuvre phare de Lewis Caroll – montre Alice en impétueuse navigatrice se sortant d’un mauvais pas en pleine mer. A son retour sur la terre ferme, elle doit affronter une épreuve bien plus redoutable : elle apprend que sa mère ruinée a vendu les parts financières de son mari et que le Wonderland devra être cédé. C’est une Alice désemparée qui est guidée vers un miroir merveilleux. En passant de l’autre côté du miroir, elle retrouve de vieilles connaissances, dont le Chapelier. Cloîtré chez lui, ce dernier est persuadé que toute sa famille, que l’on croyait disparue à jamais, est vivante. Est-ce possible ? Alice part à sa recherche et va devoir se battre contre le Temps pour dénouer le vrai du faux.

    Dans cet Alice, que Tim Burton a produit mais pas réalisé, le spectateur retrouve un pays merveilleux et familier. L’onirique et le fantastique sont omniprésents. À côté des personnages traditionnels joués par des actrices et acteurs qui respectent à la lettre le contrat (impeccable Helena Bonham Carter et Johnny Depp dans son rôle le plus emblématique), le bloggeur citera quelques jolies inventions : la mère d’Alice, le père du Chapelier mais surtout l’inoubliable Temps joué par Sacha Baron Cohen, prouvant l’immense talent de cet acteur rendu célèbre par Borat.

    Les admirateurs de Lewis Caroll pourront regretter que des aspects de son œuvre aient été occultées (le rêve, l’inversion, le travail sur le langage ou le nonsense). Il reste que la mission de cet Alice 2 est rempli : un grand film d’aventure, poétique et spectaculaire, avec un message féministe par dessus le marché.

    Alice de l'autre Côté du Miroir (Alice Through the Looking Glass),
    de James Bobin, avec Mia Wasikowska, Johnny Depp, Helena Bonham Carter,
    Sacha Baron Cohen et Anne Hathaway, USA, 2016, 113 mn