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••• de BD et mangas ?

  • Prométhée déchaîné

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    Le philosophe Luc Ferry est aux manettes pour une passionnante collection sur la mythologie en bande dessinée. Voilà une excellente idée, qui vient confirmer l’engouement pour un genre inépuisable. Qui osera dire que les histoires de Zeus, Athéna ou les les Furies font partie des contes à dormir debout ? En réalité, elles ont beaucoup à nous dire. 

    Prenez Prométhée, ce géant enchaîné au sommet du Caucase, condamné pour l’éternité à voir son foie dévoré par un aigle le jour, avant de repousser la nuit. Son crime ? Avoir offert aux hommes le feu et la technique, au risque de faire de cette race l’égale des dieux.

    Avec un solide sens de la narration, et un grand soin dans le dessin, Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera offrent une lecture moderne, rythmée et séduisante du cycle prométhéen. Assez naturellement, les auteurs n'ont n’a pas oublié d’y insérer le mythe de la boîte de Pandore, mettant du même coup en avant le frère de Prométhée, Épiméthée. "Anti-Prométhée" et personnage que les auteurs nous dépeignent en frère naïf, besogneux mais passionné, Épiméthée devient l’un des personnages phares du mythe : celui qui a en charge le peuplement de la terre et qui réussit tellement bien son coup qu'il met son frère au pied du mur en accaparant tous les attributs du règne animal. Il va être également à l’origine des calamités terrestres.

    L’exploit de cette BD est d’avoir rendu au mythe toute sa clarté et d’en faire un ouvrage à la fois accessible et séduisant. Une jolie promesse pour la suite de cette collection.

    Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera, Prométhée et la Boîte de Pandore,
    éd. Glénat, 2016, 56 p.

  • Covoiturage avec Gégé

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    De 2012 à 2016, le dessinateur Mathieu Sapin a suivi Gérard Depardieu du Portugal à la Russie, en passant par la Bavière. Il nous raconte cette rencontre et ces pérégrinations dans Gérard, Cinq années dans les pattes de Depardieu.

    Mieux qu'une biographie, cette bande dessinée suit les traces du Français vivant le plus connu à l'étranger, "avec François Hollande", comme l'ajoute malicieusement le dessinateur. Mais ça, c'était avant l'élection d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République, le 7 mai dernier.

    Mais ne nous égarons pas, ou plutôt si, égarons-nous avec Mathieu Sapin dans ces pays où notre "Gégé national" a posé un moment ses valises : au Portugal pour les besoins d'un tournage (Le Divan de Staline), à Moscou pour respirer un peu de l'air slave, dans les campagnes françaises pour un documentaire fleuri sur la gastronomie ou tout simplement en goguette en Azerbaïdjan.

    Embarqué dans une série de voyages homériques à travers l'Europe, Mathieu Sapin devient le confident de l'acteur, un acteur qui se livre sans masque mais non sans ambiguïté.

    Certes, depuis que Gérard Depardieu s'est accoquiné avec Poutine, son image de provocateur a supplanté celle d'acteur exceptionnel. Mais c'est un troisième visage que nous offre l'auteur de Gérard, celui d'un homme cachant derrière son caractère volcanique et ses comportements d'ours un esprit d'une grande finesse : amateur d'art (son appartement parisien est un vrai musée), cultivé, gourmet tout autant que gourmand, ouvert aux cultures étrangères, hospitalier et généreux.

    C'est un portrait plus nuancé qu'il n'y paraît que propose cette bio dessinée, sous forme de carnet de voyage. Souvent drôle mais jamais caricatural, Gérard Depardieu se dévoile, au propre comme au figuré.

    Dans les dernières pages, Mathieu Sapin nous relate comment l'interprète de Cyrano a reçu les planches que le lecteur lira quelques temps plus tard. Depardieu houspille le dessinateur au sujet de tel ou tel propos qu'il dit n'avoir jamais tenu. Cependant, la star choisit cependant de laisser l'auteur maître de son œuvre. Une ultime séquence de très grande classe, en hommage à un artiste phénoménal, dans tous les sens du terme.

    Mathieu Sapin, Gérard, Cinq années dans les pattes de Depardieu, 2017, 160 p.

  • Tintin, back in the USSR

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    Tintin au Pays des Soviets a toujours fait partie de ces albums mythiques qu’un tintinophile se devait de posséder, au même titre que L’Alph-Art : un titre historique mais dont l’attrait de la lecture était peu évident. Les éditions Moulinsart et Casterman proposent de redécouvrir cette BD sous un nouveau format. 

    En 1929, Hergé, jeune dessinateur pour la revue belge du Petit Vingtième, créé le journaliste impétueux Tintin. Accompagné de son fidèle chien Milou, le jeune reporter part enquêter en URSS pour démystifier la Russie tombée dans le communisme depuis une douzaine d’années. Le voyage débute sous les plus mauvaises augures par un attentat provoquant la mort de 218 (sic) passagers d’un train. Pourchassés par la police politique de la Guépéou, Tintin et Milou traversent le pays à toute allure, bien décidés à dévoiler aux lecteurs du Petit Vingtième la réalité du communisme.

    Les familiers de l’album originel en noir et blanc redécouvriront Tintin au Pays des Soviets avec un œil nouveau. Les studios Hergé ont en effet colorisé cette première histoire de Tintin. Livre historique, cette BD devient une authentique aventure, certes datée et naïve, mais d’une nouvelle fraîcheur et à la lecture bien plus agréable que l'ancienne version en noir et blanc.

    Les fans de Tintin s’arrêteront avec délice sur la page 7 de ce premier album : le jeune reporter démarre en trombe au volant d’une décapotable, soulevant une mèche de ses cheveux. La fameuse houppe de Tintin se redresse. Elle ne retombera plus.

    Hergé, Tintin au Pays des Soviets, éd. Casterman, Moulinsart, 1929, 2017, 137 p.

  • Monstres et compagnie

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    A priori, on donnerait le Bon Dieu sans confession à ces deux auteures américaines, Marjorie Liu et Sana Takeda. Elles signent pourtant, l’une pour le scénario et la seconde pour le dessin, Monstress, une bande dessinée aussi cruelle et sanglante que somptueuse.

    Monstress, déjà qualifié aux États-Unis comme un roman graphique majeur et dont le premier tome vient de sortir en France aux éditions Delcourt. Dans la droite lignée de la dark fantasy, Marjorie Liu, qui a troqué sa robe d’avocat pour l’écriture, imagine un monde post-apocalyptique peuplé d’humains aux dons surnaturels, de chats à la fois sages bavards et soldats pugnaces, d’Anciens aux pouvoirs immenses, d’Arcaniques (ou "Sang-mêlés"), des êtres hybrides mi-humains mi-Anciens, sans oublier une confrérie humaine redoutable, l’ordre des Cumaea.

    Maika Demi-Lune, une toute jeune femme amputée d’un bras, se retrouve captive de ces nonnes-sorcières. Belles et redoutables, ces vampires d’un autre temps chassent les humains pour les manger et en extraire une étrange substance, le lilium.

    Maika parvient à s'extirper des griffes de Lady Atena et Lady Sophia, en compagnie de Kippa, un enfant-renard, et du chat maître Ren. Tout ce petit monde fuit les Cumaea. La garde des Inquisitrix, guidées par une mystérieuse Mère Supérieure, partent à la recherche de Maika mais aussi d'un objet sacré dérobé par la jeune fille dans un sanctuaire arcanique. Un autre danger sommeille et menace la jeune femme en fuite : un être à l'intérieur d'elle-même, en lien avec son passé sombre et mystérieux.

    Monstress est une étourdissante aventure baroque violente. Les auteurs de ce premier volume remarqué et remarquable (un tome 2 est sorti récemment aux États-Unis) élaborent un univers de dark fantasy puisant ses influences tous azimuts : mythologies occidentales, mangas, contes et romans classiques ou comics américains. Dans cette histoire de quête initiatique et de lutte entre bien et mal, Kippa et le chat Ren représentent des figures à la fois familières, drôles et touchantes, largement inspirées qui plus est des personnages de mangakas. Ainsi, Ren aurait toute sa place dans le bestiaire des Pokemons.

    Monstress déploie sur plus de 200 pages des univers à la fois sombres et oniriques, familiers et surnaturels, modernes et archaïques : geôles moyenâgeuses de Zamora, steppes dignes de la Mongolie, palais somptueux, laboratoires de savants fous, paysages sylvestres dignes de la Comté de Tolkien ou cités post-industrielles. Sans oublier la traditionnelle carte géographique, en fin de volume, présentant "le monde connu" où évoluent Maika et consorts. Les amateurs de fantasy se retrouveront en terrain connu.

    On doit à Sana Takeda le graphisme somptueux. Les cadrages comme les scènes de combats avec leur violence stylisée à la Game of Thrones, empruntent largement aux mangas. Précisons que l'illustratrice de Monstress est originaire du Japon. Le dessin est précis, riche et d'une grande puissance visuelle, rappelant la culture comics américaine. Monstress recycle dans cette bande dessinée de dark fantasy des archétypes traditionnels : la jeune héroïne aux pouvoirs inattendus, une quête dangereuse, des compagnons de voyage modérateurs sur le modèle de Sancho Panza, des génies du mal, des mystérieux anges-protecteurs et des monstres en veux-tu en voilà.

    L'autre grande originalité de ce premier tome vient du parti-pris scénaristique. Monstress, œuvre de deux femmes, est un un cycle féminin jusque dans ses propos. La société matriarcale décrite est celle d'un monde violent où l'asservissement est la règle. Peu de places sont laissés aux hommes, simples soldats ou pâles seconds couteaux. Reste pour la jeune héroïne à la recherche de sa liberté son étrange pouvoir encore sous-utilisé, ses astuces, son courage mais aussi la solidarité féminine.

    Marjorie Liu et Sana Takeda, Monstress, tome 1, L’Éveil, éd. Delcourt, 208 pages, 2017
    http://marjoriemliu.com
    http://sanatakedaart.tumblr.com

     

  • La France de Boucq

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    En cette période électorale, François Boucq propose, dans Portraits de la France, une série d'instantanés drôles et féroces de la France d'aujourd'hui. Plusieurs de ces planches ont fait l'objet de publications antérieures chez Fluide Glacial, des couvertures de San Antonio, des campagnes promotionnels ou bien des illustrations pour des journaux et des magazines.

    Chez Boucq, pas de langue de bois. La sociologie de notre pays se fait à coup de crayons, de traits d'humour et avec un sens de l'image plutôt bien vu. Dans la séquence Bistrosophie, les habitués d'un bar dissertent en compagnie de clients inhabituels (hippopotames et escargots) de l'homosexualité et du mariage gay. L'auteur égratigne du coup le discours traditionnel ayant cours dans les partis les plus à droite, FN inclus. Le chauvinisme n'est pas plus épargné dans ces pages où un VRP sexagénaire enthousiaste en tenue de léopard – un personnage récurrent de l'album – se propose de "remettre en état" un pays bien mal en point : "La France est plus qu'un territoire. C'est le creuset d'un esprit, un esprit tellement particulier, tellement original qu'il attise jalousie et convoitise..." L'aventurier constate que la France est une vraie jungle à cause de "ces primates" qui "tentent par tous les moyens de défiguer ce pays." Est-ce possible ? Oui. "Grâce à sa flexibilité, notre belle démocratie reprend sa forme initiale," promet notre commentateur.

    Plus engagé, le chapitre Une certaine décrépitude de la France propose une lecture plus politique du pays, à travers une compilation de dessins engagées. Ici, les derniers présidents de la République passent à confesse devant une Marianne, prêtresse de la Constitution. Là, François Hollande analyse avec sagacité la science du sondage devant notre VRP incrédule. Là encore, un médecin ausculte une marianne atteinte d'une "lepenite aigüe". Marine Le Pen est du reste brocardée un peu plus loin, drapée, elle et ses "petites vertus”, "dans les emblèmes de la République." Boucq se pose en croqueur virulent autant que moraliste, par exemple dans ses dessins en forme de fables animalières.

    Le chapitre Une Insécurité française s'arrête sur un sujet électoral récurrent en cette période électorale : l'insécurité. Insécurité ou violence ? Notre VRP en léopard se fait observateur et critique, par exemple lorsqu'il fait le lien entre l'invention du langage et celui des armes : "Notre planète bavarde, c'est même la plus bavarde du système solaire, on bavarde à travers les âges." Boucq radiographie ce syndrôme d'insécurité, susceptible de prendre plusieurs visages : la suspicion généralisée (un Père Noël est contrôlé par des policiers sur les dents), la méfiance ("Pourvu que ce soit un ami"), la violence ("Parlez-en avant qu'elle ne vous gagne"), la xénophobie et ces fameux binationaux apparus dans l'actualité récente.

    Contre ces maux récurrents, Boucq propose des "solutions bien hexagonales", déclinées sous formes de planches : "la solution du serrage de ceinture", chère à plusieurs candidats aux présidentielles, "la solution opiniâtre", "la solution dans le vent", "la solution pédago-généalogique", "la solution pédagocybernétique" ou la désopilante "solution galactique." À moins que ces solutions ne nous mènent "en péniche."

    Moins politique mais tout autant satirique, Boucq s'arrête sur quelques caractéristiques de notre France actuelle. Celle des gros d'abord (La France bien enveloppée). L'auteur caricature cette population pour mieux se moquer de l'exhortation divine (le dessinateur fait intervenir le Dieu de Michel-Ange) à s'incrire à un club sportif : "J'ai fait l'homme à mon image, c'est vrai !... Mais avec des zigotos comme toi, j'ai l'air de quoi, moi ?..." s'insurge le dieu de la Chapelle Sixtine face à un Français un peu enveloppé.

    La transition est toute trouvée pour le thème de la séquence suivante consacrée à la France sportive (Le Français, ce grand sportif). Le VRP en léopard revient dans une courte histoire au cours de laquelle un dialogue avec un ballon perdu dans la jungle est l'occasion d'épingler ce "nombril du monde" qu'est le sacro-saint ballon rond. La cible du dessinateur est le football, l'objet de toutes les attentions et de toutes les compromissions à travers la FIFA et l'organisation des coupes du monde. Le football n'est du reste pas le seul sport égratigné : rugby, cyclisme... et catch (sic) ne sont pas épargnés.

    Les vacances, passion nationale française, a droit à une série de planches à la fois tendres et cruelles : estivants libidineux, constructions de châteaux de sable morbides (une idée drôle et géniale du dessinateur) ou bodybuildeurs côtoyant des vacancières en topless ridiculisées.

    Ce voyage dans la France est sans doute la bande-dessinée engagée du moment et celle qui offre un contre-point des plus intéressants à la campagne présidentielle du moment.

    Boucq, Portrait de la France, Éd. İ, coll. Traits, 2017, 61 p.

  • Décalée

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    Voilà une bande dessinée de salubrité publique, qui cache derrière son tire a priori anodin, La Différence invisible (éd. Delcourt/Mirages), une affection médicale peu connue autant qu’un fait de société.

    Sous forme d’une autobiographie graphique, Mademoiselle Caroline entreprend de raconter à travers son double Marguerite, 27 ans, sa difficulté à mener une vie paisible, à vivre parmi les autres, à travailler ou à s’engager sentimentalement avec son petit ami.

    Sans cesse décalée, angoissée et incapable de maîtriser certains codes sociaux, la jeune femme s’aperçoit qu’elle est atteinte du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme qui la handicape. Cette nouvelle marque le début d’une découverte d’elle-même mais aussi d’une nouvelle vie sociale qui ne pas aller sans déconvenue. Ce processus passera par des rencontres, par un blog (www.mademoisellecaroline.com) mais aussi par cette BD, La Différence invisible.

    On peut être reconnaissant aux deux auteurs, Mademoiselle Caroline au scénario et Julie Dachez au dessin, d’avoir su intelligemment mettre sur le devant de la scène l’autisme. Affection peu connue et comme invisible – surtout chez les femmes –, le syndrome d’Asperger est mal traité en France faisant de notre pays un exemple à ne pas suivre (l’HAS a désavoué en 2012 la psychanalyse dans son approche de cette forme d’autisme). Ajoutons que deux spécialistes, Carole Tardif et Bruno Gepner, préfacent ce livre.

    Touchante, élégante et revigorante autofiction graphique, Mademoiselle Caroline et Julie Dachez apportent avec La Différence invisible une contribution précieuse pour parler des personnes victimes de ce syndrome : voilà une bande dessinée de salubrité publique que tous les politiques et autres décideurs publics devraient avoir dans leur bibliothèque.

    Mademoiselle Caroline et Julie Dachez, La Différence invisible,
    préface de Carole Tardif et Bruno Gepner, éd. Delcourt/Mirages, 200 p.

    www.mademoisellecaroline.com

     

  • Hergé au musée

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    Il ne reste plus que deux jours pour voir l’impressionnante exposition au Grand Palais consacrée à Hergé, objet également d'un catalogue complet (éd. Moulinsart et RMN).

    Une manifestation sur Hergé ou sur Tintin ?

    Il est vrai que la question mérite d'être posée, tant le créateur et sa créature sont indissociablement liés. Il est bon aussi de rappeler qu'aucun personnage de bande dessinée n’a eu autant d’impact que le jeune reporter à la houppe. Ses aventures – comme d’ailleurs celles de ses amis Haddock, Tournesol, les Dupondt, sans oublier le fidèle compagnon à quatre pattes, Milou – ont fait l’objet de pléthores d’ouvrages, d’essais, d’analyses, d’inspirations et d'exégèses dignes des plus grands génies, ce que, du reste, Hergé est.

    Le dessinateur belge, né Georges Rémi en 1907 et décédé en 1983, est célébré au Grand Palais, à l’image de ces brillants artistes peintres qu’il admirait tant. Que de chemins parcourus depuis le gamin belge élevé dans la grande tradition catholique, gribouilleur dès l'âge de quatre ans et scout dans l'âme, jusqu'à ce créateur adulé et admiré, et qui est parvenu à faire de Tintin une figure mythologique et de la BD un des neuvième art !

    tintin,hergé,haddock,tournesol,milou,grand palais,rmnL’exposition Hergé fait d’ailleurs une large part aux beaux-arts et, en particulier, à la peinture moderne et contemporaine. C’est d’ailleurs un aspect souvent oublié chez l’auteur du Secret de la Licorne (1943) : son amour et son admiration (parfois réciproque si l’on pense à Andy Warhol) pour les beaux-arts. Hergé voulait consacrer son dernier album, L’Alph Art (posth. 1983), que l’on ne peut lire qu’à l’état de story-board, à l’art contemporain. Outre la production d'affiches et de logos remarquables, domaine dans lequel le jeune Hergé excelle au début de sa carrière, ce dernier s’est également essayé lui-même à la peinture, dans des toiles honnêtes mais où ne ressortent pas le même lâcher prise, la même vie, le même enthousiasme et la même maîtrise technique que ses albums.

    L’exposition Hergé, en entrant dans les secrets du créateur, montre aussi la sueur versée pour accoucher d'aventures calibrées au millimètre et maîtrisées à l'obsession. Hergé, c’est un horloger et un orfèvre capable de reprendre au crayon les traits d’un personnage jusqu’à en perforer la feuille. Les nombreuses planches originales présentées à Paris témoignent du chemin accompli entre les ébauches brouillonnes, énergiques, voire furieuses, du début jusqu’aux cases finales à la ligne claire, d'une perfection ahurissante.

    Perfectionniste, Hergé l'est encore dans son travail de documentaliste, tant le dessinateur avait à cœur de donner à ses albums d'aventure un caractère réaliste – et quelle importance si les aventures de l'éternel jeune reporter se passent dans une Syldavie imaginaire (Le Sceptre d'Ottokar, 1939) ou bercent dans la science-fiction (On a marché sur la Lune, 1954) ! Si un objet pouvait illustrer ce travail de scénariste et documentaliste (mais aussi accessoiriste, décorateur, costumier, etc.), ce serait sans nul doute une petite statuette péruvienne en bois de la culture Chimù (1100-1400 ap. JC). C'est celle-là même qui a servi de modèle pour L'Oreille cassée (1937). Nous sommes au tournant des années 30 et Hergé, qui impose déjà son style et ses personnages (Haddock, Tournesol ou La Castafiore ne sont certes pas encore là), démontre déjà à la fois son goût pour les arts (premiers, ici) mais aussi pour un sens du réalisme capable de séduire autant les enfants que les adultes.

    tintin,hergé,haddock,tournesol,milou,grand palais,rmnCette approche universelle, Hergé l'a acquise à la faveur d'une rencontre phare : celle de Tchang Tchong-jen, un jeune étudiant chinois présenté à Hergé lors de la conception d'un de ses chefs d'œuvre, Le Lotus bleu (1936). Cet album phare, dédié à l'amitié et à l'entente entre les peuples, fait véritablement de Tintin le jeune héros au cœur pur et à l'altruisme exemplaire qu'il ne perdra plus. Tchang, double chinois d'Hergé, réapparaît plus tard dans l'autre ouvrage majeur du dessinateur belge : Tintin au Tibet (1960). Cet album emblématique, le plus personnel sans doute d'Hergé, est commenté dans la vulgate tintinesque comme un livre psychanalytique, conçu pendant une éprouvante période dépressive de son auteur. L'aventure du journaliste à la houppe, à la recherche de son ami Tchang dans les paysages blancs du Tibet après un accident d'avion, renvoie à une quête personnelle de son auteur, avec, en ligne de mire, son ami de toujours, Tchang, qu'il ne reverra qu'à la fin de sa vie.

    Suit, dans la production du dessinateur belge, un album diamétralement opposé mais tout autant important, Les Bijoux de la Castafiore (1963). Tintin, après avoir parcouru en long et en large la terre entière – et même la lune –, fait l'objet d'une aventure en huis-clos, entre les murs de Moulinsart. Ici, pas d'enlèvements, pas de crimes, pas de malfaiteurs, pas de Rastapopoulos et pas de voyages épiques. Presque rien : tout juste une entorse au pied du capitaine Haddock, la visite impromptue à Moulinsart de la chanteuse lyrique Bianca Castafiore, des romanichels accueillis au château, des bijoux égarés et quelques secrets, pour ne pas dire des cachotteries. Dans Les Bijoux de la Castafiore, Les héros d'Hergé jouent une comédie humaine drôle, virevoltante, mais également d'une grande profondeur humaniste. Ce qui s'apparente au repos des héros Tintin, Milou et Haddock est en réalité une mise en scène audacieuse et comme apaisée de l'univers d'Hergé, après l'album du tourment intérieur qu'était Tintin au Tibet.

    Hergé, graphiste génial et passionnant raconteur d'histoire est un humoriste à la grandeur d'âme universelle que des albums controversés comme Tintin au Pays des Soviets (1930) ou Tintin au Congo (1931) ne parviennent pas à relativiser. Hergé est surtout cet artiste, auteur d'une œuvre profonde et personnelle : "Tintin (et tous les autres) c'est moi, exactement comme Flaubert qui disait : « Madame Bovary c'est moi : » Ce sont mes yeux, mes poumons, mes tripes ! Je crois que je suis le seul à pouvoir l'animer dans le sens de lui donner une âme. C'est une œuvre personnelle au même titre que l'œuvre d'un peintre ou d'un romancier. Ce n'est pas une industrie ! Si d'autres reprenaient Tintin ils le feraient peut-être mieux, peut-être moins bien. Une chose est certaine, ils le feraient autrement et, du coup, ce ne serait plus Tintin."

    Exposition Hergé au Grand Palais, Paris, jusqu'au 15 janvier 2017
    Hergé, Catalogue d'exposition, éd. Moulinsart, RMN, 2016, 304 p.
    "Bla Bla Blog s'est fait insulter par le Capitaine Haddock"
    http://fr.tintin.com/herge

     

  • Livre d’art ou bande dessinée ?

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    ... Un peu les deux. Alex Varenne, un auteur marquant de la BD érotique, qui a fait l’objet de plusieurs chroniques sur Bla Bla Blog en 2016, présentait en cette fin d’année un autre visage : celui de peintre. Dans la lignée de Roy Liechtenstein, l’auteur des cycles Ardeur et d'Erma Jaguar exposait à la galerie Art en Transe Gallery un choix de toiles, Strip Art.

    Les éditions Zanpano proposent le catalogue de cette exposition, des reproductions d’environ 120 peintures, élégantes, chatoyantes mais aussi osées.

    Chaque page s’apparente à une planche de bandes dessinées, avec titre calligraphié, toutes regroupées en chapitres (Territoire de la Femme, Reines de l’Amour, Pulsions et Compulsions, Charmes asiatiques, Requiem et Épilogue).

    Quelques commentaires éclairent ces parties, mais sans trahir ce livre d’art conçu comme une authentique BD, rendant l’ouvrage d’une grande accessibilité.

    Dans sa préface, Vincent Bernière rappelle que "dans les années 60, des peintres américains ont pillé la bande dessinée pour en faire de l’art." Et voilà que 50 ans plus tard, par un retournement de l’histoire, Alex Varenne, "l’ancien tachiste", mais aussi légende de la bande dessinée érotique, s’est retrouvé adoubé par le milieu des beaux-arts et par les grandes salles de vente – jusqu’à "se venger phonétiquement du pop part." Et devenir l’égal de ses pairs.

    Alex Varenne, Strip Art, préface de Vincent Bernière, éd. Zanpano, 2016, 128 p.
    Dossier "Alex Varenne"

    © Alex Varenne

    Bla Bla Blog était partenaire de l'exposition Strip Art

  • Le Bilboquet c’est sexy

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    Le bilboquet est ce jeu d’enfant dont le principe pourrait rappeler des activités un peu plus adultes. Mais Bilboquet c’est aussi le magazine des étudiants de l’association C'BD du CESAN, la première école de bande dessinée et d’illustration parisienne dont le premier numéro est justement consacré au sexe. Leurs auteurs étaient venus présenter leur ouvrage dans le cadre du premier salon de la littérature érotique.

    Le premier intérêt d’une telle revue collective est la variété de styles, d’univers et de talents. De ce point de vue, Bilboquet rassemble un vivier de créateurs qui risquent bien de faire parler d’eux dans quelques années. Mais n’allons pas trop vite en besogne et arrêtons-nous sur cette revue auto-éditée qui sera notamment présentée au prochain festival d’Angoulême (26 au 29 janvier 2017) et au Pulp Festival (du 21 au 23 avril 2017). Les responsables du projet, Matthias Bourdelier et Arthur Doremus, par ailleurs auteurs de plusieurs œuvres dans ce collectif, présentent l’ouvrage comme "un paysage éclectique, une diversité de personnalités, qui feront les prochains talents de la bande dessinée et de l’illustration."

    Aux planches poétiques, oniriques et surréalistes de Margaux Sourriceau, Claire LafargueKelly Calvez ou Charlotte Valerio (illustration de cet article) répondent des saynètes passionnantes et touchantes comme Je suis de Celles de Sarah Ulrici, une adaptation BD d’un titre de Bénébar (au passage, les fans du musicien populaire découvriront une interprétation culottée d’une de ses chansons). Emma Geisert propose, elle, une chronique sur un amour de vacances contrarié.

    Dans cet album dédié au sexe, certains auteurs se démarquent en prenant des chemins détournés, qui ne sont pas les moins intéressants. Le bloggeur citera d’abord Maël Nahon et ses très frappantes planches pop-art consacrées au bondage. Dans un genre diamétralement opposé, Antonin Serrault choisit la veine minimaliste grâce à une conversation entre deux hommes sur le thème du coup de foudre et rêve romantique. Le lecteur saluera le soin apporté au texte comme la finesse du coup de crayon. Le style du prometteur Antonin Serrault n’est pas sans rappeler Bastien Vivès que nous aimons particulièrement sur Bla Bla Blog et qui augure une carrière prometteuse.

    Autre style, autre auteure, Camille Brunier propose plusieurs pages au graphisme très travaillé. C’est d’abord Désir, deux somptueuses pages dans lesquelles les textes, en forme de suppliques amoureuses, viennent épouser des corps contorsionnés et comme gravés. Camille Brunier confirme son talent d’illustratrice avec sa suite de peintures aux formes naïves parfois réduites à leur plus simple expression. Les influences seraient à chercher du côté de l’affichiste des années 30, Cassandre.

    Dans une veine plus comique (Pin up Dessinatrice), Lounis choisit de détourner les jeux de points à relier et les labyrinthes pour activités interdites aux mineurs. Nico et Chad Poroi montrent de leur côté d’un humour noir assumé : le sexe n’est plus ludique ou futile mais souffre de névroses, de pulsions, voire de folie. Le personnage autobiographique de Nico ou ce couple de petits vieux de Chad Poroi grimacent et copulent dans des scènes rythmées et très rock.

    Matthias Bourdelier propose deux histoires différentes mais aussi touchantes et bien vues l’une que l’autre. La première, muette, met en scène un couple s’étreignant dans une salle de bain aux couleurs chatoyantes ; l’autre narre en noir et blanc une rencontre entre Jérôme et Sophie. La sécheresse de leurs dialogues et leur distance deviennent le véritable enjeu de ce couple, jusqu’aux dernières cases cruelles et à la rare pertinence.

    Les lecteurs pourront également admirer comment Arthur Doremus traite avec talent, réalisme et causticité de la vie sexuelle des agents de la RATP. De son côté, Marina Savani illustre au crayon sur deux pages une danse acrobatique, sensuelle et insolente entre corps féminins et motos. Une lointaine influence de Brigitte Bardot ?

    Elric Dufau clôt Bilboquet avec une série de six planches drôles, impertinentes, et qui sont une relecture croustillante de comics américains des années 50.

    Comment ne pas terminer cette chronique avec Marine des Mazery qui ouvre ce collectif ? Ses trois historiettes savoureuses s’inspirent des contes pour enfant qui, grâce à un simple carré de plastique rouge, deviennent des histoires salées. Et voilà comment le lecteur tombe dans le piège espiègle de cette jeune auteure. Il est vrai aussi que là, comme ailleurs, le plastique peut avoir des vertus insoupçonnées.

    Bilboquet, Cesan, 2016
    Matthias Bourdelier
    Arthur Doremus
    Marine des Mazery
    Margaux Sourriceau
    Claire Lafargue
    Kelly Calvez
    Sarah Ulrici
    Maël Nahon
    Antonin Serrault
    Marina Savani
    Elric Dufau
    et avec aussi : Charlotte Valerio, Camille Brunier, 
    Nico
    Lounis, Chad Poroi et Emma Geisert

  • Au-delà du miroir

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    Peut-être serait-il bon de définir ce qu’est d’abord l’ouvrage de Nicolas Le Bault, La Fille-Miroir (éd. Réseau Tu dois) : un très bel objet d’art, le genre de livres gardé amoureusement dans sa bibliothèque et dont ont ne se séparerait pour rien au monde.

    Dans un format traditionnel, avec couverture cartonnée toilée et impression sur papier épais (mais sans numérotation de pages), Nicolas Le Bault a produit un roman graphique d’une belle audace, publié par une maison d’édition parisienne, Réseau Tu Dois, spécialisée dans "la fabrication du livre d’artiste du XXIe siècle".

    Sur environ 120 pages, l’écrivain et graphiste a construit un petit bijou artisanal : texte reproduit patiemment à la main d’une écriture cursive enfantines, aquarelles naïves, feuilles de classeurs scolaires insérées telles des pièces à conviction, reproductions de clichés photographiques, de pages de magazines, de coupures de presse ou de publicités kitsch.

    La Fille-Miroir est littérairement à la croisée des chemins entre le conte pour adultes, le journal intime et le roman graphique. Le lecteur pourra être déstabilisé par un texte débordant d’imagination et s’enfonçant loin dans les labyrinthiques questions de l’identité, du genre, du fantasme et de la recherche amoureuse.

    Hygiène Rose est un garçon que Pierre, dont il est épris, invite à un rendez-vous "dans la clairière aux secrets." Cette idylle se pare de tous les mystères et des jeux les plus étranges où le crime et la perversion ne sont jamais loin. Hygiène Rose est à la fois témoin et victime de scènes dignes de faits divers : "Avait-elle vu des horreur dans le bois creux ?" Les personnages charrient leurs lots de secrets, d’ambiguïtés (y compris sexuelle) et d’équivoques.

    Le lecteur – comme le personnage principal – balance entre le rêve et la réalité ("Cela me semblait tellement… vrai…"). Il y a aussi du David Cronenberg dans cette manière qu’a Nicolas Le Bault de s’intéresser aux corps, de les malmener et d’en faire des artefacts inquiétants, tel le visage transfiguré de Léna dévoilant "sa nature perverse" : "Le visage de chairs, de pollutions et d’organes me disait tout ce qu’elle était, tout ce qu’elle nous cachait, et tout ce qu’elle étouffait en elle. Ou bien n’était-ce que le miroir de mon désordre, de ce que je m’éprouvais que trop moi-même… ?"

    C’est sans doute cela aussi, cette "fille-miroir" : un voyage dans le mystère du genre et des règles sociales et morales enfreintes, les transgressions pouvant s’avérer fatales. Hygiène-Rose est au fil du conte une victime expiatoire, tourmentée tour à tout par Pierre (surnommé aussi "Pierre le Chien-Loup"), Léna ou l’inquiétant Léopold : "Hygiène était un être doux, sensible, et quelque peu erratique, d’une nature passive et gaie qui excitait à la cruauté. Il semblait souvent se perdre dans ses pensées ou se noyer dans ses émotions, et le mystère de ses sensations avait la profondeur d’un océan ou l’obscurité de la nuit. Insaisissable, il paraissait flotter, lui qui aimait tant le contact de l’eau sur sa peau, sombrer, s’immerger, mais dans quoi ?"

    Dans La Fille-Miroir, les lieux les plus paisibles et les plus anodins deviennent des endroits inquiétants où peuvent sévir des maniaques et des tueurs en série : "Et c’est ainsi qu’Hygiène Rose, n’écoutant que ses passions, s’enfuyait vers son destin sous l’affreux rire des dieux. La bête immonde ricane dans ses entrailles et lui grignote le cerveau, mais les rumeurs de la ville qui l’appellent au loin derrière la brume, ne sont-elles pas chargées d’espoir ?"

    Telle une Alice traversant le miroir, Hygiène Rose serait une lointaine héritière du célèbre personnage de Lewis Caroll, une créature nourrie par les influences d’Alfred Jarry, du surréalisme, de la culture punk, de l’androgyne Ziggy Stardust, de William Burroughs, de Serge Gainsbourg et des univers à la fois inquiétants et somptueux de Cronenberg et de David Lynch.

    Aussi beau, onirique et inquiétant que le titre de Nike Cave et Kylie Minogue, Where The Wild Roses Grow, La Fille-Miroir est une des surprises artistique et littéraire les plus étonnantes de cette fin d’année. On y entre curieux et séduit et on en sort sonné et remué, preuve que ce livre OVNI a pleinement rempli son rôle.

    Nicolas Le Bault, La Fille-Miroir, éd. Réseau Tu dois, 2016, 128 p.
    http://nicolaslebault.com
    http://www.reseautudois.com

  • Z comme Zorg

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    "Nous n’avions pas l’intention, Alex et moi, de faire une véritable adaptation de Mars. Nous souhaitions surtout, avant que le temps n’estompe tout, fixer ce qui subsistait encore des années Zorn dans Zurich et le souvenir de ses proches." C’est ainsi que Daniel Varenne commente, dans la préface "Zurich… Zorn… Z", Angoisse et Colère, qu’il a créée avec son frère Alex Varenne.

    Œuvre OVNI dans la carrière de ce dernier, cette bande dessinée, scénarisée par Daniel Varenne, est sortie en 1988. Rétrospectivement, elle marque un point d’arrêt dans la collaboration de ce duo. Les deux frères s’étaient fait connaître au début de cette décennie avec l’emblématique cycle de science-fiction Ardeur. En réalité, quoi de plus différent que ces deux albums, en tout point opposés ? D’un côté, une saga post-apocalyptique de près de 500 pages que le bloggeur a qualifié de cyberpunk ; de l’autre, une dense et sobre adaptation littéraire du récit Mars, écrite par Friz Zorn, écrivain suisse malade et dépressif, décédé avant la publication de son texte devenu culte.

    Les 28 planches éclairent, sondent et documentent un texte exigeant, lucide et à l’humour grinçant d’un Zurichois devenu malade – au sens propre comme au sens figuré – de son existence. Alex et Daniel Varenne travaillent une nouvelle fois en dehors des sentiers battus grâce à une relecture en bande dessinée de Mars. En documentalistes rigoureux, les deux auteurs ont visité les lieux où a vécu, jusqu’à sa mort en 1976, Fritz Zorn, ou Fritz Angst dans l’état civil. Les noms de l’auteur, Zorn (ou "colère" en allemand) et Angst ("angoisse") sont bien entendu les clés du titre de l’album. Tableau d’une ville bourgeoise autant que portrait d’un artiste malade, les Varenne offrent une déambulation terrible au cœur d’une ville occidentale, Zurich, prison argentée d’un homme, Zorn, qui avoue vivre dans un enfer feutré. Le salut viendra paradoxalement du cancer : "La chose la plus intelligente que j'aie jamais faite, c'est d'attraper le cancer" écrit-il dans son récit.

    Daniel Varenne s’étend, dans la préface de ce "roman graphique" avant l’heure, sur les lieux de l’auteur de Mars : l’université, l’appartement du jeune professeur dans la Frankengasse, la villa de son psychanalyste (33 rue de la Freiestrasse) et la rive de la Goldküste. Ce sont ces lieux qui forment la trame de la bande dessinée, tel le décor de théâtre d’un monologue tragique. Méditation sur la dépression, dénonciation d’une société bourgeoise zurichoise (cela vaut aussi bien entendu pour beaucoup de sociétés dans le monde), Angoisse et Colère peut se lire aussi comme l’hagiographie d’un martyr biberonné au lait d’une éducation faussement harmonieuse, sans aspérité, morte et sans amour : "Je n’avais pas d’amis et je n’avais pas d’amour… La sexualité ne faisait pas partie de mon univers car la sexualité incarne la vie" proclame le narrateur. Un propos que ne renierait pas Alex Varenne.

    L’album est complété par Bobby Lynn, portrait a priori très éloigné du Zurichois dépressif mais aux similitudes frappantes. Au contraire de Fritz Zorn, Bobby Lynn est l’homme de tous les excès. Cet acteur renommé, en réalité un enfant gâté et dépressif, finira par brûler la vie par les deux bouts, car il "n’avait pas eu le courage de regarder la vie en face."

    Fritz Zorn laissait le témoignage lumineux d’un désespoir qu’il révéla post-mortem au monde entier ; Bobby Lynn, lui, fit le vide autour de lui, après une carrière sous les projecteurs.

    Alex et Daniel Varenne, Angoisse et Colère, éd. Casterman, À Suivre, 1988, 69 p.
    Fritz Zorn, Mars, éd. Gallimard, Folio, 1982, 315 p.

  • "Tu dessines vachement bien les femmes"

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    S'il est un domaine incompris dans le 9ème art, c'est celui de la bande dessinée érotique ; et s'il est un auteur qui a su tracer sa voie au mépris des conventions et des modes c'est Alex Varenne. Personnage marquant de la bande dessinée érotique, Alex Varenne fait en ce moment l'actualité avec une exposition marquante consacrée à sa peinture, toute entière dédiée au sexe et à la féminité, "Alex Varenne - Strip Art", du 8 novembre au 4 décembre 2016 à la galerie Art en Transe Gallery, 4 rue Roger Verlomme, Paris 3ème. Les familiers de Varenne découvriront deux nouveautés chez l'auteur des Larmes du Sexe : le (très) grand format et la couleur. Le bloggeur y reviendra plus longtemps sur ce site dans quelques jours. 

    Le noir et blanc est au départ la marque de fabrique d'Alex Varenne. Coloriser ses planches apporterait selon lui un réalisme vain et qui n'a pas lieu d'être. Il est vrai que le dessin et les grands aplats noirs se suffisent à eux-mêmes, a fortiori dans les scènes nocturnes et intimistes. Mieux, cela permet de magnifier les traits et les corps de ses personnages – des femmes essentiellement- sans l'apport de la couleur.

    Avant le Varenne de l'érotisme, il y eut le Varenne de la SF, auteur avec son frère Daniel, de l’impressionnant cycle de science-fiction Ardeur. Ce road-movie post-apocalyptique sombre et nihiliste est aux antipodes de ce que l'artiste montrera plus tard. Et pourtant, le dessinateur de l'époque révèle tout son talent dans les représentations des personnages féminins comme dans les scènes d'amour. Le cinquième tome, tout entier consacré à Ida Mauz, celle précisément qu'Ardeur n'a de cesse de rechercher à la fin de son voyage, paraît a posteriori écrit sur mesure pour Alex Varenne. Il suit cette beauté fatale, emprisonnée dans une cage dorée, et la dessine sous toutes les coutures avec une maîtrise et une finesse incomparable.

    Alex Varenne aime les femmes : c'est indéniable. Et la suite de sa carrière le prouve. Après sept années (1980-1987) et six volumes consacrés à Ardeur, Alex Varenne suit les conseils de Georges Wolinski, un soutien de la première heure qui lui a mis le pied à l'étrier : puisqu'il est doué pour dessiner des femmes, pourquoi ne se lancerait-il pas dans la bande dessinée érotique ? Alex Varenne avait déjà essayé sans succès de percer dans la BD érotique. Avant Ardeur, il y avait Dio (1969), sa première une bande dessinée inspirée par la mythologie… et mai 68 : l’histoire de la destruction de Thèbes par Dyonysos et ses Bacchantes sert de cadre pour un appel une révolution sexuelle et ludique. Ce livre ne parviendra pas à faire sa place. A l'époque de Charlie Mensuel, Geores Wolinski convainc Alex Varenne de persister : "Tu dessines vachement bien les femmes", remarque-t-il. Entre-temps, une ultime collaboration avec Daniel Varenne, Angoisse et Colère (1988), donne l'occasion au dessinateur et au scénariste de se plier à la contrainte de l'adaptation littéraire. Ils s'attaquent au dense et âpre récit Mars de l'auteur suisse Fritz Zorn. Cinq ans plus tard, c'est dans une veine tout aussi réaliste – mais cette fois seul au texte et au dessin – qu'il sort Gully Traver (1993), un autre roman graphique mêlant paysages du nord, misère sociale, scènes oniriques et érotisme.

    alex varenne,sexe,érotismeAprès Ardeur, Alex Varenne produit en solo sa première œuvre résolument érotique, Carré noir sur dames blanches. Nous sommes en 1984, époque polémique du carré blanc, symbole de la censure à la télévision. Toujours au sujet de ce titre, des critiques ont pu s’étonner que Varenne ne dessine pas de femmes noires. L’auteur s’en explique ainsi : "Parce que sur une BD en noir et blanc, il est compliqué de dessiner des corps noirs. C’est uniquement pour ça." CQFD.

    Suivent L’Affaire Landscape (une fantaisie érotique), Erotic Opera, Corps à Corps et surtout le cycle Erma Jaguar, qui s’étale sur 22 ans, de 1988 à 2010 ! Erma est cette femme libre, assouvissant ses fantasmes et ceux des hommes qu’elle croise. Dans des décors interlopes, des femmes et des hommes s’aiment et assouvissent leurs fantasmes dans de savoureuses mises en scènes, et non sans humour. En un sens, Alex Varenne se révèle un anti-sadien, d’abord intéressé par le désir féminin. Hédoniste et libertin moderne, l’auteur des Larmes du Sexe ne cache pas que ces histoires traduisent sa propre vie personnelle. L’artiste, à la recherche du plus grand réaliste, s’inspire de modèles pour "ces femmes de papier".

    1997 marque une collaboration éphémère mais marquante pour Varenne. La prestigieuse maison d’édition japonaise Kodansha fait appel à quelques dessinateurs français pour publier des "mangas à la française". Alex Varenne sort deux albums chez eux avant que l’éditeur ne mette fin à l’aventure : "Au bout de 5 ans, les japonais ont vu comment on faisait des mangas à la française, ils n’avaient plus besoin de moi", commente plus tard ironiquement Alex Varenne.

    De retour du Japon, il continue sur sa lancée érotique, mais rapportant de son aventure artistique une influence asiatique, avant que la mode du manga n’inonde la France. La sensualité orientale est déclinée dans des œuvres comme La Molécule du Désir (2014) ou Tondi (2015), mais également dans son œuvre picturale (nous en reparlerons sur ce blog dans quelques jours). La place centrale du sexe dans la philosophie chinoise est montrée en exemple par l’artiste : le sexe c’est la vie, dit-il en substance, et il n’est pas corseté par autant de tabous qu’en Occident.

    Les tabous, les héroïnes de Varenne n’en ont pas. Que ce soit Erma Jaguar, Ida Mauz, Yumi, Carlotta ou Lola, chacune d’entre elle est maître de sa vie, de ses passions et de ses pulsions. Regardez le visage d’Ida : il est peint avec grâce, volupté et délicatesse. L’intelligence et la sensualité sont les plus petits dénominateurs communs de ces femmes avides de liberté, quitte à aliéner leurs compagnons masculins.

    Alex Varenne vient de la peinture, comme il le rappelle. Disons aussi que ses influences viennent sans doute autant sinon plus du Caravage, de Liechtenstein (il en est même le fils spirituel comme le montre sa dernière exposition "Strip-Art" à Art en Transe Gallery), Hokusai ou Goya que de Crépax, Milo Manara ou Jean-Claude Forest. Cette passion pour la peinture a pu épisodiquement transparaître par exemple dans un tome d’Ardeur et dans plusieurs planches de Gully Traver. Derrière le Libertin des Lumières se cache un vrai connaisseur des beaux-arts qui rappelle toute l’importance de l’érotisme et de la représentation féminine dans la peinture classique, y compris (et surtout !) lorsqu’elle a une vocation religieuse. Il est vrai que la passion de Varenne d’lex Varenne pour l’érotisme et les femmes a quelque chose de sacré, comme le montre par exemple le visage de Madonne d’Isa Mauz.

    "Je ne peins pas des femmes mais mon amour pour les femmes", commente sobrement Alex Varenne.

    "Alex Varenne, libre et libertin"
    "Le Viagra, en plus efficace et plus drôle"
    "Varenne, cyberpunk"
    "Un Voyage de Gulliver"

    "Alex Varenne - Strip Art", du 8 novembre au 4 décembre 2016
    Art en Transe Gallery, 4 rue Roger Verlomme, Paris 3ème

    Remerciements particuliers à Alex Varenne et Mai-Loan Roque

    © Alex Varenne


    Culturetainment [S5E10] Alex Varenne sublime... par mensuptv

  • Un voyage de Gulliver

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    Une femme nue sort de l’eau. Cette apparition divine, inspirée par La Naissance de Vénus de Boticelli, tombe dans les bras d’un sculptural plagiste, Gully Traver – que l’on retrouvera plus tard sous le prénom d’Antoine. Entre les deux amants commence une étreinte avant qu’ils ne soient agressés par un inconnu, un chômeur violent et désœuvré. Les deux hommes se battent et la femme s’enfuit.

    L’amour s’en étant allés, les deux hommes se retrouvent seuls, sympathisent et entament une déambulation le long d’une plage du nord. Ils croiseront sur leur route une femme qu’ils sauvent de la noyade, un avocat des causes perdues, la compagne voilée d’Antoine, un prêtre dont l’église est ensablé, un vieux couple ou un promeneur aux chiens. Tout ce petit monde , aux poursuit une route incertaine, avant un dans un décor à la fois familier et onirique. Gully Traver c’est Gulliver perdu sur la côte nordique, avant d’être englouti avec ses camarades dans une mer fantasmagorique. Au bout du voyage surréaliste, il y aura la mort puis la résurrection, surréaliste et fascinante.

    L’avenir rendra sans doute raison à Varenne pour Gully Traver, une bande dessinée à part dans son œuvre, mal aimée sinon boudée. Il est sans doute temps de réévaluer cette œuvre onirique et métaphysique. Après Ardeur, un cycle de science-fiction majeur, Alex Varenne prend le parti de prendre son public à contre-pied, avec malgré tout quelques planches érotiques d’une grande beauté visuelle. Le lecteur y trouvera des références picturales frappantes : Botticelli, Le Caravage mais aussi Escher pour les deux dernières planches.

    Gully Traver, commencé comme une bande dessinée noire et sociale, se termine en fable métaphysique et psychanalytique, aux scènes d’une grande puissance visuelle, comme ce taureau terrassé, ce couple empalé à une montagne ou cette danseuse sortant du sable.

    Alex Varenne, Gully Traver, éd. Casterman (à suivre), 1993, 87 p.
    "Alex Varenne - Strip Art", du 8 novembre au 4 décembre 2016
    Art en Transe Gallery, 4 rue Roger Verlomme, Paris 3ème

  • Varenne, cyberpunk

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    Varenne, cyberpunk ? Avant d’être l’auteur légendaire de bandes dessinées érotiques, Alex Varenne s’est fait connaître par un cycle magistral, Ardeur. "Ardeur" avant "hardeurs", si le bloggeur peut se permettre ce calembour facile. Plus sérieusement, Ardeur est cette série de science-fiction, dans la mouvance cyberpunk, rassemblée en un majestueux volume de près de 500 pages, aux Humanoïdes Associés.

    Varenne cyberpunk ? Voilà qui pourrait désarçonner les lecteurs et lectrices d’Irma Jaguar, La Molécule du Désir ou Gully Traver. Mais, au fait, de quel Varenne parlons-nous ? Du dessinateur Alex ou bien de son frère Daniel, le scénariste d’Ardeur ?

    Il est vrai que dans le duo d’auteurs, c’est bien Daniel Varenne qui forge l’identité de ce cycle de science-fiction se déroulant dans nos contrées, après un conflit planétaire. Il faut dire qu’à l’époque de l’écriture de cette première bande dessinée publiée par Alex Varenne, nous sommes en pleine guerre froide et la menace d’une troisième guerre mondiale entre l’ouest et l’est est toujours dans les esprits.

    Ardeur est cet anti-héros que le premier volume, road-movie crépusculaire, nous montre défiguré suite à un accident d’avion de chasse. L’homme, contraint de porter un masque, est un officier militaire en fuite, sans identité réelle et aux noms multiples – Ardeur, Mat, Frenchie ou Willy Karten.

    Vaste œuvre post-apocalyptique, les six tomes d’Ardeur ne sauraient se limiter à une dystopie. Les auteurs s’intéressent moins aux enjeux géostratégiques qu’aux personnages paumés et ballottés. Ardeur est un voyageur blasé, un ancien soldat devenu déserteur et espion à la mission vaine (protéger les plans d’un avion) qu’il finira du reste par abandonner. L’arpenteur traverse un no man's land à l’échelle européenne. Les survivants d’une guerre, dont on ne ne sait finalement pas grand-chose, se terrent en zombis dans des habitations sordides. Dans une guerre absurde qui ne dit pas son nom, les armées ressemblent à des bandes mafieuses et criminelles. Quant aux villes – lorsqu’elles sont encore debout – elles sont constituées de lieux interlopes et de repères louches d’escrocs, de criminels et d’espions où se négocient des trafics en tout genre. Ardeur, antihéros solitaire et tragique, arpente en voyageur perdu campagnes désertes et cités dangereuses. Il est accompagné dans les deux premiers tomes (Ardeur et Warschau) de son "Sancho Panza", Sobag – que Jack Ventress viendra remplacer au point de devenir le personnage principal du dernier opus, Jack Le Vengeur.

    alex varenne,ardeurLes femmes croisées par Ardeur sont tout à la fois omniprésentes et insaisissables. Alex Varenne se montre dessinateur hors-pair dans la représentation de ces déesses fragiles et indomptables : Werfel, Hilda, Anna, la prostituée Wyka, Eva Minska, figure victimaire à la recherche d’une vaine protection (La grande Fugue) et surtout Ida Mauz. Après une brève apparition dans le premier tome, cette élégante aristocrate, maîtresse d’un criminel notoire dont Ardeur prendra l’identité, devient au fur et au mesure du cycle l’épicentre de sa quête. La fin du passionnant volume Warshaw voit un improbable couple se former : la femme fatale tombe dans les bras de celui qui a pris les traits de son amant après l’avoir tué. Berlin Strasse marque l’évidence que l’histoire avec Ida est celle d’une rencontre manquée que l’avant-dernier tome, opportunément intitulé Ida Mauz, vient confirmer.

    Cette avant-dernière partie du cycle Ardeur semble être celle d’Alex Varenne. Loin du climat post-apocalyptique des volumes présents (marqués par la patte de Daniel Varenne), le talent du dessinateur est omniprésent dans sa manière de décrire la cage dorée de l’ancienne maîtresse de Willy Karten – ou plutôt des "deux" Willy Karten. Ida Mauz, tour à tout hautaine, majestueuse, sensuelle, dominatrice, manipulatrice ou bouleversante, est un contrepoint passionnant à ce cycle.

    Ardeur s’achève par une dernière parenthèse déstabilisante, Jack Le Vengeur. Ardeur a laissé la main à son ultime compagnon de voyage, Jack Ventress, un ancien second rôle apparu dans La grande Fugue, et devenu le personnage central de l’ultime tome. La tragédie absurde devient une tragi-comédie picaresque venant clore un chef-d’œuvre de la bande dessinée.

    Dans la préface de l’anthologie publiée par Les Humanoïdes Associés, Claude Ecken souligne à juste titre qu’Ardeur s’inscrit dans une période très créative de la bande dessinée francophone. En 1980, Alex Varenne fait partie de ces talents prometteurs, à l’exemple de brillants confrères nommés Philippe Druillet, Tardi ou Moebius. Ardeur n’est pas la première création des frères Dardenne mais c’est ce cycle qui les fait connaître. Daniel et Alex Varenne commettent là leur première – et seule – incursion dans un univers cyberpunk d’autant plus hallucinant qu’il n’a guère d’influences dans ce genre : "Les frères Varenne ne se sont pas trop embarrassés de références bédéesques" commente Claude Ecken. Si références il y a, il faut les chercher dans la littérature pour Daniel le scénariste (Ian Flemming, Stig Dagerman) ou la peinture pour Alex le dessinateur (Le Caravage, Rembrandt ou le tachisme). En 1980, Ardeur reçoit le prix du festival de Hyères, consacrant une œuvre post-apocalyptique décrite "à l’échelle humaine". Des hommes meurent, d’autres tentent de survivre dans un monde absurde et violent, "cependant, la guerre emporte tout sur son passage. Comme le conclut Dagerman dans l’essai que lit Ardeur [Notre Besoin de Consolation est impossible à rassasier] : ‘le monde est plus fort que moi’. À moins que ce ne soit l’amour." L’amour, Ardeur et Ida Mauz.

    Alex et Daniel Varenne, Ardeur, Intégrale, éd. Humanoïdes Associés, 2014, préface de Claude Ecken, Ardeur (1980), Ardeur, tome 2, Warschau (1981), Ardeur, tome 3, La grande Fugue (1981), Ardeur, tome 4, Berlin Strasse (1983), Ardeur, tome 5, Ida Mauz (1983), Ardeur, tome 6, Jack Le Vengeur (1987)
    "Alex Varenne, libre et libertin"
    "Le Viagra, en plus efficace et plus drôle"
    "Alex Varenne - Strip Art", du 8 novembre au 4 décembre 2016
    Art en Transe Gallery, 4 rue Roger Verlomme, Paris 3ème

    Remerciements particuliers à Alex Varenne et Mai-Loan Roque

    © Alex Varenne

  • Le Viagra, en plus efficace et plus drôle

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    666369-02.pngC’est une histoire de philtre d’amour d’un autre genre qui nous est proposé par Alex Varenne dans La Molécule du Désir, une bande dessinée sortie en 2013.

    Le docteur Steiner, une scientifique aussi douée que collet monté, est la créatrice d’une molécule révolutionnaire capable de stimuler de manière spectaculaire la libido. C’est une aubaine pour le laboratoire suisse qui l’emploie. La chercheuse demande à son assistante, Yumi, de servir de cobaye et de tester sur elle-même le nouveau produit chimique.

    Les premiers essais sont concluants au-delà de toutes les espérances. Yumi donne de sa personne, confirmant les promesses de ce Viagra d’un autre genre. Invitée aux États-Unis afin de travailler sur cette invention, madame Steiner embarque avec elle sa jeune assistante qui va continuer à tester avec ardeur (avec le concours volontaire ou non de sa patronne) tout le potentiel érotique de la molécule miraculeuse.

    Alex Varenne, auteur légendaire de bandes dessinées érotiques, déploie sur seize chapitres autant de prétextes à décliner le désir et la sexualité sous toutes ses formes, toujours avec imagination, malice et humour. Les épisodes avec Mr Bazooka ou bien la séquence chez le gynécologue méritent à eux seuls la lecture de ce livre audacieux. Le bloggeur fera une mention spéciale pour le personnage du Dr Steiner, une vraie réussite scénaristique.

    Dans le style qui le caractérise – noir et blanc sobre et élégant, décors minimalistes, dessin maîtrisé magnifiant le corps des femmes – Alex Varenne nous parle de pulsions irrépréhensibles, de la mécanique du désir et du sexe dans ce qu’il a de plus ludique. Les esprits chagrins verront La Molécule du désir comme un ensemble de saynètes sans queue... ni tête. Ce serait d’une grande injustice. En cette période sombre, cette bande dessinée d’Alex Varenne est un puissant antidote à la morosité, en plus d’être un manifeste pour rendre le sexe drôle et l’érotisme joyeux.

    Alex Varenne, La Molécule du Désir, éd. Page 69, 2013, 216 p.
    http://www.alexvarenne.com