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• • • de BD et mangas ?

  • La fleur au fusil

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    En ce jour de centenaire de l’armistice du 11 novembre 2018, comment ne pas parler de Jacques Tardi, dont l’œuvre s’est nourrie de l’histoire de la première guerre mondiale ?

    Le créateur d’Adèle Blanc-Sec offre avec son double volume Putain de Guerre !, co-écrit avec Jean-Pierre Verney, l’une des plus saisissantes fresques de la Grande Guerre et de ses poilus, ces soldats anonymes qui ont servi de chair à canon dans un conflit ahurissant d’horreurs.

    Putain de Guerre c’est l’histoire à la première personne d’un de ces fantassins parisiens partis sur le front. Tardi suit les pérégrinations de ce jeune homme, de son départ Gare de l’Est, la fleur au fusil, jusqu’aux grands champs de Bataille du nord et de l’est de la France.

    Écrit à la première personne, Putain de Guerre frappe d’abord par son texte écrit à la première personne : impitoyable, cynique, cruel, le discours est tout autant anti-militariste et pacifiste.

    La collaboration de Jean-Pierre Verney a été essentiel pour écrire un ouvrage de bandes dessinées où le noir et le rouge sont omniprésents et qui est aussi et surtout bourré de détails historiques. Un vrai chef d’œuvre.

    Jacques Tardi, Putain de Guerre !, deux vol.
    postface de Jean-Pierre Verney, éd. Casterman, 2008, 70 et 69 p. 

    https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Auteurs/tardi

    Voir aussi "La seconde bataille de Verdun"

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  • La naissance de la belle Rafaëla

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    Dans la postface de Tamara de Lempicka, la bande dessinée de Virginie Greinier et Daphné Collignon, Dimitri Joannidès rappelle qu’après une période flamboyante durant les années folles, Tamara de Lempicka a été oubliée du monde de l’art. Trop figurative ? Trop bourgeoise ? Pas suffisamment révolutionnaire ? Suspecte d’avoir été une vraie star dans le milieu parisien de l’entre-deux guerres ?

    C’est du reste cette période qui intéresse Virginie Greinier, au scénario, et Daphné Collignon, au dessin. Sans didactisme, avec une admiration certaine, et sans rien cacher des failles de la peintre, Virginie Greinier raconte l’année 1927 qui a vu la naissance de l’un des plus grands nus du XXe siècle, La Belle Rafaëla.

    La BD suit les pérégrinations de Tamara de Lempicka dans le Paris qui était la capitale mondiale des arts, celle d’André Gide, de Jean Cocteau ou de Picasso. Femme artiste dans une société toujours bridée, Tamara de Lempicka revendique farouchement sa liberté, y compris dans sa situation de femme mariée et mère d'une petite fille. Lorsqu’elle apprend à Gide qu’elle recherche un modèle pour son prochain tableau, ce dernier lui propose de lui présenter des femmes de ses connaissances. La peintre accepte de l’accompagner, mais aucune ne la convainc.

    Au dessin, Daphné Collignon nous propose des planches aux couleurs sépias qui sont chacune d’authentiques créations graphiques, renvoyant le lecteur dans les années folles. Voilà une entrée en matière passionnante et intelligente pour entre dans l’œuvre d’une artiste prodigieuse qui n’a été redécouverte qu’après sa mort, à partir des années 80.

    Il sera de nouveau question de Tamara de Lempicka dans quelques semaines, dans le cadre cette fois de notre hors-série sur Tatiana de Rosnay.

    Virginie Greinier et Daphné Collignon, Tamara de Lempicka
    postface de Dimitri Joannidès, éd. Glénat, 2018, 56 p.
    https://www.daphnecollignon.com

  • Vous ne préférez pas plutôt un stage ?

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    Ah, ces entretiens d’embauche, ces DRH froids, ces startups pratiquant l’art faussement cool du recrutement et surtout ces candidats obligés d’avaler des couleuvres pour décrocher des emplois faméliques malgré leur CV long comme le bras…

    Voilà le sujet de la bande dessinée de Mathilde Ramadier, Vous n’espériez quand même pas un CDD ? (éd. Seuil). Le livre se présente sous la forme de chroniques que l’on imagine vécues par l’auteure. Chaque chapitre correspond à une offres d’emploi avec l’annonce correspondante, parfois aussi drôle – et ce n’était pourtant pas le but ! – que les strips qui suivent : "Design junior," "Pigiste," "Copy writer" ou "Creative manager."

    Managers se comportant en gourous tout-puissants

    Mathilde Ramadier croque avec un mélange de férocité, de naïveté et de poésie ces huis-clos au cours desquels se jouent une carrière, des rêves et un avenir, et qui sont souvent réduits à néant en quelques mots. On rit jaune en découvrant ces tranches de vie en entreprise. Le monde des startups est sévèrement égratigné : managers se comportant en gourous tout-puissants, petits boulots ou stages non-rémunérés transformés en challenges cools, exploitations éhontées des candidats via de pseudos tests de recrutements ou jargon globish présenté comme un véritable sésame pour se faire mousser.

    C’est d’ailleurs ce dernier aspect qui est développé dans l’épilogue ("Bientôt la retraite") au cours duquel notre candidate parvient à enfumer un recruteur : un joli pied de nez qui vengera pas mal de candidats passés, présents et futurs. Rien que pour cela, que Mathilde Ramadier soit remerciée.

    Mathilde Ramadier, Vous n’espériez quand même pas un CDD ?, éd. Seuil, 2018, 111 p.
    https://mathilderamadier.com

    Voir aussi : "Décalée"

  • Une nouvelle nuit à Rome avec toi

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    Il y a quelques mois, nous parlions ici-même des deux premiers tomes d’Une Nuit à Rome : l’histoire d’une promesse un peu folle que deux jeunes gens se sont faite durant leur vingtième anniversaire, à savoir passer une nuit à Rome le jour de leur quarante ans. Le deuxième tome se terminait par un épilogue à la fois amer et ouvert.

    Jim a choisi de poursuivre un nouveau cycle en mettant en scène nos deux personnages principaux, Raphaël et Marie, dans la capitale italienne. Là encore, il est question d’une nuit à Rome le jour de leur anniversaire. Cette fois, c’est un Raphaël, beaucoup plus extraverti et moins tourmenté que lors des deux premiers tomes, qui invite son amie d’enfance à le rejoindre. La belle brune résistera-t-elle à ce rendez-vous ?

    À Bla Bla Blog, on adore Jim, le scénariste autant que le dessinateur, pour ses histoires d’amour modernes et d’une grande élégance. Le lecteur suivra avec passion la nouvelle rencontre entre Raphaël et Marie et attendra avec impatience la suite de ce nouveau rendez-vous à travers le temps et l'espace. Un quatrième tome viendra bientôt clôturer ce deuxième cycle.

    Jim, Une Nuit à Rome, livre 3, éd. Bamboo, 2018, 100 p.
    http://jimtehy.blogspot.com

    Voir aussi : "On s’était dit rendez-vous dans vingt ans"
    "Rendez-vous jeudi prochain, même lieu, même heure
    "La débandade"

  • On s’était dit rendez-vous dans vingt ans

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    Après Héléna, la blonde incendiaire de la bande dessinée éponyme de Jim et Cabane, voici Marie, la brune fatale d’Une Nuit à Rome (éd. Grand Angle), que Jim a scénarisé et dessiné de A à Z.

    Comme pour Héléna, il est question dans cet ample et élégant album d’un amour contrarié, d’une femme insaisissable, de rendez-vous et du temps qui passe, inexorable et cruel.

    Que Jim se soit cette fois attelé au scénario et au dessin n’est pas anodin : comme il le confie dans sa préface, ce personnage de Marie ne vient pas de nulle part, preuve à l’appui... Voilà qui fait d'Une Nuit à Rome - une variation contemporaine sur le thème du badinage, du romantisme et de l’infidélité - une œuvre personnelle.

    Raphaël est le narrateur de cette histoire de retrouvaille à Rome. Quelques jours avant ses quarante ans, il reçoit par la Poste une K7 VHS vieille de vingt ans. Il y découvre – ou redécouvre – une petite amie de cette époque, Marie Galhanter, née le même jour que lui.

    Une connerie de gamin

    La vidéo lui rappelle une ancienne promesse qu’ils s’étaient faits : passer la nuit de leur quarantième anniversaire ensemble, à Rome. Un numéro de téléphone accompagne cet envoi. Or, Raphaël vit en couple avec Sophia, dont il est très amoureux. Il n’aurait donc aucune raison de respecter "une connerie de gamin, comme on en a tous fait…" Sauf que cette VHS balaie toutes les certitudes qu'il avait. En Italie, Marie ne pense elle aussi qu’à ce futur rendez-vous, à Rome. Aura-t-il lieu, vingt-ans après leur promesse ?

    Jim déplie sur 238 pages une histoire amoureuse élégante, poignante et sensuelle. Les années passent, les rêves sont mis sous le boisseau mais les amours ne disparaissent pas totalement. Ils peuvent se fossiliser ou au contraire s’affranchir et exploser des années plus tard… Mais à quel prix…

    La nuit à Rome est celle de toutes les folies. Des folies que Raphaël et Marie peuvent ou pas s’offrir et qui permettront de remettre, quelque part, les pendules à l’heure. Fort intelligemment et avec une pertinence qui élève Une Nuit à Rome au rang des BD géniales.

    Jim termine son album par deux épilogues qui font basculer les destins de Marie et de Raphaël vers un questionnement sur nos promesses à honorer. Jim nous interroge. Raphaël et Marie, c’est un peu lui. C’est un peu nous.

    Jim, Une Nuit à Rome, Intégrale, éd. Grand Angle, 2016, 238 p.

    "Rendez-vous jeudi prochain, même lieu, même heure"

    "La débandade"

  • Un conte de Bilal

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    La sortie d'un nouveau Bilal est toujours un événement. Le dernier en date, Bug (éd. Casterman) est le premier volume d'une série de BD d'anticipation. Ou bien, devrions nous dire "de conte d'anticipation".

    Nous sommes en 2048, dans un monde futuriste gris et angoissant (on reconnaît là l'univers d'Enki Bilal) dominé par les technologies. Un bug informatique majeur survient, vidant les serveurs du monde entier et rendant impossible l'accès aux réseaux. Dans l'espace, un groupe d'astronautes est en proie à toutes les difficultés pour rejoindre la terre. Parmi ces hommes de l'espace, il y a Obb, que sa fille Gemma attend impatiemment à Paris. Obb devient bientôt un enjeu le dépassant lui-même : ses capacités cognitives se sont développées de manière anormale, ce qui le rend d'autant plus intéressant en cette période de panne informatique généralisée. Ne serait il pas l'origine et la réponse au bug mondial ?

    Bilal signe là un brillant conte d'anticipation qui entend nous alerter sur les dangers d'une dépendance aux outils technologiques. Comme toujours chez l'auteur des Phalanges de l'Ordre noir, l'histoire semble écraser des personnages dessinées telles de superbes statues antiques et évoluant dans un décor hyper réaliste. Les trouvailles graphiques sont nombreuses, que ce soit cette case montrant le palais de l’Élysée ou ces unes de journaux écrites sans vérificateur d'orthographe.

    Le rire grinçant de Bilal semble se faire entendre par moment, mais c'est le rire d'un conteur autant qu'un des grands maîtres de la bande dessinée.

    Enki Bilal, Bug, tome 1, éd. Casterman, 2017, 86 p.

  • Qui va tango va sano e lontano

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    Au Café Gran Tortoni, en plein cœur de Buenos Aires, un jeune homme attend d’être reçu par un maestro du tango afin de devenir son élève. En attendant ce rendez-vous qui va changer sa vie, Mina, une serveuse et danseuse, le prend son son aile en lui présentant les personnages gravitant autour d’elle, dans un café tout entier dévolu à la plus sensuelle des danses.

    Le tanguero novice découvre et écoute ces histoires argentines, comme autant de récits d’initiation.

    Des récits d'initiation

    Dans les 110 pages d’une BD entièrement consacrée au tango, Philippe Charlot et Winoc mettent en image des destins incroyables : dans les années 30, un acteur trouve le succès puis le malheur grâce à un texte révolutionnaire de Jorge Luis Borges ; sur la Plaza de Mayo, un payador, troubadour et chanteur de tango, débarque de la pampa pour défier Carlos Gardel ; un autre chanteur raconte dans quelles circonstances il a gagné un concours hors du commun organisé par une certaine mademoiselle Magdalena ; il est également question d’un bandonéon apporté par une jolie factrice d’accordéon, d’un danseur doué mais désargenté empêtré dans une histoire de vol et d’amour, d’un flirt hors du temps entre deux retraités et d’un fantôme errant dans les salles du Gran Café Tortoni.

    Les amoureux du tango adoreront cette bande dessinée au scénario envoûtant. Les autres se laisseront transporter par ces histoires dont le fil conducteur est une danse et une musique, et qui invitent à écouter ou réécouter le Volver de Carlos Gardel : "Volver con la frente marchita / Las nieves del tiempo platearon mi sien / Sentir que es un soplo la vida / Que veinte años no es nada."

    Philippe Charlot et Winoc, Gran Café Tortoni, tome 1, éd. Bamboo, 2018, 110 p.

  • La seconde bataille de Verdun

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    Cette seconde bataille de Verdun fut celle engagée par Fernande Herduin en 1920, dans les ors et les couloirs feutrés des palais de la République.

    Quatre ans plus, tôt, en pleine guerre, son mari le sous-lieutenant Gustave Herduin est fusillé pour désertion Verdun, sans aucun jugement . Contre toute attente, le soldat a cependant eu droit aux honneurs de la France à titre posthume pour ses faits d’armes antérieurs. Insuffisant, réclame la veuve Herduin qui réclame la vérité et la justice pour une exécution au cœur du gigantesque champ de bataille de Verdun.

    Un silence honteux

    Ne trouvant qu’un faible écho à ses revendications, la jeune femme se lance, épaulée par son avocat, dans une nouvelle guerre des tranchées contre une classe politique hypocrite et une administration militaire muette. En portant plainte pour meurtre, la Fernande Herduin parvient à faire du bruit dans Landerneau. Bientôt s’ouvre une nouvelle bataille de Verdun, judiciaire et politique cette fois.

    Cette affaire est mise en textes et en images par Jean-Yves Le Naour et Marko Holgado qui signent avec cette histoire édifiante le troisième tome d’une série sur Verdun, après Avant l’Orage et L’Agonie du Fort de Vaux.

    Les auteurs relatent dans un album à la facture classique l’histoire des fusillés pour l’exemple comme le silence honteux qui s’ensuivit. De ce point de vue, l’histoire de la veuve Herduin est celle d’une lanceuse d’alertes avant l’heure, obsédée par la réhabilitation de l’honneur de son mari. L’histoire est centrée sur ce personnage féminin solide et pugnace, en guerre dans une France encore traumatisée par les massacres de la Grande Guerre.

    Jean-Yves Le Naour et Marko Holgado, Verdun, Les Fusillés de Fleury,
    éd. Grand Angle, 2018, 47 p.

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  • Maillot rose pour Obélix

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    Que vaut le dernier Astérix ? Depuis 2013, Albert Uderzo a confié les aventures du petit Gaulois à Jean-Yves Ferri pour le scénario et Didier Conrad pour le dessin. Après Astérix chez les Pictes et Le Papyrus de César, c’est cette fois en Italie que le héros à la moustache blonde et son compère Obélix se retrouvent pour une compétition mémorable en char, qui a plus à voir avec un Giro antique qu’une course à la Ben Hur.

    Bifidus, un sénateur corrompu qui a eu la fâcheuse idée d’utiliser l’argent destiné à l’entretien des voies romaines pour ses orgies décide, pour se refaire une virginité, d’organiser une course en plusieurs étapes le long de la péninsule italienne. Par défi, Astérix et Obélix décident de faire partie des participants de cette aventure sportive, aux côtés d’autres concurrents bretons, lusitaniens, koushites (les mémorables princesses Toutunafer et Niphéniafer), étrusques, goths ou cimbres.

    Et c’est parti pour cinq étapes en Italie, où nos malicieux et intrépides Gaulois sauront déjouer les embûches de la course comme les coups fourrés du sénateur Bifidus qui a reçu l’aval d’un César bien décidé à voir un Romain gagner ce tour d’Italie antique...

    Les fans d’Astérix ne bouderont pas leur plaisir à la lecture de cet album, complètement à la hauteur des meilleurs albums du héros gaulois : aventures picaresques, jeux de mots, calembours en veux-tu en voilà, clichés assumés ou anachronismes. Le lecteur s’amusera à dénicher les clins d’œil truffant l’album, dans une deuxième lecture tout aussi réjouissante.

    Au final, pour cette 37e aventure d’Astérix, Obélix, le grand héros de cette Tranitaique, aura bien mérité son maillot rose de vainqueur.

    Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, Astérix et la Transitalique, ed. Albert René, 2017, 46 p.
    http://asterix.com

  • Dans la chaleur du Morbihan

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    Sur Bla Bla Blog, on aime Bastien Vivès. Cet artiste a déjà fait l’objet de trois chroniques pour ses formidables BD Amitié étroite, Polina et L’Odeur du Chlore. Pour Une Sœur (éd. Casterman), son nouvel album, c’est en Bretagne, et plus précisément sur l'Île aux Moines dans le Morbihan, que l’auteur nous entraîne.

    Antoine, un adolescent de 13 ans, et son petit frère Titi, accompagnent leurs parents dans leur maison de vacances au bord de la mer. Nous sommes dans l’insouciance de l’été. La chaleur est là. L'océan aimante et électrise. Peu de temps après leur arrivée, une visite impromptue vient casser la routine estivale : Sylvie, une amie des parents qui vient de vivre une fausse-couche, est accueillie pour quelques jours avec sa fille. Cette dernière s’appelle Hélène. Elle a 16 ans. Bientôt, s’instaure entre elle et Antoine une complicité fraternelle.

    L’amitié, l’amour, l’adolescence : ces thèmes chers à Bastien Vivès sont concentrés dans un ce petit bijou qu’est Une Sœur. Sur une intrigue tenue, l’auteur parvient à tisser une histoire où se mêlent tableaux vécus plus vrais que nature, tragédie, comédies humaines, liens fraternels, relations ambiguës, moments de grâce et sensualités. Les corps et les adolescents se cherchent et se découvrent. On est à des âges où les cordons ombilicaux avec papa et maman sont en passe d'être rompus.

    Bastien Vivès ne cherche pas à provoquer ni à transgresser. Comme il le dit dans le magasine CasMate, Ma Sœur parle d'une rencontre inespérée, à la fois légère et capitale pour le jeune homme : "Je voulais que le ivre refermé, Hélène partie, on comprenne qu’elle et Antoine ont vécu un moment superchouette, un moment privilégié. Que plus tard ils y penseront avec tendresse."

    Avec un sens de l’économie, le dessinateur fait de ses jeunes gens les héros d’aventures et de romances rhomériennes dans lesquelles les adultes ont le second rôle, y compris singulièrement Sylvie, la mère d’Hélène malgré le drame qui l’a touchée.

    Bastien Vivès est en état de grâce dans cette bande dessinée bouleversante : le noir et blanc somptueux, les visages et les corps délicatement esquissés, les cadrages, l’intrigue patiemment déployée et rythmée par des points de bascule, jusque dans les dernières pages. L'auteur de Polina et de L'Odeur du Chlore propose l'histoire d'une rencontre érotique tout autant que d'un apprentissage, derrière laquelle pointe le drame et la tragédie que personne n'attendait.

    Ce magnifique album terminé, le lecteur n'a qu'une envie : se replonger dans ce récit simple et bouleversant. Éblouissant, comme un soleil d’été.

    Bastien Vivès, Une Sœur, éd. Casterman, 2017, 212 p.
    "Les meilleurs amis du monde"
    "De la piscine comme univers métaphysique"
    "Petite danseuse deviendra grande"
    http://bastienvives.blogspot.fr
    "Le sexe en 12 leçons", in Casemate, mai 2017

  • Prométhée déchaîné

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    Le philosophe Luc Ferry est aux manettes pour une passionnante collection sur la mythologie en bande dessinée. Voilà une excellente idée, qui vient confirmer l’engouement pour un genre inépuisable. Qui osera dire que les histoires de Zeus, Athéna ou les les Furies font partie des contes à dormir debout ? En réalité, elles ont beaucoup à nous dire. 

    Prenez Prométhée, ce géant enchaîné au sommet du Caucase, condamné pour l’éternité à voir son foie dévoré par un aigle le jour, avant de repousser la nuit. Son crime ? Avoir offert aux hommes le feu et la technique, au risque de faire de cette race l’égale des dieux.

    Avec un solide sens de la narration, et un grand soin dans le dessin, Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera offrent une lecture moderne, rythmée et séduisante du cycle prométhéen. Assez naturellement, les auteurs n'ont n’a pas oublié d’y insérer le mythe de la boîte de Pandore, mettant du même coup en avant le frère de Prométhée, Épiméthée. "Anti-Prométhée" et personnage que les auteurs nous dépeignent en frère naïf, besogneux mais passionné, Épiméthée devient l’un des personnages phares du mythe : celui qui a en charge le peuplement de la terre et qui réussit tellement bien son coup qu'il met son frère au pied du mur en accaparant tous les attributs du règne animal. Il va être également à l’origine des calamités terrestres.

    L’exploit de cette BD est d’avoir rendu au mythe toute sa clarté et d’en faire un ouvrage à la fois accessible et séduisant. Une jolie promesse pour la suite de cette collection.

    Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera, Prométhée et la Boîte de Pandore,
    éd. Glénat, 2016, 56 p.

  • Covoiturage avec Gégé

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    De 2012 à 2016, le dessinateur Mathieu Sapin a suivi Gérard Depardieu du Portugal à la Russie, en passant par la Bavière. Il nous raconte cette rencontre et ces pérégrinations dans Gérard, Cinq années dans les pattes de Depardieu.

    Mieux qu'une biographie, cette bande dessinée suit les traces du Français vivant le plus connu à l'étranger, "avec François Hollande", comme l'ajoute malicieusement le dessinateur. Mais ça, c'était avant l'élection d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République, le 7 mai dernier.

    Mais ne nous égarons pas, ou plutôt si, égarons-nous avec Mathieu Sapin dans ces pays où notre "Gégé national" a posé un moment ses valises : au Portugal pour les besoins d'un tournage (Le Divan de Staline), à Moscou pour respirer un peu de l'air slave, dans les campagnes françaises pour un documentaire fleuri sur la gastronomie ou tout simplement en goguette en Azerbaïdjan.

    Embarqué dans une série de voyages homériques à travers l'Europe, Mathieu Sapin devient le confident de l'acteur, un acteur qui se livre sans masque mais non sans ambiguïté.

    Certes, depuis que Gérard Depardieu s'est accoquiné avec Poutine, son image de provocateur a supplanté celle d'acteur exceptionnel. Mais c'est un troisième visage que nous offre l'auteur de Gérard, celui d'un homme cachant derrière son caractère volcanique et ses comportements d'ours un esprit d'une grande finesse : amateur d'art (son appartement parisien est un vrai musée), cultivé, gourmet tout autant que gourmand, ouvert aux cultures étrangères, hospitalier et généreux.

    C'est un portrait plus nuancé qu'il n'y paraît que propose cette bio dessinée, sous forme de carnet de voyage. Souvent drôle mais jamais caricatural, Gérard Depardieu se dévoile, au propre comme au figuré.

    Dans les dernières pages, Mathieu Sapin nous relate comment l'interprète de Cyrano a reçu les planches que le lecteur lira quelques temps plus tard. Depardieu houspille le dessinateur au sujet de tel ou tel propos qu'il dit n'avoir jamais tenu. La star choisit cependant de laisser l'auteur de la BD maître de son œuvre. Une ultime séquence de très grande classe, en hommage à un artiste phénoménal, dans tous les sens du terme.

    Mathieu Sapin, Gérard, Cinq années dans les pattes de Depardieu, 2017, 160 p.

  • Tintin, back in the USSR

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    Tintin au Pays des Soviets a toujours fait partie de ces albums mythiques qu’un tintinophile se devait de posséder, au même titre que L’Alph-Art : un titre historique mais dont l’attrait de la lecture était peu évident. Les éditions Moulinsart et Casterman proposent de redécouvrir cette BD sous un nouveau format. 

    En 1929, Hergé, jeune dessinateur pour la revue belge du Petit Vingtième, créé le journaliste impétueux Tintin. Accompagné de son fidèle chien Milou, le jeune reporter part enquêter en URSS pour démystifier la Russie tombée dans le communisme depuis une douzaine d’années. Le voyage débute sous les plus mauvaises augures par un attentat provoquant la mort de 218 (sic) passagers d’un train. Pourchassés par la police politique de la Guépéou, Tintin et Milou traversent le pays à toute allure, bien décidés à dévoiler aux lecteurs du Petit Vingtième la réalité du communisme.

    Les familiers de l’album originel en noir et blanc redécouvriront Tintin au Pays des Soviets avec un œil nouveau. Les studios Hergé ont en effet colorisé cette première histoire de Tintin. Livre historique, cette BD devient une authentique aventure, certes datée et naïve, mais d’une nouvelle fraîcheur et à la lecture bien plus agréable que l'ancienne version en noir et blanc.

    Les fans de Tintin s’arrêteront avec délice sur la page 7 de ce premier album : le jeune reporter démarre en trombe au volant d’une décapotable, soulevant une mèche de ses cheveux. La fameuse houppe de Tintin se redresse. Elle ne retombera plus.

    Hergé, Tintin au Pays des Soviets, éd. Casterman, Moulinsart, 1929, 2017, 137 p.

  • Monstres et compagnie

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    A priori, on donnerait le Bon Dieu sans confession à ces deux auteures américaines, Marjorie Liu et Sana Takeda. Elles signent pourtant, l’une pour le scénario et la seconde pour le dessin, Monstress, une bande dessinée aussi cruelle et sanglante que somptueuse.

    Monstress, déjà qualifié aux États-Unis comme un roman graphique majeur et dont le premier tome vient de sortir en France aux éditions Delcourt. Dans la droite lignée de la dark fantasy, Marjorie Liu, qui a troqué sa robe d’avocat pour l’écriture, imagine un monde post-apocalyptique peuplé d’humains aux dons surnaturels, de chats à la fois sages bavards et soldats pugnaces, d’Anciens aux pouvoirs immenses, d’Arcaniques (ou "Sang-mêlés"), des êtres hybrides mi-humains mi-Anciens, sans oublier une confrérie humaine redoutable, l’ordre des Cumaea.

    Maika Demi-Lune, une toute jeune femme amputée d’un bras, se retrouve captive de ces nonnes-sorcières. Belles et redoutables, ces vampires d’un autre temps chassent les humains pour les manger et en extraire une étrange substance, le lilium.

    Maika parvient à s'extirper des griffes de Lady Atena et Lady Sophia, en compagnie de Kippa, un enfant-renard, et du chat maître Ren. Tout ce petit monde fuit les Cumaea. La garde des Inquisitrix, guidées par une mystérieuse Mère Supérieure, partent à la recherche de Maika mais aussi d'un objet sacré dérobé par la jeune fille dans un sanctuaire arcanique. Un autre danger sommeille et menace la jeune femme en fuite : un être à l'intérieur d'elle-même, en lien avec son passé sombre et mystérieux.

    Monstress est une étourdissante aventure baroque violente. Les auteurs de ce premier volume remarqué et remarquable (un tome 2 est sorti récemment aux États-Unis) élaborent un univers de dark fantasy puisant ses influences tous azimuts : mythologies occidentales, mangas, contes et romans classiques ou comics américains. Dans cette histoire de quête initiatique et de lutte entre bien et mal, Kippa et le chat Ren représentent des figures à la fois familières, drôles et touchantes, largement inspirées qui plus est des personnages de mangakas. Ainsi, Ren aurait toute sa place dans le bestiaire des Pokemons.

    Monstress déploie sur plus de 200 pages des univers à la fois sombres et oniriques, familiers et surnaturels, modernes et archaïques : geôles moyenâgeuses de Zamora, steppes dignes de la Mongolie, palais somptueux, laboratoires de savants fous, paysages sylvestres dignes de la Comté de Tolkien ou cités post-industrielles. Sans oublier la traditionnelle carte géographique, en fin de volume, présentant "le monde connu" où évoluent Maika et consorts. Les amateurs de fantasy se retrouveront en terrain connu.

    On doit à Sana Takeda le graphisme somptueux. Les cadrages comme les scènes de combats avec leur violence stylisée à la Game of Thrones, empruntent largement aux mangas. Précisons que l'illustratrice de Monstress est originaire du Japon. Le dessin est précis, riche et d'une grande puissance visuelle, rappelant la culture comics américaine. Monstress recycle dans cette bande dessinée de dark fantasy des archétypes traditionnels : la jeune héroïne aux pouvoirs inattendus, une quête dangereuse, des compagnons de voyage modérateurs sur le modèle de Sancho Panza, des génies du mal, des mystérieux anges-protecteurs et des monstres en veux-tu en voilà.

    L'autre grande originalité de ce premier tome vient du parti-pris scénaristique. Monstress, œuvre de deux femmes, est un un cycle féminin jusque dans ses propos. La société matriarcale décrite est celle d'un monde violent où l'asservissement est la règle. Peu de places sont laissés aux hommes, simples soldats ou pâles seconds couteaux. Reste pour la jeune héroïne à la recherche de sa liberté son étrange pouvoir encore sous-utilisé, ses astuces, son courage mais aussi la solidarité féminine.

    Marjorie Liu et Sana Takeda, Monstress, tome 1, L’Éveil, éd. Delcourt, 208 pages, 2017
    http://marjoriemliu.com
    http://sanatakedaart.tumblr.com

     

  • La France de Boucq

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    En cette période électorale, François Boucq propose, dans Portraits de la France, une série d'instantanés drôles et féroces de la France d'aujourd'hui. Plusieurs de ces planches ont fait l'objet de publications antérieures chez Fluide Glacial, des couvertures de San Antonio, des campagnes promotionnels ou bien des illustrations pour des journaux et des magazines.

    Chez Boucq, pas de langue de bois. La sociologie de notre pays se fait à coup de crayons, de traits d'humour et avec un sens de l'image plutôt bien vu. Dans la séquence Bistrosophie, les habitués d'un bar dissertent en compagnie de clients inhabituels (hippopotames et escargots) de l'homosexualité et du mariage gay. L'auteur égratigne du coup le discours traditionnel ayant cours dans les partis les plus à droite, FN inclus. Le chauvinisme n'est pas plus épargné dans ces pages où un VRP sexagénaire enthousiaste en tenue de léopard – un personnage récurrent de l'album – se propose de "remettre en état" un pays bien mal en point : "La France est plus qu'un territoire. C'est le creuset d'un esprit, un esprit tellement particulier, tellement original qu'il attise jalousie et convoitise..." L'aventurier constate que la France est une vraie jungle à cause de "ces primates" qui "tentent par tous les moyens de défiguer ce pays." Est-ce possible ? Oui. "Grâce à sa flexibilité, notre belle démocratie reprend sa forme initiale," promet notre commentateur.

    Plus engagé, le chapitre Une certaine décrépitude de la France propose une lecture plus politique du pays, à travers une compilation de dessins engagées. Ici, les derniers présidents de la République passent à confesse devant une Marianne, prêtresse de la Constitution. Là, François Hollande analyse avec sagacité la science du sondage devant notre VRP incrédule. Là encore, un médecin ausculte une marianne atteinte d'une "lepenite aigüe". Marine Le Pen est du reste brocardée un peu plus loin, drapée, elle et ses "petites vertus”, "dans les emblèmes de la République." Boucq se pose en croqueur virulent autant que moraliste, par exemple dans ses dessins en forme de fables animalières.

    Le chapitre Une Insécurité française s'arrête sur un sujet électoral récurrent en cette période électorale : l'insécurité. Insécurité ou violence ? Notre VRP en léopard se fait observateur et critique, par exemple lorsqu'il fait le lien entre l'invention du langage et celui des armes : "Notre planète bavarde, c'est même la plus bavarde du système solaire, on bavarde à travers les âges." Boucq radiographie ce syndrôme d'insécurité, susceptible de prendre plusieurs visages : la suspicion généralisée (un Père Noël est contrôlé par des policiers sur les dents), la méfiance ("Pourvu que ce soit un ami"), la violence ("Parlez-en avant qu'elle ne vous gagne"), la xénophobie et ces fameux binationaux apparus dans l'actualité récente.

    Contre ces maux récurrents, Boucq propose des "solutions bien hexagonales", déclinées sous formes de planches : "la solution du serrage de ceinture", chère à plusieurs candidats aux présidentielles, "la solution opiniâtre", "la solution dans le vent", "la solution pédago-généalogique", "la solution pédagocybernétique" ou la désopilante "solution galactique." À moins que ces solutions ne nous mènent "en péniche."

    Moins politique mais tout autant satirique, Boucq s'arrête sur quelques caractéristiques de notre France actuelle. Celle des gros d'abord (La France bien enveloppée). L'auteur caricature cette population pour mieux se moquer de l'exhortation divine (le dessinateur fait intervenir le Dieu de Michel-Ange) à s'incrire à un club sportif : "J'ai fait l'homme à mon image, c'est vrai !... Mais avec des zigotos comme toi, j'ai l'air de quoi, moi ?..." s'insurge le dieu de la Chapelle Sixtine face à un Français un peu enveloppé.

    La transition est toute trouvée pour le thème de la séquence suivante consacrée à la France sportive (Le Français, ce grand sportif). Le VRP en léopard revient dans une courte histoire au cours de laquelle un dialogue avec un ballon perdu dans la jungle est l'occasion d'épingler ce "nombril du monde" qu'est le sacro-saint ballon rond. La cible du dessinateur est le football, l'objet de toutes les attentions et de toutes les compromissions à travers la FIFA et l'organisation des coupes du monde. Le football n'est du reste pas le seul sport égratigné : rugby, cyclisme... et catch (sic) ne sont pas épargnés.

    Les vacances, passion nationale française, a droit à une série de planches à la fois tendres et cruelles : estivants libidineux, constructions de châteaux de sable morbides (une idée drôle et géniale du dessinateur) ou bodybuildeurs côtoyant des vacancières en topless ridiculisées.

    Ce voyage dans la France est sans doute la bande-dessinée engagée du moment et celle qui offre un contre-point des plus intéressants à la campagne présidentielle du moment.

    Boucq, Portrait de la France, Éd. İ, coll. Traits, 2017, 61 p.