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Des envies •••

  • Persona grata

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    Edgär c’est Simon & Garfunkel dopés à l’électro. Le duo français s’invite en persona grata dans un univers pop-folk revisité. Venus d’Amiens, Antoine Brun et Ronan Mézière, à la composition, se livrent dans une osmose de voix quasi parfaite et nous offrent un premier EP Persona, qui est à découvrir en ce moment.

    Dans le premier titre Two Trees, les musiciens nous offrent une ballade planante, au point que rarement l’expression "techno psychédélique" n’a aussi bien porté son nom. L’auditeur saluera la précision de ce premier morceau minéral, tout comme sa légèreté musicale. Les voix ne font qu’une, s’entremêlent et s’envolent dans des arabesques zen.

    On retrouve la même facture cristalline dans The Painter. La rythmique y est cependant plus soutenue. Les deux nordistes imposent un titre éthérée et aérien, avec chœurs, cordes et bien entendu ces deux voix venues d’ailleurs.

    Teacup est le retour à de la pop-folk plus traditionnel. Les ordinateurs sont partiellement remisés au profit d’une guitare sèche et des voix plaquées plus sobrement.

    Edgär c’est l’électro à visage humain : un duo venu d’ailleurs et une sorte de chaînon manquant entre Simon & Garfunkel et la scène électro française.

    Edgär, Persona, Elegant Fall Support, 2017
    En concert le 1er juin au Petit Bain, Paris, avec Vanished Souls et Pamela Hute

  • Prométhée déchaîné

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    Le philosophe Luc Ferry est aux manettes pour une passionnante collection sur la mythologie en bande dessinée. Voilà une excellente idée, qui vient confirmer l’engouement pour un genre inépuisable. Qui osera dire que les histoires de Zeus, Athéna ou les les Furies font partie des contes à dormir debout ? En réalité, elles ont beaucoup à nous dire. 

    Prenez Prométhée, ce géant enchaîné au sommet du Caucase, condamné pour l’éternité à voir son foie dévoré par un aigle le jour, avant de repousser la nuit. Son crime ? Avoir offert aux hommes le feu et la technique, au risque de faire de cette race l’égale des dieux.

    Avec un solide sens de la narration, et un grand soin dans le dessin, Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera offrent une lecture moderne, rythmée et séduisante du cycle prométhéen. Assez naturellement, les auteurs n'ont n’a pas oublié d’y insérer le mythe de la boîte de Pandore, mettant du même coup en avant le frère de Prométhée, Épiméthée. "Anti-Prométhée" et personnage que les auteurs nous dépeignent en frère naïf, besogneux mais passionné, Épiméthée devient l’un des personnages phares du mythe : celui qui a en charge le peuplement de la terre et qui réussit tellement bien son coup qu'il met son frère au pied du mur en accaparant tous les attributs du règne animal. Il va être également à l’origine des calamités terrestres.

    L’exploit de cette BD est d’avoir rendu au mythe toute sa clarté et d’en faire un ouvrage à la fois accessible et séduisant. Une jolie promesse pour la suite de cette collection.

    Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera, Prométhée et la Boîte de Pandore,
    éd. Glénat, 2016, 56 p.

  • Exclusivité Bla Bla Blog : rencontre avec le groupe Wild Times

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    Bla Bla Blog avait parlé sur ce site de Wild Times et de leur EP, The Wanderers. Nous vous proposons de découvrir les quatre garçons de ce groupe de rock au son irrésistible, rugueux et sans concession.

    Bla Bla Blog : Pouvez-vous vous présenter ?

    Antoine : 32 ans, je suis le chanteur de Wild Times. Augustin est mon petit frère donc ce groupe c’est aussi un peu une histoire de "bromance". Je suis réalisateur et c’est notamment moi qui ai réalisé le clip de notre premier single, The Wanderers.

    Pascal : j'ai 37 ans (le doyen du groupe !) je suis né à Marseille et fait mes études à Aix-en-Provence à l'ECV (Ecole de Communication Visuelle). J'ai un master 2 en communication visuelle et je m'occupe donc de l'image du groupe. Mon métier est créateur d'identité visuelle et travaille en free-lance. Je suis le bassiste du groupe Wild Times et je joue de la musique depuis mes 13 ans.

    Augustin : Moi j’ai 29 ans, je suis le plus jeune du groupe, au coude à coude avec Théo le batteur, mon but c’est de le dépasser mais ça ne va pas être simple... Pour ma part, je suis ingénieur du son, compositeur de musique, à l’image et guitariste dans Wild Times. Passionné par le son depuis toujours je travail à mon compte et a monté mon propre studio de musique. Je suis également diplômé d'un master en communication.

    Théo : Je suis Théo, le batteur du groupe, 29 ans et originaire de Paris, ville dans laquelle j’ai eu la chance de grandir et de rencontrer les membres du groupe. J’ai commencé la batterie après m’être essayé au piano et mettant rendu compte que cet instrument n’était pas ma vocation. En 2004, en internat dans un lycée, j’ai eu l’opportunité de pouvoir découvrir et pratiquer la batterie très régulièrement. Après quelques années et beaucoup d’indulgence de la part des mes premiers auditeurs, j’ai commencé à prendre du plaisir en jouant de cet instrument, pour finalement m’en passionner. En 2006, je rencontrais Augustin et Antoine, avec qui nous fondions Wild Times. J’ai fais des études d’ingénieur du son, pour finalement me diriger vers les métiers de la communication digitale, que je combine avec Wild Times.

    BBB : De quand date le groupe ? 

    Augustin : Wooo, depuis sûrement trop longtemps…

    Antoine: le groupe a eu différentes formation, même si le noyau est le même depuis le début. Mais en considérant qu’Augustin et moi jouons de la musique ensemble depuis notre enfance, le groupe ne date pas d’hier ! Non sérieusement, le groupe tel qu’il est aujourd’hui, dans sa composition et dans le message, la couleur que nous voulons partager, le groupe a trois ans environ. C’est à ce moment -là que nous nous sommes retrouvés pour poser les bases des premier morceaux estampillés Wild Times.

    BBB : A quelle occasion s’est-il formé ? 

    Antoine: Je crois que la première occasion que nous avons eu d’enregistrer quelque chose était un de mes courts-métrages pour lequel Augustin et Theo ont créé la bande originale. Puis, on a eu besoin d’y ajouter une voix et c’est moi qui m’y suis collé. Et, petit à petit, on ne s’est plus quitté.

    Théo : En 2006, Augustin et moi on s’est rencontrés au lycée, et on a décidé de jouer ensemble. Très vite est née une vraie envie de composer des morceaux et d’aller plus loin qu’un simple loisir. À la suite du court métrage, Augustin décide de proposer à Antoine de s’essayer au chant dans cet embryon de groupe. Quelque-chose se passe, on est bien ensemble, le travail nous passionne. Des morceaux maladroits naissent, l’envie de progresser est là. Un an plus tard, Pascal vient nous voir en concert, dans un petit bar à Oberkampf. Coup de cœur réciproque pour ce bassiste, qui décide de nous rejoindre. Wild Times est né.

    BBB : Quels ont été les premiers temps forts de ce groupe ?

    Augustin : J’ai rencontré Antoine le second jour de ma vie je pense, donc oui moment très fort !

    Antoine : non, moment très décevant et troublant pour moi, le jour de notre rencontre : j’ai du apprendre à "partager" et ça m’a pas trop fait kiffer.

    Théo : Plus sérieusement, en 2007, le groupe à migré à Bruxelles car Antoine partait suivre des études de cinéma. Pendant un an, nous avons bossé la musique nuit et jour, c’était fou !

    Antoine : Oui c’était un vraie chance pour nous. Nous avons vécu, l’année qui suivait, de beaux concerts aussi, notre meilleur souvenir pour le moment c’est peut être le Divan du Monde.

    Pascal : Oui le Divan du Monde c’était top, et notre dernière Flèche d’or aussi. C’était rempli, le public était vraiment super !

    BBB : Qu’avez-vous fait avant Wild Times ? 

    Antoine : Avant Wild Times, nous avions sorti un EP sous un autre nom, PHOTO, sur le label Sober & Gentle, notamment connu pour son travail sur Cocoon, Mother Of Two, Hey Hey My My ou encore les Kids Bombardos. C’était une super expérience et nous avions signé pour un album avec Sober. Mais malheureusement le label a subi la crise du disque et a dû mettre la clé sous la porte juste avant notre entrée en studio. On s’est donc retrouvés sur le carreau et on a dû prendre les choses en main pour que cet album puisse voir le jour. On a donc monté notre propre label, sobrement appelé Wild Times Record, et avons eu la chance de collaborer avec Antoine Gaillet, Freddy Lamotte et l’exceptionnel Florian Monchâtre. Sans eux on aurait rien pu faire. On leur doit tout.

    BBB : De quels artistes vous sentez-vous proches ?

    Pascal : Contre toute attente je ne vais citer aucun bassiste ni musicien, mais un courant artistique qui pour moi est le plus rock de tous : ce sont les dadaïstes. Leur anti-conformisme et leur vision de toutes les formes d'arts m'ont appris à aimer des choses diverses et variées, à critiquer et à me poser de vraies questions. Ce sont les papes de la liberté de la pensée, de la liberté de créer.

    Augustin : Tous les membres du groupe écoutent des choses éclectiques. Ça peut aller du jazz au métal en passant par le rock et le reggae. Notre musique s'inspire d'une somme d'artistes ou de groupes qui sont parfois aux antipodes les uns des autres. Ça ne nous fait pas peur, tant que c’est beau et que ça nous touche. Je pense que c’est ce qui fait de Wild Times un groupe en quelque sorte "transgenre" avec, avant tout, des choix sentimentaux assumés qui créaient une cohérence entre paroles et musique.

    Antoine: Je vais quand même citer celle dont je suis amoureux depuis toujours : PJ Harvey, qui pour moi est la quintessence de la pureté rock, de l’engagement, de la poésie.

    WILD_TIMES_BD_16.jpgBBB : Quelles sont vos influences musicales ? 

    Antoine: C’est toujours une question difficile… Well well well… Évidemment, il y a Radiohead qui met tout le monde d’accord et qui nous a bercé depuis notre adolescence. Évidemment, tout le rock des années 70 même si je dois avouer que c’est très rare pour moi d’en écouter en ce moment. Je suis d’avantage à la recherche de nouveaux sons. Parmi eux, entre autres, la prêtresse PJ Harvey dont les deux derniers albums sonnent comme rien d’autre. Ce sont des ovnis, un mélange de musique folklorique anglo-saxonne, de rock, de troubadours : indéfinissable. Sinon gros coup de cœur pour Royal Blood avec leur premier album, l’ensemble de la discographie d’Arcade Fire, Foals mais aussi les deux premier album de PVT, Portishead…

    Théo : Mes influences musicales sont très diverses. J’aime beaucoup l’électro minimale berlinoise, le dub, le rock, la pop, le classique. Si je devais emporter trois disques sur une île, je prendrai sans hésiter : Opus Incertum de High Tone, Hail to the thief de Radiohead, et An Awesome Wave d’ Alt-J.

    BBB : Quelle musique écoutez-vous en ce moment ? 

    Augustin : Pour ma part le dernier gros coup de cœur que j’ai eu c’est Balthazar, quand je dis coup de cœur, c’est assez fort. Ça n’arrive qu’une fois tous les deux ou trois ans. Sinon, actuellement j’ai écouté The Smiths ce matin ou découvert le dernier Phoenix.

    Théo : J’écoute beaucoup Angus & Julia Stone en ce moment, Balthazar et Foals.

    BBB : Avez-vous des auteurs ou des livres fétiches ? 

    Pascal : Mikhaïl Boulgakov, auteur Russe. J'ai lu toute son œuvre : c'est juste gigantesque, dont Le Maître et Marguerite que j'ai lu au moins six fois, et que découvre à chaque lecture. Un grand manifeste pour la liberté des artistes et un gros coup de gueule contre le conformisme.

    Antoine: le roman le plus dingue que j’ai lu c’est Roman avec Cocaïne d’Agueev, un auteur russe dont c’est le seul roman, et qu’il a écrit anonymement. C’est incroyable : l’histoire de la montée du soviétisme, en parallèle avec l’addiction croissante d’Agueev pour la cocaïne. Rien avoir avec Trainspotting ou des livres sur la drogue : c’est l’histoire de la Russie. J’aime beaucoup aussi André Gide, Les Faux-monnayeurs étant son chef d’œuvre. Agueev me fait beaucoup penser à lui. Ils ont la même façon de se livrer sans filtre, en total transparence, le meilleur comme le pire.

    BBB : Pouvez-vous nous parler de films, d'expositions ou de livres qui vous ont marqués ou qui influencent votre travail ?

    Antoine: Deux films m’ont particulièrement marqués et ont été réalisé par le maître des maîtres, Mikhaïl Kalatozov, un réalisateur russe beaucoup trop méconnu. Les deux films dont je parle et que tout le monde doit voir sont Quand Passent Les Cigognes et Soy Cuba. Vous l’aurez compris, j’ai un petit faible pour la culture russe. Pour vous encourager à voir les films de Kalatozof, dites vous que Scorsese et Kubrick lui doivent énormément.

    BBB : Merci les Wild Times pour vos réponses.

    "La vie sauvage"

  • Rodin, l'alchimiste des formes

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    Connaissons-nous vraiment Rodin ? Certainement oui pour ses œuvres les plus célèbres – Le Baiser, Le Penseur, Les Bourgeois de Calais ou La Porte de l'Enfer –, pour sa relation tumultueuse et passionnée avec Camille Claudel ou pour ses influences majeures sur la sculpture au XXe siècle. À ce sujet, Victoria Charles rappelle dans le très bel ouvrage qu'est Rodin, La sculpture nue (éd. Eyrolles) la portée artistique du sculpteur de Meudon sur les futurs travaux d’Ossip Zadkine, Pablo Picasso, Aristide Maillol ou encore Constantin Brancusi.

    Le génie de Rodin en fait un personnage majeur de l'art français à travers le monde. Sa carrière n'a pourtant pas été un long fleuve tranquille. L'auteure parle même d'un parcours laborieux. Cet itinéraire a commencé très tôt puisque Rodin, né en 1840, faisait preuve dès l'âge de 14 ans d'une solide aptitude au dessin. Sa formation suit les voies de l'académisme : auprès du sculpteur animalier Antoine-Louis Barye puis dans l'atelier d'Albert-Ernest Carrier-Belleuse, après une série de trois concours d'admission à l’École des Beaux-Arts, tous ratés ! Le jeune homme explore déjà les voies de la modernité, notamment lorsqu'il propose au salon de 1865 le masque de L'Homme au nez cassé (1863). Cette œuvre, dont Rodin était très fier, et qui était le fragment d'une statue cassée, est rejetée par le jury.

    Après avoir traversé l'Europe, le sculpteur se heurte aux critiques d'un milieu dubitatif sur son savoir-faire. Une première médaille en 1880, lors d'un salon, marque le point de départ d'une œuvre marquée par la virtuosité, l'expressivité et le réalisme.

    La reconnaissance officielle vient avec la commande publique de La Porte de l'Enfer, inspirée de La Divine Comédie de Dante. Victoria Charles consacre de nombreuses pages à cette œuvre imposante, influencée par la chapelle Sixtine de Michel-Ange, mais qui s’en démarque grâce à sa modernité inédite pour l'époque.

    La Porte de l'Enfer donne naissance à une sculpture autonome et majeure, Le Baiser (1884), qu'Auguste Rodin destinait au départ à l'imposante commande publique. L'autre œuvre issue de cette Porte est Le Penseur, que l'artiste avait nommé au départ Le Poète car elle était sensée représentée Dante en pleine méditation. Comme pour Le Baiser, Rodin en fait une statue indépendante en 1903.

    Victoria Charles consacre logiquement un chapitre à la relation enflammée entre Rodin et une de ses élèves, déjà géniale, Camille Claudel. Nous sommes en 1882. Elle a 18 ans, il en a 42. Il vit depuis 1864 avec Rose Beuret, qui est devenue très tôt son modèle. Avec Camille Claudel, la passion, la complicité et la reconnaissance mutuelle nourrissent deux géants de la sculpture : "Leur intense liaison agit sur l'art de Rodin, exaltant la mordante et coupable sensualité des figurines modelées pour la Porte de l'Enfer. Il donne à l'amour qui le consume les contours de certains de ses ensembles." L'auteure prend également pour exemple L'Éternel Printemps (1884) ou L'Éternelle Idole (1889). La fin de la relation entre ces deux géants de la sculpture en 1892 continue d'influencer Rodin : L'Adieu (1892), La Pensée (vers 1895) ou le très moderne Sommeil (vers 1890-1894).

    Rodin et les femmes : voilà un sujet à part entière que Victoria Charles n'omet pas de traiter. Hormis cette relation orageuse avec Camille Claudel, il y a le couple, atypique pour l’époque, qu'il forme avec Rose Beuret. Ils ne se marieront que l'année de leur mort, en 1917. La passion de Rodin pour les femmes transparaît dans ses œuvres : "À l'Hôtel Biron, Rodin passe presque tout son temps à dessiner. Dans cette retraite monastique, il se plaît à s'isoler devant la nudité de belles jeunes femmes et à consigner en d'innombrables esquisses au crayon les souples attitudes qu'elles prennent devant lui", écrit à l'époque Paul Gsell. Le sculpteur se permet tout ou presque avec ses modèles, nous apprend Victoria Charles dans le chapitre consacré à ses dessins érotiques  : "Pendant les séances de pose, Rodin demandait à ses modèles de se masturber, et quand elles étaient plusieurs, de s'étreindre, de s'entremêler et de se caresser mutuellement..." Le lecteur découvrira des œuvres picturales méconnues, exceptionnelles et d'une très grande audace. Les corps féminins sont saisis sur le vif, comme des "instantanés." La sensualité et le mouvement dominent ces séries de femmes inlassablement déclinées : aquarelles, collages, "femmes-vases" (1900) ou danseuses asiatiques (1907-1911).

    Les dernières années de Rodin coïncident aussi avec la première guerre mondiale. L’artiste est choquée par les désastres de la Grande Guerre. En raison du climat sombre, après sa mort en 1917 l’État s’oppose à des obsèques nationales : "C’est de cette façon que le plus grand génie du siècle, monument français à lui seul, est enterré par ses amis le 24 novembre 1917 dans le jardin de sa propriété de Meudon, auprès de sa femme." Reste la postérité de l’alchimiste des formes qui : grâce à Rodin, la sculpture vient de faire entrer d’une manière fracassante dans la modernité.

    Victoria Charles, Rodin, La sculpture nue, éd. Eyrolles, 2017, 190 pages
    Exposition "Rodin L’exposition du centenaire",
    au Grand Palais – Galeries nationales, 22 mars - 31 juillet 2017
    R
    odin, de Jacques Doillon, avec Vincent Lindon, France, 2017

  • Galerie glaçante

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    Les lecteurs de Saint-Simon, François Bluche ou Pierre Goubert (Louis XIV et 20 millions de Français) peuvent bien faire la fine bouche devant la série Versailles : il n’en reste pas moins vrai que cette création française au casting international remet au goût du jour un personnage historique capital, et jusque-là souvent réservé aux manuels scolaires ou aux essais spécialisés.

    Avec Versailles, le Roi Soleil (Georges Blagden) a droit à un sérieux dépoussiérage. On est loin du téléfilm académique L’Allée du Roi de Nina Companeez (1995). Ici, la cour de Louis XIV est un lieu somptueux autant qu’un nid de vipères, où la duplicité et la cruauté le disputent au crime : luttes de pouvoir, exécutions, meurtres, manipulations, maîtresses ambitieuses ou mariages arrangés sont le quotidien d’une cour que le roi tente tant bien que mal de domestiquer.

    La galerie des glaces n’a jamais aussi bien porté son nom. Le roi est au centre des luttes intestines comme des ambitions de nobles, après la période de la Fronde (1648-1653). La galerie de personnages glaçants, orgueilleux et cyniques fait toute l’épaisseur de cette série. Et tant pis pour les approximations et autres raccourcis historiques.

    Parmi les protagonistes de Versailles, le frère du roi Philippe (Alexander Vlahos) continue de tenir une place importante. On le découvre marié contre sa volonté à un personnage étonnant et passionnant, la princesse Palatine (Jessica Clark). Quant à madame de Montespan (Anna Brewster), elle continue de tisser sa toile pour manipuler un roi plus vrai que nature.

    La saison 2 commence par l’épilogue d’un kidnapping dont nous éviterons de spoiler l’histoire et les enjeux. La cour évolue dans un château en pleine construction, fastueux mais aussi empoisonné, dans tous les sens du terme. Les dagues sont remisées au profit d’armes invisibles mais tout aussi redoutables. Pour ne rien arranger, la France de Louis XIV se démène dans une Europe en guerre. La mort n’a jamais été aussi séduisante et spectaculaire dans ce palais de marbres et de dorures.

    Versailles, série créée par Simon Mirren et David Wolstencroft, avec Georges Blagden, Alexander Vlahos, Tygh Runyan, Stuart Bowman, Anna Brewster, Evan Williams, Suzanne Clément, Catherine Walker, Elisa Lasowski, Maddison Jaizani, Jessica Clark, Pip Torrens, Harry Hadden-Paton et Greta Scacchi, France, 2017, en ce moment sur Canal+

  • Covoiturage avec Gégé

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    De 2012 à 2016, le dessinateur Mathieu Sapin a suivi Gérard Depardieu du Portugal à la Russie, en passant par la Bavière. Il nous raconte cette rencontre et ces pérégrinations dans Gérard, Cinq années dans les pattes de Depardieu.

    Mieux qu'une biographie, cette bande dessinée suit les traces du Français vivant le plus connu à l'étranger, "avec François Hollande", comme l'ajoute malicieusement le dessinateur. Mais ça, c'était avant l'élection d'Emmanuel Macron à la Présidence de la République, le 7 mai dernier.

    Mais ne nous égarons pas, ou plutôt si, égarons-nous avec Mathieu Sapin dans ces pays où notre "Gégé national" a posé un moment ses valises : au Portugal pour les besoins d'un tournage (Le Divan de Staline), à Moscou pour respirer un peu de l'air slave, dans les campagnes françaises pour un documentaire fleuri sur la gastronomie ou tout simplement en goguette en Azerbaïdjan.

    Embarqué dans une série de voyages homériques à travers l'Europe, Mathieu Sapin devient le confident de l'acteur, un acteur qui se livre sans masque mais non sans ambiguïté.

    Certes, depuis que Gérard Depardieu s'est accoquiné avec Poutine, son image de provocateur a supplanté celle d'acteur exceptionnel. Mais c'est un troisième visage que nous offre l'auteur de Gérard, celui d'un homme cachant derrière son caractère volcanique et ses comportements d'ours un esprit d'une grande finesse : amateur d'art (son appartement parisien est un vrai musée), cultivé, gourmet tout autant que gourmand, ouvert aux cultures étrangères, hospitalier et généreux.

    C'est un portrait plus nuancé qu'il n'y paraît que propose cette bio dessinée, sous forme de carnet de voyage. Souvent drôle mais jamais caricatural, Gérard Depardieu se dévoile, au propre comme au figuré.

    Dans les dernières pages, Mathieu Sapin nous relate comment l'interprète de Cyrano a reçu les planches que le lecteur lira quelques temps plus tard. Depardieu houspille le dessinateur au sujet de tel ou tel propos qu'il dit n'avoir jamais tenu. Cependant, la star choisit cependant de laisser l'auteur maître de son œuvre. Une ultime séquence de très grande classe, en hommage à un artiste phénoménal, dans tous les sens du terme.

    Mathieu Sapin, Gérard, Cinq années dans les pattes de Depardieu, 2017, 160 p.

  • Frontières

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    Un petit mot d’abord sur le titre du roman de Ragnar Jónasson, Mörk (éd. De La Martinière). En islandais, mörk désigne la frontière ou la marche frontalière. Il est vrai que l’intrigue de ce polar venu du nord se situe à Siglufjördur, à l’extrême nord de l’Islande. Dans ce village proche du cercle polaire, un meurtre impensable a lieu. Alors que le pays est à la frontière entre l’automne et l’hiver, l’inspecteur Herjólfur intervient aux abords d’une maison abandonnée. Un coup de feu retentit. Le policier est abattu.

    Son collègue Ari Thór (déjà apparu dans son précédent roman Snjór) est chargé de l’enquête dans ce coin reculé et, jusque-là, paisible. Secondé par l’inspecteur Tómas, le crime de l’inspecteur Herjólfur pourrait bien être le révélateur de lourds secrets : celui de cette maison bien entendu, mais aussi ceux du maire Gunnar Gunnarsson, de sa collaboratrice Elín et de quelques notables de la région.

    Entre chien et loup, Mörk déploie à partir d’une intrigue policière a priori classique un ensemble de tableaux tragiques, ponctués par des extraits d’un journal intime qui viendra éclairer les circonstances du drame. À la frontière du polar et du roman intime, le livre de Ragnar Jónasson, multi-récompensé, nous murmure à l’oreille des histoires de vies brisées, de mensonges destructeurs, de cachotteries cruelles et de soifs de rédemptions.

    Mörk prouve aussi que le polar venu du froid a encore beaucoup à nous raconter.

    Ragnar Jónasson, Mörk, éd. De La Martinière, 326 p., 2017

  • C’est quoi ce pays ?

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    What The Fuck France est ce programme court présenté par le survitaminé Paul Taylor. Le comédien britannique, s’adressant aux spectateurs mais aussi à ses doubles français Jean-Pierre et Paul, épingle en moins de trois minutes les us, coutumes, habitudes et travers des Français : la cuisine, la mode, le café, les Césars, l’administration, la bise, la langue française, le romantisme ou le sacro-saint achat du pain.

    Dans la langue de Shakespeare, Paul Taylor énumère les trois raisons qui expliquent pourquoi ces spécificités sont stupides. Il nous explique pourquoi nous sommes des alcooliques refoulés, comment l’achat d’une baguette dans une boulangerie s’avère être un acte d’une grande gravité ou n'hésite pas à égratigner les Parisiennes – des "emmerdeuses". 

    Les 29 épisodes rythmées de What The Fuck France sont un délice d’humour, d’impertinence mais aussi de pertinence. Le comédien britannique n’est pas avare en punch-lines : "Le je t’aime bien est la pilule du lendemain du langage", "Il est plus difficile de comprendre la description d’un plat que de comprendre l’intrigue du film Inception" ou "Tu es tellement attaché à ta boulangère que tu es presque marié avec elle."

    Vous avez jusqu’au 24 juin pour découvrir sur Canal+ cette série hilarante... et française, of course.

    What The Fuck France de Paul Taylor et Robert Hoehn,
    réalisée par Félix Guimard, France, 2016, sur Canal+, jusqu’au 24 juin 2017

  • Mao est un chanteur lyrique

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    Créé en 1987, l’opéra Nixon in China de John Adams est devenu légendaire grâce à l'une de ses premières scènes spectaculaire : sur un célèbre morceau symphonique et harmonique, l'avion présidentiel américain Air Force One atterrit sur scène. Il est accueilli par une délégation chinoise, chargée de conduire le Président Nixon (James Maddalena) vers le leader communiste Mao Zedong (Robert Brubaker). Cette rencontre historique de 1972 est devenue, il y a trente ans, un opéra majeur. Le compositeur américain John Adams est à la baguette pour la version qu’il a dirigée au MET de New York en 2011. Non content de mettre en scène un moment phare de l’actualité mondiale autant que la rencontre de deux personnalités exceptionnelles, John Adams réalise un chef d’œuvre qui a frappé de stupéfaction le monde lyrique.

    Pour cette version de 2011, c’est Peter Sellars qui est chargée de la mise en scène, avec un luxe d’inventions visuelles pour faire de ce moment d’histoire et de cet opéra contemporain une fable sur la politique et sur l’idéologie.

    Au cours du premier acte, c’est un Mao vieillissant que rencontre le Président américain. Dans cinq ans, le Grand Timonier va disparaître mais "l’empereur communiste" apparaît comme un fantôme, dans un palais peuplé d’ennemis, de soupçons et de souvenirs. Autour du vieux chef, une cour est affairée et déjà tournée vers l’avenir, la diplomatie jouant un rôle à la fois trouble et majeur ("La nuit, tous les diplomates sont gris").  

    Mao fait sa première apparition dans une bibliothèque inquiétante. Il est porté par trois jeunes femmes en tenue de soldat. Cette scène inaugure un spectacle mêlant scènes réalistes et moments hallucinés, dans une intrigue mêlant géopolitique, diplomatie et sens de l’histoire. Janis Kelly, dans le rôle de Pat Nixon, apporte ce sens de la vanité. Dans l’acte II, la femme de Richard Nixon visite les rues de Pékin et part à la rencontre des gens du peuple. John Adams fait d’elle, non plus la first lady mais une déesse ou, mieux, la réincarnation d’une Antigone moderne, au milieu du décor fantasmagorique de l’éléphant.

    John Adams fait du voyage diplomatique de Nixon en Chine une composition de tableaux baroques, par exemple avec par exemple ce ballet cauchemardesque dans la deuxième moitié de l’acte deux. En mettant en scène une représentation du Détachement Rouge des Femmes de Jiang Qing, alias madame Mao (Kathleen Kim), le compositeur fait un sort aux dictateurs et politiciens cyniques de tout poil, avec une mention spéciale pour Henry Kissinger (excellent Richard Paul Fink). La femme de Mao tient le rôle principal de cette farce cauchemardesque, dans le rôle de l’échanson d’une dictature grossière et violente. La mise en scène de Peter Sellars puise largement pour cette séquence dans le style pompier caractéristique des peintures de propagande communiste : soldats révolutionnaires traditionnels, drapeaux rouges, paysages majestueux en hommage au milieu paysan et gestes expressifs.

    L’acte III voit le retour symbolique de l’Air Force One. Mais cette fois c’est Mao qui descend d’un escalier escamotable pour rejoindre le peuple, en traversant son propre portrait. La mégalomanie du despote, stigmatisée avec une grande puissance, n’est pas traitée sans humour ("Hit it, boys!"). Ballets, postures décalées des personnages et décor irréel servent au déboulonnage du Grand Timonier. Zhou Enlai (Russell Braun), qui tient un rôle majeur tout au long de l’opéra, incarne la voix de la conscience politique chinoise. L’opéra crépusculaire s’achève avec les envolées suppliantes de celui qui a été à la fois le plus fidèle allié et le plus grand adversaire de Mao.

    Opéra crépusculaire, Nixon in China est aussi un formidable moment musical qui a fait entrer le courant répétitif américain, révolutionnaire à son époque, dans un autre univers.

    John Adams, Nixon in China, dirigé par John Adams,
    avec Russell Braun, Ginger Costa-Jackson, Teresa S. Herold,
    Tamara Mumford, Janis Kelly, Richard Paul Fink
    Robert Brubaker, Kathleen Kim, Haruno Yamazaki et Kanji Segawa,
    mise en scène de Peter Sellars,
    éd. Nonesuch, The Metropolitan Opera, 2011, 177 mn
    "Zhou, en avant la révolution"

  • Numéro un

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    D’abord il y a cette voix, immédiatement envoûtante : puissante, rocailleuse et sensuelle. Julie Crouzillac, la chanteuse du duo Carré-Court, appartient déjà à la sphère des interprètes dont il ne reste plus grand-chose pour accéder au cercle restreint des grandes interprètes, à l’instar des Adele ou des Amy Winehouse. Car c’est bien ces deux artistes qui viennent à l’esprit dès la première écoute du premier EP de Carré-Court, N°1.

    Mais n’allons pas vite en besogne et arrêtons-nous sur ce premier mini-album, réédité ces derniers jours et qui donne l’occasion de découvrir un duo archidoué, créé en 2014, et qui s’est produit l’année suivante au Printemps de Bourges avant d’être remarqué par Les Inrocks.

    Dans un univers musical dominé par l’électro et le rap, celui de Carré-Court penche du côté de la soul, du blues, du jazz et du rock à la Elvis Presley. Grâce à ces influences, le duo d’artistes nous prend par la main pour un voyage entre Londres et New-York, période sixties.

    De prime abord il pourrait être question de nostalgie dans ce premier disque: voix chaude et jazzy, instruments acoustiques, style vintage revendiqué. Mais aucune reprise n’est à relever chez ce duo originaire du Limousin, si on omet toutefois la récente et convaincante adaptation Ace of Spaces... de Motörhead – un morceau absent toutefois absent de ce premier disque.

    Dans N°1, Émilien Gremeaux signe les quatre morceaux de cet EP qu’interprète la "so british" Julie Crouzillac, au look à la Bardot et comme sortie des caveaux enfumés de Chelsea, sous le regard de Nico, Twiggy ou Cliff Richard. Le style est là, assumé, jusqu’au bout des bottes : easy listening mais jamais nostalgique. Ce disque nous amène dans un univers à la fois rare et familier. La voix à la Amy Winehouse accroche l’oreille dès les premières notes du premier titre When Somebody Says. Plus pop, I Don’t Care s’appuie sur la richesse de timbre de la Julie Crouzillac pour un titre âpre et déchirant. Baby You Don’t Mind nous prend par la main, dans un rythme rock savoureux, interprété par une chanteuse à la puissance vocale rare. Mais Julie Crouzillac excelle surtout dans I Said, qui clôt ce premier disque de Carré-Court. Peu d’interprètes seraient capables de maintenir à ce niveau de densité un titre relevé, riche et épicé. Les chœurs, les arabesques mélodiques et les instruments acoustiques servent à merveille une chanteuse engagée dans ce rock 'n' roll passionné, sombre et envoûtant.

    N°1 sonne comme la naissance d'un duo et en particulier d'une chanteuse dont la carrière risque d'éclairer quelques années le monde musical. Ce premier EP est à découvrir et à réécouter : fascinant, électrisant mais aussi trop court.

    Carré-Court, N°1, Hoozlab, 2016
    http://carrecourt.com
    http://hoozlab.com/fr


  • Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ?

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    Voilà une question excellente, pertinente mais diablement ardue. Pourquoi est-ce un chef-d’œuvre ? (éd. de Noyelles) propose de répondre à cette interrogation en analysant 160 créations (80 tableaux et sculptures et 80 photographies) de toutes époques et de tout pays.

    Les auteurs, Andy Pankurst, Lucinda Hawsley (pour les peintures et sculptures) et Val Williams (pour les photographies) proposent de zoomer sur des œuvres exceptionnelles, des peintures de Lascaux aux portraits de Nan Golding (Nan and Brian in Bed, 1983), en passant par quelques joyaux de la Renaissance, les sérigraphies d’Andy Warhol ou les reportages photo d’Henri Cartier-Bresson.

    Il faut d’abord saluer le talent de synthèse des auteurs. En deux pages, dont une consacrée à la reproduction du chef-d’œuvre, les critiques expliquent en quelques mots les circonstances de ces créations, leurs caractéristiques exceptionnelles et y ajoutent une citation ainsi que des références d’autres œuvres similaires.

    Cette compilation en deux volumes et 448 pages, le choix a été fait de préférer une classification thématique à un découpage purement chronologique. Les ouvrages sont divisés en sections brèves et équilibrées : "expression", "beauté", "forme", mouvement", "drame", "histoire" ou insolite".

    Le lecteur retrouvera de nombreuses œuvres archiconnues (Le Radeau de la Méduse, La Joconde ou La Mère migrante de Dorothea Lange). Elles sont décryptées pour en capturer l’essence de ce qui fait d’elles des créations inédites et exceptionnelles. Mais ce très beau coffret renferme également des peintures et sculptures moins célèbres mais tout autant incroyables, bouleversantes ou révolutionnaires : l’étonnant autoportrait à l’âge de 13 ans d’Albrecht Dürer (1484), la gravure d’Hokusai, Le Rêve de la Femme à la Perle (1814), dont la puissance érotique et fantastique n’a rien perdu de sa force ou L’Étude d’un tronc d’Orme de John Constable (v. 1821), au réalisme bluffant.

    On peut saluer le choix des éditions de Noyelles de consacrer un volume entier de son coffret à l’apport de la photographie, omniprésente dans nos vies, mais pourtant si mal connue. Dans son introduction, Val Williams insiste sur la manière dont la photo a bouleversé notre vision du monde. Reportages d’actualités (Ernst Haas, série "Homecoming prisoners, Vienna", 1947), captations documentaires (Esko Männikkö, Kuivaniemi, 1991), témoignages sociologiques ou historiques (Lewis Hine, Sadie Pfeifer, fileuse de coton, Lancaster, Caroline du Sud, 1908), images de mode (Derek Ridgers, Helena, Sloane Square, 1982), créations autofictionnelles (Cindy Sherman) ou expérimentations à visées esthétiques (George Hoyningen-Huene, Plongeurs, 1930) invitent le lecteur à s’immerger dans des chefs d’œuvres photographiques inoubliables.

    Impossible de rester insensible devant les regards tendus de ce couple de teddy boys des années 70 (Chris Steele-Perkins, série "The Teds", 1976), de ne pas admirer la dignité de ce maçon allemand des années 20 (August Sanders, Hendlanger, 1928), de ne pas être hypnotisé par le profil de Lee Miller par Man Ray (1929), de ne pas frémir devant cette scène de guerre au Vietnam immortalisée par Larry Burrows (1966) ou de ne pas être troublé par l’apparition irréelle de cette baigneuse polonaise photographiée par Rineke Dijkstra (Kolobrzeg, Poland, 1992).

    Les auteurs de ce double volume ont réalisé un travail de vulgarisation nécessaire qui invite à la curiosité, avec intelligence et pertinence. C’est à la fois peu et énorme.

    Andy Pankurst, Lucinda Hawsley et Val Williams, Pourquoi est-ce un Chef-d’œuvre ?,
    éd. de Noyelles, deux volumes, 224 p. chacun, 2016
    "Baigneuse sortant des eaux"

    Cindy Sherman, Untitled Film Still #3, 1977, Museum of Modern Art, New York

  • La vie sexuelle de Laura L.

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    Récit, roman, ou autofiction ? La catégorie du livre de Laura Lambrusco, Comment j’ai raté ma Vie sexuelle (éd. Act), importe sans doute moins que la facture décomplexée d’un ouvrage à la langue aussi verte qu’un gazon irlandais et aussi pétillant qu'un verre de lambrusco.

    En 14 chapitres, cette auteure qui n’a pas froid aux yeux dévoile tout de ses frasques amoureuses, de ses parties de jambes en l’air et de sa vie sociale régie par les petits boulots, les fins de mois difficiles et les amants et maîtresses de passage.

    A l’instar de Catherine Millet (La Vie sexuelle de Catherine M.), mais avec plus de légèreté et de verve, Laura L. ne cache rien du sexe dont elle a exploré les moindres recoins, dans toutes les positions et avec à peu près n’importe qui. Voilà qui fait d’elle quelqu’un de tout indiqué pour nous parler "sérieusement" du sujet le plus universel, le plus partagé mais aussi le plus caché : "La baise, l’amour, les pratiques bizarres, l’exclusivité sexuelle dans le couple, la bisexualité, l’homosexualité, la beauté, la branlette, l’enculage, le cocufiage, le mariage, les gosses, le boulot, les boîtes à partouze… et encore tout un tas de questions qui font chier, au fond, parce qu’elles dérangent l’ordre social plus que nous-mêmes."

    Et pour déranger, Laura L. en dérangera sans doute quelques-uns. D’abord par son style, un argot que la belle revendique : "L’argot, pour plein de choses, c’est mieux que le langage châtié, qui a parfois tendance à être un langage châtré." Cette langue assumée et travaillée à la Cavanna nous rend immédiatement familier cette bonne copine qui a décidé de ne rien cacher de ses fantasmes comme de ses coups d'un ou plusieurs soirs.

    L’auteure ne se contente pas de dresser un tableau de chasse de ses conquêtes masculines et féminines. Elle esquisse aussi quelques jolis portraits, tour à tout émouvants, singuliers ou pathétiques des hommes et des femmes qu’elle a croisés. Parmi ceux-ci, figure en première place Paulette, le rare personnage tragique de ce roman. Cette modeste caissière de supermarché est l’antithèse de Laura : quinquagénaire cataloguée comme "pas très jolie" mais au cœur d’or, fière et éprise d’idéal amoureux.

    Contrairement à Paulette, Laura s'écarte de ce destin tragique toute tracée. Elle n’est pas du bois dont on fait les femmes soumises, frustrées ou méprisantes pour ses contemporains. Elle aime le sexe, jusqu’à tenter les expériences les plus diverses : adultères en chaîne, lesbianisme, sodomie, escort-girl, boîtes de nuit ou strip-teases pour particuliers. Une vie sexuelle bien réussie en un sens… mais aussi ratée : en empruntant des chemins de traverse, notre Laura choisit en toute connaissance de cause la marginalité. Et même lorsqu’elle décide de suivre une "voie vertueuse", par exemple un modeste travail de secrétariat, "grâce à magnifique curriculum vitae, à peu près entièrement faux, mais qui reprenait point pour point ce qu’ils demandaient dans l’annonce", la belle expérimente une autre facette de la sexualité, glauque et scandaleuse, et qu’elle traite avec humour et férocité. Elle égratigne du même coup ces petits chefs qui pullulent en entreprise.

    Dans Comment j'ai raté ma Vie sexuelle, il est bien question de la "misère et grandeur" de cette vie faite de liberté mais aussi de solitude : Laura tire à boulet rouge sur la plupart des hommes qu’elle côtoie tout en se montrant en général bienveillante pour ses sœurs féminines, dont certaines ont d’ailleurs partagé un moment ou un autre son lit.

    Au final, Laura Lambrusco écrit dans les dernières lignes : "Voilà, vous savez tout et comment j’ai raté ma vie sexuelle. Et le reste aussi, ma vie professionnelle, affective, amoureuse, tout… Vous me trouvez pas humaine ? Très humaine ?" Cette ode à l’indépendance et à la liberté pourrait cependant se conclure par cette autre réflexion de notre bonne copine Laura, alors qu’elle vient d’abandonner son autoentreprise spécialisée dans le porno sur Internet au profit d'une carrière d’auteure : "Vous savez quoi ? Depuis, je suis heureuse et je me la coule douce." Une vie ratée ? Vraiment ?

    Laura Lambrusco, Comment j’ai raté ma Vie sexuelle, éd. Act, 2017, 126 p.
    http://www.editions-act.fr/lambrusco.html

  • Bouquet de Fleur

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    Pour une fois, le bloggeur n'a pas eu à se creuser longtemps les méninges pour trouver le titre de cette chronique qui est consacrée au dernier album de Fleur Offwood, Bouquet. Bla Bla Blog avait déjà chroniqué cette artiste à l'occasion d'une pièce de musique contemporaine, L'Orage nu. Le parcours hétéroclite de la musicienne surdouée (musiques de films, bandes sons publicitaires, électronique, remixes ou spectacles avec le duo des Smartines) s'enrichit avec cette fois un album de chansons à la fois classiques et aux multiples influences.

    Le premier titre, Mon amour, très easy-listening, accroche immédiatement l'oreille grâce à la voix claire, juvénile et ingénue de Fleur Offwood, et qui n'est pas sans rappeler Anaïs et son tube Mon Coeur Mon amour. Là aussi, il est question d'amour à distance : "Mais quand je désire dire / des mots pour te séduire / C'est contre ton oreille / Et dans le plus simple appareil."

    Libre Laura propose un dépaysant et touchant road-movie en Amérique du Nord. L'artiste trace le portrait d'une femme en révolte contre sa condition et en lutte pour sa liberté : "Elle a les cheveux courts parce qu'on les lui a tirés / Et elle se tient bien droite parce qu'on l'a agenouillée /Elle ouvre sa gueule parce qu'on la lui a fermée." Ce voyage folk à la Nick Drake est un trip social et un chant pour l'émancipation féminine : "Elle dévore des livres / Parce qu'on l'a illettrée / Et elle s'est trouvée /Parce qu'on l'a abandonnée / Elle arbore un grand sourire /Parce qu'on l'a fait tant pleurer."

    La musique de films est l'un des dadas de Fleur Offwood. La musicienne adresse un clin à Ennio Morricone avec la ballade Elle et Lui. Dans cet hommage aux westerns, rien ne manque : le cow-boy bourru et solitaire, la jolie et jeune captive, le motel tragique des amoureux, la soif de l'or, la mort de la douce innocente et le départ du héros au crépuscule.

    Le coup de maître de Fleur est sans doute dans Ici et Maintenant, une chanson minimaliste irrésistible et au texte finement ciselé : "Tout délaisser / Se dé-saler / Cramer sous le lait et la crème / glacée / Ici et maintenant / L'océan bleu / Le sable blanc / Hypersensible et indolent." On entre dans la vie d'un couple : "Jouir et se jouer des jours d'orages / Changer le on en nous / Le nous en je." Fleur Offwood parle des petits "malheurs qui passent" et finalement ne passent pas. Chacun pourra trouver chez lui des échos à ces petits coups de canif dans le quotidien – "se faire la gueule" : "Pourquoi ?"

    Chez Roberto Barr est la chanson la plus légère de cet album. Sur un air de samba, la chanteuse nous fait entrer par procuration dans le Brésil d'un certain Roberto Barr. Les descriptions colorées sont à l'avenant : "Une mamma géante et des angelots", "des crapauds qui jouent les princes avec leurs banjos", "des rayures flashy d'associations incroyables", "des tableaux multicolores." Mieux qu'une chanson, cette jolie carte postale est la meilleure des pubs pour la boutique Roberto Barr, dit Beto : "Bruxelles, rue Blas, 41".

    Dans Dilemme, l'auditeur pourra trouver l'influence de brillants aînés : Léo Ferré, mais aussi Serge Gainsbourg. On croirait entendre la voix de Jane Birkin dans ce titre à fleur de peau : "Un jour le paradis / Le lendemain l'enfer / Au matin on oublie / Et le soir le contraire / On se fuit on se suit / On s'est crû presque cuit / Sage comme des images / revenant d'un naufrage."

    L'art gainsbourien – mais un Gainsbourg des années 50 – est également présent dans "Tu me mot dis." Fleur Offwood, musicienne-caméléon se transforme en chanteuse de cabaret – porte-cigarette, boa et talons aiguilles inclus ? – pour un titre chaloupé et vintage. Les amoureux du calembour seront servis : "Je te maudis / A demi-mot / Je psalmodie / Ton nom / Dans mes litanies."

    My best f... Friend. Folk et enlevé, vient terminer en beauté un album chaleureux qui devient familier dès la première écoute. Bla Bla Blog s'était promis de suivre Fleur Offwood. Cette promesse tient toujours, plus que jamais.

    Fleur Offwood, Bouquet, Warner Chappell Music, printemps 2017
    "Une Fleur pour l’Orage nu"

    © Fleur Offwood

  • Naija ou mutations en chaîne

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    Naija, c’est le Nigeria, un pays vers lequel nous mène Thierry Berlanda, dans son thriller du même nom.

    Mais auparavant, c'est en France que débute Naija, avec comme point de départ une enquête policière à la facture faussement classique, et menée par un duo improbable.

    Jacques Salmon et Justine Barcella sont deux agents de la cellule ultra-secrète Titan. Lui est un vieux briscard rompu aux missions de barbouzes. Elle est une redoutable militaire cachant derrière son physique de mannequin une détermination à toute épreuve et une passion pour l'action.

    Lorsque ces deux là se rencontrent et font équipe, c’est pour se lancer dans un dossier épineux et particulièrement sensible. Le président d’une multinationale spécialisée dans l’agroalimentaire a été retrouvé sauvagement agressé puis jeté dans une bétaillère au milieu d'animaux. Nos agents très spéciaux sont chargés de dénouer ce qui s'apparente à une agression spectaculaire destinée à faire un exemple aux yeux du monde. Qui en est l'instigateur ? Que cache cet homme d'entreprise ? Qui tire les ficelles ? Salmon et Justine suivent la piste de trois mystérieuses femmes noires. L'enquête mène les deux limiers jusqu'à Marseille, avant que leur attention ne se porte sur le Nigeria. La résolution de cette affaire pourrait venir d'Histal, une multinationale prospère et tentaculaire, et de ses responsables, dont l'intrigant Seymour Silverstone.

    Dire que le roman de Thierry Berlanda réserve son lot de surprise est un euphémisme. Véritable page-turner, de fausses pistes en rebondissements, Naija se joue du lecteur en faussant la grille de lecture d'un thriller diablement malin et comme en perpétuelle mutation.

    Dès le début du roman, Thierry Berlanda nous place en terrain familier : une enquête, un crime sordide, un duo d'enquêteurs opposés, cyniques et pugnaces, un journaliste curieux et des secrets inavouables. Les premiers chapitres de Naija s'inscrivent dans la droite lignée du polar français "chabrolien" : notables et industriels englués dans une affaire qui les dépassent, petites frappes ou d'escrocs sans foi ni loi et dialogues incisifs à la Michel Audiard.

    Bientôt, à l'image des agents de Titan, le lecteur voit l'enquête suivre une piste inattendue. Déracinée de France, c'est au Nigeria que l'affaire va se jouer. Naija qui s'annonçait comme un polar à la Fred Vargas, prend une l'ampleur inattendue. Cette fois, il n'est plus seulement question de coups tordus, de secrets de petits-bourgeois ou de malfrats maîtres-chanteurs mais de crimes organisés à l'échelle planétaire et de manipulations scientifiques ahurissantes. Salmon et Justine pénètrent dans un univers inédit, au risque d'y laisser leur peau, et sans doute plus encore.

    Le lecteur est happé par ce thriller aux dimensions atypiques. Thierry Berlanda s'offre le luxe de passer, dans la deuxième partie de son ouvrage, du roman noir traditionnel au livre d'espionnage à la James Bond, avec son lot de criminels et de génies du mal. Comment ne pas voir dans la redoutable île Banana Island le fameux domaine du Dr No, avec Jacques Salmon en James Bond dans une situation désespérée et Justine en Ursulla Andress – en moins écervelée et plus cabotine ?

    Polar, puis roman d'espionnage, Naija mue de nouveau en livre d'anticipation, sur fond de manipulations génétiques et de nanotechnologies. L'Île du Docteur Moreau est comme transposée sur le continent africain, dans un pays chaud, contrasté et étouffant où les technologies les plus avant-gardistes et le capitalisme le plus débridé côtoient la misère la plus sordide. L'auteur a depuis plusieurs pages abandonné ses dialogues imagés à la Audiard pour une écriture à l'américaine, nerveuse et efficace, au service d'un message alarmant.

    Finalement, c'est en philosophe que Thierry Berlanda dresse le tableau d'une humanité cynique menacée par des sciences débarrassées de toute éthique. Un danger immense et terrifiant nous menace, nous prévient en substance l'écrivain qui conclue Naija sur le sol européen. Le dénouement de ce roman aux multiples mutations permet à l'auteur, dans les dernières pages, de prendre une nouvelle fois le lecteur à contre-pied, qui aura été manipulé jusqu'au bout par ce thriller mené tambour battant.

    Thierry Berlanda, Naija, éd. du Rocher, 431 p., 2017

  • La vie sauvage

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    Un homme et une femme – lui, en costume des années 50 et elle, pieds nus et en robe couleur bleue ciel – marchent enlacés, amoureux et insouciants, en direction d’un champignon nucléaire. Cette photo-montage du premier EP de Wild Times annonce d’emblée un album sombre, sérieux et sans concession. Pari tenu : le groupe parisien Wild Times imposent un pop-rock tranchant, enthousiaste et abouti.

    The Wanderers, le premier titre qui donne son titre à l’album, déploie une détonante construction électro-rock au service d’un message désabusé sur nos temps sauvages. L’efficacité est là, évidente dès les premières notes. L’auditeur est happé par la mélodie irrésistible, par les voix puissantes et par les rivières de guitares comme aux plus belles heures du rock progressif de Yes et consorts.

    Les quatre garçons de Wild Times ont beau revendiquer l’émancipation de toute influence, il n’est pas absurde de trouver dans la voix du chanteur Antoine B. une parenté troublante avec Mike Jagger, notamment dans le deuxième titre, I.L.W.Y. Les quatre artistes chantent "cette envie furieuse de femme" dans un rock rugueux – voire lo-fi – après une introduction électro psychédélique.

    Le EP atterrit en douceur avec Season plus pop mais tout autant efficace. Wild Times jouent la carte de la sobriété dans un morceau planant et mélancolique.

    Le rock progressif anglais a sans doute trouvé de lointains héritiers : ces petits frenchies de Wild Times.

    Wild Times, The Wanderers, Wild Times Record, dans les bacs le 28 avril 2017